§ II. - ce qu'il pense sur certains points
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Il acceptait donc simplement, en chrétien docile, tous les enseignements de l'Eglise, non pas seulement ceux qui font partie du dogme, mais ceux mêmes qui touchent à des points secondaires. Les simples dévotions, en usage parmi les fidèles, avaient son respect; il leur était sympathique. Entendant un jour, dans un village allemand, la cloche de l'église appeler les habitants et lui-même, étranger, à la prière commune, il songeait, par contraste, aux systèmes des philosophes, impuissants et contradictoires, qui divisent au lieu de rapprocher, et il concluait : « Le chapelet du curé est plus sûr ; je m'y tiens1. »
1. Mémoires d'outre-tombe, t. V, p. 538. C'était lors de son voyage à Prague, en 1833. ↩
Il admirait tout particulièrement la vie religieuse. Son indignation stigmatisait les « ignorants philosophes et les démocrates bavards » absurdes ennemis de « ces prolétaires » admirables, « à qui nous devons presque tout2 ».
Il parlait ainsi, en 1822, à Londres, où il était ambassadeur. Sept ans après, devenu représentant de la France auprès du pape, il écrivait à Mme Récamier : « Que fais-je sur la terre? Hier, mercredi des cendres, j'étais à genoux seul dans cette église de Santa-Croce, appuyé sur les murailles en ruines de Rome, près de la porte de Naples ; j'entendais le chant monotone et lugubre des religieux dans l'intérieur de cette solitude. En vérité, je crois que j'aurais voulu être aussi sous un froc, chantant parmi ces débris. Quel lieu pour mettre en paix l'ambition et contempler les vanités de la vie et de la terre3 ! »
3. 5 mars 1829. Dans Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de Mmo Récamier, t. II, p. 342. ↩
Evidemment son imagination l'entraîne ; elle le trouble un peu sur ses aptitudes, et peut être sur ses désirs. Mais il est bien vrai aussi que l'admiration qu'il avait pour la vie des cloîtres prenait chez lui assez souvent cette forme inattendue : il regrettait de ne pas en goûter lui-même les austères douceurs et allait jusqu'à caresser parfois le rêve de les connaître un jour.
2. Ibid., t. II, p. 20. ↩
Il l'écrivit expressément, en 1833, au sculpteur Lemoyne Saint-Paul, qui avait fait, par son ordre, le buste de Poussin:
« Je suis comme vous, Monsieur, un artiste, et Je ne vis que de mon travail. J'ai traversé la fortune sans lui avoir rien dérobé, et je ne m'en repens pas... Mon rêve perpétuel est d'aller, Dieu aidant, mourir à Rome, moine à Saint-Onufre1!. »
1. Paris, 9 avril 1833, dans R. Kerviler : Essai d'une biobibliographie de Chateaubriand, Vannes, 1896, p. 61. ↩
Son neveu, Christian de Chateaubriand, avait quitté les dragons de la garde pour entrer chez les Jésuites. L'oncle, alors ambassadeur à Rome, a raconté comment il le rencontra un jour, par hasard, « entre les bains de Titus et le Colisée ». Une pension de jeunes garçons passait. « Un maître à chapeau rabattu, à robe traînante et déchirée, ressemblant à un pauvre frère de la Doctrine chrétienne, les conduisait. Passant près de lui, je le regarde, je lui trouve comme un faux air de mon neveu Christian de Chateaubriand, mais je n'osais en croire mes yeux. Il me regarde à son tour, et, sans montrer aucune surprise, il me dit: « Mon oncle ! ».. Je contemplais, les yeux pleins de
noble front, qui portait si bien le casque. »
Voilà la première impression, celle du gentilhomme, un peu honteux de cet abaissement volontaire d'un des siens, et chez qui le sang humilié se révolte à demi! Mais le chrétien a son tour, et il prend le dessus. Il rappelle, non sans fierté, la religion courageuse de cet officier qui, « en descendant de cheval, allait à la sainte table », la charité de cette âme généreuse, qui était pourtant une âme « de fer » et qui, ne pouvant se désaccoutumer des libéralités secrètes dont elle s'était fait une douce habitude, avait « encore des pensionnaires dans les greniers de Paris » les austérités enfin de ce jeune ascète qui passait « les nuits à prier » et effrayait ses supérieurs même par les saintes rigueurs dont il châtiait une chair jeune et pure. Puis il ajoute :
