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L'Enchanteur 1768—1848

III

La sincérité religieuse de Chateaubriand · 10 min de lecture · p. 361–369 · chapitre 26 sur 30

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecoffre, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Du moins a-t-il rendu hommage à la Vérité en confessant les erreurs de sa conduite. Vers 1821, il avait écrit, en se parlant à lui seul, dans une sorte d'examen de conscience où il appelait toute sa vie à son tribunal : l'historien de ma sœur Julie mêle mon nom à celui de cette âme sainte. « Je ne puis me défendre d'une certaine confusion... Qu'ai-je à faire avec mes faiblesses auprès de si hautes perfections? Ai-je tenu tout ce que le billet de ma sœur m'avait fait promettre, lorsque je le reçus pendant mon émigration à Londres? Un livre suffit-il à Dieu? N'est-ce pas ma vie que je devrais lui présenter? Or cette vie est-elle conforme au Génie du Christianisme? Qu'importe que j'aie tracé des pages plus ou moins brillantes sur la religion, si mes passions jettent une ombre sur ma foi ? »

Ainsi il s'accuse, il craint que l'imperfection de sa conduite ne fasse scandale, et qu'en permettant à quelques-uns de mettre en doute la réalité de ses croyances, elle ne nuise à la salutaire influence de ses écrits. Comme dit Montaigne, il a peur que le prêcheur ne fasse tort au prêche, l'écrivain au livre, le soldat au drapeau. Il condamne donc sa mollesse et aspire à un temps où il se trouvera plus digne de l'exemple des siens et de la sainteté de sa cause :

« Je n'ai pas été jusqu'au bout : je n'ai pas endossé le cilice1. Cette tunique de mon viatique aurait bu et séché mes sueurs. Mais, voyageur lassé, je me suis assis au bord du chemin : fatigué ou non, il faudra bien que je me relève, que j'arrive où ma sœur est arrivée2. »

1. On voit qu'il est rigoureux pour lui-même; il se reproche de n'avoir pas pratiqué les austérités de sa sœur, qui égalaient celles des saints. ↩

2. Mémoires d'outre-tombe, t. I, p. 190-191. Il a écrit aussi, à propos de la fuite rapide du temps : « Cela ne nous empêche pas de gaspiller nos années, de jeter au vent ces heures, qui sont pour l'homme les semences de l'éternité. » Ibid., t. I, p. 243. ↩

Il avouait même, quoique plus rarement, les susceptibilités excessives de son orgueil, et il les tenait pour des fautes : « Il serait mieux d'être plus humble, plus prosterné, plus chrétien. Malheureusement je suis sujet à faillir : je n'ai point la perfection évangélique1. »

1. Ibid., t. IV, p. 369. ↩

Aussi ne pensait-il pas sans frémir à ce compte redoutable que chacun de nous doit rendre un jour au souverain Juge. Et il ne s'en cachait point dans l'intimité. La fresque célèbre de la Sixtine, où le fougueux pinceau de Michel-Ange a représenté la grande scène du Jugement, troublait sa conscience et le faisait trembler, quand il songeait, « pauvre et humble chrétien », à l'insuffisance de ses vertus. Il l'écrivait, on s'en souvient, à Mme Récamier2.

2. Voir plus haut, p. 277. ↩

Arrivé à la sérénité de l'âge, il cherchait à expier ses fautes par la charité aussi bien que par le repentir.

Il comptait aussi, pour obtenir grâce devant la suprême Justice, sur les prières et les bonnes œuvres des âmes saintes, qui l'aimaient ou qui l'avaient aimé; son neveu Christian, sa sœur Julie, et sa mère, surtout sa mère3. Il s'adressait à elle, par-delà la tombe, et la conjurait, on l'a vu, avec une confiance filiale et une humilité touchante, de prier pour lui le divin Rédempteur, dont elle contemplait le visage, ayant besoin plus qu'un autre, lui disait-il, des mérites de la Rédemption1.

3. Mémoires d'outre-tombe, t. V, p. 159-160. ↩

1. Mémoires d'outre-tombe, t. VI, p. 121. Ces paroles sont de 1833. ↩

Ce qu'il y a encore de plus caractéristique peut-être, c'est son respect persévérant pour ses croyances, à l'heure même où il n'avait pas l'énergie de pratiquer ce qu'elles enseignent. Je ne parle pas de son attitude publique, où l'on pourrait être tenté de voir une convention, la fidélité à un grand rôle. Je parle de ce qu'il dit et de ce qu'il fait, loin du monde, dans le secret et le silence. On peut feuilleter sa correspondance intime, sans excepter celle qui ne fait pas le plus d'honneur à l'austérité de sa morale : on n'y trouvera pas une phrase, pas une allusion, pas un sous-entendu, dont la plus sévère orthodoxie puisse se plaindre. Sa foi est assez ferme pour qu'il surmonte cette tentation, si fréquente et si dangereuse, qui pousse à attaquer ce qui gêne, à nier, au moins d'un mot ou d'un sourire, la légitimité d'un code qu'on n'a pas le courage d'observer. C'est le penchant de la nature : on se révolte d'instinct contre une chaîne dont on est incapable de porter le poids.

