§ II. - Chateaubriand et les femmes (suite 2)
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Il y a plus encore. Supposé que la page se soit trouvée alors dans l'ouvrage et qu'elle ait été lue, ce que rien n'indique, Sainte-Beuve ne serait parvenu que bien difficilement à en prendre copie. Chateaubriand n'abandonnait pas son manuscrit à ses auditeurs. Dans ce salon discret, où ils l'attendaient avec une sorte de recueillement, au milieu de cette demi-obscurité mystérieuse que faisaient régner dans la pièce les doubles rideaux tombant sur les fenêtres, vers deux heures le maître arrivait, portant son manuscrit enveloppé dans un mouchoir de soie. Il le confiait alors à un de ses jeunes amis, Ampère ou Lenormant, qui en faisait la lecture, tandis qu'il écoutait lui-même, assis au coin de la cheminée, en face de Mme Récamier. Il y eut ainsi cinq réunions. Chaque fois, la lecture finie, l'auteur reprenait son bien jusqu'à l'après-midi du lendemain, où tout se passait de la même manière.
Quant aux fragments que les auditeurs ont pu prendre, on voit qu'ils ont dû se borner à la première partie des Mémoires, que Mme Récamier avait copiée en 1826 et qui s'arrêtait à la jeunesse1, et, pour le reste, aux rares endroits que l'écrivain a voulu faire parvenir dès lors au public. Or il serait étrange que l'un d'eux eût été justement celui qu'il aurait tenu depuis à soustraire à tous les regards en le supprimant de son œuvre.
1. Cette copie a été publiée depuis, — en 1874, — par Mᵐᵉ Charles Lenormant, sous ce titre : Souvenirs d'enfance et de jeunesse de Chateaubriand, un vol. in-16. ↩
Ajoutons que cette confession imprévue aurait appartenu, d'après Sainte-Beuve, au récit du voyage à Prague. Or Chateaubriand entourait ce récit d'un mystère tout particulier. M. D. Nisard raconte que n'ayant pas assisté aux lectures, comme on l'a vu, il fut reçu par l'écrivain dans son cabinet de travail. « Il eut la bonté », dit-il, « de me lire les sommaires des chapitres. » On arrive ainsi au chapitre sur le fameux voyage, où il était parlé de la duchesse de Berry et de la visite au roi Charles X. Aussitôt, continue Nisard, « une grosse et sotte interjection me trahit; du fruit défendu, c'était la partie la plus défendue; je demandai donc le voyage à Prague. M. de Chateaubriand sourit et me tendant le manuscrit : « On ne montre cela qu'aux hommes comme vous », me dit-il, « m'imposant ainsi la discrétion sans me la demander1 ».
1. Lectures des Mémoires de M. de Chateaubriand, Paris, 1834, préface, p. 20. ↩
Nisard feuilleta alors ces pages, là même, devant l'auteur, et ce fut tout. Comment supposer avec vraisemblance que Sainte-Beuve a été plus heureux, et qu'il est le seul à qui on ait tout livré? Comment le croire surtout quand il n'a parlé en aucune manière d'un privilège si flatteur, si envié, et qu'il n'a aucunement essayé d'en faire profiter alors ses lecteurs, pas même, je l'ai dit, par un de ces habiles sous-entendus où son art se plaît autant qu'il y excelle1?
1. Lui-même avoue que ces récits étaient l'objet d'un certain mystère de la part de l'auteur; ajoutons qu'il fait des allusions très nettes à certains endroits, dont celui qui nous occupe n'est point : « Quant à la seconde partie des Mémoires, nous aurions beaucoup à en dire, même en n'effleurant rien de toute la relation de Prague, de l'intérieur des princes déchus, ni de l'intérieur de M• de Berry... mais les paysages de Bohême... mais Venise et la Zanzé de Pellico, et le Lido, où l'enfant des mers salue avec amour ses vagues maternelles, mais Ferrare, etc. » Lectures des Mémoires de M. de Chateaubriand, p. 141-142. Rien, comme on voit, sur le célèbre aveu, qui aurait éclairé d'une lumière si inattendue le fameux voyage raconté par l'Itinéraire, rien, absolument rien. ↩
Qu'allons-nous donc conclure? que sur ce point le critique a commis un faux ? Assurément non ; la conclusion serait aussi téméraire qu'injurieuse. On doit dire seulement qu'on ne voit pas jusqu'ici d'explication plausible qui justifie Sainte-Beuve de ce reproche, ce qui n'est pas une preuve péremptoire contre lui, bien des faits réels pouvant rester et restant inexpliqués.
