Chapitre II
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« 1. Chateaubriand et les incrédules : ce qui explique ces relations ; Béranger; Barthélemy; Armand Carrel; Lamennais. - « II. Chateaubriand et les femmes : I. Exagérations et légendes : les Enchantements de Prudence; une page célèbre faussement attribuée aux Mémoires; ce que le temps tolérait. II. Explication naturelle des fautes de Chateaubriand : que tout l'y portait ; les convictions de l'esprit et les faiblesses de la volonté. III. Persévérance de sa foi : aveux et repentir ; le chrétien dans le pécheur.
§ 1. - Chateaubriand et les incrédules
Il s'est trouvé des sceptiques pour objecter à Chateaubriand, contre la sincérité de sa foi, ses relations avec des sceptiques. Ils se souvenaient sans doute de ce saint personnage des premiers temps de l'Église, qui, rencontrant à Rome un hérétique célèbre, affecta de ne pas le voir. Marcion, croyant à une méprise, s'avança vers lui et lui demanda, non sans emphase : « Ne nous reconnais-tu donc pas ? »
Si, lui répondit Polycarpe, je te reconnais pour le fils aîné de Satan. » Et ce fut tout; il continua sa route.
Personne ne songe à le nier : Chateaubriand n'avait pas une religion aussi énergique. Il tendit la main, il donna sa sympathie, et même son estime, à des hommes qui avaient pris ouvertement parti contre ses convictions religieuses. C'était, à ses yeux, une manière d'affirmer sa tolérance. Partisan résolu de la liberté, il a prétendu sans doute faire voir qu'il la supportait et l'aimait, - chose rare! - même chez les autres, fussent-ils des adversaires. Tout le monde sait que les esprits les plus libéraux en théorie sont souvent les plus tyranniques et les plus absolus en pratique. Combattre pour la liberté, risquer son repos et même sa vie pour elle, et, dès qu'il s'agit de l'accorder à un parti contraire, trouver des prétextes pour s'en montrer le pire ennemi, c'est un spectacle qui n'est malheureusement que trop commun : dans tout Jacobin il y a un tyran qui sommeille.
Chateaubriand n'avait pas cet esprit-là, et il a voulu le montrer. Défenseur de la Religion, il pensait qu'elle devait être la compagne, la sœur et l'amie de la liberté ; pratiquement il a tenu à donner la preuve qu'il restait fidèle à ses théories et que sa religion était libérale jusqu'à étonner parfois les plus déterminés des libéraux.
Il faut le dire aussi, - car on n'entend pas écrire ici un panégyrique, - il aimait la faveur populaire1; et de cultiver ceux qu'elle distinguait entre tous, ce fut peut être, dans sa pensée, un nouveau moyen de la conquérir ou du moins de ne pas la perdre ; on célébrait ainsi son éloge jusque dans le camp opposé au sien.
1. Voir plus haut, p. 174 et suiv. ↩
Ses démarches couraient bien quelquefois le risque de surprendre un certain nombre de ses amis et de produire parmi eux quelque scandale. Mais ce bruit ne lui déplaisait pas : il n'était pas fâché de passer pour un homme un peu à part, qui ne ressemblait pas à tout le monde.
Quoi qu'il en soit de ces hypothèses, qu'il ait obéi à de futiles motifs ou à de nobles inspirations, qu'on l'approuve ou qu'on le blâme, trouverait-on sa conduite regrettable et d'un exemple périlleux, ce qui nous importe ici, c'est de savoir si la vérité de sa foi s'en trouve compromise.
La manière la meilleure encore d'en juger, c'est de voir comment il se comporta dans ces rencontres.
Parmi les fréquentations qu'on lui reprocha le plus, il faut signaler d'abord celle de Béranger. On sait quelle guerre persévérante le chansonnier fit à la Restauration. Ses courtes chansons volaient de toutes parts comme des traits légers; la passion politique leur donnait des ailes, et un peu aussi peut-être la poésie. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elles eurent leur influence dans le mouvement qui emporta le trône.
Elles contribuèrent aussi à entretenir et à répandre cet esprit voltairien, qui fut alors à la mode.
