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L'Enchanteur 1768—1848

Chapitre II

La sincérité religieuse de Chateaubriand · 17 min de lecture · p. 192–206 · chapitre 16 sur 30

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecoffre, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Rétractation formelle des idées de l'Essai. - Que Sainte-Beuve a tort de penser qu'il ne les condamnait plus en 1836. - L'épisode légendaire de sainte Atala.

C'est entendre singulièrement, il faut l'avouer, la justice et l'art de raisonner que de révoquer en doute les convictions d'un homme, à cause d'anciennes opinions qu'il s'est lui-même reprochées et dont il s'est corrigé, les trouvant mauvaises.

Voilà pourtant ce que les adversaires de Chateaubriand firent à son égard, après sa conversion! Aux plus belles pages du Génie du Christianisme, où un si brillant hommage était rendu à la Foi, ils opposaient triomphalement quelques endroits de son premier ouvrage, où la Foi recevait des atteintes. En vérité, que prétendaient-ils prouver par là contre lui? Qu'il n'avait pas toujours pensé de même? Mais il était le premier à le dire; il l'avait écrit dans la préface de son nouveau livre, en racontant même, par surcroît, comment il s'était guéri des idées de l'ancien. La démonstration était donc superflue. Tout le fondement rationnel de cette tactique, si elle en avait un, c'est que l'esprit est nécessairement prisonnier de ses erreurs, et que, lorsqu'on a eu le malheur de se tromper dans sa jeunesse, on a perdu le droit d'avoir raison dans son âge mûr.

Le principe est absurde évidemment. Aussi se gardait-on bien de l'émettre. Mais on n'en agissait pas moins comme s'il eût été acceptable et accepté: on objectait à l'auteur du Génie du Christianisme les pages les plus malheureuses de l'Essai historique sur les Révolutions1.

1. On peut voir les titres de quelques-uns de ces pamphlets dans la préface de l'Essai, édition 1826; OEuvres, t. 1, p. 248. ↩

C'est une mauvaise guerre, et malheureusement Sainte-Beuve n'a pas dédaigné de la reprendre. Il a usé et abusé de ce qu'il appelle le manuscrit confidentiel de l'Essai.

Chateaubriand aurait-il donc fourni quelques prétextes à ces attaques ? Tout en défendant le Christianisme, aurait-il négligé de rétracter formellement ce qu'il avait pu en dire de malveillant autrefois ? Non certes ; il s'en faut bien. Aussi s'étonnait-il lui-même, et à bon droit, qu'on lui cherchât une semblable querelle, et répudiant de nouveau ses opinions passées, il écrivait :

« Dans ma première jeunesse, à une époque où la génération était nourrie de la lecture de Voltaire et de Jean-Jacques Rousseau, je me suis cru un petit philosophe, et j'ai fait un mauvais livre. Ce livre, je l'ai condamné aussi durement que personne dans la préface du Génie du Christianisme. Il est bizarre qu'on ait voulu me faire un crime d'avoir été un esprit fort à vingt ans et un chrétien à quarante. A-t-on jamais reproché à un homme de s'être corrigé ? L'écrivain vraiment coupable est celui qui, ayant bien commencé, finit mal, et non pas celui qui ayant mal commencé finit bien . Quoi qu'il en soit, si je pouvais anéantir l'Essai historique, je le ferais1. »

1. Préface de l'Essai historique ; édition de 1826 ; Œuvres, t. I, p. 248. ↩

Il ne le pouvait pas. Il se résolut donc à le publier de nouveau, soit parce que ses ennemis en aggravaient encore le caractère sceptique en dissimulant tout ce qu'il renfermait de favorable à la Religion, soit parce qu'il trouva ainsi l'occasion de censurer au passage celles des opinions de sa jeunesse qui lui paraissaient mériter une censure

Par loyauté littéraire, et pour ne pas avoir l'air de se dérober à la critique, il donna le texte intégralement, sans y rien modifier. Mais il y ajouta des notes, où il se montra impitoyable envers lui-même. Jamais auteur ne se jugea plus sévèrement.