Il faut retenir aussi qu'il n'a jamais averti le public que le passage où il s'appuyait avec complaisance ne figurait dans aucune édition des Mémoires ! ce qui montre évidemment ou qu'il n'a pas usé d'une parfaite bonne foi sur ce point, ou qu'il a lu les Mémoires bien légèrement, lui qui a tant parlé de l'auteur, et qu'il n'a jamais pris le soin de comparer ses notes avec le texte avant de les livrer au public.
Mais ce qu'il est nécessaire de remarquer par-dessus tout, une conséquence évidente de cette discussion, c'est que le passage si connu et si souvent invoqué est sans aucun crédit; on n'est plus autorisé à le reproduire; désormais il n'y a pas à en parler, il ne compte pas1.
1. La discussion précédente était écrite, quand nous avons appris l'existence d'un manuscrit des Mémoires. Après bien des instances, le libraire, qui en est le propriétaire, M. Champion, a bien voulu, dans un intérêt scientifique, nous autoriser à le consulter. Il pouvait sortir en effet de cet examen la confirmation authentique de l'hypothèse, par laquelle nous avons suppose, d'ailleurs sans preuves, que le passage avait d'abord existé dans les Mémoires, et que Chateaubriand l'en avait plus tard retranché. Ce manuscrit forme 4 volumes in-4° reliés. Il a été écrit par Pilorge, secrétaire de Chateaubriand; mais Chateaubriand lui-même l'a revu, corrigé et signé à chaque chapitre, car il est divisé en livres et en chapitres comme l'édition des Mémoires que publie en ce moment M. Biré. Il ne comprend pas les premiers livres de l'ouvrage. Ecrit je ne sais à quelle date, il est resté jusqu'à la fin sous les yeux de Chateaubriand, qui en a signé une page dans les derniers jours même de sa vie. Ce qui prouve le prix que l'auteur y attachait, outre le soin qu'il a pris d'y signer si souvent, c'est qu'il y a introduit le propre manuscrit de Zanze; la fille du concierge de la prison dont a parlé Silvio Pellico, et qui a protesté, on le sait, contre son récit auprès de Chateaubriand. Celui-ci a mis ce manuscrit parmi les feuilles de son texte, sous la même reliure, quoiqu'il y ait é côté, comme dans les éditions ordinaires, le texte italien et la traduction. Ce manuscrit des Mémoires n'est pas celui dont on s'est servi pour les feuilletons de la Presse, ni pour les éditions parues en librairie. Car, outre des variantes sans importance, il contient à propos du voyage de Venise une cinquantaine de pages, qui n'ont jamais été publiées. Elles roulent sur des historiettes un peu légères, dont le souvenir n'est resté dans les éditions qu'à la table des matières, où on lit : « Courtisanes anciennes et modernes. » J'avoue que lorsque j'ai vu ces nombreuses pages inédites, je n'ai pas douté que le passage, cité par Sainte-Beuve et emprunté justement, d'après le critique, au voyage de Venise, ne s'y trouvât tout au long. Or il n'y est point, et ceci me semble assez grave. ↩
Il faut donc en rabattre : on ne saurait admettre tout ce qui a été raconté sur la conduite morale de Chateaubriand.
Ajoutons qu'il est nécessaire de se reporter à son époque, si l'on veut être juste envers lui. Ce temps-là autorisait des usages que le nôtre ne souffre plus ; il paraît n'avoir trouvé rien à redire, là même où nous ne sommes pas loin de voir un sujet de scandale.