Garçon d'auberge, imprimeur et commis, l'auteur avait beaucoup lu Voltaire, surtout dans sa première profession. Voltaire était mort depuis trop peu de temps pour que sa renommée eût encore eu le temps de vieillir. Ses œuvres s'étalaient dans la bibliothèque de l'aubergiste, confondues dans un singulier mélange avec celles de Fénelon. Le précoce enfant s'en nourrit ; l'esprit l'en pénétra jusque dans les moelles, et il le garda toute la vie. Sa jeune muse chanta bien le rétablissement du culte, au moment du Concordat; il s'essaya aussi dans l'idylle religieuse; mais cette veine fut courte, il l'épuisa vite, et le vieux fonds reparut pour toujours.
Ce fut donc un acte d'audace, de la part de Chateaubriand, de traiter en ami cet ennemi de ce qu'il aimait et adorait lui-même. Un vieux chevalier de Saint-Louis lui écrivait un jour, du fond de sa province : « Réjouissez-vous, Monsieur, d'être Loué par celui qui a souffleté votre roi et votre Dieu. »
Mais Béranger était extrêmement populaire ; il avait attaqué une politique, que lui-même combattait alors dans les mesures qu'elle inspirait et le ministère qui la représentait ; enfin on l'avait poursuivi, condamné et emprisonné pour ses vers ; c'était comme un martyr de cette liberté d'écrire dont lui-même se donnait alors pour le grand-prêtre. Il ne lui en fallait pas davantage : il alla vers le chansonnier. En 1831, on le voit dîner au café de Paris, avec quelques-uns de ceux qu'il appelle ses « nouveaux amis » Arago, Pouqueville, Carrel et Béranger. Il partait alors pour la Suisse. Au dessert, Béranger chanta la chanson qu'il avait composée en son honneur :
Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie,
Fuir son amour, notre encens et nos soins.
Chateaubriand était ravi. Il entendait même, avec moins de résignation que de plaisir, parler de ses services à l'égard des Bourbons, si injustement appréciés, disait-on, et si mal récompensés :
Et tu voudrais t'attacher à leur chute!
Connais du moins leur folle vanité :
Au rang des maux qu'au ciel même elle impute,
Leur cœur ingrat met ta fidélité.
Il cite ces vers en les déclarant « admirables1 ». C'est ne pas se montrer trop difficile. Il faut croire qu'il s'était laissé quelque peu griser par cet « encens », qu'il ne fuyait pas autant qu'on avait l'air de le dire, et ces « soins » intéressés, dont on dorlotait sa vanité maladive.
1. Mémoires d'outre-tombe, t. V, p. 362-363. ↩
Quoi qu'il en soit de ses mérites, la chanson fit son chemin en France. De Suisse où il était, le voyageur crut devoir remercier la muse bourgeoise, dont les hémistiches s'en allaient un peu lourdement, deux par deux, promener son éloge jusque dans les cabarets de village. Celle-ci ne voulut pas être en reste avec lui, et, « s'attachant » à sa fuite, comme elle disait dans sa langue, elle l'atteignit de son encensoir jusque sur les bords du lac de Genève. Mais cette fois elle condescendait à la prose. Il faut lire une partie au moins de cette longue lettre, si l'on veut s'expliquer la manière dont en a parlé plus tard le destinataire.
Béranger y traitait Chateaubriand de « grand poète » et, faisant allusion à ses tristes pressentiments sur l'avenir, il ajoutait :
« Cet avenir, vous y avez une si belle place, qu'il y a ingratitude à vous de douter de sa grandeur. Oui, Monsieur, la société subit une transformation ; oui, elle accomplit la grande pensée chrétienne de l'égalité. Cette pensée chrétienne que vous avez remise en honneur parmi nous, en l'ornant de toutes les richesses du génie, s'empare du monde, élaborée comme elle l'est, depuis près d'un demi-siècle, par notre chère et belle France. Beaucoup d'hommes des anciens jours le nient, parce qu'elle s'est dépouillée d'une partie de ses voiles religieux. Mais elle est claire et distincte, pour ceux qui, comme moi, n'ont jamais vu dans le Christianisme qu'une grande forme sociale, qui à sa naissance a eu besoin de la sanction divine. Mon Dieu est bien au-dessus de ces changements humains ; mais il n'en est pas moins présent au grand drame où nous avons tous une part plus ou moins active, et c'est sa présence qui me donne de la résignation. Mon rôle de comparse ou de niais s'est agrandi. Vous, Monsieur, à qui ce Dieu a donné à remplir un rôle principal, n'y puisez-vous pas de la force pour le conduire jusqu'au bout . »