Il approchait alors de sa soixantième année. Il avait occupé les plus hautes fonctions dans son pays ; il jouissait, comme écrivain, d'une renommée universelle, à laquelle nulle autre alors n'était comparable : de toutes parts, les littérateurs saluaient en lui un maître. Malgré cette gloire qui devait le pousser à trop de complaisance à l'égard de toutes ses œuvres, en dépit d'un amour-propre sans mesure qui lui a fait connaître plus d'une faute, il ne balança pas à s'humilier publiquement pour l'honneur de la vérité : sa conscience parla plus haut que son orgueil, et ce fut vraiment un spectacle édifiant que de voir cet esprit superbe confesser ses erreurs comme un pénitent et les condamner comme un juge.

Naturellement cette sorte d'exécution de lui-même lui fut douloureuse. Il s'y résigna néanmoins ; il y vit comme une expiation : « Je ne saurais trop souffrir, disait-il dans l'Avertissement, pour avoir écrit l'Essai1 ».

1. Œuvres, t. I, p. 239. ↩

Et il faut voir comment il se traite ! Il n'essaie pas de masquer la fausseté de ses assertions, ni de l'atténuer par des excuses embarrassées , ou par quelqu'une de ces explications ingénieuses qu'un auteur n'a jamais beaucoup de peine à trouver et qu'il a tant de penchant à chercher toujours. Il ne s'épargne même pas l'ironie : « Comme tout est logique et concluant écrit-il au bas d'une de ses anciennes pages, « dans cette philosophie de collège2 » ! Ce qui est plus grave, ce qui augmente le mérite de cet aveu, c'est qu'il est justifié, et qu'il n'y a aucune chance que l'esprit du lecteur, dont l'attention a été éveillée, soit tenté d'y contredire. Ailleurs, ne pouvant mettre d'accord toutes les parties d'un même paragraphe, il se prend en pitié et s'écrie : « Le fait est que je n'étais qu'un blanc-bec de sophiste, dont les idées et les sentiments en opposition produisaient ces misérables incohérences3 ».

2. Ibid., t. I, p. 565. ↩

3. Ibid., t. I, p. 568. ↩

Ici il déclare une observation vraie dans un sens. et « fausse » dans un autre4, là il parle de son bon génie revenu à la dérobée, et comme en passant, « au milieu de ses folies1 ».

4. Ibid., t. 1, p. 562. ↩

1. Œuvres, t. I, p. 569. ↩

Bref, il se fait une guerre sans merci aussi bien que sans trêve. Et, comme si ce n'était pas assez de rejeter, en détail, chacune des idées inexactes de son livre, il rétracte l'esprit général de scepticisme, qui paraît l'inspirer, dans une profession de foi catégorique, placée en tête de l'édition nouvelle :

« Je crois très sincèrement ; j'irais demain pour ma foi d'un pas ferme à l'échafaud.

« Je ne démens pas une syllabe de ce que j'ai écrit dans le Génie du Christianisme; jamais un mot n'échappera à ma bouche, une ligne à ma plume, qui soit en opposition avec les opinions religieuses que j'ai professées depuis vingt-cinq ans.

« Je suis chrétien sans ignorer mes faiblesses, sans me donner pour modèle, sans être persécuteur, inquisiteur, délateur, sans espionner mes frères, sans calomnier mes voisins.

« Je ne suis point un incrédule déguisé en chrétien, qui propose la religion comme un frein utile aux peuples. Je n'explique point l'Evangile au profit du despotisme, mais au profit du malheur2. »

2. Ibid., t. I, p. 258-259. ↩

Cette solennelle déclaration, il la répéta textuellement, deux ans plus tard, en 1828, au début des Mélanges politiques3.