Certes l'affection qui unit Chateaubriand à Mme Récamier est au-dessus de tout soupçon. Personne n'en mit jamais en doute la pureté et la noblesse. Et cependant les apparences étaient bien de nature à faire incriminer ces honnêtes rapports. On sait quelle femme admirée était Mme Récamier. De dix ans plus jeune que Chateaubriand, elle était l'esprit, la grâce, la beauté même. De tout temps, dans sa maturité brillante, comme dans l'éclat printanier de sa jeunesse, elle exerça autour d'elle une sorte de fascination, qu'augmentait encore le prestige de sa vertu immaculée. Avec cela possédant au suprême degré l'art de plaire et prenant plaisir à le cultiver, entourée, célébrée, adorée et aimant à l'être, sans perdre jamais le respect de ses adorateurs, elle était douée, comme on l'a dit, d'une sorte de coquetterie angélique. Elle vivait séparée de son mari, qui avait près de trente ans de plus qu'elle. Sa situation, ses charmes, ses succès, le besoin qu'elle éprouvait de toucher les cœurs comme elle frappait les yeux, tout contribuait, semble-t-il, à imposer une réserve particulière à ceux qui fréquentaient assidûment sa maison, s'ils ne voulaient pas que la voix publique tînt leurs sentiments pour suspects.
Or on va voir de quel style Chateaubriand se sert envers elle. La vive amitié de l'écrivain parle le langage même de la passion ; et il en faudrait beaucoup moins pour nous tromper sur la nature de ces relations affectueuses si nous n'en connaissions d'ailleurs le caractère élevé et sans tache.
Ambassadeur à Londres, en 1822, il écrivait le 4 juin : « Etre aimé de vous, vivre en paix dans une petite retraite avec vous et quelques livres, c'est là tout le fond de mes vœux et de mon cœur. » Quelques jours après : « N'allez pas vous mettre en tête que vous pouvez me fuir : j'irai vous chercher partout. » Il lui dit le 22 juillet : « Tant que je vivrai, je vivrai pour vous... Je ne puis vivre longtemps séparé de vous, et je suis déterminé à vous voir à tout prix.i S'il fait d'actives démarches pour représenter la France au congrès de Vérone, il lui avoue que sa raison secrète, c'est que le voyage le ramènerait auprès d'elle, « idée qui l'occupe éternellement1 ».
1. 27 août. ↩
Six ans après, il partait pour l'ambassade de Rome. Au moment de passer la frontière, le 19 septembre 1828, il écrit à son amie : « En France et hors de France, de l'autre côté comme de ce côté-ci des Alpes, je vis pour vous et je vous attends. »
Ce dernier mot fait allusion au projet que Me Récamier avait formé d'aller la rejoindre en Italie, où il la devançait avec Mme de Chateaubriand. C'est à ce propos encore qu'il lui écrivait de Lausanne, trois jours après : « Si vous venez à Rome, si vous voulez y rester, nous y finirons nos jours ; sinon je reviens en France pour mourir auprès de vous. »
Enfin le voilà rendu et Mme Récamier ne se décide pas. Il s'en désole : « Depuis que je suis à Rome, je vous ai écrit tous les courriers, c'est-à-dire trois fois par semaine, et toujours pour vous dire que je me meurs ici sans vous et qu'il faut ou que vous veniez, ou que j'aille vous retrouver ; mais rappelez-moi plutôt : j'ai le mal du pays1!.i
1. 23 octobre. Toutes les citations précédentes sont tirées des lettres publiées dans Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de Mme Récamier. ↩
Et il n'était pas le seul, à son époque, qui se laissât aller à des sentiments si vifs et les exprimât d'une aussi chaude manière, dans un commerce dont la malignité même n'a pu suspecter l'honneur.