Puis les éloges pleuvent à torrents. Il est parlé de cette statue que chaque « homme de génie » se dresse dans son âme, poussé par « la conscience de sa valeur... Tout revenu que vous êtes des vanités de ce monde, la voix de vos contemporains vous aura forcé de faire la vôtre colossale... Quand vous me donnez une marque de souvenir, il me semble que j'entends la postérité prononcer mon nom. »
Il lui annonce en même temps que la chanson, dont sa popularité « a fait le succès », figurera dans le recueil qu'il va publier prochainement. « Mais j'ai peur que vous ne vous y trouviez en bien mauvaise compagnie. Le goût quej'ai pour la poésie populaire me souffle parfois d'étranges choses... J'ai voulu essayer de transporter la poésie dans les carrefours, et j'ai été conduit à la chercher jusque dans le ruisseau : qui dit chansonnier dit chiffonnier... Au reste, si vous me lisez, pensez un peu à Aristophane, mais n'y pensez pas trop1 »
Ces derniers mots ne manquent point d'esprit ; et ce n'est pas le seul passage qui fût capable de plaire à Chateaubriand. Outre cette musique de ses louanges, qui charmait tant son oreille, et cette assurance « d'une vive et franche affection, déjà bien ancienne », qui ne pouvait le laisser tout à fait indifférent, Béranger lui parlait sympathiquement de la tolérance, de l'égalité, dont le Christianisme avait révélé au monde la pensée, de Dieu et de sa Providence qui joue son rôle dans le grand drame de l'univers ; autant d'idées qui lui étaient chères, et dont l'expression, élevée et sonore, devait nécessairement trouver de l'écho dans son cœur.
Il est vrai que le rationaliste se laissait voir aussi chez son correspondant ; il exprimait çà et là des opinions, auxquelles il n'était pas possible à un chrétien de se montrer favorable. En somme, une partie de la lettre, une partie très courte, composée de quelques lignes seulement, méritait qu'on fît des restrictions dans l'éloge de l'ensemble; un croyant pouvait approuver tout le reste.
1. Dans le Congrès de Vérone, note ; Ouvres, t. XII, p. 470-473. ↩
Amené un jour à s'expliquer sur ce morceau, Chateaubriand a-t-il fait le partage nécessaire? Qu'on en juge! Il a publié les pages, dont on vient de lire un extrait, quelques années après les avoir reçues. Béranger était alors « pourvu d'un des grands offices de la renommée ». C'était un des rois incontestés de l'opinion. L'éditeur fait donc précéder l'œuvre d'un compliment un peu ample, que la situation si considérable de l'auteur a dû fatalement l'entraîner à grossir. Mais le mot qu'on attend y est tout de même : « M. de Béranger me pardonnera d'avoir fait connaître sa lettre, aussi spirituelle qu'admirable (ma foi catholique mise à part)1.
1. Œuvres, t. XII, p. 469. ↩
On pourrait souhaiter peut-être un autre tour; c'est une question de forme; mais, quoi qu'on en ait pu dire, il n'y a rien à changer au fond. L'écrivain loue jusqu'à l'hyperbole, au point de vue littéraire, le morceau qu'il va citer ; mais il fait expressément ses réserves au point de vue religieux. Eloges et réserves tiennent, d'ailleurs, en deux lignes.
C'est pourtant l'unique passage de ses œuvres sur lequel Sainte-Beuve s'appuie pour mettre en doute la vérité de ses sentiments catholiques, dans le seul endroit où il se donne l'air de discuter expressément sur ce sujet. « Quant à la nature de son catholicisme », dit-il, « elle se produira assez dans le cours de notre étude ; - on sait de quelle manière : par insinuations vagues et sous-entendus malveillants, — un seul trait ici suffira. »
Ce trait, c'est la phrase que nous venons de reproduire. Le critique a beau dire ; cette phrase ne suffit qu'à prouver, par l'usage qu'il en fait, l'embarras où il se trouve d'apporter un argument sérieux1.
1. Chateaubriand et son groupe, I, 297, en note. Sainte-Beuve essaie de sauver sa preuve par une comparaison fort inconvenante; mais ce piment inattendu ne la rend pas meilleure. ↩
Vers le temps même où Chateaubriand dînait avec Béranger, au son de ses refrains, j'allais dire au bruit de son fifre2 », un autre poète glissait son éloge dans des pages enflammées. Chaque semaine paraissait alors, sous le nom de Némésis, le journal en vers d'un seul homme », ainsi qu'il s'appelait encore lui-même. Ces pièces partaient en tous sens, comme des flèches de feu. Mélange confus de vérités et d'injures, frappant juste ou frappant à faux, mais frappant toujours fort, elles allaient droit aux puissants du jour, d'Argout, Persil, Guizot, tous les ministres, saluées au passage par de véritables acclamations ; jamais satires ne furent plus véhémentes ni plus populaires.