3. Ibid., t. VII, p. 3 et 4. Préface de l'édition de 1828. ↩

Elle est d'autant plus significative que, passé à cette époque dans le camp des libéraux, il en voulait à ceux qui défendaient la Religion; il voyait des adversaires dans les représentants officiels de l'église, comme dans ses patrons politiques, et il croyait avoir le droit de s'en plaindre. On s'en aperçoit dans la page même où il se proclame chrétien : c'est le ton aigri d'un mécontent.

Mais ses rancunes contre les hommes ne l'empêchent pas de rester fidèle à la doctrine; plus elles sont vives, plus elles se laissent voir, plus il lui est difficile d'en dominer l'expression et d'en dissimuler l'amertume, et plus doit paraître profonde la sincérité de l'hommage qu'elles sont impuissantes à contenir.

Après cela, on n'est peu médiocrement étonné d'apprendre que, dix ans plus tard, Chateaubriand n'aurait pas payé un pareil tribut au Christianisme: il n'eût pas corrigé et raillé son passé comme il le fit alors. C'est Sainte-Beuve qui l'assure, sur la foi d'ailleurs d'une simple hypothèse :

« Si en 1836 », dit-il, « M. de Chateaubriand vieilli et hors de la scène, dégagé de son rôle officiel de 1826, n'ayant plus en face de lui M. de Villèle et la congrégation et ce portefeuille de ministre du Roi perdu d'hier et toujours en perspective ; s'il s'était mis à donner une troisième édition de l'Essai, je me figure, sans trop de crainte de me tromper, qu'il aurait fait d'autres notes critiques sur et contre ses notes de 1826, et qu'il aurait donné raison plus souvent à ce jeune et libre auteur qu'il était alors, au temps de Londres et des années de l'exil1. »

1. Chateaubriand et son groupe, t. 1, p. 146. ↩

Sainte-Beuve cède, dans ce passage, à l'idée préconçue dont nous avons parlé plus haut. Cette rétractation éclatante contrarie son rêve d'un Chateaubriand nouveau, revenant avec les années au scepticisme de sa jeunesse ; il en est gêné, embarrassé, agacé ; il la trouve « impatientante2 » ; et il essaie de s'en consoler en l'attribuant aux calculs passagers d'une ambition hypocrite, toujours à l'affût du pouvoir.

2. Ibid., loc. cit. ↩

Voilà certes une étrange manière d'écrire l'histoire d'un homme et de le juger !

Gar enfin quelle preuve solide le critique donne-t-il de ce qu'il avance? Aucune absolument. Essaie-t-il du moins de justifier son hypothèse de quelque façon? Non, il ne s'en donne même pas la peine. Pour adresser une telle injure à une illustre mémoire, il ne s'appuie sur rien ; il n'obéit qu'au parti pris qui l'inspire; car, s'il avait une raison, si faible fût-elle, il la devrait à ses lecteurs, et on ne peut douter qu'il ne la donnât avec empressement, à voir la qualité de celles qu'il ne craint pas d'apporter, çà et là, au cours de son ouvrage.

Il se livre donc à une accusation gratuite, sans le moindre fondement. Il accuse pour le plaisir d'accuser, ou pour répondre aux exigences d'un préjugé opiniâtre, qui le domine et l'aveugle.

Car il n'hésite même pas à blesser violemment la vérité : il ne paraît pas s'apercevoir, il ne prend pas garde que les faits démentent sa conjecture, avec une netteté qui va jusqu'à la faire paraître singulièrement audacieuse.

Quoi! c'est le désir effréné de reconquérir un portefeuille perdu qui aurait arraché à Chateaubriand le désaveu de l'Essai, au profit des doctrines de l'nglise ! Mais depuis le Génie du Chritianisme, aucun moment de sa vie, ni en public ni en particulier, il n'a cessé de se proclamer chrétien. On le verra plus loin, avec les détails nécessaires.