Joubert a une tendresse tout aussi expressive pour Me de Beaumont, cette créature aérienne que lui-même comparait « à ces figures d'Herculanum qui coulent sans bruit dans les airs, à peine enveloppées d'un corps ». Elle s'était cachée dans son voisinage pendant la Terreur. Il allait souvent la voir discrètement dans sa retraite mystérieuse ; ces relations cordiales ne cessèrent jamais. C'est lui-même qui introduisit Chateaubriand dans le salon de sa jeune amie. Bientôt après, quand elle mourut, à trente-trois ans, il lui sembla qu'un vide immense se faisait tout à coup dans sa vie ; pour lui, le monde se dépeuplait. «Je n'avais pas eu depuis neuf ans », écrivait-il à Chênedollé, « une pensée où elle ne se trouvât d'une manière ou d'une autre en perspective1 ». Et, revenant quelques jours plus tard sur ce sujet douloureux, il ajoutait : « Depuis que j'ai perdu Mme de Beaumont, je ne vois plus à qui et avec qui je pourrai parler dans le monde2. »
1. 2 janvier 1804. ↩
2. Au même, 28 février. ↩
Qu'on lise aussi ce qu'écrivait Mme de Chateaubriand elle-même, cette femme d'une piété si profonde et d'une si austère vertu ! Voici, par exemple, les billets qu'elle adresse à un ami de son mari, Clausel de Coussergues. C'était vers 1804; elle avait trente ans :
« Venez dîner avec moi. Je suis seule et malade. »
Un autre jour : « J'espère que vous n'avez pas pris d'engagement pour aujourd'hui. Venez donc dîner avec moi. Je suis seule encore, et nous sommes dans un temps où l'on rêve bien noir dans la solitude. »
Et encore : « M. de Chateaubriand est à la campagne. Vous ferez une belle charité de venir dîner avec moi. Vous consoleriez une affligée. - S'il ne fait pas d'orage ce soir, nous irons prendre des glaces au café3. »
3. Lettres publiées par M. Pailhès : Chateaubriand, sa femme el ses amis, Bordeaux, Féret, 1896, p. 296. ↩
On pouvait écrire de ce ton et agir de cette manière, et personne n'en était offensé. On se visitait, on acceptait l'hospitalité, une hospitalité amicale, dans une campagne retirée, sans qu'un sentiment coupable inspirât la conduite ou fût accusé seulement de l'inspirer.
Dans une lettre à Chênedollé, Me de Beaumont lui annonce que Chateaubriand est à la campagne avec Me de Vintimille; elle n'ajoute pas la moindre réflexion : le fait lui semble tout à fait naturel1. « Une transformation sociale s'est opérée », disait à ce sujet M. Ch. Lenormant... « La sociabilité, poussée en France jusqu'à l'excès, avait produit des relations toutes particulières et qui tendent à s'effacer2. »
1. « Le petit corbeau (Guéneau de Mussy) est parti pour la Bourgogne, l'autre corbeau (Chateaubriand) est à la campagne avec Mauvais cœur. » Mauvais cœur était le sobriquet familier de Mᵐᵉ de Vintimille, dans cette société ou chacun avait le sien. ↩
2. Souvenirs d'enfance et de jeunesse de Chateaubriand. ↩
Ne vit-on pas Mathieu de Montmorency s'installer, dans la solitude de la Vallée-aux-Loups, seul avec Mme Récamier? Tous deux étaient mariés, tous deux aussi avaient une réputation de vertu incontestée. Le premier était même d'une religion rare; il passait pour un homme austère et un chrétien pieux jusqu'à une sorte de sainteté. Mais déjà les usages commençaient à se modifier, et la duchesse de Broglie disait en souriant : « Quand on écrira la biographie de Mathieu dans la vie des saints, convenez que ce tête-à-tête avec la plus belle et la plus adorée femme de son temps sera un drôle de chapitre ! »
Cette réflexion n'a rien assurément d'injurieux ; elle est même bienveillante. Seulement on y sent l'influence des mœurs nouvelles, qui protestent encore timidement en attendant de s'imposer avec empire.
Mais les anciennes régnaient sans conteste, tout à fait au début du siècle. Aussi, quand au mois de mai 1801 Chateaubriand, ayant besoin d'une retraite paisible pour mettre la dernière main au Génie du Christianisme, fut invité par Mme de Beaumont à s'établir chez elle, à Savigny-sur-Orge, et qu'il accepta cette offre gracieuse, il n'y eut ni scandale ni surprise parmi leurs amis communs. On se tint en relations constantes avec eux ; on allait les voir. Fontanes leur fit des visites, et aussi Lucile, la sœur de Chateaubriand, et aussi Joubert avec toute sa famille.
