§ IV. - une preuve décisive de la sincérité du retour de Chateaubriand a la foi
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecoffre, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
C'est de Chateaubriand lui-même que nous avons appris le changement survenu dans ses idées entre quelle force invincible et accablante des témoignages rendus successivement et pendant trois siècles entiers par des millions de personnes, les plus sages, les plus modérées qui fussent alors sur la terre, et que le sentiment d'une même vérité soutient dans l'exil, dans les fers, contre la vue de la mort et des derniers supplices! Prenez l'histoire : ouvrez, remontez jusqu'au commencement du monde, jusqu'à la veille de sa naissance : Y a-t-il rien de semblable dans tous les temps? Dieu même pouvait-il jamais mieux rencontrer pour me séduire? par où échapper? où aller, où me jeter, je ne dis pas pour trouver rien de meilleur, mais quelque chose qui en approche? S'il faut périr, c'est par là que je veux périr, il m'est plus doux de nier Dieu que de l'accorder avec une tromperie si spécieuse et si entière; mais, je l'ai approfondi, je ne puis être athée; je suis donc ramené et entraîné dans mareligion : c'en est fait. »
Un moine du xI° siècle, Richard de Saint-Victor, disait dans le même sens : « Domine, si error est, a te ipso decepti sumus : Si nous sommes dans l'erreur, c'est vous-même, ô mon Dieu, qui nous avez trompé ».s On voit que cette réflexion s'est présentée d'elle-même à des esprits très divers.
l'Essai et le Génie du Christianisme. Nul ne pouvait être mieux renseigné que lui sur ce qui s'était passé en lui, et il est d'ailleurs de ceux dont un Juste sentiment de l'honneur, - et nul ne l'eut jamais plus vif, - met un pareil témoignage au-dessus de toute discussion. Mais, pour dissiper tous les doutes élevés contre la vérité de sa conversion, s'il ne suffisait pas de la parole qu'il a donnée solennellement au public, qu'on lise cette lettre intime, écrite à cette époque même, et où il laissait parler son cœur dans l'épanchement et la liberté d'une confidence, car il ne savait pas qu'elle serait jamais publiée. Et en réalité, elle ne l'a été qu'après sa mort et à la suite d'un hasard heureux, qui l'a fait découvrir parmi les papiers de son correspondant.
Voyez même l'ironie des choses ! C'est le critique qui devait être un jour le détracteur le plus redoutable de la sincérité de Chateaubriand, c'est Sainte-Beuve, qui a trouvé cette pièce décisive dans les cartons de Fontanes. Il s'est honoré, d'ailleurs, en la publiant, comme en avouant aussi qu'elle tranche la question, - s'il y avait une question. - Elle en dit plus, écrit-il, que je ne pourrais. Le ton en est certainement étrange, le style exagéré ; celui qui l'écrit est encore sous l'empire de l'exaltation, mais la sincérité de cette exaltation ne saurait être mise en doute un moment1. »
1. Chaleaubriand et son groupe littéraire, t. I, p. 177. ↩
Voici les passages principaux, au point de vue qui nous occupe :
Ce 25 octobre 1799 (Londres). « Je reçois votre lettre, en date du 17 septembre. La tristesse qui y règne m'a pénétré l'âme. Vous m'embrassez les larmes aux yeux, dites-vous. Le ciel m'est témoin que les miens n'ont jamais manqué d'être pleins d'eau1 toutes les fois que je parle de vous. Votre souvenir est un de ceux qui m'attendrit (sic) davantage, parce que vous êtes selon les choses de mon cœur et selon l'idée que je m'étais faite de l'homme à grandes espérances. Mon cher ami, si vous ne faisiez que des vers comme Racine, si vous n'étiez pas bon par excellence, comme vous l'êtes, je vous admirerais, mais vous ne posséderiez pas toutes mes pensées comme aujourd'hui, et mes vœux pour votre bonheur ne seraient pas si constamment attachés à mon admitration pour votre beau génie. »
1. Sainte-Beuve remarque justement que c'est là du style de la première manière. ↩
Chateaubriand n'avait donc rien de caché pour un ami si vivement aimé; son cœur était un livre ouvert où il le laissait lire.
