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L'Enchanteur 1768—1848

Chapitre I

La sincérité religieuse de Chateaubriand · 9 min de lecture · p. 281–288 · chapitre 21 sur 30

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecoffre, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« 1. Péril général : La Foi et le mystère. - « II. Périls particuliers que Chateaubriand devait trouver du côté de son esprit; de son cœur ; des circonstances. - « III. Luttes et victoires.

§ ï. - la foi et le mystère

Dans un livre assez récent, destiné aux collèges, on a écrit que Chateaubriand « n'a jamais cru que par accès1 ». Encore l'auteur a-t-il pensé peut-être lui faire grâce, en ne l'accusant pas d'avoir été sceptique à toutes les époques de sa vie et à toutes les heures.

1. Georges Pellissier : Lectures choisies de Chateaubriand, (Paris, 1892) p. 12. ↩

Il n'en reste pas moins qu'il l'a calomnié. Et ce qui est frappant, c'est qu'il ne s'est point inquiété de justifier ses dires. Depuis Sainte-Beuve, la plupart des écrivains semblent tenir ses conclusions, sur ce sujet, pour certaines et définitives ; ils croient apparemment, de bonne foi et avec confiance, que le fin critique a fait la preuve.

On sait ce qu'il en faut penser.

A partir de son retour à la Religion, Chateaubriand lui est resté fidèle par l'esprit et par le cœur. Sa foi ne s'est pas démentie, elle est demeurée droite et ferme dans son âme ; nous pensons l'avoir établi.

Est-ce à dire qu'elle n'ait reçu aucune secousse ? Non certes. Si l'on retournait le mot de M. Pellissier, de manière à lui faire exprimer justement le contraire de ce qu'il exprime, si l'on avançait que depuis le Génie jusqu'à sa mort Chateaubriand a eu des retours et comme des accès de scepticisme, la foi restant l'état ordinaire de son âme, de même que la santé chez un homme vigoureux, sans doute on lui manquerait encore de justice, mais combien cependant on serait plus voisin de la réalité !

Il faut savoir parler la langue chrétienne en un sujet chrétien ; la foi est comme la vertu : elle peut avoir ses tentations. Chateaubriand a dû connaître ces épreuves, et il les a connues ; il fut même, pour des causes diverses, on va le voir, exposé plus que d'autres à leurs atteintes. Mais en elle-même déjà, par sa nature, la foi court des périls dans l'âme des croyants. Qu'on nous permette sur ce sujet quelques explications!

« La foi », disait Bossuet aux nouvelles catholiques, « est une adhérence du cœur à la vérité éternelle, malgré toutes les raisons et des sens et de la raison1 » Croire, en effet, au sens religieux du mot, c'est adhérer aux vérités que Dieu a manifestées, avec la fermeté de l'esprit et la confiance du cœur. Et cette fermeté vient de cette confiance ; là même, là seulement est le mérite. Il n'y a pas croyance où il y a évidence, il y a vision. Si je crois un de mes semblables sur sa parole, quoique je sois hors d'état de contrôler l'exactitude de ses dires, à plus forte raison s'il existe des apparences qui leur soient contraires, je lui rends hommage par cette abnégation de mes propres lumières; je lui marque combien je l'estime; je l'honore. Et à mesure que ses assertions sont moins vraisemblables et qu'elles s'opposent davantage à mes propres souvenirs, l'honneur que je lui fais grandit avec la preuve que je lui donne du crédit que m'inspire son témoignage.

1. Sermon de charité aux nouvelles catholiques, 1663, 1e point. Edition Lebarcq, t. IV, p. 345. Bossuet a hésité entre « tous les témoignages » et « toutes les raisons », qui est une correction de date plus récente. Fidèle à son système, M. Lebarcq suit la première rédaction. J'aime mieux la seconde. ↩

Et j'agis avec sagesse, je m'honore moi-même, si cette confiance est bien placée. Elle est d'ailleurs la mesure même de mon adhésion, comme elle en est le principe; je crois d'autant plus fermement que je me fie davantage. Et, encore une fois, cette conduite est fort raisonnable, si le témoin que je crois mérite vraiment d'être cru, si je puis dire, comme Saint Paul : « Je sais à qui je me fie1. »

1. Scio cui credidi. ↩

Saint Paul parlait ainsi de Dieu, de qui le mot peut être dit avec infiniment plus de raison que d'aucun homme. « Les mystères de la Religion ressemblent aux abîmes », écrivait une plume délicate1 ; « ils en ont l'obscurité parce qu'ils en ont la profondeur, mais les chemins qui y mènent sont pleins de lumière ».