« Christian n'est point un homme de ce siècle : il me rappelle ces ducs et ces comtes de la cour de Charlemagne qui, après avoir combattu les Sarrazins, fondaient des couvents sur les sites déserts de Gellone ou de Malavalle et s'y faisaient moines. Je le regarde comme un saint ; je l'invoquerais volontiers. Je suis persuadé que ses bonnes œuvres, unies à celles de ma mère et de ma sœur Julie, 'obtiendraient grâce auprès du Souverain Juge. »
Alors, interrogeant lui-même son cœur, «j'ai aussi, dit-il, du penchant au cloître, mais, mon heure étant venue, c'est à la Portioncule, sous la protection de mon patron, appelé François, parce qu'il parlait français, que j'irais demander une solitude1. »
1. Mémoires d'outre-tombe, t. V, p. 157-160. ↩
On sait que, de 1832 à 1833, l'abbé Guéranger travailla à rétablir les Bénédictins à Solesmes. Chateaubriand applaudit à ses efforts et les encouragea. Et c'est, en vérité, une lettre bien curieuse, de la part d'un homme, dont on a voulu faire un sceptique, que celle qu'il adressa au courageux fondateur :
« Comme nous sommes tous deux chrétiens »,lui disait-il, « travaillons dans l'attente de cette éternité savante, vers laquelle nous approchons tous les jours. C'est là que nous retrouverons nos vieux Bénédictins, bien plus instruits qu'ils n'étaient sur la terre ; car ils étaient hommes de vertu comme de science, et (ils) contemplent maintenant, d'une vue bien autrement étendue, l'origine des choses et les antiquités de l'univers.
« Comptez-moi, je vous prie, Monsieur, au nombre des Bénédictins honoraires de Solesmes, et croyez au vif désir que j'éprouve de vous être bon à quelque chose.
« Ex intime corde, humillimus et addictissimus servit,
F. a. de Chateaubriand
1. Dans la Revue de Bretagne, 1833, II, 128.
Bénédictin honoraire de Solesmes, c'est tout ce que Chateaubriand a été, dans sa vie, comme moine, et c'est bien assez : il ne pouvait pas être davantage. Mais il n'est pas douteux qu'il avait pour la vie du cloître une rare estime et une profonde sympathie. Les religieux étaient, pour lui, ce qu'ils sont pour l'Eglise, l'élite du monde chrétien, la portion choisie et préférée du troupeau.
Mais il vénérait aussi les pasteurs, particulièrement le pasteur suprême, le pape. Il n'admettait pas un christianisme sans autorité enseignante, une église sans hiérarchie, pas plus qu'une société sans magistrats ou une armée sans chefs : pour tout dire, il jugeait le protestantisme une erreur, et il n'hésitait pas à le combattre. On sait que, dans les Études historiques, il soutient qu'au point de vue de l'histoire le bien que la Réformation a pu faire est mêlé de beaucoup de mal. Il réfute ce que ses apologistes ont écrit en faveur de son influence. Il oppose sa stérilité artistique à l'admirable fécondité du Catholicisme. Celui-ci « a couvert le monde de ses monuments ; on lui doit cette architecture gothique qui rivalise par les détails et qui efface par la grandeur les monuments de la Grèce. Il y a trois siècles que le protestantisme est né ; il est puissant en Angleterre, en Allemagne, en Amérique; il est pratiqué par des millions d'hommes. Qu'a-t-il élevé? Il vous montrera les ruines qu'il a faites, parmi lesquelles il a planté quelques jardins ou établi quelques manufactures »
Mais, reproche plus grave, le seul sur lequel insiste l'Eglise, car il est fondamental : il l'accuse de s'être séparé du tronc qui porte la sève et de n'avoir plus rien de commun avec les grands ancêtres et le divin fondateur du Christianisme. C'est un rameau brisé, tombé de l'arbre.