« Je me rappellerai éternellement », dit Chateaubriand à ce propos, « quelques soirées passées dans cet abri de l'amitié : nous nous réunissions au retour de la promenade, auprès d'un bassin d'eau vive, placé au milieu d'un gazon dans le potager. Mme Joubert, Mme de Beaumont et moi, nous nous asseyions sur un banc; le fils de Mme Joubert se roulait à nos pieds sur la pelouse. M. Joubert se promenait à l'écart dans une allée sablée ; deux chiens de garde et une chatte se jouaient autour de nous, tandis que des pigeons roucoulaient sur le bord du toit. Quel bonheur pour un homme nouvellement débarqué de l'exil!... C'était ordinairement dans ces soirées que mes amis me faisaient parler de mes voyages; je n'ai jamais si bien peint qu'alors les déserts du nouveau monde1. »
1. Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 250. ↩
On a écrit que Me de Beaumont fut « l'affection la plus élevée que Chateaubriand ait jamais rencontrée1 ». Fontanes craignait ces relations, paraît-il, pour la carrière diplomatique de son ardent ami. Surtout deux années plus tard, quand Me de Beaumont mourante alla rejoindre à Rome le nouveau secrétaire d'ambassade, il ne comprit pas ce qui lui parut une imprudence. « Il ne voyait», dit M. Bardoux, que l'avenir de Chateaubriand et le parti que les envieux ou les jaloux pourraient tirer encore de la publicité donnée à une affection, dont le monde ne connaissait pas le dévouement et la hauteur. Joubert, plus indulgent, plus tendre et aussi plus distingué de cœur, n'avait d'autre souci que la fatigue et la longueur du chemin pour un être épuisé2. »
1. Bardoux, Madame de Beaumont, Paris, 1884, p. 372. ↩
2. Madame de Beaumont, p. 366. — Mᵐᵉ de Beaumont mourut vingt jours après son arrivée à Rome. ↩
A propos de cet été de Savigny, un écrivain, dont nous avons déjà parlé et qui a bien connu Chateaubriand, a protesté contre les soupçons malveillants dont sa conduite en cette occasion est devenue aisément l'objet. « Souvenons-nous, disait-il, que, tout en convenant de ses faiblesses (en général), M. de Chateaubriand a prononcé ces paroles à la face des hommes : « M'eût-il été facile d'abuser d'une illusion passagère, l'idée d'une volupté advenue par les voies chastes de la religion révoltait ma sincérité : être aimé à travers le Génie du Christianisme, pour l'Extrême-Onction, pour la Fête des morts, je n'aurais jamais été ce honteux Tartufe3. »
3. M. de Chateaubriand et ses mémoires, article publié en 1850 reproduit dans Souvenirs d'enfance et de jeunesse. Le mot de Chateaubriand est emprunté aux Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 236. ↩
C'est dans les mêmes circonstances que le sage Joubert, à qui sa bienveillance n'enlevait rien de sa perspicacité, disait de son jeune et impétueux ami : « Il me paraît inévitable qu'un tel homme fasse des étourderies ; il ne me paraît pas possible qu'il fasse des fautes graves. »
II
Adoptons le mot - pour le temps et l'occasion où il a été écrit ; car de soutenir que Chateaubriand n'a pas eu lieu, dans sa vieillesse, de concevoir quelques véritables remords, quand il parcourait sa vie d'un regard, à la lumière d'une conscience désormais impartiale, ce serait vouloir le défendre de ce dont il s'est accusé lui-même et bien des fois.
L'injustice est d'ajouter encore à la réalité, ou de chercher à des faiblesses trop humaines l'explication la plus inutile comme la plus déshonorante, en essayant d'en faire une conséquence de l'hypocrisie.
Chateaubriand écrivait un jour de Rome à Mᵐᵉ Récamier, qui lui avait adressé quelques recommandations vertueuses : « Ne craignez rien ; je suis cuirassé1. » Malheureusement il ne l'était guère ; il se trompait, s'il pensait l'être. Son âme orageuse ressemblait, en cela, on l'a dit, à l'atmosphère sombre et agitée, dont l'Essai a parlé avec enthousiasme, et qui est donnée comme la source de l'Univers dans un fragment de Sanchoniaton. Cet air immense et ténébreux, chaos infini, créa un jour de lui-même le Désir, et c'est le Désir qui fit le monde, mais l'air ignorait ce qu'il avait produit.