1. Eugénie de Guérin. ↩

C'est pour cela que le chrétien agit en homme éclairé et fait un acte de haute raison en croyant même ce que sa raison ne saisit pas.

Il n'est point le seul, d'ailleurs, qui sente ainsi et reconnaisse les bornes et l'infirmité de l'esprit de l'homme. Le savant lui-même est-il beaucoup plus avancé que lui et se conduit-il si différemment? Comprend-il tout ce qu'il admet sur la foi d'autrui? Comprend-il même ce qu'il lui arrive de découvrir et de révéler parfois au monde? Il s'agit cependant pour lui de choses de la nature, et la nature est là, à notre portée, sous notre main, comme un grand livre ouvert ; il semble qu'on n'ait qu'à y jeter les yeux pour en connaître tous les secrets.

Quelle illusion ! Il en est un peu des phénomènes naturels comme des vérités surnaturelles : l'intelligence humaine suffit bien à en établir l'existence ; elle ne suffit pas à en percevoir le fond même et comme le cœur et la substance. « Je connais les lois de l'attraction », disait Newton, qui les a découvertes, « mais si on me demande ce que c'est que l'attraction, je n'ai pas de réponse à donner2. » Je ne crois que ce que je comprends est un mot naïf, le mot d'un jeune homme, enivré par les premières et « légères gorgées de science » qu'il a prises, comme disait Bacon, levés haustus; ce n'est pas le mot d'un homme qui sait beaucoup ou qui, sans beaucoup savoir, a du moins beaucoup vécu. Voltaire le proclamait lui-même, en défendant l'existence de Dieu : « Une chose même de l'ordre naturel peut être démontrée et incompréhensible. » Il citait des exemples parmi ceux que son temps connaissait; on allongerait singulièrement la liste avec les découvertes faites depuis.

2. Dans Leibnitz, Œuvres complètes, t. II, p. 97. ↩

Ce qu'il convient de noter, c'est l'effet que produit assez souvent sur nous l'ignorance où nous sommes de la nature intime des choses. Elle nous incline à voir des contradictions avec des lois reconnues pour certaines, de véritables impossibilités physiques, en des phénomènes dont cependant l'expérience démontre évidemment la réalité. Supposé que ces faits fussent de ceux qui échappent au contrôle des sens, qu'ils ne pussent être vérifiés, nous combattrions quiconque en défendrait le principe, au nom même de la logique et de la nature ; et peut-être irions-nous jusqu'à dire qu'on ne peut pas cependant nous demander d'admettre l'absurde.

Ne voit-on, par exemple, à quelle épreuve mettraient nos raisonnements les opérations merveilleuses de cet agent invisible et à peu près inconnu, qui s'appelle l'électricité? Sur un même fil télégraphique on peut transmettre quatre dépêches simultanées, deux dans le même sens et deux en sens contraire. - Comment? Mais que devient alors cette loi mécanique incontestable : deux forces opposées, se rencontrant sur un même point, se neutralisent si elles sont égales, ou se nuisent si elles sont inégales, la plus forte étant diminuée par sa victoire, et la plus faible anéantie par sa défaite? Et ici, point de heurt, point de lutte, point de gêne, aucun trouble ! Ma raison se révolte, elle s'écrie comme celle des disciples, dans l'Évangile : « Ce que vous me racontez est véritablement trop dur à croire ; non, je ne puis pas, je ne dois pas le croire. » Mais pendant que je proteste, les courriers mystérieux, les télégrammes, galopent sur leur étroite route de fer, portant avec eux la pensée, sans qu'aucun obstacle contrarie leur course vertigineuse, plus rapide que celle du vent, et il semble qu'on entende une voix ironique murmurer autour d'eux l'argument célèbre : « Vous niez que le mouvement soit possible ? Regardez-moi donc : je marche. »