« Rebelle à l'autorité des traditions, à l'expérience des âges, à l'antique sagesse des vieillards, le protestantisme se détacha du passé pour planter une société sans racines. Avouant pour père un moine allemand du xviº siècle, la Réforme renonça à la magnifique généalogie qui fait remonter le Catholique, par une suite de saints et de grands hommes, jusqu'à Jésus-Christ, de là jusqu'aux patriarches et au berceau de l'univers1. »
1. Études historiques, Préface, pp. 81 et suiv. ↩
Chateaubriand a défendu toujours les mêmes idées, dans le secret de ses confidences, aussi bien que dans ses discours publics. Pendant son voyage en Allemagne, en 1833, comme il visitait la cathédrale d'Ulm que les protestants occupaient, il fut frappé du contraste de leur culte avec les richesses de l'édifice ; il lui semblait qu'ils devaient se sentir là des étrangers, n'ayant ni les habitudes, ni les manières, ni l'air de la famille. Ce vaisseau gothique, ces chapiteaux, ces voûtes, ces vitraux étincelants, qui allumaient, à travers les vastes nefs, comme un incendie de lumière, où brillaient les plus vives couleurs, tout lui paraissait accuser d'usurpation les hôtes nouveaux, qui n'étaient pas faits pour ces splendeurs; et il en tirait cette conclusion, plus large et de plus haute portée, qu'ils avaient rompu la chaîne sacrée de la tradition, la seule qui rattache l'Eglise à Jésus-Christ et à Dieu :
« La Réformation (je l'ai déjà dit) a tort de se montrer dans les monuments catholiques qu'elle a envahis ; elle y est mesquine et honteuse. Ces hauts portiques demandent un clergé nombreux, la pompe des solennités, les chants, les tableaux, les ornements, les voiles de soie, les draperies, les dentelles, l'argent, l'or, les lampes, les fleurs et l'encens des autels. Le protestantisme aura beau dire qu'il est retourné au christianisme primitif, les églises gothiques lui répondent qu'il a renié ses pères : les chrétiens, architectes de ces merveilles, étaient autres que les enfants de Luther et de Calvin1. »
1. Mémoires d'outre-tombe, t. V, p. 529-530. ↩
Pour lui, il n'y avait pas d'autre religion que le Christianisme, divin à ses yeux comme son fondateur, et pas d'autre véritable christianisme que celui de l'Eglise catholique, unique héritière des apôtres et de Jésus-Christ. Et la vérité étant seule féconde, c'est en elle qu'il plaçait aussi l'unique espoir de salut qu'ait encore le monde. Il ne trouvait « de solution à l'avenir, on s'en souvient, que dans le Christianisme et le Christianisme catholique2. »
2. Ibid., t. VI, p. 375. Ce passage a été écrit en 1841. ↩
Après cela, il ne peut paraître étonnant que, unissant dans son cœur l'amour de la Religion et celui de son pays, il ait apprécié, comme il convient, « le bonheur d'être catholique et l'honneur d'être Français. C'est le mot qu'il disait un jour à l'oreille de son secrétaire d'ambassade, pendant une séance du parlement d'Angleterre, à laquelle il assistait avec lui3.
3. Marcellus, Chateaubriand et son temps, p. 263. ↩
Il pensait donc de mème sur le protestantisme, à Londres en 1822, en Allemagne en 1833, à Paris en 1841, pour ne parler que des circonstances, où il ne saurait être soupçonné d'avoir fait un sacrifice à la foule, qui ne pouvait l'entendre alors.