« Au reste », continue-t-il, « c'est une nécessité que je m'attache à vous de plus en plus, à mesure que tous mes autres liens se rompent sur la terre. Je viens encore de perdre une sœur que j'aimais tendrement, et qui est morte de chagrin dans le lieu d'indigence où l'avait reléguée celui qui frappe souvent ses serviteurs pour les éprouver et les récompenser dans une autre vie. Oui, mon cher ami, vous et moi, nous sommes convaincus qn'il y a une autre vie. Une âme, telle que la vôtre, dont les amitiés doivent être aussi durables que sublimes, se persuadera malaisément que tout se réduit à quelques jours d'attachement dans un monde dont les figures passent si vite, et où tout consiste à acheter si chèrement un tombeau. »
Sainte-Beuve fait observer qu'il semble résulter de cet endroit que Fontanes avait exprimé quelques doutes à son jeune correspondant sur l'immortalité de l'âme. Ceci augmenterait encore la portée de la lettre et des paroles de foi qu'elle contient; car si Chateaubriand avait été encore dans l'état d'esprit où il se trouvait durant les mois qui suivirent immédiatement la publication de l'Essai, si rien n'était survenu, dans l'intervalle, qui changeât ses idées, il aurait pensé exactement ce que pensait Fontanes. Et assurément il le lui aurait dit dans le laisser-aller d'une causerie confidentielle, au lieu de faire à son égard le prêcheur hypocrite et d'essayer de le convertir à une doctrine qu'il n'eût pas admise lui-même. Mais lisons la suite : elle est plus chrétienne encore.
« Toutefois, Dieu qui voyait que mon cœur ne marchait point dans les voies iniques de l'ambition, ni dans les abominations de l'or, a bien su trouver l'endroit où il fallait le frapper, puisque c'était lui qui en avait pétri l'argile et qu'il connaissait le fort et le faible de son ouvrage. Il savait que j'aimais mes parents et que là était ma vanité : il m'en a privé, afin que j'élevasse les yeux vers lui! Il aura désormais avec vous toutes mes pensées. Je dirigerai le peu de forces qu'il m'a données vers sa gloire, certain que je suis que là vit la souveraine beauté et le souverain génie, là où est un Dieu immense qui fait cingler les étoiles sur la mer des cieux comme une flotte magnifique, et qui a placé le cœur de l'honnête homme dans un fort inaccessible aux méchants. »
Dans ces phrases brillantes qui lui échappent, on sent l'auteur qui écrivait alors les pages magnifiques du Génie du Christianisme, et dont des sentiments, à la fois puissants et nouveaux, exaltaient la parole comme le cœur.
Il parlait longuement à Fontanes du grand ouvrage qu'il avait entrepris, et auquel il donnait alors pour titre : Des beautés poétiques et morales de la religion chrétienne et de sa supériorité sur les autres cultes de la terre. Il lui écrivait : « Je puis vous assurer que j'y ai mis tout ce que je puis, car j'ai senti vivement l'intérêt du sujet. » Il lui citait certains morceaux, qu'il venait de composer, et qui figurent, en effet, dans le Génie du Christianisme, mais avec des retouches que lui imposa son goût, devenu depuis plus exigeant.
