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L'Enchanteur 1768—1848
La sincérité religieuse de Chateaubriand Introduction Sainte-beuve et Chateaubriand les attaques de Sainte-beuve contre Chateaubriand. « I. La thèse de Sainte-Beuve. - « II. La méthode de Sainte-Beuve :

Introduction Sainte-beuve et Chateaubriand les attaques de Sainte-beuve contre Chateaubriand. « I. La thèse de Sainte-Beuve. - « II. La méthode de Sainte-Beuve :

La sincérité religieuse de Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 1–19 · chapitre 1 sur 30

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecoffre, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

en quoi elle consiste; ses inconvénients au point de vue des lettres, de l'histoire, de l'équité. - « III. La malveillance de Sainte-Beuve à l'égard de Chateaubriand.

C'est un sentiment assez répandu que, sur Chateaubriand, Sainte-Beuve a dit le dernier mot de la critique, le mot souverain et définitif.

Dans le beau livre qu'il a consacré à Mme de Beaumont, M. Bardoux exprime à son tour cette idée1! ; Sainte-Beuve a fait la moisson, il reste à peine à glaner sur ses traces. Sans doute M. Bardoux relève chez lui « une pointe de mauvaise humeur et presque de jalousie vis-à-vis de l'illustre écrivain ». Il le montre « prenant un malin plaisir à étaler ses contradictions et ses misères ». - Mais il n'en conclut pas moins qu'il n'y a pas à revenir où il est passé : il faut s'en tenir à ce qu'il a dit et ne pas tenter de refaire ce qu'il a fait.

1. Madame de Beaumont, in-8°, Paris, 1894, p. 292. ↩

On nous permettra d'être d'un autre avis. A nos yeux, le sujet mérite d'être repris ; le procès doit être revisé.

Car c'est un procès que Sainte-Beuve a instruit contre la mémoire de Chateaubriand. Qu'il l'ait gagné devant l'opinion, c'est une sorte d'iniquité qu'explique le talent de l'avocat, insinuant, souple et perfide.

Heureusement les injustices ne sont pas éternelles. C'est une des belles lois du monde que le temps les répare, je dis même celles des critiques.

Déjà quelques protestations se sont élevées, en faveur de Chateaubriand, contre un adversaire redoutable, qui le blesse d'une main, en lui jetant des fleurs de l'autre1.

1. Signalons en particulier les ouvrages de M. l'abbé G. Pailhès, où abondent les documents inédits, particulièrement : Chateaubriand, sa femme et ses amis, grand in-8°, Bordeaux, Féret, 1896. M. Pailhès avait publie auparavant : Madame de Chateaubriand : Lettres inédites à M. Clausel de Coussergues, Bordeaux, Féret, 1888, grand in-8°. ↩

Ce livre apporte la sienne.

Elle est née spontanément de l'examen des pièces, entrepris dans un autre dessein. Désirant étudier ce qu'il y a de solide et de fragile, d'ancien et de nouveau, dans l'apologie que Chateaubriand a faite du christianisme, nous avions écarté d'abord, par système, toute la phalange des critiques. Rester seul, de longs mois, face à face avec l'écrivain, en tête à tête avec ses œuvres, n'était-ce pas le meilleur moyen de le bien connaître et de le juger avec indépendance, sans aucun parti pris.

Cette étude achevée, il a bien fallu cependant éprouver les opinions qui en étaient sorties, en les rapprochant de celles des autres : la comparaison provoque à réfléchir; elle féconde l'esprit et l'éclaire. Il nous a donc paru bon de lire alors tout ce qui a été publié sur notre écrivain, tout, ou à peu près tout. Et naturellement l'ouvrage de Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire, devait fixer notre attention plus qu'aucun autre. Nous l'avions lu autrefois, et de très près, avec un intérêt particulier et une estime pour le talent assez voisine de l'admiration. Il nous avait séduit et amené sans résistance, comme la plupart des lecteurs, aux idées défavorables qu'il exprime, çà et là, sur le caractère de Chateaubriand.

