Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
La sincérité religieuse de Chateaubriand § 1. - que la foi inspire la conduite de l'écrivain dans ses jugements et ses écrits confidentiels

§ 1. - que la foi inspire la conduite de l'écrivain dans ses jugements et ses écrits confidentiels

La sincérité religieuse de Chateaubriand · 10 min de lecture · p. 371–378 · chapitre 28 sur 30

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecoffre, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

La foi qui n'agit point, est-ce une foi sincère?

dit Joad, le grand-prêtre, dans l'Athalie de Racine. C'est ainsi qu'il gourmande « l'oisive vertu » d'Abner, soldat loyal et courageux, qui assiste désolé, mais impuissant, au triomphe de « l'impie étrangère », aussi ennemie de Dieu que des rois légitimes de Juda. En réalité, le « brave Abner » avait gardé « le cœur israélite », tout en servant le pouvoir nouveau, adorateur de Baal. Le poète a pensé avec raison que, dans certaines situations difficiles, les actes n'égalent pas toujours les sentiments. Mais encore que les sentiments puissent se dérober dans l'inaction et le silence, le moment arrive tôt ou tard où ils agissent et se révèlent.

On raconte volontiers que, si Chateaubriand fut chrétien, son christianisme ne sortit pas de la théorie. C'est une erreur. Son christianisme ne suffit pas toujours à contenir les bouillonnements de son cœur, nous l'avons dit et expliqué ; mais dans les actes même qui échappaient au public et sur lesquels ne pouvait influer par conséquent le souci de l'opinion, il inspira souvent sa conduite, même à l'époque où il ne la dominait pas tout entière ; et une heure vint, l'heure du calme après l'orage, où le chrétien, vainqueur enfin de l'homme, le plia docilement à toutes les exigences de sa foi.

N'est-ce point déjà de la source auguste de ses croyances que naissent ces remords qui le troublent, ce besoin de compter sur la miséricorde d'un Dieu, indulgent pour les misères de ses créatures, ce penchant à voir l'action de la Providence dans les affaires des hommes, cette espérance enfin en l'autre vie, seule réalité qui ne trompe pas et commune patrie de toutes les âmes?

Qu'on lise ses Mémoires ou ses lettres intimes ! Le sentiment religieux y jaillit çà et là, quelquefois brusquement sans que les circonstances paraissent en appeler l'expression; c'est le cœur qui parle. Le contraste frappera quiconque a eu l'occasion d'étudier, dans le secret de leur vie et de leurs pensées, certains hommes célèbres, qui ne passent pas cependant pour avoir été des impies.

Veut on remonter, par exemple, jusque dans le monde ancien, jusqu'à la vieille Rome? Que l'on considère Cicéron, cet homme d'Etat et cet orateur incomparable de la plus belle époque de l'histoire romaine, qui fut en mème temps un esprit sage et un grand honnête homme! On peut parcourir sa volumineuse correspondance : la religion en est absente. Il la prône au sénat devant les patriciens, au forum devant le peuple ; c'est alors le romain qu'on entend, le romain dévoué à son pays, dont il aime et respecte les traditions. Mais dès qu'il est seul avec ses amis, quand la représentation est finie et le rideau tombé, comme il ne parle qu'en son nom et qu'il n'a plus de personnage à soutenir, l'indifférence religieuse de son âme se montre à découvert. La pensée de ses dieux ne se présente jamais à son esprit, elle ne lui suggère ni un conseil, ni une appréciation, ni un projet, ni une réflexion même. Il l'oublie jusqu'au moment où il montera de nouveau sur la scène pour haranguer son pays. Voilà l'homme d'un rôle !

Tel n'est pas Chateaubriand. Orateur et écrivain lui aussi, quoique avec moins de gloire, lui aussi homme de gouvernement mêlé aux grandes affaires de sa patrie, il se retrouve, devant ses familiers ou sous le seul regard de sa conscience, ce qu'il est devant la foule : la Religion le préoccuppe, le souvenir lui en revient, et il s'en inspire.

C'est un fait dont beaucoup de pages de ses Mémoires présentent des preuves frappantes. En voici notamment qui concernent même l'écrivain.

On sait que la renommée de Mme Sand prit naissance dans les années qui suivirent la Révolution de Juillet. Indiana, Valentine, Lélia, premiers-nés d'une muse dont la postérité s'accrut sans cesse, révélèrent à la France une imagination ardente et jeune, un style éclatant, pur, harmonieux, mis au service de théories audacieuses, qui niaient les devoirs pour diviniser les instincts. Le bruit fut retentissant, l'engouement vif, le succès immense. Le talent de l'auteur frappa Chateaubriand, qui le déclare « de premier ordre ». Mais, si touché que soit son goût d'artiste par le mérite brillant de la forme, il sait se placer au point de vue chrétien pour apprécier l'ensemble.