Et il terminait par une formule peu banale, où éclatait sa foi de néophyte :
« Adieu; que toutes les bénédictions du ciel soient sur vous ! »
L'accent de cette lettre ne paraît pas suspect, et ce n'est point sans doute trop s'avancer que de croire qu'il ne laissera personne indécis. On ne saurait donc le contester : lorsqu'il a entrepris le Génie du Christanisme, Chateaubriand était revenu franchement à la Religion. C'est un fait qui a son importance, même au seul point de vue littéraire; car le Génie du Christianisme est un beau livre, il a eu une rare et longue fortune. On doit s'applaudir de n'être pas autorisé à craindre qu'il ait été écrit sans conviction. Il serait déshonorant pour les lettres d'avoir à constater que leur beauté propre peut naître de l'hypocrisie et qu'elles mènent parfois à la gloire des œuvres qui méritent les gémonies1. »
1. On a cherché de toutes manières à prendre la parole de Chateaubriand en défaut, pour ce qui regarde la Religion. Ainsi un critique, qui ne lui est pourtant pas défavorable, M. Janet (Revue des Deux Mondes, 15 mars 1890), relève le mot jadis dans cette phrase du Génie : « Je suis tombé jadis dans les déclamations et les sophismes. » Comme il était encore sceptique en 1798, l'exemplaire confidentiel de l'Essai en fait foi, et qu'une partie du Génie était écrite en octobre 1799, ainsi qu'on le voit par la lettre à Fontanes, M. Janet constate qu'il n'y a qu'un an de distance entre ces deux dates, et il conclut : « Nous voilà bien loin du jadis avoué par l'auteur. » C'est Sainte-Beuve qui a mis à la mode ces petites chicanes contre Chateaubriand. Celle-ci tombe évidemment à faux, car la phrase est empruntée à la préface du Génie. Or il est tout à fait naturel que la préface ait été écrite, l'ouvrage fini, en 1802. Ce mot jadis suffirait à le prouver, à défaut de l'usage. Il s'était donc écoulé, depuis les a déclamations » un intervalle considérable par les événements survenus, lesquels avaient fait passer Chateaubriand de l'exil, où il vivait dans la misère et une sorte de désespoir, sur le sol de la patrie, où s'ouvraient déjà devant lui tant d'espérances. Et d'ailleurs quatre années, c'est bien quelque chose, pour qui n'a pas encore trente-quatre ans. Or, il y avait quatre années qu'il avait écrit ses dernières lignes sceptiques, et les premières remontent beaucoup plus haut. Il s'est donc exprimé très justement. ↩
Mais si Chateaubriand a été sincère alors dans ses sentiments religieux, l'est-il resté depuis et jusqu'à sa mort? Sa foi n'a-t-elle pas faibli? Ne s'est-elle même pas éteinte ?
Victor Hugo, ou, quel qu'il soit, le journaliste du Conservateur que nous avons cité, indigné des procédés calomnieux dont l'écrivain était l'objet, finissait son plaidoyer par ce mot sonore : « Sur cet athlète invulnérable la cicatrice ne reste même pas. »
Cette rhétorique excita quelques sourires dans le camp opposé1. Et le fait est que la cicatrice est restée. Non certes que les critiques les plus sérieux usent aujourd'hui contre l'auteur du Génie du Christianisme de toutes les anecdotes sans autorité, qui parurent émouvoir ses ennemis, dans les premières années de ce siècle; mais, outre que quelques-unes semblent faire encore parfois impression, Chateaubriand a été attaqué depuis par d'autres armes. Sa réputation de sincérité en religion a reçu des blessures nouvelles qui n'ont pas guéri vite : elles se voient toujours.
1 Voir Cousin d'Avalon : Chateaubriantina, t. II, p. 87. ↩
On lui a opposé tout ensemble et ses principes et ses passions. On a dit, et plus souvent encore laissé entendre, qu'il avait montré plus d'une fois, par ses paroles mêmes, qu'il n'était pas un véritable croyant ; ce dont ses mœurs légères devaient passer pour une autre preuve, indirecte sans doute, mais néanmoins convaincante.
Etudions ces deux griefs. Parlons successivement des doctrines de Chateaubriand et de sa conduite morale. Nous verrons que sa foi est hors de toute atteinte ; elle ne doit pas être soupçonnée.
II