La religion de Chateaubriand échappe à ce péril. Elle ne se laisse pas prendre au piège que lui tend une volonté chancelante, trop heureuse si elle pouvait s'en faire une complice, et cette résistance prouve à la fois sa clairvoyance et sa vigueur.

Il a beau céder à de fatales ivresses ; quelle que soit l'insuffisance des principes moraux qu'il tient de son éducation et de la première partie de sa vie, ses convictions religieuses protestent dans son cœur : elles lui montrent la vanité des plaisirs auxquels il s'abandonne et la grandeur idéale des devoirs que sa lâcheté y sacrifie. Aperçoit-il dans l'église de l'Escurial, comme son Aben-Hamet dans la mosquée de Cordoue, une figure immobile au pied d'une colonne, pareille à « une statue sur un tombeau », la paix de ce moine, qui prie en silence si loin de toutes les agitations du monde, lui fait faire un retour sur sa conduite et juger à leur prix ces passions tumultueuses, dont il entend le « bruit » dans son cœur1.

1. Mémoires d'outre-tombe, t. VI, p. 56-57. Il aurait pu dire de sa foi ce qu'il a dit de Mme de Chateaubriand, et plus exactement encore : « Elle a rendu ma vie plus grave, plus noble, plus honorable, en m'inspirant toujours le respect, sinon la force, des devoirs. » ↩

Jusqu'au milieu de ses entraînements les plus regrettables, sous le souffle mème des orages qui l'agitent, quand son cœur s'égare et flotte à l'aventure ainsi qu'un navire désempare, son esprit du moins reste tourné vers l'étoile radieuse, qui ne cesse de lui marquer la route et qui doit un jour l'y ramener. De cet état complexe de son âme, il y a une preuve frappante dans les Mémoires de Me de Saman - pour ceux qui acceptent ce qu'ils racontent - Mme de Saman n'est certes pas un témoin qu'on puisse être tenté de récuser en un pareil sujet. Au lieu de se montrer favorable à la religion catholique, elle en est franchement l'ennemie. C'est une protestante mâtinée de rationalisme. Un jour qu'elle montrait à son fils, dans un voyage à Rome, la grande basilique de Saint-Pierre, ce qu'elle trouva de plus opportun à lui expliquer devant un tel spectacle, ce fut comment Luther avait vengé le Christianisme. C'est elle qui nous l'apprend1. Ce beau zèle pour le pur Évangile n'empêchait pas qu'elle ne se refusât à y voir elle-même un fait divin. Très enthousiaste des philosophes du xvm® siècle, elle les plaçait parmi ceux qu'elle nommait les saints d'Occident.

1. Les Enchantements de Prudence, Paris, 1873, 2° édition, p. 260. ↩

C'est pourtant cette femme qui a écrit que, dans l'intimité du tête-à-tête, Chateaubriand avait un esprit assez large pour qu'on pût « toujours s'entendre avec lui, excepté sur la religion catholique »; là, il était intraitable ; sa foi ne se prêtait à aucune compromission2.

2. Ibid., p. 149. ↩

Veut-on un autre exemple? Il remonte beaucoup plus haut, à cette époque lointaine où la verdeur de l'âge et le premier enivrement de la renommée excitaient encore la fougue, naturelle au cœur de Chateaubriand.

C'était en 1804. Une femme, dont le nom ne rappelle pas la plus belle page de sa vie, M=° de Custine, lui avait écrit, entre autres nouvelles, que son fils Astolphe venait de faire assez précipitamment la première communion. Il crut devoir toucher ce point dans sa réponse. Il reprocha à cette mère trop légère d'avoir traité légèrement un acte grave. Il lui disait qu'elle était allée trop vite, qu'elle n'avait pas préparé son enfant avec tout le soin qu'il eût fallu, dans une pareille circonstance, si sérieuse et și solennelle; et, songeant à certains souvenirs qui le gênaient apparemment, mais sans pouvoir arrêter sur ses lèvres les paroles qu'y faisait monter sa religion, il ajoutait :

« Voilà ce que vous avez gagné à raconter cela à un Père de l'Eglise, très indigne sans doute, mais toujours de bonne foi, faisant d'énormes fautes, mais sachant qu'il fait mal et se repentant éternellement1. »

1. 18 juin 1804. ↩

Tout le monde sait de quels soins dévoués, de quel zèle religieux il entoura à Rome les derniers moments de Mᵐᵉ de Beaumont. Ceux qui étaient le plus disposés à incriminer ses sentiments et à calomnier sa conduite firent céder leurs préventions et lui rendirent justice. Joubert le constate avec bonheur2.