Cette fois, toute l'habileté de l'auteur n'a pu nous faire illusion : le sujet était trop présent à notre souvenir. Nous avons été frappé de la nature des attaques; et de démasquer cette stratégie savante contre une glorieuse mémoire, il nous a semblé que ce serait peut-être concourir à défendre l'honneur de notre patrimoine littéraire, et, en servant le vérité, faire une bonne action1!.

1. Sainte-Beuve a parlé ailleurs et bien souvent de Chateaubriand. ↩

§ 1. - la thèse de Sainte-beuve

Qu'est-ce donc que Chateaubriand et son groupe? Ce livre a une histoire.

Après la Révolution de 1848, Sainte-Beuve, qui avait donné sa démission de conservateur à la bibliothèque Mazarine, accepta d'aller faire un cours à Liège. Chateaubriand venait de mourir. Le professeur entreprit d'analyser ses œuvres et de les juger. Le cours dura une année. Il était écrit et prêt à paraître, quand les Causeries du Lundi, commencées à Paris en octobre 1849, détournèrent l'auteur et l'accaparèrent tout entier.

C'est seulement dix ans après que le livre fut donné au public. Sainte-Beuve assure qu'il respecta le texte primitif; il y ajouta du moins, cela n'est pas douteux, des notes nombreuses, qui en changent l'esprit.

Déjà le texte lui paraissait à lui-même un peu audacieux, en 1849. Il écrivait alors dans la préface : « J'ai profité de l'indépendance littéraire qu'on trouve à la frontière (elle n'existe pas à Paris), pour développer mon jugement en toute liberté et sans manquer à ce que je crois les convenances. On me permettra quelques explications à ce sujet. J'ai jugé M. de Chaleaubriand comme certes chacun est en Il lui a, en particulier, consacré des articles dans les Portraits contemporains, t. I (deux articles) ; les Causeries du Lundi, t. I et t. II (deux articles) ; t. X; les Nouveaux Lundis, t. III (deux articles); les Premiers Lundis, t. III.

Mais Chateaubriand et son groupe contient toute sa pensée. C'est dans ce livre, tant qu'il était encore en manuscrit, qu'il avait puisé pour ses articles sur le même sujet. Il en fait lui-même l'aveu, et il ajoute : « Qu'on veuille le prendre aujourd'hui comme une seconde édition, du moins, de tout ce que j'ai écrit sur M. de Chateaubriand et ses amis, mais une seconde édition très augmentée i (t. 1, p. 8). C'est donc là qu'il faut chercher le fond et l'ensemble de ses jugements sur l'écrivain, dont le nom sert de titre à l'ouvrage.

droit de le juger aujourd'hui. Il est temps que pour lui la vie critique commence, à moins qu'on ne veuille faire de sa renommée, comme de celles de Bossuet et de Molière, une de ces religions françaises1 auxquelles on ne peut trouver mot à dire sous peine d'être excommunié2. »

1. Expression du comte Joseph de Maistre (note de Sainte-Beuve). ↩

2. Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire, préface de 1849, t. 1, p. 16-17. ↩

Mais la hardiesse de ses opinions d'alors n'est rien à côté de celle des notes, dont il les a accompagnées, soit en publiant pour la première fois son ouvrage, soit depuis, car il n'a cessé d'annoter, de corriger, de commenter, de vider ses cartons et ses souvenirs, les siens et ceux d'autrui, soit au bas des pages du livre, soit à la fin, où il entasse appendices sur appendices, et des Chateaubriana, et des variétés sur les Mémoires d'outre-tombe, et des Extraits de Mémoires inédits. Il a toujours quelque chose à ajouter, il ne peut se résoudre à finir.