Il faut savoir nous résigner : nous ne comprenons pas tout ; disons mieux : nous ne comprenons le tout de rien, ou peu s'en faut. « - Mais enfin la vie, qu'est-ce, en somme ? demandait un jour M. Thiers à Claude Bernard, qui venait de faire sur ce sujet les plus remarquables travaux. Vous ne nous en donnez point le dernier mot ; ne l'avez-vous donc pas ? »

« - Non », répondit l'illustre physiologiste, « je ne l'ai pas. Si j'avais le dernier mot sur un seul point, je l'aurais sans doute sur tous les autres ; mais je ne l'ai sur aucun. »

Voilà l'aveu de la vraie science ! Le mystère nous enveloppe, nous marchons au milieu de l'inconnu; de toutes parts, notre intelligence se heurte à l'inexplicable.

Qu'est-ce donc quand il s'agit de Dieu, de ses actes infinis, de sa vie intime, de sa substance? Si l'esprit de l'homme n'est pas capable de contenir un grain de sable tout entier, sans rien laisser qu'il ne • saisisse et ne pénètre, comment contiendrait-il l'infini dans toute l'étendue de son être et de sa durée ?

Il y a donc nécessairement un côté obscur en toute doctrine qui s'occupe de Dieu. Et c'est même un trait essentiel, une marque authentique d'origine, dans une religion qui se donne pour révélée, que l'intelligence de l'homme n'entende pas tous ses enseignements. Je ne dis pas évidemment que ce signe suffise ; je dis qu'il est nécessaire, parce qu'il est fatal.

Proud'hon le voyait bien. On sait qu'il professait l'athéisme. Mais il faisait du moins une déduction logique, quand, supposant qu'il cût été chrétien ou qu'il eût cru du moins à Dieu, il écrivait : « Je n'aurais pas admis un seul instant que des difficultés insolubles, dans l'ordre de la science, conservassent la moindre valeur, dès qu'il s'agissait de ma foi ; j'aurais pensé que c'était là précisément le mystère de ma religion c'est-à-dire son caractère propre, essentiel1!. Donnez-moi une doctrine qui se prétend divine, qui s'annonce comme une communication bienveillante faite par Dieu sur son être et sa vie, et qui, offerte à la raison de l'homme, ne la dépasse ni ne l'effarouche, cela me suffit : je suis renseigné sur la source d'où elle arrive ; du moins, si je puis ignorer d'où elle vient, je sais bien d'où elle ne vient pas.

1. De la justice dans la Révolution et dans l'Église, t. I, p. 36. ↩

La Religion catholique a donc des points mystérieux ; elle ne pourrait être qu'une doctrine menteuse, si elle n'en avait pas. Accessible à la raison humaine, pleine de lumière dans les preuves qu'elle donne de ses droits à la confiance absolue des âmes, elle reste souvent obscure dans ses dogmes, ces secrets de Dieu dévoilés seulement à demi. Elle est ainsi clarté et mystère. Destinée à l'homme, elle satisfait ces deux parties de l'âme humaine, dont l'une aspire à voir et dont l'autre demande à croire.

Mais la première est envahissante ; il peut arriver qu'à de certains moments elle proteste, qu'elle se déclare lésée, qu'elle sorte de ses limites et se révolte de n'avoir pas une vue nette de tout ce que la seconde admet et adore. C'est une folie, nous l'avons dit, une folie que l'expérience de tous les jours condamne. Mais c'est une folie aussi de manquer à son devoir, de chercher le bonheur dans le mal qui ne le donne pas. Et cependant l'idée peut en venir même aux hommes de bien. Bref, l'esprit se laisse séduire comme le cœur, la foi est sujette à la tentation comme la vertu ; par là elle est une vertu elle-même : elle a ses mérites parce qu'elle a ses périls.