Qu'il suffise ici d'en apporter deux ou trois témoignages, pris dans ces années mêmes qu'on lui oppose, quand il était désormais retiré des affaires et sans aucune ambition ni espérance d'y revenir.

En 1833, il se trouvait à Prague, en mission auprès de Charles X. Le soir, après diner, dans ce palais de l'exil, les deux petits-enfants du roi, le duc de Bordeaux et sa sœur lui firent raconter son histoire. Naturellement il ne crut pas devoir en reproduire devant eux toutes les phases ; il aurait eu peur de scandaliser leur innocence. Rentré chez - lui, comme il consignait ce souvenir dans ses Mémoires, où il laissait parler librement son cœur; il ajouta :

« Aimables enfants ! Le vieux croisé vous a conté les aventures de la Palestine ; mais... il ne vous a pas dit... qu'il fut une journée où, comme Julien, il jeta son sang vers le ciel, sang dont le Dieu de miséricorde lui a conservé quelques gouttes pour racheter celles qu'il avait livrées au dieu de malédiction1. »

1. Mémoires d'outre-tombe, t. VI, p. 52-53. ↩

C'est ainsi qu'il déplorait les égarements où l'avait jeté l'époque orageuse de la Révolution, et dont le corrigea la blessure profonde que la mort de sa mère ouvrit dans son âme. Il pensait aux blasphèmes qu'ils lui avaient inspirés çà et là contre de sublimes et divines vérités, et il les comparait sévèrement à l'apostasie de Julien et à ses provocations sacrilèges.

A cette date et en ce lieu, ces regrets ne pouvaient qu'être désintéressés : on ne devait les connaître qu'après sa mort, et ils étaient plus que l'expression d'une déplaisance vague et tout humaine ; on y entend bien le croyant ; ils ont l'accent même du repentir.

Aussi M. de Marcellus disait-il, en commentant ce passage : « La première atteinte du malheur avait rendu M. de Chateaubriand athée; la seconde le fit pour toujours chrétien1!. »

1. Chateaubriand et son temps, Paris, 1859, in-8°, p. 414. ↩

Témoignage précieux de la part d'un homme qui, secrétaire d'ambassade à Londres au temps où Chateaubriand y représentait la France, vécut sous le toit et à la table de l'ambassadeur, le vit de près, tous les jours, presque à toutes les heures, et ne cessa depuis de garder avec lui des relations sympathiques et de se tenir au courant de ses idées, de ses sentiments et de sa vie.

Assurément M. de Marcellus est un témoin autrement informé que Sainte-Beuve, qui ne vit guère l'écrivain que chez Me Récamier, dans ce sanctuaire plein d'encens où il était traité en idole, et qui ne sut jamais de son âme que ce qui en fut connu du public.

On s'en aperçoit bien d'ailleurs aux erreurs qui lui échappent. C'est particulièrement la date de 1836, on l'a vu, que le caprice de son hypothèse désignait comme celle où l'auteur de l'Essai, s'il s'était relu, eût été incapable de se donner tort, ainsi qu'il le fit dix ans plus tôt.

Pourquoi 1836 ?... Car enfin s'il s'agit seulement des années où l'on ne pouvait plus craindre que le désir d'occuper une place dans le gouvernement de son pays le rendît injuste pour de vieilles opinions, demeurées, dit-on, toujours chères, il serait obligatoire d'étendre l'observation à toute la période de la monarchie de Juillet, de l'année1830 où Chateaubriand se retira devant la puissance nouvelle qui venait de naître et qu'il refusa de servir, jusqu'à l'année 1848, où il mourut, comme elle-même finissait. Il faudrait dire, et en avoir le droit : « Vous ne trouverez dans cet intervalle rien qui rappelle et confirme la condamnation prononcée en 1826 contre le scepticisme de l'Essai. Une fois que ses déclarations chrétiennes lui furent devenues inutiles, livré aux seules inspirations de sa conscience, Chateaubriand se garda bien d'y revenir, il ne les a pas renouvelées. »

Voilà ce qu'exigerait la logique! Mais la logique inquiète peu Sainte-Beuve ; et, comme il ne lui demande aucun de ses succès, il entend qu'à son tour elle ne lui impose aucune de ses chaînes.