Il n'est pas un dogme de l'Église, on l'a déjà vu, qu'il ait attaqué jamais ni en aucune manière. Il a fait même, toutes les fois que s'en est présentée l'occasion, une adhésion formelle, non seulement a l'ensemble de la doctrine catholique, mais à plusieurs des enseignements qui y figurent parmi les plus significatifs.
C'est ainsi, par exemple, qu'il a rendu hommage aux Livres Saints. Il a proclamé que, « après avoir fait le tour de la société, après avoir passé par les diverses civilisations, après avoir supposé des perfectionnements inconnus, on se retrouve au point de départ en présence des vérités de l'Écriture1 ».
1. Mémoires d'outre-tombe, t. VI, p. 361. ↩
Ses paroles sont plus nettes encore, en ce qui regarde la doctrine de la Providence. C'est comme historien qu'il a été conduit à y toucher. Il s'occupe donc surtout des manifestations providentielles, dont ce monde est le théâtre. On sait ce que Bossuet en a dit lui-même, dans son magistral Discours sur l'histoire universelle.
Bossuet ne méconnaît pas l'existence de ce qu'il appelle les causes secondes, ces influences diverses, claires ou obscures, qui naissent de l'essence même des êtres et du libre jeu des passions et des facultés de l'homme. Il sait qu'elles représentent dans l'univers le ressort qui fait mouvoir la machine; c'est d'elles que dépend la destinée des individus, comme celle des empires. Il le sait si bien qu'à propos de la prospérité des peuples ou de leurs revers il s'applique à les mettre en lumière avec un zèle dans la recherche qu'égale seul son bonheur dans la découverte.
Seulement il ne se borne pas à regarder, comme un spectateur ordinaire, ce qui a lieu sur la scène du monde : les faits qui s'y produisent, les passions qui s'y heurtent, les mobiles, les obstacles, les péripéties et enfin le dénouement. Dans cette scène particulière qu'est la vie de chacun de nous et dans ce grand drame qu'est la vie des nations, il n'oublie pas l'intelligence créatrice, qui a conçu la pièce; il voit, dans l'ombre, la main mystérieuse qui tient tous les fils. Comme dans les tragédies bien faites, sur cet immense théâtre de l'univers, les événements sortent des lois mêmes de la nature ; chaque personnage n'obéit qu'à lui-même ; il est responsable de ses fautes, et il a le mérite de ses vertus. Mais, sans offenser la nature ni blesser aucune liberté, le divin poète n'en mène pas moins le drame et chaque partie du drame. Même quand il n'a pas l'air d'intervenir, rien n'échappe à son action secrète, et son art infini conduit l'ensemble au dénouement, sans violence, par le jeu même des caractères et les effets naturels des situations.
C'est ainsi que Bossuet a compris la marche des choses humaines. Certes Chateaubriand ne l'égale pas, il n'a pas l'ampleur de ses vues sublimes. Mais lui aussi découvre et signale le doigt de Dieu dans les affaires des hommes. A ses yeux, « 1l y a deux conséquences dans l'histoire, l'une immédiate, et qui est à l'instant connue, et l'autre éloignée et qu'on n'aperçoit pas d'abord. Ces conséquences souvent se contredisent; les unes viennent de notre courte sagesse, les autres de la sagesse perdurable. L'événement providentiel apparaît après l'événement humain. Dieu se lève derrière les hommes. Niez tant qu'il vous plaira le suprême conseil, ne consentez pas à son action, disputez sur les mots, appelez force des choses ou raison ce que le vulgaire appelle Providence ; regardez à la fin d'un fait accompli, et vous verrez qu'il a produit le contraire de ce qu'on en attendait, quand il n'a pas été établi d'abord sur la morale et sur la justice1 ».