Osons le dire, puisque nous le pensons ! Dens ces commentaires encombrants, une pensée l'anime et le conduit, une pensée dont il a ou non conscience: diminuer son héros, adroitement et à petits coups, au risque de contredire son texte même et d'écrire une œuvre disparate.

Lisez le texte : Chateaubriand a composé des ouvrages « véritablement joints et consistants », du moins dans René, Atala, le dernier Abencérage et les Martyrs3. — Dans ce dernier poème, en particulier, il a tenté « la plus grande bataille que le talent puisse livrer, la bataille épique... il suffit à sa gloire de dire qu'il ne l'a point perdue1 ». — « Il est et demeure en définitive le premier écrivaint original de notre âge2. » — Ce qui est presque la répétition d'une page précédente, où tout en déclarant que l'illustre écrivain « fut moins un auteur d'ouvrages complets et parfaits en eux-mêmes qu'un homme de mouvement et d'influence », le critique disait qu'il « est et demeurera en perspective le premier, le plus grand des lettrés français de son âge3 ». Ne l'appelle-t-il pas ailleurs « un grand magicien, un grand enchanteur, celui que notre siècle jeune encore salua et eut raison de saluer comme son Homère4 ».

3. Chateaubriand et son groupe, t. I, p. 152. Les références renvoient pour cet ouvrage, le lecteur en est déjà averti, à la nouvelle édition, Calmann-Lévy, 1889. ↩

1. Chateaubriand et son groupe, tome II, p. 45. ↩

2. Ibid., t. I, p. 383. ↩

3. Ibid., t. I, p. 46. ↩

4. Ibid., t. II, p. 113. ↩

De ces éloges, pris çà et là, que l'on rapproche cette note sévère, dont l'esprit est si différent :

« Chateaubriand n'est définitivement supérieur que dans René, dans quelques pages du Génie du Christianisme, dans les épisodes des Martyrs, et dans la polémique politique. En un mot, il a des pages partout, mais rien que des pages5. »

5. Ibid., t. I, p. 326, en note. ↩

Voilà à quoi se réduit le mérite du plus grand écrivain, du plus grand lettré, de l'Homère de notre temps! Ni son Atala, ni son Dernier Abencérage, ne sont plus comptés parmi les chefs-d'œuvre, et il se trouve qu'il n'a plus fait aucun ouvrage « véritablement joint et consistant1 ».

1. On remarquera, en outre, qu'il n'est pas dit un mot ici des Mémoires d'outre-tombe, alors qu'ailleurs, dans un appendice cette fois (ibid., t. II, p. 436), nous lisons : « Les Mémoires, après tout, sont sa grande œuvre, celle où il se révèle dans toute sa nudité égoïste, et aussi dans son immense talent d'écrivain. C'est le livre peut-être le plus composé de Chateaubriand. » Tout cela, Il laut peut-etre en convenir, n'est pas très concordant. ↩

Et ce qu'il y a d'étrange, c'est que la plupart des lecteurs ont retenu la note et oublié le texte. Ce qui est répété communément et donné pour l'opinion de Sainte-Beuve, c'est que, si Chateaubriand « a des pages partout, en revanche, il n'a rien que des pages ».

Mais voici où le commentateur app tie principalement, où il s'étend avec complaisance, où il revient sans cesse pour ajouter trait sur trait : je veux dire cette comédie de sentiments que, d'après lui, Chateaubriand aurait jouée toute sa vie. Jusqu'à la publication de l'Essai historique sur les Révolutions, tant qu'il s'est montré sceptique, les notes déclarent qu'il a été franc. Mais depuis ce qu'il a appelé lui-même « son retour la religion », en 1798, ce ne peut plus être, ce n'est plus qu'un acteur. Le mot est dit expressément :

« M. de Chateaubriand, depuis (l'Essai) et en définitive, n'a été qu'un grand acteur, cherchant, comme tous les grands acteurs, à placer et à déployer son talent2.