Il choisit donc arbitrairement l'année 1836. Ce que Chateaubriand a pu dire avant ou après ne compte pas sans doute, « ses yeux; et on cherche pourquoi, sans parvenir à trouver aucune sorte de réponse. Mais tout en protestant contre une telle méthode, on peut prendre le critique au mot et suivre sa fantaisie sur le point précis où il lui plaît de faire porter l'expérience.

Justement, en 1856, Armand Carrel mourait, et Chateaubriand, nous le verrons plus loin, essayait d'arriver jusqu'à lui au moment suprême, dans le dessein et avec l'espérance de réveiller, au fond de ce cœur loyal, la foi qui y dormait sous la garde de l'honneur; et, comme il ne put le voir, il écrivait qu'il le « regretterait éternellement. »

Ces regrets si vifs, ces regrets éternels sont d'un croyant convaincu, que les destinées de l'autre vie préoccupent plus que tout le reste, pour lui et pour ceux qu'il aime.

C'est à la même époque qu'ayant l'occasion de parler du Génie du Christianisme l'écrivain déclarait sévèrement être sans illusion sur la valeur intrinsèque de l'ouvrage ; il paraissait attacher peu de prix à la gloire littéraire qui lui en était venue; mais il aimait à se reposer dans la pensée du bien que son livre avait fait, et peut-être pourrait faire encore ; il y voyait un motif d'espérer, pour ses faiblesses, en l'indulgence de ce Dieu qui n'oublie pas un verre d'eau donné aux petits en son nom ; et avec une foi qui dominait tout respect humain, il demandait à ses lecteurs, comme la meilleure des récompenses, de prier pour lui, lorsqu'il ne serait plus. Le passage est à citer; le voici :

1. Mémoires d'outre-tombe, t. VI, p. 316-317.

« Si l'influence de mon travail ne se bornait pas au changement que, depuis quarante années, il a produit parmi les générations vivantes ; s'il servait encore à ramener chez les tard-venus une étincelle des vérités civilisatrices de la terre ; si le léger symptôme de vie que l'on croit apercevoir s'y soutenait dans la génération à venir, je m'en irais plein d'espérance dans la miséricorde divine. Chrétien réconcilié, ne m'oublie pas dans tes prières, quand je serai parti ; mes fautes m'arrêteront peut-être à ces portes où ma charité avait crié pour toi : « Ouvrez-vous, portes éternelles! Elevamini, portæ æternales1 ».

1. Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 213. ↩

Ainsi pensait et parlait Chateaubriand de 1836 à 1837, juste à l'époque que Sainte-Beuve appelle en témoignage contre sa foi. La vérité, c'est qu'il était alors aussi opposé que jamais au scepticisme des heures de l'exil. Dans cette démarche d'apôtre au chevet d'un libre penseur hésitant, pour le conquérir à l'Évangile et l'aider à bien mourir, dans les regrets profonds, que l'écrivain exprime devant la postérité, de n'avoir pu rendre au mourant ce service suprême, dans cette prière touchante, où il recommande humblement son âme pécheresse aux pieux suffrages de ceux chez qui son livre aura fait naître quelques bonnes pensées, l'inspiration religieuse est évidente, il faudrait fermer les yeux pour ne pas la voir : le chrétien se révèle.

Quoi qu'on ait dit, l'auteur du Génie du Christianisme n'a cessé de parler et de vivre, en Chateaubriand, jusqu'à sa dernière heure; à aucun moment l'auteur de l'Essai ne s'est réveillé. Les témoignages contraires que l'on apporte sont sans autorité ou sans signification.