1. Ce passage est emprunté aux Mémoires d'outre-tombe (t. VI, p. 378), comme ceux que nous citerons sur le même sujet. On est d'autant plus sûr d'y trouver la véritable pensée de l'écrivain. ↩
Tacite avait déjà dit quelque chose de semblable. On le représente volontiers chassant Dieu de l'histoire, comme Thucydide et après lui, pour laisser à l'homme seul la direction et l'influence. La vérité, c'est que Thucydide lui-même, tout en ne s'occupant que de l'homme et de ce qui vient de lui, ne nie nulle part l'intervention de cette puissance cachée, qui paralyse parfois nos efforts et déconcerte si souvent nos prévisions. Un des plus savants éditeurs de la Guerre du Péloponèse, M. Classen, a même osé soutenir que, si l'on sait pénétrer la pensée de l'a uteur, on s'aperçoit vite qu'il met la décision suprême des événements de ce monde dans la main de la Divinité et que l'humanité lui apparaît comme essentiellement dépendante.
Peut-être est-ce trop dire. Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'à chaque page de son livre le grave écrivain oppose à « la pensée », au « calcul » de l'intelligence humaine une force supérieure, qu'il appelle « la fortune » ou « le hasard » ; et qu'est-ce donc que le hasard pour un esprit qui, sous un mot, cherche une idée, sinon, comme on l'a dit, l'incognito de la Providence1 ?
1. On connait la manière dont Joubert l'a défini : « une part que la Providence s'est réservée sur les affaires de ce monde, part sur laquelle elle a voulu que les hommes ne puissent pas même croire qu'ils avaient aucune influence. » ↩
Du reste, Thucydide précise le terme par ceux qu'il emploie pour le remplacer; car il lui donne pour synonymes « la nécessité, l'arrêt inévitable du destin », ou encore « ce qui est divin2 ».
2. Voici les mots du texte : γνώμη, τύχη, ἀνάγκη, τὸ θεῖον. Ἀνάγκη est le terme dont Hérodote et Eschyle se servent pour désigner les décisions inévitables de la Fatalité. ↩
A son tour, Tacite montre, et d'une manière plus frappante et plus précise encore, l'action de cette puissance mystérieuse, qui renverse nos œuvres et se rit de nos projets, brouillant et débrouillant à son gré les fils de la toile. « Pour moi », dit-il gravement, « plus je rappelle dans ma mémoire les événements anciens et modernes, et plus il me semble voir, en toutes les affaires, je ne sais quoi se jouer des choses humaines3. »
3. Tanto magis ludibria rerum mortalium cunctis in negotiis obversantur. Annal. III, 18. ↩
Voilà à peu près le mot de Chateaubriand : « Regardez a la un du fait accompli, et vous verrez qu'il a toujours produit le contraire de ce qu'on en attendait. »
Ainsi, placés dans des siècles divers et au sein de civilisations différentes, ces trois hommes d'État, qui avaient été mêlés aux grandes affaires de leur temps et qui les ont depuis racontées, s'inclinent devant cette puissance invisible, dont les volontés secrètes et souveraines traversent les plus profonds desseins des politiques et déroutent la perspicacité des historiens. Mais l'écrivain français la nomme par son nom, et il se complaît à faire voir son œuvre, surtout la moralité de son rôle : c'est elle qui châtie mal dès ici-bas, en s'opposant définitivement à son triomphe.
