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L'Enchanteur 1768—1848
La sincérité religieuse de Chateaubriand § III. - passion de la popularité

§ III. - passion de la popularité

La sincérité religieuse de Chateaubriand · 2 min de lecture · p. 175–176 · chapitre 14 sur 30

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecoffre, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Convenait-il de redouter davantage pour sa sincérité une passion beaucoup plus noble : celle de la gloire ! Car il aimait la gloire, même sous cette forme plus humble et moins durable qu'on appelle la popularité. Il est même curieux de voir cet écrivain, à l'âme indépendante et fière, briguer les sourires de la multitude comme une récompense. Lui qui se plaisait à errer loin de l'agitation et des bruits du monde et à écouter les plaintes mélancoliques du vent dans la solitude des forêts vierges, il n'était pas moins sensible aux acclamations des foules.

Pascal a dit : « Nous avons une si grande idée de l'âme de l'homme que nous ne pouvons souffrir d'en être méprisés et de n'être pas dans l'estime d'une âme ; et toute la félicité des hommes consiste dans cette estime2.

2. Pensées, t. 1, p. 249, édition Lahure. ↩

Chateaubriand donnait raison à Pascal sans le savoir. Il prétendait ne pas aimer les hommes, et rien ne le touchait plus que l'approbation de leurs applaudissements; comme Alcibiade, il ne trouvait aucune musique aussi harmonieuse que celle des voix qui publiaient son éloge.

Mais en quoi ce goût nous autoriserait-il à soupçonner la loyauté de ses déclarations religieuses? En quoi était-il force, pour le servir, de mentir effrontément à sa conscience?

« Il aimait sans doute la popularité, et il y sacrifia trop; mais il vivait dans un temps où, pour la conquérir, on n'avait pas trop à flatter le populaire, à être plat ou grossier devant lui1!. »

1. Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe, t. II, p. 113. ↩

Que s'il l'avait fallu - Sainte-Beuve l'a fait remarquer justement - il n'était pas homme à accepter ce sacrifice ; pour rien au monde il n'aurait consenti à se déshonorer.

Mais ne voit-on pas en outre que, si l'ambition de caresser les sentiments du grand nombre avait pu dicter sa conduite au point de vue religieux, elle aurait eu une influence précisément contraire à celle dont nous parlons : elle lui aurait inspiré une sorte d'indifférence frondeuse envers l'Église et ses doctrines, au lieu de ces protestations où il eut le courage de s'en montrer l'ami; car la Religion n'était pas à la mode alors, tant s'en faut ! Il régnait contre elle une hostilité latente, et bien qu'elle eût ses fidèles, on était bien plus sûr de plaire à ceux qui dirigeaient l'opinion en l'attaquant qu'en prenant sa défense. Vous reprochez à Chateaubriand un goût exagéré pour les sympathies du public? Ce fut une de ses faiblesses; il n'y a pas à en disconvenir. Mais cette faiblesse même est une preuve nouvelle de la profondeur de ses convictions chrétiennes. S'il n'avait fait que jouer un rôle, évidemment il n'aurait pas choisi un rôle impopulaire, alors surtout que rien n'était plus capable de servir sa popularité que l'expression fidèle des sentiments qu'on lui suppose. La loyauté lui assurait honorablement, dans cette hypothèse, les succès dont il était le plus jaloux; comment voudrait-on qu'il eût préféré la honte d'un mensonge sans fin, qui n'aurait pu que les compromettre?