2. Chateaubriand et son groupe, t. I, p. 124, en note. ↩

Ainsi donc, quand il a renoncé aux théories de l'Essai, quand il a brûlé ce qu'il avait adoré, - on verra comment, un peu plus tard, - quand il a entrepris enfin le Génie du Christiainsme, il n'a point obéi à un sentiment sincère ? Les notes répondent non; quant au texte, il exprime justement l'avis contraire. Si on l'en croit, le sentiment qui animait alors Chateaubriand allait même jusqu'à l'exaltation. « Mais la sincérité de cette exaltation ne saurait être mise en doute un moment1. »

1. Chateaubriand et son groupe, t. I, p. 177. ↩

On sait qu'ici encore l'opinion s'est rangée du côté des notes. L'auteur n'a pas été écouté, c'est l'annotateur que l'on a cru. Il en est résulté que Chateaubriand passe, auprès de beaucoup, pour avoir manqué de conviction à peu près en tout, mais particulièrement en religion. Bref, à parler sans détour et sans image, ce n'est qu'un grand hypocrite, qui, pour employer son talent et soigner sa renommée, prêcha aux autres ce qu'il ne croyait pas lui-même.

Telle est l'accusation que Sainte-Beuve porte contre sa mémoire. Naturellement il ne l'exprime pas dans ces termes, dont la brutalité aurait révolté le public et blessé son propre goût. Mais qu'importe l'expression, si l'idée est la même absolument?

Cette idée, qu'on ne saurait émettre évidemment sans de graves raisons qui l'autorisent, comment le critique la soutient-il? Quelles sont les bases où il l'appuie ? Quelle est enfin sa méthode ?

§ 2. - la méthode de Sainte-beuve

Sainte-Beuve présente-t-il sa thèse, - puisque aussi bien c'est une thèse, - franchement, directement et comme de face?

C'est la vieille manière classique ; c'est peut-être aussi la manière la plus loyale. Toujours est-il que ce n'est pas celle de Sainte-Beuve.

Il ne pose pas la question; il ne donne pas les raisons où se fonde son avis, il ne réfute point celles qui le combattent; en un mot, il ne discute pas. Le lecteur n'est pas averti du but où on le mène; il n'est pas en garde, il ne se défend pas; il se laisse guider, sans s'apercevoir qu'on le guide, et, la lecture faite, il se trouve juste au point où l'auteur voulait le conduire.

Remarquons bien le procédé ; il vaut qu'on y insiste. Sainte-Beuve ne fait jamais de raisonnement pour établir l'hypocrisie religieuse du brillant écrivain qu'il étudie. De temps en temps, il l'affirme en choisissant des mots atténués et qui n'aient rien qui effarouche. Surtout il relève avec vigilance toutes les phrases, où Chateaubriand pourrait ne pas sembler absolument orthodoxe ; il les interprète dans le sens défavorable et met en relief les contradictions qui paraissent en sortir. En même temps, et plus souvent encore, il insiste sur les faiblesses de conduite que l'homme privé a commises ou qu'on lui a attribuées. En sophiste adroit et avisé, il laisse entendre, sans jamais le dire naturellement, qu'un croyant sincère est un croyant impeccable, et la conclusion se forme d'elle-même insensiblement dans l'intelligence de ceux qui le lisent.

C'est une manière de prouver nouvelle : c'est la preuve dissimulée, à la dérobée, la preuve par impression et par surprise.

Et quant aux faits d'où elle part, - paroles répréhensibles et défaillances de vertu petites ou grandes, - le critique les recueille avec un soin méticuleux, fouillant dans sa mémoire et dans celle d'autrui, courant de toutes parts à la recherche, furetant dans tous les tiroirs secrets, consultant les notes qu'il a prises, les lettres qu'il a reçues, les confidences qu'on lui a faites, et aussi ces mille bruits malveillants qui bourdonnent autour des hommes célèbres, comme des insectes de nuit que la lumière attire. C'est une chasse au scandale, une vraie chasse, où jamais limier ne montra plus de ressources, plus d'entrain et plus de volupté.