Je sais bien que l'historien de Rome écrivait déjà lui-même, à propos des crimes de l'Empire et de ses malheurs, que, « si les Dieux sont indifférents à notre sécurité, ils ne le sont pas à la vengeance1 »
1. Hist., 1, 3. ↩
Mais Chateaubriand donne à cette idée beaucoup plus de précision et de relief. Il aime à décrire cette justice incorruptible, qui n'épargne ni les peuples ni les rois. Au temps de Napoléon, un pêcheur d'Albano ayant été mis à mort, pour avoir eu des intelligences, prétendait l'accusation, avec les sujets du pape, l'écrivain s'en indigne en le racontant : non, le ciel ne reste pas sourd aux plaintes des victimes, que dévore la gloire des conquérants :
« Le monde n'aperçoit en Napoléon que des « victoires ; les larmes dont les colonnes triomphales « sont cimentées ne tombent pas de ses yeux. Et moi, je pense que de ces souffrances méprisées, de ces calamités des humbles et des petits, se forment, dans les conseils de la Providence, les causes secrètes qui précipitent du faîte le dominateur. Quand les injustices particulières se sont accumulées de manière à l'emporter sur le poids de la fortune, le bassin descend. Il y a du sang muet et du sang qui crie : le sang des champs de bataille est bu en silence par la terre; le sang pacifique répandu jaillit en gémissant vers le ciel, Dieu le reçoit et le venge1. »
1. Mémoires d'outre-tombe, t. IV, p. 437. ↩
Certes tous les comptes ne se règlent pas ici-bas : il entre dans les desseins de Dieu de rendre l'Eternité nécessaire aux yeux des hommes. En voyant ce qu'il reste de désordres impunis sur la terre, quiconque croit à la justice tourne invinciblement les yeux vers l'autre vie, l'appelle et l'attend. « C'est la grande maxime d'État de la politique du ciel », disait Bossuet avec magnificence2.
2. Sermon sur la Providence, 1er point. Edition Lebarcq, t. IV, p. 123. ↩
Chaque homme ne reçoit donc pas nécessairement sous nos yeux ce que méritent ses œuvres. Citoyens de l'autre monde en même temps que de celui-ci, Dieu nous retrouve après la mort. Sa justice peut marcher maintenant d'un pied boiteux; elle nous atteindra toujours sur l'autre rive.
Mais il n'en est pas de même des nations, groupements d'un jour que l'Éternité ne connaît pas. Si la Providence ne veut pas laisser sans récompenses ou sans châtiments leurs vertus ou leurs vices, si elle les regarde comme des êtres formés de membres solidaires, et qui ont leur responsabilité, il faut qu'elle leur donne le prix de leurs œuvres sur la terre. Qu'elle l'ait fait, en réalité, pour les peuples anciens, mieux placés pour être embrassés par nos regards dans l'ensemble de leur histoire, Bossuet l'a montré en des pages qui ne vieilliront pas.
Faut-il dire de même de certaines grandes familles, dont le sort est mêlé a la vie des peuples On sait que les traditions antiques l'enseignèrent. Chateaubriand l'a cru à son tour ; mais combien sa doctrine est plus élevée, plus pure et plus sainte !
Aux yeux des anciens, les Dieux étaient jaloux et la fortune allumait leur colère aussi bien que l'iniquité. Et puis, pour punir l'ancêtre, ils rendaient héréditaires, parmi les descendants, non seulement les maux, mais les crimes. C'était .l'arrêt divin, que pour expier le crime d'un de ses pères on devînt soi-même criminel.
Chateaubriand ne pouvait admettre et il n'admet d'autre solidarité que celle du châtiment. Elle naît, à ses yeux, non du farouche caprice d'une Némésis cruelle et jalouse, mais de l'équité suprême d'un Dieu qui, réservant leur salaire à toutes les œuvres, ne laisse aucune faute impunie : il lave les coupables dans le repentir ou la douleur. « Mortels misérables, s'écriait Bossuet, nous voudrions, en nos jours qui
passent si vite, voir toutes les œuvres de Dieu accomplies. Parce que nous et nos conseils sommes limités dans un temps si court, nous voudrions que l'infini se renfermât aussi dans les mêmes bornes. Il ne serait pas raisonnable ; laissons agir l'Éternel suivant les lois de son éternité1. »
1. Sermon sur la Providence, 1ᵉʳ point, édition Labarcq, t. IV, p. 125-126. ↩
Chateaubriand recourt à la même pensée pour justifier les lenteurs de la justice divine. « Ce qui fait notre illusion, c'est que nous mesurons les desseins éternels sur l'échelle de notre courte vie. Nous passons trop promptement pour que la punition de Dieu puisse toujours se placer dans le court moment de notre existence : la punition descend à l'heure venue; elle ne trouve plus le premier coupable, mais elle trouve sa race qui laisse l'espace pour agir2.