1. 20 novembre 1828, dans Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de M=° Récamier, p. 263. ↩
Ce désir, enfant, fleur et substance de son âme, a fait de grandes choses chez Chateaubriand. Il s'appelle ou devient tour à tour une langueur secrète, le vague des passions, la mélancolie; c'est, en définitive, un besoin perpétuellement inassouvi, une éternelle fatigue du réel que l'on trouve insuffisant, fragile et misérable, dès qu'on l'atteint, avec un penchant inguérissable à courir après ce divin fantôme de l'idéal, dont on aperçoit cà et là quelque ombre fugitive et charmante. Dans ce souffle de volupté, qui agita bien des fois l'âme de Chateaubriand, Sainte-Beuve n'a voulu voir qu'un « élément très positif, élément profane et païen », qui aurait fait de lui un « épicurien », et rien de plus. On l'a remarqué avec délicatesse : « C'est ravaler cette flamme », qui, « même dans ses manifestations terrestres », n'est qu'une forme du rêve éternel de Chateaubriand, « le souvenir du ciel perdu et l'attente de l'ineffable », le désir égaré de l'infini1.
1. Cf. Melch. de Vogüé, Revue des DeuxM ondes, 15 mars 1892. Sainte-Beuve a dit plus tard, en se rétractant un peu, dans une lettre à Barbey d'Aurévilly (10 novembre 1860) : « Pour moi, je le reconnais, si Chateaubriand est un épicurien, c'est un épicurien rehaussé d'honneur et panaché d'imagination, c'est-à-dire de ce qui manque le plus ordinairement à l'épicurien. » ↩
Il n'en reste pas moins que son imagination l'entraînait ardemment vers toute beauté. Je dis son imagination; car le foyer était là, pour lui, non ailleurs. I! a dit lui-même, d'un mot énergique où l'on sent un gémissement, qu'il ne pouvait dépouiller « le rude cilice de ses pensées1 ».
1. Mémoires d'outre-tombe, t. VI, p. 56. ↩
L'éducation n'avait rien réformé de ces dangereuses tendances. La plante avait poussé ses rameaux où elle voulait et comme elle voulait ; aucune main ne l'avait émondée au bon moment. Chateaubriand vécut d'abord, au sombre manoir de Combourg, replié sur lui-même, dans une sorte de solitude, où il exaltait encore son imagination trop ardente en lui abandonnant toutes les rênes ; et les premières années de sa jeunesse, à Paris, dans une société frivole et corrompue, ne contribuèrent pas, tant s'en faut, à développer dans son cœur le goût et le besoin des luttes morales.
Quand il rentra en France, plus tard, il étonna quelques-uns de ses amis. « Il ne songe point à être approuvé », écrivait Joubert en 1803, « mais à se contenter. Il ignore même profondément ce qui est approuvé dans le monde et ce qui ne l'est pas. Il n'y a songé de sa vie et ne veut point le savoir. Il fait avec une pleine et entière sécurité ce qui lui passe par la tête, sans s'approuver ni se blâmer le moins du monde. »
Ce fut du reste un penchant trop commun au début de ce siècle. Le siècle précédent se survivait à lui-même, et c'est son esprit qui régnait encore dans beaucoup de ceux que la hache de la Révolution avait épargnés.
Voilà l'état où se trouvait l'âme de Chateaubriand, quand elle eut à subir la rencontre des plus périlleuses séductions. Il s'était marié, en courant, entre deux voyages, avec une jeune fille qu'il connaissait à peine, qu'il n'eut pas le temps d'apprécier avant son exil, et qui lui parut, depuis, spirituelle autant que vertueuse, mais en même temps difficile et, comme il disait, « orageuse ». Plus tard il lui a rendu pleine justice, et il a goûté le bonheur auprès d'elle1. Mais dans l'emportement de sa jeunesse et de sa première maturité, il éprouvait plus d'impatience que la plupart des hommes à se sentir fixé par une chaîne. « Comme j'étais peu fait pour cela ! » s'écriait-il en parlant du mariage.