2. « Par la tournure des esprits et des événements, son amitié pour M de Beaumont a été aussi honorable à l'un qu'à l'autre. » Lettre à Chênedollé, 2 janvier 1804. ↩

Consumée à petit feu depuis plusieurs années par une phtisie implacable, Mme de Beaumont n'était arrivée à Rome que pour mourir. Rulhières avait gravé pour elle un cachet, portant un chêne avec cette devise : « Un souffle m'agite et rien ne m'ébranle ». Le mot et l'image convenaient bien, a-t-on dit, à cette âme tendre et forte, à la fois si sensible et si énergique. Ce qu'il y a de certain, c'est que son corps n'avait rien du chêne. C'était

une plante délicate et fragile, dont le premier coup de vent devait renverser la tige déjà à demi brisée.

Elle était à peine à Rome depuis quelques jours que le dénouement fatal s'annonça pour tous, excepté pour elle. Chateaubriand n'imita pas alors ces chrétiens étranges qui semblent oublier leur foi dans ces moments douloureux : il se souvint que c'est, aux yeux de l'Église, une faute et une cruauté d'endormir l'âme, qui va paraître bientôt devant Dieu, dans une sécurité trompeuse, au lieu de lui procurer le moyen de se préparer à cette redoutable entrevue, dont les suites sont éternelles. Il vint donc chrétiennement vers la malade, encore dans toute la lucidité et la force de son esprit, et lui proposa courageusement d'envoyer chercher un prêtre.

Cette parole fut pour elle une sinistre lueur. Elle resta quelque temps sans rien dire, regarda fixement Chateaubriand, qui attendait sa réponse, - debout près de son lit, puis d'une voix ferme : « Je ne croyais pas, dit-elle, que cela fût tout à fait si prompt ; allons! il faut bien vous dire adieu. Faites appeler l'abbé de Bonnevie. »

Elle appartenait à l'une de ces générations malheureuses qui, témoins des grandes défaites de la justice et des triomphes scandaleux de l'iniquité, accusent le ciel et se défient de la Providence. Elle avait connu, elle aussi, ces doutes et ces murmures. Mais là, tout près de la mort, quand déjà blanchissait à ses yeux l'aube de cette vie nouvelle, qui montre le néant de tous les événements de celle-ci et en répare toutes les injustices, elle déclara à l'abbé de Bonnevie qu'elle reconnaissait ses erreurs, et elle se recommanda à la miséricorde de Dieu.

C'est ainsi qu'elle mourut : entourée de tous les secours de la Religion, bercée par ses dernières prières,

Ces doux chants de la mort,

Pareils aux chants plaintifs que murmure une femme

A l'enfant qui s'endort.

Cette fin si calme, en pleine jeunesse, rappelle par contraste une autre fin, qui fut moins douce et dont Chateaubriand, tout obscure qu'elle était, a conservé le souvenir :

« J'ai connu un médecin provençal, le D' Vigaroux; arrivé à l'âge où chaque plaisir retranche un jour, « il n'avait point », disait-il, « de regret du temps ainsi perdu... il allait (gaîment) à la mort dont il espérait faire sa dernière (?) délice. » Je fus cependant témoin de ses pauvres larmes lorsqu'il expira; il ne put me dérober son affliction; il était trop tard : ses cheveux blancs ne descendaient pas assez bas pour cacher et essuyer ses pleurs. Il n'y a de véritablement malheureux en quittant la terre que l'incrédule. »

Et alors, ce souvenir ramenant devant ses yeux la vanité de tout ce qui passe, il songe à la vie qui demeure, mais non sans mêler encore à cette pensée celle de ses anciens oublis, qu'adoucit l'espérance en l'indulgence infinie de Dieu :

« Dieu de grandeur et de miséricorde !... Quelles qu'aient été nos erreurs, si nous avons conservé une âme sérieuse et pensé à vous au milieu de nos faiblesses, nous serons transportés, quand votre bonté nous délivrera, dans cette région où les attachements sont éternels1. »

1. Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 236-237. Ce passage a été écrit en 1836. ↩

Il avait d'autant plus lieu de compter alors sur la clémence de Celui qui pardonna toujours au repentir qu'il pouvait écrire de cette dernière partie de sa vie, en la comparant à des jours moins sereins : « L'autorité du ciel a mis le bonheur, l'ordre et la paix dans mes devoirs. »

C'était dire qu'il devait à la Religion d'avoir triomphé de penchants obstinés et rebelles : peu à peu la foi était passée dans ses œuvres, comme un rayon qui purifie et féconde.