2. L'expression est de Béranger lui-même, dans Bohémiens. ↩
Chateaubriand reçut donc quelques bouffées d'encens de cette urne qui n'en brûlait guère. Il y avait un peu de quoi le compromettre; car Barthélemy n'était pas seulement alors un adversaire de la royauté; emporté par le mouvement libéral des dernières années de la Restauration, il avait, comme tant d'autres, combattu la Religion, en lui mettant le masque commode du fanatisme. Et voilà qu'il célébrait avec chaleur celui des écrivains du siècle qui avait le plus heureusement travaillé à ramener la sympathie autour des autels !
Comment celui-ci accueillit ces avances qui devaient après tout flatter son orgueil, on va le voir :
« Paris, mercredi soir, 9 novembre 1831.
Monsieur
« J'ai reçu ce matin le dernier numéro de la Némésis, que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer. Pour me défendre de la séduction de ces éloges donnés avec tant d'éclat, de grâce et de charme, j'ai besoin de me rappeler les obstacles qui s'élèvent entre nous. Nous vivons dans deux mondes à part; nos espérances et nos craintes ne sont pas les mêmes ; vous brûlez ce que j'adore ; et je brûle ce que vous adorez. »
Chateaubriand défend alors, en avocat noble et généreux, cette race de rois exilée, que le poète s'était donné le tort d'attaquer avec violence, ajoutant « les proscriptions des muses à celles des lois ». Puis il parle hardiment du Christianisme. Et comme Barthélemy avait paru désirer « s'asseoir à son foyer » pour le peindre d'après nature, il lui dit que s'il avait l'occasion de le voir de près il l'inviterait à revenir à la foi de son enfance, que ses premières poésies avaient célébrée :
« Puisque votre lyre, au premier accord de son harmonie, chantait mes Martyrs et mon Pèlerinage, pourquoi n'achèveriez-vous pas la course? Entrez dans le lieu saint; le temps ne m'a arraché que les cheveux, comme il effeuille un arbre en hiver, mais la sève est restée au cœur. J'ai encore la main assez ferme pour tenir le flambeau qui guiderait vos pas sous les voûtes du sanctuaire... Si en restant attaché à la cause de la liberté et des lumières, vous donniez asile à la religion, à l'humanité, à l'innocence, vous verriez apparaître à vos veilles une autre espèce de Némésis digne de tous les hommages de la terre1... »
1. Mémoires d'outre-tombe, t. V, p. 370-374. ↩
Quel effet produisirent sur le jeune poète ces graves conseils d'un vieillard que la vénération publique vouait à l'immortalité, l'histoire ne le dit pas. Ce qu'il y a de certain, c'est que, quelques années après, il n'était plus le même; soit pour obéir à des convictions nouvelles, soit pour des vues moins désintéressées, comme on l'en a soupçonné, il s'était séparé de son parti ; et à ses anciens amis, qui l'accusaient de versatilité, il répondait ce mot devenu fameux :
L'homme absurde est celui qui ne change jamais.
Chateaubriand essaya aussi, nous l'avons dit plus haut en passant, d'exercer son apostolat sur Armand Carrel.
On connaît ce journaliste intrépide et loyal, homme d'action plus encore qu'homme de plume, mais fort cependant, énergique et véhément, dans son style aussi bien que dans son caractère. Il n'avait que trente ans lorsque la révolution de Juillet éclata. Il y prit une part active. N'était-elle pas, d'ailleurs, le rêve réalisé et aussi, en quelque sorte, l'œuvre particulière du National, auquel il collaborait avec Thiers et Mignet? Devenu alors rédacteur en chef, il suivit sa pente et se trouva bientôt l'adversaire du régime, qu'un peu auparavant il appelait de ses vœux, et dont il avait salué l'avènement comme la joyeuse aurore d'un temps nouveau. L'expérience serait-elle donc fatale à tous les rêves ?