Aussi, tel qu'il est, son livre offre un aspect un peu bizarre. Tout s'y rencontre, au hasard, pêle-mêle : de vastes connaissances littéraires, de fines et pénétrantes analyses, des aperçus ingénieux et charmants, et aussi des attaques mesquines, des anecdotes suspectes, de vulgaires et grossiers commérages, en somme des métaux précieux et des objets sans valeur, des bijoux d'or, de vrais bijoux de roi, et de vieilles défroques de concierge. Pour rappeler une expression de l'auteur, il fait songer au magasin d'un riche marchand de curiosités : c'est une superbe boutique de « bric à brac ».

Il a dit le mot à propos de la Vie de Rancé1; la justice permet de le lui renvoyer en l'appliquant à son ouvrage.

1. Chateaubriand et son groupe, t. L, p. 396. ↩

Pour ce qui regarde le jugement à porter sur la méthode elle-même, à notre avis, il faut la condamner, si piquante qu'elle paraisse.

Sans doute elle répand un certain intérêt dans un livre ; mais, si l'on peut dire le mot, c'est un intérêt de mauvais aloi. Pénétrer dans la vie intime d'un grand écrivain, violer tous ses secrets, surtout ceux qui touchent à ses mœurs, c'est un moyen sûr de satisfaire la curiosité publique, toujours friande de scandales. Et puis le lecteur, qui ne se sent pas sans reproche, n'est pas fâché de pouvoir se donner à lui-même une excuse dans l'exemple des hommes illustres, et de voir enfin leurs faiblesses cachées, produites au grand jour, et, pour ainsi dire, trainees au pilori, c'est une compensation pour cette secrète envie, qu'offusque leur supériorité.

Mais, dans tout cela vraiment, qu'y a-t-il de beau, d'utile, d'honorable? Pour obtenir de trop faciles succès, serait-il donc permis à la critique de flatter les mauvais sentiments et de s'en faire complice?

Qui ne voit, d'ailleurs, tous les inconvénients d'un pareil système ?

Les lettres n'ont rien à y gagner ; au contraire.

A force d'indiscrétions, d'insinuations, de mauvais propos, pris sur toutes les lèvres et ramassés dans tous les coins, qu'ils soient ou non authentiques, si l'on réussit à dépouiller de tout idéal ceux qui demeurent les meilleures gloires de la littérature malgré leurs fautes, en vérité où sera le profit pour la littérature ?

J'admirais l'écrivain ; vous me montrez l'homme inconséquent, petit, sans conviction : vous m'ôtez l'estime et la confiance. C'est gêner mon admiration. Je n'ose plus m'y abandonner ; les belles pages me paraissent moins belles ; j'ai peur d'être dupe. A mesure que mon goût s'émeut, prêt à subir le charme, ma raison, qui se souvient, proteste et le refroidit. Mon plaisir n'est plus entier et sans réserve : vous l'avez diminué.

Serait-ce donc là le but de la critique? Son rôle n'est-il pas au contraire d'augmenter cette jouissance délicate, que l'esprit trouve dans la fréquentation des belles œuvres ? N'est-ce pas pour les faire mieux goûter qu'elle aide à les mieux comprendre? Je me la représente comme une personne aimable et distinguée, qui, voyant avec assiduité et aimant cette société charmante, introduit les lecteurs auprès d'elle, ainsi que des visiteurs désireux de lier connaissance, facilitant les relations et travaillant à les rendre toujours plus fréquentes et de plus en plus agréables à mesure qu'elles deviennent plus intimes.