1. « Retenu par un lien indissoluble, j'ai acheté d'abord au prix d'un peu d'amertume les douceurs que je goûte aujourd'hui.i ↩
C'est alors que les tentations vinrent à lui de toutes parts. On sait quels enthousiasmes éveillèrent son talent, sa beauté virile, ses succès et sa gloire. Il eut autour de lui une véritable cour de femmes distinguées et gracieuses, qui se passionnèrent pour René et briguèrent, comme une faveur, une parole de lui, une attention, un regard, un sourire. Il y avait de quoi ébranler des âmes même préparées à la résistance, et, je l'ai dit, il n'était pas de celles-là.
Telle est l'explication de ses fautes. Elle suffit, et au delà. Il faut, pour ne pas le croire, se faire une bien fausse idée de la pauvre nature humaine.
On connaît la plainte découragée de saint Paul, que Racine a traduite dans notre langue :
Je ne fais pas le bien que j'aime,
Et je fais le mal que je hais1.
1. Saint Paul marque fort bien la distance qu'il y a, pour la faiblesse humaine, entre le projet en morale et l'action : velle adjacet mihi; perficere autem bonum non invenio. Et alors le mot qu'on vient de lire : Non enim quod volo bonum hoc facto, sed quod nolo malum hoc ago (I ad Rom., VII, 18-19). ↩
C'est l'écho de l'éternelle lutte entre l'esprit, qui voit nettement le devoir, et le cœur qui n'a pas la force de l'accomplir. Il y a ainsi deux hommes en nous, dont l'un combat l'autre souvent; et ce n'est pas toujours le meilleur qui l'emporte. « Ah ! je les connais bien ces deux hommes », disait un jour Louis XIV, et en vérité il faut plaindre ceux qui ne les connaîtraient pas. Comme il est sûr que le mauvais ne perd jamais entièrement ses droits et qu'il parle parfois et les réclame, ce serait un signe que le bon est mort, ou qu'il se tait comme s'il était mort.
Oui, de nobles convictions de l'esprit peuvent se trouver, dans une âme, mêlées à de tristes défaillances de la volonté. Je ne dis pas qu'elles ne parviennent jamais à changer le cœur et à réformer la conduite. Au contraire, leur influence est certaine, incontestable ; mais elle ne suffit pas toujours, et c'est particulièrement ce qui arrive quand elle doit vaincre de puissantes influences contraires ; à plus forte raison, ce qui est rare, si celles-ci viennent de tous côtés à la fois, comme chez Chateaubriand, du tempérament, de l'éducation, de la société où l'on a vécu, de celle où l'on vit, et des périls sans nombre dont on est environné. Une force alors s'oppose à l'autre et la surmonte ; c'est l'histoire de toute défaite.
Naturellement, à mesure que la foi pénètre l'âme davantage, qu'elle passe en elle, pour ainsi dire, et devient comme sa substance, elle est plus active, plus agissante, plus maîtresse de la conduite et de la vie. Et quand elle se saisit vraiment de l'être tout entier, elle fait les grands victorieux, c'est-à-dire les saints.
Mais pour qu'elle arrive ainsi jusque dans les moelles, il est nécessaire de la faire descendre en soi par des réflexions attentives ; on doit méditer souvent les enseignements qu'elle donne ; bref, si l'on veut qu'elle entre dans le sang, il faut s'en nourrir.
Chateaubriand ne s'en est pas nourri assez ; il n'en a pas rempli son esprit, ses pensées et sa vie : en cela semblable malheureusement à beaucoup d'autres, comme lui chrétiens sincères, mais chrétiens imparfaits1.
1. Je trouve avec plaisir les mêmes idées dans de belles pages que je n'avais pas lues avant de composer celles-ci : « Il est loin d'être chrétien comme Bossuet... il n'est pas fortement chrétien... C'est pour cela qu'on a si souvent suspecté sa sincérité, dont, pour mon compte, je ne doute pas... Son christianisme, encore que très chéri et très caressé, n'est pas profond. Il y croit, il l'aime, il n'en est pas pénétré. Il n'en a pas fait le fond même de son esprit et de son cœur, ce qui est l'état d'esprit du vrai chrétien. » E. Faguet. Dix-neuvième siècle : Etudes littéraires, Paris, 1894, p. 20 et suiv. ↩