C'était, en vérité, une singulière réunion que celle du Café de Paris, le soir du dîner fameux qu'y donna Chateaubriand. Un des convives représentait la fidélité au pouvoir disparu; les quatre autres avaient travaillé ardemment au profit du pouvoir nouveau, et ils en restaient, à tous les yeux, les plus fermes défenseurs. Or le serviteur du passé laissait chanter devant lui l'ingratitude de ses maîtres vaincus, et les vainqueurs, déjà fatigués de ce qu'ils nommaient la veille la meilleure des républiques, n'étaient pas loin de regretter leur victoire.
Armand Carrel était le plus jeune de ces désabusés et le plus franc.
C'est à propos de ses Études historiques que Chateaubriand l'avait connu. Il fait dans sa préface, on le sait, un exposé des ouvrages divers, dont l'histoire a fourni le sujet, et il mentionne, en les louant, ceux de Garrel; il reproduit même, avec sympathie, un passage où l'auteur reconnaît expressément la Providence.
Le jeune historien fut sensible à ce haut témoignage, et les relations s'établirent. Elles arrivèrent même à être cordiales, autant du moins que le permettait l'inégalité des âges. Le rédacteur en chef du National, devenu républicain, quoiqu'il commençât « à craindre, selon Chateaubriand, que les Français ne fussent pas capables d'un sentiment raisonnable de liberté » saluait dans son illustre ami un vétéran glorieux, le hardi pionnier qui avait ouvert le chemin à la liberté nouvelle, la liberté de parler et d'écrire. De son côté, celui-ci appréciait en lui la loyauté, le courage, et, tout éloigné qu'il était de la vérité religieuse, une certaine élévation morale dans les pensées et, en particulier, une virile préoccupation du mystère qui suit la tombe.
Il citait de lui cette page où éclatent, en effet, avec une sincérité vaillante, les nobles inquiétudes d'un homme d'action, que les ardeurs de la lutte n'empêchaient pas de réfléchir sur le grave problème de sa destinée. Armand Carrel l'avait écrite à propos d'un personnage connu, qui venait de faire brusquement, par le suicide, ce terrible saut dans l'invisible, dont l'idée seule, disait-il, épouvante les plus sceptiques:
« J'ai pu conduire par la pensée ma vie jusqu'à cet instant, rapide comme l'éclair, où la vue des objets, la voix, le sentiment m'échapperont, et où les dernières forces de mon esprit se réuniront pour former l'idée : je meurs ; mais la minute, la seconde qui suivra immédiatement, j'ai toujours eu pour elle une indéfinissable horreur; mon imagination s'est toujours refusée à en deviner quelque chose... J'ai vu chez tous les hommes, quelle que fût la force de leurs caractères ou de leurs croyances1, cette même impossibilité d'aller au-delà de leur dernière impression terrestre, et la tête s'y perdre, comme si, en arrivant à ce terme, on se trouvait suspendu au-dessus d'un précipice de dix mille pieds. On chasse cette effrayante vue pour aller se battre en duel, livrer l'assaut à une redoute ou affronter une mer orageuse ; on semble même faire fi de la vie, on se trouve un visage assure, content, serein; mais c'est que l'imagination montre le succès plutôt que la mort; c'est que l'esprit s'exerce bien moins sur les dangers que sur les moyens d'en sortir2. »
1. Il fréquentait peu les âmes religieuses, on s'en aperçoit ici. ↩
2. Dans les Mémoires d'outre-tombe, t. VI, p. 317-318. ↩
Quelque temps après, un matin d'été, il tombait frappé à mort, au bois de Vincennes, dans une rencontre au pistolet3. On le porta à Saint-Mandé, et la nouvelle se répandit bientôt à Paris que son état paraissait d'une gravité extrême. Chateaubriand accourut. Il voulait tout ensemble apporter au blessé un témoignage de douloureuse sympathie, et, si l'heure fatale était venue, l'aider en ami, avec sa foi chrétienne, à faire doucement ce premier pas dans l'autre monde, dont la seule pensée lui donnait de loin le vertige. Malheureusement, on s'en souvient, il ne put le voir. Le chirurgien, qui gardait encore quelque lueur d'espérance, avait interdit sévèrement la porte à tout visiteur. Chateaubriand se retira « consterné ». Mais il n'avait pas renoncé à sa généreuse pensée, et il allait faire le lendemain une tentative nouvelle, quand son valet de chambre, envoyé devant lui, vint lui apprendre qu'il était trop tard; Armand Carrel avait déjà paru devant Dieu.