Voilà sa mission ! Elle la trahit si elle vient dire, en apportant des preuves, bonnes ou mauvaises : « Vous trouverez, chez ceux dont je vous parle, beaucoup d'esprit et de richesse, un grand et vif éclat, mais c'est tout. Les cœurs sont vulgaires, tout à fait du commun, et peut-être même au dessous. » C'est rompre elle-même le charme, au lieu de le faire naître et de l'entretenir.

Oh ! sans doute, il y a des gens capables de prendre encore du plaisir dans des compagnies ainsi décriées. Certains esprits, - et Sainte-Beuve en était, - sont tellement épris de la beauté littéraire, qu'ils l'apprécient toujours autant, où qu'ils la rencontrent. Un ouvrage de talent leur reste agréable et les touche également, que l'auteur soit un homme digne d'estime ou un homme digne de mépris. Ils ressemblent à ces voluptueux, que séduit et captive l'éclat de la chair et à qui importe peu la beauté de l'âme ou sa laideur.

Mais quant à la foule des lecteurs, même des lecteurs cultivés, elle est mal à l'aise pour admirer, dans leurs ouvrages, des écrivains qu'elle n'aime ni n'estime dans leur vie. La sympathie ouvre le cœur à l'admiration, l'antipathie le ferme presque toujours.

« Prenez garde à ce que vous allez dire », écrivait quelqu'un à l'auteur de Chateaubriand et son groupe. « Souvenez-vous que Bacon a dit qu'il faut se garder d'ôter les défauts des pierres précieuses, dans la crainte de nuire à la valeur de l'ensemble. »

Sainte-Beuve, qui rappelle ce conseil et le publie1, s'est donné le tort de ne pas le suivre.

1. Chateaubriand et son groupe, t. II, p. 399. ↩

Il arrive quelquefois, on le sait, que des mains inconnues barbouillent d'encre, pendant la nuit, le socle de marbre, qui porte un bel ouvrage de sculpture. Pour lès uns, c'est un jeu de mauvais goût; pour les autres, c'est une mesquine vengeance. La critique ne doit pas imiter ces profanateurs. La vie d'un écrivain soutient son œuvre et la fait valoir. Il n'est pas possible qu'en maculant l'une on n'éclabousse pas l'autre, et il ne faut pas oublier que toute statue a besoin d'un piédestal.

Du reste, quand on s'occupe de l'auteur de cette manière et jusqu'à ce point, on s'expose à détourner des ouvrages sa propre attention et celle des autres. La littérature est sacrifiée à la chronique, et quelle chronique! Mais telle qu'elle est, et justement à cause de ce qu'elle est, cette chronique peut devenir une rivale fort dangereuse. L'esprit de ceux qui lisent, et peut-être de celui qui écrit, s'attache de préférence à ces petits faits piquants, propos hasardés ou anecdotes romanesques, beaucoup plus affriolants qu'un commentaire sérieux sur une belle page, ou une grave discussion sur une idée. C'est là ce qu'il considère et ce qui l'intéresse avant tout. Le reste ne vient qu'ensuite. Il n'y a pas à protester : la nature humaine est ainsi. Elle aime à savoir ce qu'on aime à cacher, et elle résiste mal au plaisir d'écouter des médisances.

Laissons les médisances et occupons-nous des lettres. Il y a des femmes, dont les lettres associent les noms illustres à celui de Chateaubriand ; elle s'appellent Atala, Bianca, Amélie, Velléda, Cymodocée. Négligeons les autres pour parler d'elles. Sinon les autres leur feront une concurrence redoutable auprès des lecteurs; la réalité portera tort à l'idéal.