2. Mémoires d'outre-tombe, t. VI, p. 296. ↩
La langue est tout à fait chrétienne. Quant à la doctrine même, non seulement elle va aussi loin que le dogme, mais elle le dépasse. Je dis qu'elle le dépasse, je ne dis pas qu'elle le heurte. On peut étendre jusque-là, si l'on veut, l'action de la Providence : l'Eglise catholique ne le défend pas plus qu'elle ne l'ordonne.
Il restera toujours, cependant, nous l'avons vu, que le grand théâtre de la Justice éternelle est l'Eternité. Voilà vers quels rivages le chrétien doit tourner les yeux, si les triomphes de l'impiété le scandalisent, comme si ses propres douleurs l'irritent ou le découragent.
Chateaubriand l'aurait-il oublié? Aurait-il négligé de considérer l'autre vie, pour avoir gardé les yeux trop constamment attachés à celle-ci?
Non certes, il s'en faut bien ! Que l'on écoute ce cri, sorti de son cœur :
« Dieu de bonté et de miséricorde, vous ne nous avez point jetés sur la terre pour des chagrins peu dignes et pour un misérable bonheur. Notre désenchantement inévitable nous avertit que nos destinées sont plus sublimes1. »
1. Mémoires d'outre-tombe, II, p. 236. Il avait soixante huit ans quand il parlait ainsi. ↩
Dans une lettre intime, il appelait la mort « la dernière délivrance du chrétien2 ». Séparé de ceux qu'il aimait, il trouvait sa meilleure consolation dans la pensée du ciel, où l'on ne connait pas la douleur de se quitter. Ambassadeur à Rome, vers la fin de 1828, il regardait mélancoliquement une année de plus s'achever, ou, comme il le disait, « tomber sur sa tête ». Il songeait au temps qui fui si vite et qui ne revient pas, et cette pensée lui serrait le cœur. Puis, se ressaisissant, il ajoutait :
2. Lettre à M. Le Flaguais (1841), dans le Grand Bey, Saint-Malo, 1850. ↩
« Mais n'y a t-il pas de longues années après celles de la terre? Si j'avais la philosophie de Cousin, je vous ferais la description de ce ciel où je vous attendrai, où vous me retrouverez plein de grâce, de beauté et de jeunesse. »
Je ne sais pas si cette philosophie est la philosophie de Cousin; mais c'est à coup sûr celle de l'Evangile. Du reste, l'image évoquée de l'autre monde, le plaçant tout à coup en face du compte terrible que nous devons rendre au tribunal de Dieu il finissait par ce mot remarquable, qui étonne un peu d'abord sous sa plume, et dont l'accent est si sincère : « Pauvre et humble chrétien, je tremble devant le jugement dernier de Michel-Ange1. »
1. 18 décembre 1828, dans Souvenirs et Correspondnce tirés des papiers de Mme Récamier, t. II, p. 286. ↩
Il écrivait cela à Mme Récamier, cette amie si respectée et si chère, la personne du monde devant qui il laissa le plus librement parler son cœur. Il lui disait un autre jour, en lui envoyant ses vœux : « Soyez heureuse, vivez longtemps; ne m'oubliez jamais, même lorsque je ne serai plus. Un jour il faudra que je vous quitte : j'irai vous attendre2. »
2. Ibid., t. II, p. 295. C'était le 1er janvier 1829. ↩
Ce n'était pas, on le voit, une idée éphémère, saisie au passage et aussitôt envolée pour ne plus revenir. Il la portait au fond de son âme, où il la retrouvait fidèlement, dès qu'il y regardait, en pensant à des séparations douloureuses.
Ses amis venaient-ils à le devancer dans la mort, il aimait à se dire qu'il les reverrait au ciel, lieu de l'éternel rendez-vous. Cette consolation si profonde que la Religion seule peut donner le meilleur baume assurément pour certaines blessures du cœur qu'aucune autre pensée ne peut guérir, sa foi la lui offrait spontanément et il en appréciait la douceur.