Cette apologie de l'immoralité révolte son âme. Il juge de tels livres indignes de plaire à tous les âges de la vie, et c'est leur châtiment; ils sont faits pour le temps des folies, celui de la sagesse ne saurait les goûter. « La Providence a renfermé dans d'étroites limites les succès qui n'ont pas leur source dans le bien, et elle a donné la gloire universelle pour encouragement à la vertu. »

Et il ajoute alors, avec une ironie un peu dédaigneuse qui ne lui déplaisait pas : « Je raisonne, je le sais, en homme dont la vue bornée n'embrasse pas le vaste horizon humanitaire, en homme rétrograde, attaché à une morale qui fait rire : morale caduque du temps jadis, bonne tout au plus pour des esprits sans lumière, dans l'enfance de la société. Il va naître incessamment un Evangile nouveau, fort au-dessus des lieux communs de cette sagesse de convention, laquelle arrête les progrès de l'espèce humaine et la réhabilitation de ce pauvre corps si calomnié par l'âme1 »

Il regrette que des dons si riches se soient égarés dans la corruption, et il pense que si Mme Sand, ayant suivi ses premiers rêves de jeunesse, n'avait pas connu la société et les souillures du monde, « sa puissance d'amour, contenue et cachée sous le bandeau virginal, eût tiré de son sein ces décentes mélodies qui tiennent de la femme et de l'ange ».

1. Mémoires d'outre-tombe, t. VI, p. 326-327. ↩

Maintenant la voilà pour longtemps sur une pente fatale : « Elle ne peut se convertir que par la prédication de ce missionnaire à front chauve et à barbe blanche, appelé le temps. » Mais d'autres femmes ont été séduites aussi par leur propre jeunesse, et l'âge les a éclairées et guéries : « Vers les jours d'automne, ramenées au foyer maternel, elles ont ajouté à leur cithare la corde grave ou plaintive sur laquelle s'exprime la religion ou le malheur. La vieillesse est une voyageuse de nuit; la terre lui est cachée, elle ne découvre plus que le ciel brillant au-dessus de sa tête. »

Il parlait d'expérience, car il atteignait alors soixante-neuf ans. Dans sa longue vie, il avait fait le tour de toutes les choses humaines, et, les ayant connues, sachant ce qu'elles valent et ce qu'il en reste, il les regardait avec dédain et cherchait des réalités supérieures, seules capables désormais de faire battre son cœur : lui aussi, il ne voyait que des ombres à ses pieds et autour de lui ; il trouvait l lumière plus haut, du côté des étoiles.

Et, pour résumer son impression sur des ouvrages où l'auteur ne montrait que trop bien la puissance de ses facultés et les faiblesses de sa vie, il écrivait : « Homme d'un âge grave, ayant les notions de l'honnêteté, attachant comme chrétien le plus haut prix aux vertus timides de la femme, je ne saurais dire à quel point j'étais malheureux de tant de qualités livrées à ces heures prodigues et infidèles qui dépensent et qui fuient1. »

1. Mémoires d'outre-tombe, t. VI, p. 331. ↩

Au moment même où Mme Sand s'élançait brillamment dans la vie et montait d'un bond à la renommée, un homme, qui avait joué un grand rôle sur la scène politique du monde, entrait dans son déclin et finissait par s'éteindre : le prince de Talleyrand mourut, on le sait, en 1838. Chateaubriand, qui devait lui survivre de dix années, le jugea aussitôt dans les Mémoires d'outre-tombe, et il le jugea sévèrement, d'un style acéré comme une épée. Mais ce qu'il faut remarquer ici, ce sont les reproches que le chrétien fait à la mémoire de l'évêque apostat. Prêtre, Talleyrand avait été infidèle à ses vœux ; évêque, il désobéit au chef de l'Eglise en sacrant des ecclésiastiques assermentés. Chateaubriand s'en indigne; il appelle cette infidélité et cette désobéissance a des dépravations ». Il ne pardonne pas au vieux diplomate d'avoir vu venir l'heure terrible de la mort « sans remplir les derniers devoirs du chrétien, sans rétracter les immoralités et les scandales de sa vie2 ».