Ajoutez qu'une fois sur ce chemin la critique s'arrête et se modère avec beaucoup de peine; la pente est rapide et glissante : elle s'y maintient mal. Comme on intéresse sans efforts en ce genre, elle y est encouragée. C'est aussi un moyen commode pour dire des choses neuves sur de vieux sujets, où il est si difficile d'être original, si l'on se borne aux considérations littéraires. La médiocrité trouve donc là une tentation. Et quant au talent même, l'habitude développe son penchant et l'entraîne toujours un peu plus loin. Il en arrive à ne plus respecter aucun voile, à les lever tous, et à faire de ce jeu indiscret son occupation favorite. N'est-ce pas le spectacle qu'a donné Sainte-Beuve lui-même, malgré son goût si vif pour les lettres? Il s'étudiait à connaître la vie intime des hommes de son temps, qui jouissaient de quelque notoriété. Il se faisait contre eux ramasseur de petits papiers; de toute manière il s'ingéniait à surpendre les secrets de leurs relations et ceux mêmes de leur ménage. C'était, au sens moral, un infatigable crocheteur de serrures.

Un jour, raconte un de ses secrétaires, « une bonne vola dix francs sur sa cheminée. Il n'osa rien lui dire et la garda encore quelque temps, parce qu'il avait des révélations à lui arracher sur la vie de Beuchot et d'Augustin Thierry, chez lesquels elle avait servi auparavant1 ».

1. Nicolardot, Confession de Sainte-Beuve, Paris, Rouveyre et G. Bloud, 1882, p. 103. ↩

Voilà jusqu'où il était descendu, voilà où l'avait conduit sa méthode ! Ce n'était pas celle de Chateaubriand, il s'en faut bien ! Chateaubriand croyait, au contraire, qu'il n'y a profit pour personne à étaler les fautes secrètes d'autrui, ni même les siennes. Il écrivait cela de Rome à Joubert, en 1803, après la mort de Mme de Beaumont. En lui annonçant qu'il s'occupait d'écrire ce qu'il appelait les Mémoires de ma vie, il lui disait :

« Soyez tranquille; ce ne seront point des confessions pénibles pour mes amis : si je suis quelque chose dans l'avenir, mes amis y auront un nom aussi beau que respectable. Je n'entretiendrai pas non plus la postérité du détail de mes faiblesses ; je ne dirai de moi que ce qui est convenable à ma dignité d'homme, et, j'ose le dire, à l'élévation de mon cœur. Il ne faut présenter au monde que ce qui est beau; ce c'est pas mentir à Dieu que de ne découvrir de sa vie que ce qui peut porter nos pareils à des sentiments nobles et généreux. Ce n'est pas qu'au fond j'aie rien à cacher... mais j'ai eu mes faiblesses, mes abattements de cœur; un gémissement sur moi suffira pour faire comprendre au monde ces misères communes faites pour être laissées derrière le voile. Que gagnerait la postérité à la reproduction de ces plaies que l'on retrouve partout? On ne manque pas d'exemples, quand on veut triompher de la pauvre nature humaine1. »

1. Dans les Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 362-363. Le lecteur est déjà prévenu qu'en ce qui regarde les œuvres de Chateaubriand nous renvoyons, dans les références, à l'édition Garnier (12 volumes in-8°, plus 6 volumes consacrés aux Mémoires d'outre-tombe). Voir plus haut, avant l'Introduction. ↩

Ce sont là de belles et nobles paroles, pleines de pitié, d'élévation et de vérité.

Sainte-Beuve ne comprenait rien à cette réserve. Tout au contraire, il se faisait une loi de l'indiscrétion, au moins à propos d'autrui, et il y poussait les autres à l'occasion. Une femme, dont nous apprécions plus loin les singulières confidences, Mme de Saman, lui ayant communiqué quelques pages de ses Mémoires, où elle compromettait Chateaubriand avec elle dans ses scènes d'oubli et de folie, il la remercia avec effusion d'avoir fait passer sous ses regards un manuscrit si « curieux », et il osa ajouter ce conseil, dont on serait heureux de douter, s'il ne l'avait lui-même livré au public : « Rendez à sa mémoire (il s'agit de Chateaubriand), le service de publier un jour, et sans l'altérer, sans le masquer de faux noms, - ce qui déroute et désintéresse le lecteur, - le chapitre que vous me faites lire en ce moment1. »

1. Chateaubriand et son groupe, t. II, p. 452. ↩

L'avis a été suivi, son correspondant ne demandant qu'à le suivre. Mais lui-même n'avait pu attendre que ces pages étranges vissent le jour : il en avait tiré à l'usage de ses lecteurs, sous le nom d'extrait, tout ce qui lui avait paru de plus friand, c'est-à-dire de plus risqué.