On sait, par exemple, combien il a aimé Joubert, lequel d'ailleurs méritait bien d'être aimé. C'est auprès du spirituel et sympathique philosophe, à Villeneuve-le-Roi, qu'il avait vu s'écouler les heures les plus gaies de sa vie, au retour de l'exil et après les premiers sourires de la gloire. C'était le beau temps alors, le temps des espérances, des rêves et de la jeunesse! Vingt-cinq ans plus tard, repassant dans son esprit ses anciens souvenirs, comme nous tous quand nous regardons ainsi en arrière, il était frappé des vides que la mort avait faits autour de lui, et il écrivait cette page mélancolique, qu'une pensée chrétienne couronne et illumine :
« Faites donc des projets, rassemblez des amis, afin de vous préparer un deuil éternel ! Mme de Beaumont n'est plus, Joubert n'est plus, Chênedollé n'est plus, Me de Vintimille n'est plus. Autrefois, pendant les vendanges, je visitais à Villeneuve M. Joubert; je me promenais avec lui sur les coteaux de l'Yonne ; il cueillait des oronges dans les taillis, et moi, des veilleuses dans les prés. Nous causions de toutes choses et particulièrement de notre amie, Me de Beaumont, absente pour jamais : nous nous rappelions le souvenir de nos anciennes espérances. Le soir nous rentrions dans Villeneuve, ville environnée de murailles décrépites du temps de Philippe-Auguste et de tours à demi rasées, au-dessus desquelles s'élevait la fumée de l'âtre des vendangeurs. Joubert me montrait de loin sur la colline un sentier sablonneux au milieu des bois et qu'il prenait lorsqu'il allait voir sa voisine, cachée au château de Passy pendant la Terreur.
« Depuis la mort de mon cher hôte, j'ai traversé quatre ou cinq fois le Sénonais. Je voyais du grand chemin les coteaux : Joubert ne s'y promenait plus ; je reconnaissais les arbres, les champs, les vignes, les petits tas de pierres où nous avions accoutumé de nous reposer. En passant dans Villeneuve, je jetais un regard dans la rue déserte et sur la maison fermée de mon ami. La dernière fois que cela m'arriva, j'allais en ambassade à Rome : ah ! s'il eût été à ses foyers, je l'aurais emmené à la tombe de Mme de Beaumont! Il a plu à Dieu d'ouvrir à M. Joubert une Rome céleste, mieux appropriée encore à son âme platonicienne, devenue chrétienne. Je ne le rencontrerai plus ici-bas : je m'en irai vers lui ; il ne reviendra pas vers moi (Psalm.)1.
1. Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 246-247. ↩
Il y est allé ; il est parti, à son tour, pour ce séjour mystérieux, où il espérait retrouver tous ses amis, ceux qui l'avaient précédé dans la tombe et ceux qui devaient l'y suivre. S'il avait, comme tous les hommes et plus que certains hommes, de trop justes raisons de craindre les sévérités de la souveraine justice, s'il a eu besoin de laver quelques oublis dans le baptême du repentir, du moins il a pu montrer à Dieu, avec confiance, une foi qui ne s'est jamais reprise après s'être librement donnée, la foi d'un homme fragile, mais de bonne volonté, qui, au milieu de ses défaillances, sut encore « prier sur le tombeau de saint Pierre et adorer sur le Golgotha2 », et qui, dans le temps même où sa religion courait le plus de périls, eut le droit et le courage, on l'a vu, de dire solennellement au siècle sceptique qui l'écoutait : « Je crois très sincèrement; j'irais demain pour ma foi, d'un pas ferme, à l'échafaud3. »
2. Ibid., t. VI, p. 380. ↩
3. Essai historique, etc., préface de 1826, dans Œuvres, t. I, p. 258. ↩