On raconte, par exemple, que secrétaire d'ambassade à Rome, en 1803, il voulut donner le nom d'Atala à une enfant, dont il avait accepté d'être parrain. Le prêtre s y refusa, objectant qu'il ne connaissait pas cette nouvelle sainte. Le jeune diplomate s'obstina ; il crut devoir se plaindre au « cardinal-gouvernant », qui trouva le refus légitime. Chateaubriand en fut surpris et vivement blessé d'avoir tort ; il aurait dit au cardinal :

« Entre nous, Votre Éminence doit bien savoir que d'Atala à toutes les autres saintes il n'y a pas grande différence. »

On peut être sûr qu'il n'a pas commis une telle sottise. Il aurait fallu qu'il fût dénué de tout bon sens pour mettre au rang des personnages légendaires, comme Atala, toutes les saintes et tous. les saints, sainte Clotilde, comme sainte Jeanne de Chantal ou sainte Élisabeth de Hongrie, saint Augustin comme saint François d'Assise, son patron vénéré, dont il célébrait la fête et qu'il ne nommait jamais qu'avec un respect mêlé d'une sorte d'amour.

A-t-il répondu, - ce qui suffisait à sa défense - qu'Atala n'était pas moins authentique que certains personnages obscurs du calendrier, le mot n'irait pas sans quelque irrévérence, et son dépit l'expliquerait sans qu'on fût autorisé à incriminer sa foi.

Mais ce qui paraît beaucoup plus probable, c'est que cette histoire est un conte. Elle est tirée du Mémorial de Sainte-Hélène1!. Le narrateur qui la raconte là n'est pas nommé. Et cet anonyme s'appuie sur d'autres anonymes. Car il assure que le récit a été « recueilli - est-ce par lui-même, est-ce encore par quelque autre inconnu? - d'un - des successeurs de M. de Chateaubriand à la légation de Rome ». Ainsi ce successeur, qu'on ne désigne pas autrement, n'était pas encore à Rome lors de l'événement ; il aurait donc été obligé de l'apprendre lui-même de quelqu'un, que nous connaissons encore moins que lui, et qui l'avait appris à son tour on ne sait de qui ni comment.

1. Paris, 1823, t. IV, p. 123. ↩

Voilà une source bien sûre, pour une parole qui ne peut avoir d'intérêt que si elle est rapportée textuellement! Mais le fond même doit être faux. Non seulement le narrateur du Mémorial était lui-même assez en défiance pour déclarer qu'il ne pouvait « garantir précisément » cette petite aventure, mais l'Empereur, que l'historiette amusa beaucoup, paraît-il, avoua l'entendre pour la première fois. Il n'en avait donc rien su par le cardinal Fesch, son oncle, alors ambassadeur à Rome. Or celui-ci, qui était en guerre ouverte avec son subordonné et ne manquait aucune occasion de s'en plaindre, aurait évidemment exploité avec soin ce petit scandale, s'il l'avait connu; il ne se serait pas fait faute d'en informer le maître. Et d'autre part, comment croire que sa malveillance eût pu l'ignorer, s'il avait eu lieu réellement, alors que l'opinion romaine y aurait prêté assez d'attention, d'après le Mémorial, pour s'en occuper encore plusieurs années après, et quand lui, ambassadeur de France, était en relations nécessaires avec le cardinal-gouvernant, premier témoin et principale victime de cette prétendue incartade de mauvais goût.

Il faut donc mettre l'histoire au nombre de ces bruits, sans fondement comme sans origine authentique, dont on ne sait comment ils sont nés, ou qui ont tellement grossi, en passant de bouche en bouche, qu'ils ont fini par acquérir de l'importance, quand au début et en réalité ils n'étaient rien.

Ce n'est vraiment pas avec de pareilles armes qu'on devrait faire la guerre aux sentiments chrétiens de Chateaubriand.

N'oublions pas qu'au point de vue de la foi il y a deux hommes en lui: celui de l'Essai historique, et celui du Génie du Christianisme. Le premier est mort quand est né le second, et il n'a point ressuscité.