3. Son adversaire était Emile de Girardin, qui fut blessé lui-même. ↩
Le jour des funérailles, le malheureux père lui dit en l'embrassant et au milieu de ses larmes : « Armand aurait été chrétien comme son père, sa mère, ses frères et sœurs : l'aiguille n'avait plus que quelques heures à parcourir pour arriver au même point du cadran. »
C'est en rappelant ces paroles qu'il a fait lui-même cette déclaration significative : « Je regretterai éternellement de n'avoir pu voir Carrel sur son lit de mort; je n'aurais pas désespéré, au moment suprême, de faire parcourir à l'aiguille l'espace au-delà duquel elle se serait arrêtée sur l'heure du chrétien1. »
1. Mémoires d'outre-tombe, t. VI, p. 316-317. ↩
On était alors en 1836. C'est l'année même, on le sait, où parut ce livre fameux sur les Affaires de Rome qui, succédant aux Paroles d'un Croyant, brisait définitivement tout lien entre l'auteur et l'Église; Lamennais glissait pour toujours dans l'apostasie. Il était Breton, comme Chateaubriand, et, comme lui, Breton de Saint-Malo. Ils avaient, d'ailleurs, lutté côte à côte, douze ans auparavant. Lamennais fondait alors le Conservateur: il s'associa Chateaubriand avec de Bonald et de Villèle. C'était l'époque où, en politique, il proscrivait la liberté, au nom de l'absolutisme, et où il anathématisait, en religion, quiconque ne l'imitait pas à l'égard du pape, dans son obéissance impétueuse, sans distinctions ni réserves, ou bien, comme on disait, osait se montrer moins violemment ultramontain que lui-même. Il se faisait condamner alors par les tribunaux civils, pour excès de zèle envers Rome et sous la charge d'avoir exagéré les droits de l'Église.
Quinze ans après, il était poursuivi et emprisonné à cause de l'exaltation de ses idées révolutionnaires.
Chateaubriand avait si vivement combattu pour la cause de la liberté de la presse qu'il s'en regardait, on se le rappelle, comme le représentant attitré. C'était peut-être une de ses vanités les plus délicates, que nul écrivain ne pût être frappé pour un délit d'opinion, sans qu'il se crût obligé de faire auprès de lui une démarche sympathique, qui prenait devant le pays le caractère d'une protestation.
Il alla donc voir le prisonnier. « Dans la même prison », disait-il avec un secret orgueil, « dans la même prison où je visitais autrefois le noble et malheureux Carrel, je visite aujourd'hui l'abbé de Lamennais... Dans la dernière chambre en montant, sous un toit abaissé que l'on peut toucher de la main, nous, imbéciles croyants de liberté, François de Lamennais et François de Chateaubriand, nous causons de choses sérieuses. Il a beau se débattre; ses idées ont été jetées dans le moule religieux; la forme reste chrétienne, alors que le fond s'éloigne de plus en plus du dogme; sa parole a retenu le bruit du ciel. »
Ils agitaient ensemble les grandes questions de l'avenir du monde. Prophètes tous deux à leur manière, ils voyaient le mouvement populaire grandir à l'horizon, sans que leur commune sympathie pour un ordre de choses nouveau les aveuglât sur les excès qu'il fallait attendre, et tâcher de conjurer, si l'on voulait échapper à la ruine. L'égalité absolue, qu'ils entendaient prôner par des esprits aventureux, leur semblait ne pouvoir cesser d'être une chimère que pour devenir un malheur et une honte. Elle « ramènerait », disait Chateaubriand, « non seulement la servitude des corps, mais l'esclavage des âmes. » Il faudrait mettre la volonté même « en régie sous la surveillance de tous1 ».
1. Mémoires d'outre-tombe, t. VI, p. 370. ↩
Lamennais était du même avis. A ses yeux, pour arriver à ce nivellement général, si on en poursuivait l'utopie, on serait obligé d'agir sur l'enfant dès sa naissance. C'est donc entendu : maître absolu de ces petits êtres dont il s'empare, l'État les « manipule » à sa guise. Il en fait « ce qu'il veut, moralement, physiquement »; c'est « une servitude universelle et si profonde que rien n'y échappe, qu'elle pénètre jusqu'à l'âme même2 ».