2. Ibid., t. VI, p. 343-344. Il n'est pas sûr que Talleyrand soit mort impénitent ; au contraire (Voir Lagrange, Vie de M& Dupanloup, Paris, 1883, t. 1, p. 223-257). Mais Chateaubriand ne se résout pas à admettre la sincérité de ce tardif retour ; en quoi il manque de bienveillance, ce qui est bien souvent manquer de justice. ↩

A ses yeux, sans doute, Talleyrand n'a pas été trouvé digne de la grâce suprême du repentir : tout s'expie, et il n'avait pas expié ses fautes sur la terre; il ne connut pas assez les revers, il eut trop de succès et reçut trop d'encens, quoiqu'il n'ait jamais recueilli l'estime. Il fallait que l'heure de la justice sonnât pour lui : « La mort le cherchait de la part de Dieu, et elle l'a enfin trouvé. »

Et Chateaubriand le suit du regard vers le tribunal redoutable « traîné récalcitrant aux pieds de l'incorruptibilité divine. »

Talleyrand a servi et trahi tour à tour toutes les causes ; il mérite un jugement rigoureux de l'histoire. Et pourtant je ne sais si ces pages sans miséricorde n'étaient pas de celles auxquelles pensait l'écrivain, quand, près de poser sa plume, à la fin des Mémoires, il se demandait si l'ouvrage qu'il allait clore ne contenait rien de contraire à ce qu'une âme chrétienne doit à autrui. Avait-il été juste toujours, et, aussi, charitable, comme le veut l'Evangile? Et, à un autre point de vue, n'avait-il pas fait connaître trop complaisamment les mauvais penchants de son cœur, sinon les défaillances de sa conduite, au risque de causer du scandale à quelque âme ignorée, naïve et pure?

« Une idée me vient et me trouble : ma conscience n'est pas rassurée sur l'innocence de mes veilles ; je crains mon aveuglement et la complaisance de l'homme pour ses fautes. Ce que j'écris est-il bien selon la justice? La morale et la charité sont-elles rigoureusement observées? Ai-je eu le droit de parler des autres? Que me servirait le repentir si ces Mémoires faisaient quelque mal1 ? »

1. Mémoires d'outre-tombe, t. VI, p. 379. ↩

Il avait écrit déjà bien des années auparavant, à propos de quelques-unes de ses confidences : « Ceux qui seraient troublés par ces peintures et tentés d'imiter ces folies, ceux qui s'attacheraient à ma mémoire par mes chimères, se doivent souvenir qu'ils n'entendent que la voix d'un mort. Lecteur, que je ne connaîtrai jamais, rien n'est demeuré : Il ne reste de moi que ce que je suis entre les mains du Dieu vivant qui m'a jugé2. »

2. Ibid., t. I, p. 170. ↩

De telles paroles, de si chrétiennes préoccupations le révèlent et l'honorent. Elles ne sont pas familières à beaucoup d'écrivains. On compterait aisément les livres profanes où s'en trouve l'écho.

C'est que sa religion avertit Chateaubriand au fond du cœur des responsabilités qu'on encourt toutes les fois que l'on parle au public. Il compare alors l'effet d'un livre, même éloquent, avec celui d'une vie sainte, et il s'écrie :

« Ignorés et cachés de la terre, vous de qui la vie agréable aux autels opère des miracles, salut à vos secrètes vertus ! Ce pauvre, dépourvu de science et dont on ne s'occupera jamais, a, par la seule droiture de ses mœurs, exercé sur ses compagnons de souffrance l'influence divine qui émanait des vertus du Christ. Le plus beau livre de la terre ne vaut pas un acte inconnu de ces martyrs sans nom, dont Hérode avait mêlé le sang à leurs sacrifices. »

Quelques années auparavant, en 1829, il écrivait un simple billet, où l'on retrouve son âme tout entière. Le fils du héros grec qui venait de s'immortaliser au service de son pays, le jeune Canaris, était à Paris. Mme Récamier le protégeait. Chateaubriand, alors ambassadeur à Rome, lui envoya, par l'entremise de sa protectrice, un petit mot affectueux, où il lui faisait les recommandations que voici : « Aimez bien Mme Récamier. N'oubliez jamais que vous êtes né en Grèce, que ma patrie, devenue libre, a versé son sang pour la liberté de la vôtre. Soyez surtout bon chrétien, c'est-à-dire honnête homme et soumis à la volonté de Dieu1. »

1. Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de Mme Récamier, 4° édition, 1873, t. II, p. 356. ↩

Le voilà bien, avec les trois sentiments et comme les trois cultes, qu'il a gardés fidèlement dans son cœur : l'amitié, le patriotisme et la Religion, la Religion passant avant tout le reste : « Soyez surtout bon chrétien ! »