Il s'empressait d'ajouter, il est vrai, que le chapitre était plus long et qu'il n'en donnait que la seule partie qu'on l'eût autorisé à reproduire, comme si le reste eût été plus grave encore. Mais ce n'était qu'une feinte, une feinte qui lui permettait de joindre, à la médisance par révélations douteuses, la médisance par sous-entendus plus que douteux.

Et tout cela, sous couleur de littérature ! On voit sans peine où le système peut aller ! Supposons un écrivain qui, avec les mêmes tendances que Sainte-Beuve, ait un goût moins décidé pour toutes les délicatesses de l'art, et le pas qui reste à faire se fera : la critique ne sera plus qu'une province de cette chronique scandaleuse, qu'on ne lit que sous le manteau et où vont se repaître, dans l'ombre, toutes les malsaines curiosités.

Je sais bien que des taches réelles déparent souvent les renommées les plus brillantes ; « il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre » Mais, on l'a dit, qu'est-ce qui obligeait M. Sainte-Beuve à se faire le valet de chambre de M. de Chateaubriand? Serait-ce le pur amour de la vérité? Est-il donc sûr que ces mesquines révélations fassent gagner à l'histoire autant qu'elles font perdre à la littérature? Si elles ôtent quelque chose au plaisir d'admirer, ajoutent-elles, en revanche, au profit de savoir? Sait-on mieux, grâce à elles, ce qu'il importe de ne pas ignorer en histoire ?

Il est permis d'en douter. Voltaire écrivait de La Beaumelle : « Il débite sur les maréchaux de Villars, de Villeroi, sur les ministres, sur les femmes, des historiettes ramasssées dans les cabarets1. » Même quand on les ramasse ailleurs, ces historiettes restent toujours un peu suspectes, surtout si le conteur semble vraiment trop s'y complaire. Il en est de lui alors comme de ces perpétuels médisants, grands fureteurs et nouvellistes intarissables, qu'on écoute peut-être volontiers et non sans quelque plaisir, mais dont on ne prend guère au sérieux le malveillant bavardage. Qui donc, écrivant l'histoire, aurait Jamais la tentation de puiser à cette source?

1. Dict. phil., Histoire, 3. ↩

A propos de Chateaubriand et son groupe, certains écrivains sévères ont parlé avec irrévérence de la manie de l'auteur pour les anecdotes. D'après eux, quand Sainte-Beuve en trouve d'authentiques, il leur fait un accueil empressé, et il excelle à leur donner du piquant. Mais, s'il en manque, il n'est pas de ces sots scrupuleux, qui n'osent se permettre sinon d'en inventer de toutes pièces, du moins d'aller en chercher n'importe où, à la condition d'en dissimuler l'origine, qui en trahirait l'incertitude et leur enlèverait toute autorité.

Que ces lecteurs inquiets aient raison, ou qu'ils aient tort, il n'importe. Ce qu'il faut constater, c'est qu'ils sont en défiance : état d'esprit regrettable pour l'auteur qui le fait naître, et que ces révélations • intempérantes produisent tout naturellement. Dès lors, de quelle lumière peuvent-elles éclairer ceux qui cherchent à se faire sérieusement une opinion? Ils n'osent s'en autoriser, les jugeant incertaines. A quoi donc sont-elles bonnes? A quoi servent-elles ? A moins qu'on ne regarde comme un profit les vagues soupçons qu'elles répandent sur le caractère d'hommes célèbres, dont le talent honore l'humanité.