2. Du Passé et de l'Avenir du peuple, dans lesMémoires d'outre-tombe, t. VI, p. 371. ↩
Chateaubriand louait, dans la propriété héréditaire et inviolable, le fondement le plus sûr, la condition expresse de la liberté. « La propriété commune ferait ressembler la société » s'écriait-il, « à un de ces monastères à la porte desquels des économes distribuaient du pain1. »
1. Mémoires d'outre-tombe, t. VL, p. 310. ↩
Lamennais approuvait ces idées. Il s'élevait avec véhémence contre le rêve dangereux qui voudrait faire de l'Etat le seul possesseur d'un pays.
« Ce mode de possession, s'il est volontaire », disait-il, « est celui du moine astreint par ses vœux à la pauvreté comme à l'obéissance ; s'il n'est pas volontaire, c'est celui de l'esclave là où rien ne modifie la rigueur de sa condition. Tous les liens de l'humanité, les relations sympathiques, le dévouement mutuel, l'échange des services, le libre don de soi, tout ce qui fait le charme de la vie et sa grandeur, tout, tout a disparu, disparu sans re-. tour2. i
2. Op. cit., dans les Mémoires d'outre-tombe, t. VI, p. 372. ↩
Ils avaient donc plusieurs vues communes en politique, et c'est de quoi ils s'entretenaient intimement, loin des hommes, dans une cellule de prison : esprits rares tous les deux, puissants sur l'opinion, imaginations brillantes, maîtres éminents dans l'art de rendre leurs sentiments et leurs idées, riches enfin de toutes les ressources que les luttes de la vie et une longue suite d'années peuvent ajouter aux dons naturels du talent. Mais l'un, génie foudroyé, portait, dans son exaltation et ses inquiétudes, comme la trace brûlante de la foudre qui l'avait frappé, tandis que l'autre, étant monté de plus en plus dans la foi à mesure qu'il gravissait les sommets de l'âge, jouissait dans son âme d'une paix sereine, qui faisait ressembler le calme de son déclin à la tranquillité d'un beau soir. Lamennais aurait amené volontiers l'entretien sur les choses religieuses. Il éprouvait le besoin de discuter, de donner ses preuves, d'entendre celles des autres, comme s'il y eût eu dans les replis cachés de sa conscience une dispute permanente, un combat sans fin, dont l'écho tentait de jaillir brusquement au dehors.
Chateaubriand l'arrêtait chaque fois au premier mot, on l'a vu ailleurs, car lui ne souhaitait aucunement la discussion en cette matière ; il savait tout ce qu'il désirait savoir, il ne cherchait plus rien, il n'attendait aucune lumière. Se jugeant incapable de ramener jamais cette intelligence obstinée et superbe, d'agir efficacement sur cette âme de fer, il la plaignait du moins de tout son cœur, ainsi qu'il en avait plaint beaucoup d'autres. Le spectacle de tant de doutes et d'erreurs lui faisait mieux sentir le prix des certitudes de la Foi, comme les horreurs du naufrage, un jour de tempête, selon l'image antique, font apprécier plus vivement son bonheur à celui qui les voit du rivage, où il n'a rien à craindre de la colère des flots. Dans la société de ces sceptiques, il se félicitait plus que jamais d'être chrétien, et il murmurait en lui-même : « Je comprends ce qu'ils comprennent, et ils ne comprennent pas ce que je comprends1. »
1. Mémoires d'outre-tombe, t. VI, p. 372. ↩
Pour M. de Lamennais, son amitié, d'accord avec sa religion, regrettait amèrement l'influence profonde qu'il eût été à même d'exercer sur l'Eglise de France, s'il était resté fidèle à sa mission. Il se faisait à lui-même un complaisant tableau du grand rôle que ce rare talent aurait pu jouer. Et il concluait avec tristesse : « Dieu ne l'a pas voulu ; la lumière a tout à coup manqué à celui qui était la lumière ; le guide en se dérobant a laissé le troupeau dans la nuit. »
Sa charité rêvait du moins de le voir remonter vers le jour : il se le figurait, redevenu ce qu'il avait été jadis, l'assistant, lui son aîné par les années, à l'heure solennelle de l'agonie, au seuil « de ces portes qu'on ne repasse plus».
Et il ajoutait, dans un vœu suprême :
« Nous avons été bercés en naissant par les mêmes flots. Qu'il soit permis à mon ardente foi et à mon admiration sincère d'espérer que je rencontrerai mon ami réconcilié sur le même rivage des choses éternelles1. »
1. Mémoires d'outre-tombe, t. VI, p. 374. ↩