§ II. - mission sociale du Christianisme dans le présent et dans l'avenir
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Il n'a pas caché davantage que la mission sociale du Christianisme n'est pas épuisée, à ses yeux, par ce qu'il a fait ou inspiré dans le passé : c'est lui qui est la grande ressource du monde dans les difficultés de l'avenir.
« L'avenir ! dit-on ; mais Chateaubriand ne comptait sur aucun avenir pour l'Église ; il la jugeait destinée à une ruine prochaine. On n'en peut douter, après les confidences qu'il a faites et que Sismondi a entendues et conservées. »
Il y a, en effet, dans Sismondi, une page connue, dont il est facile d'abuser contre les sentiments religieux du brillant apologiste, et qui a ébranlé même de bons esprits. Assez récemment encore, un critique distingué écrivait que, s'il hésitait à voir, en Chateaubriand, un chrétien sincère, c'était à cause des entretiens dont Sismondi s'est fait l'écho1.
1. Brunetière, l'Evolution de la poésie lyrique, p. 88-89. M. Brunetière parait être revenu depuis de cette impression. ↩
Quels sont donc ces entretiens? Et qu'en faut-il penser ?
Sainte-Beuve ne manque pas de les citer, comme on doit s'y attendre. Il est vrai qu'il ne les discute point : c'est sa méthode. Il n'appuie pas; le trait est lancé; cela suffit ; il fera son chemin tout seul dans l'esprit du lecteur, il n'a besoin d'aucune main pour le conduire. Tout commentaire pourrait même affaiblir l'impression, en obligeant à préciser nettement la pensée; mieux vaut la laisser dans un demi-jour. C'est le genre de lumière, on le sait, dont le doute s'accommode le mieux, et il ne s'agit que de jeter le doute. Le critique fait remarquer seulement, en présentant les Extraits, que « M. de Sismondi, libéral et protestant » avait « les lumières et aussi quelques-unes des préventions de son bord2 ».
2. Chateaubriand et son groupe, t. II, p. 386. ↩
Donc ce Génevois, éclairé et prévenu, se trouvant à Paris, en 1813, rencontra Chateaubriand chez Mme de Duras. Il a noté avec soin, dans son journal, le souvenir de deux conversations, où l'auteur du Génie du Christianisme causa de religion en sa présence. Voici ces notes :
« 14 mars1 813. - Chateaubriand considère l'Islamisme comme une branche de la religion chrétienne, dans laquelle cette secte est née, et, en effet, il a raison. Il observait la décadence universelle des religions tant en Europe qu'en Asie, et il comparaît ces symptômes de dissolution à ceux du polythéisme au temps de Julien. Le rapprochement est frappant, en effet; mais je n'aurais pas osé le faire devant lui, pour ne pas le scandaliser. Il en concluait la chute absolue des nations de l'Europe avec celle des religions qu'elles professent. J'ai été assez étonné de lui trouver l'esprit si libre; et il m'a paru plus spirituel que je ne croyais... »
« 25 mars 1813. - Chateaubriand a parlé de religion chez Mme de Duras ; il la ramène sans cesse, et, ce qu'il y a d'assez étrange, c'est le point de vue sous lequel il la considère; il en croit une nécessaire au soutien de l'État; il aime les souvenirs, et il s'attache à celle qui a existé autrefois dans son pays, mais il sent fort bien que les restes auxquels il veut s'attacher sont réduits en poudre ; il croit nécessaire aux autres et à lui-même de croire ; il s'en fait une loi, et il n'obéit pas. Il y a dans tout cela beaucoup d'inconséquence et beaucoup moins de mauvaise foi que je n'aurais supposé. Sa raison n'est nullement d'accord avec son sentiment, et il écoute les deux; mais il suit bien plus la première lorsqu'il parle et le second lorsqu'il écrit. »
Ce récit contient à la fois des réflexions et des souvenirs : il faut y distinguer avec soin les idées de Chateaubriand, telles qu'elles sont rapportées, et le commentaire de celui qui les rapporte. C'est au commentaire qu'appartient ce qui est dit sur les inconséquences de l'écrivain en matière de foi ; sur la lutte qui existerait, dans son âme, entre le sentiment et la raison; sur l'obligation où il pense être de croire, sans croire en réalité, quoi qu'il dise; ce qui ne l'empêcherait pas d'ailleurs, paraît-il, d'être sincère, au grand étonnement de son bienveillant interlocuteur, qui, ne l'ayant jamais vu, le tenait d'avance pour un hypocrite.
Sismondi trouve certaines opinions inconciliables avec le dogme catholique, qu'il connaît surtout par ceux qui l'attaquent, et comme Chateaubriand soutient ces opinions, il en conclut que son orthodoxie est fort douteuse : à ses yeux, il est au fond moins catholique qu'il ne voudrait l'être et qu'il ne croit l'être.
On reconnaîtra bien sans doute que ces appréciations personnelles ne peuvent toucher beaucoup, venant d'un juge peu qualifié pour savoir ce que la Foi de l'Église permet et ce qu'elle défend.
Et, en réalité, il s'est mépris. Le dogme a ses rigueurs, assurément, comme la vérité; mais il laisse à l'esprit plus de jeu que ses adversaires ne supposent; il ne lui mesure pas si parcimonieusement l'espace. Sismondi s'imaginait qu'entre les principes religieux, défendus dans le Génie du Christianisme, et les idées hardies exposées, comme à demi-voix, dans le salon de Mme de Duras, il existait une telle opposition que l'écrivain et le causeur ne semblaient pas être le même homme.
C'était une erreur, et le temps l'a bien montré; car, depuis 1813, Chateaubriand a reproduit dans ses ouvrages les assertions mêmes où Sismondi voyait des confidences compromettantes, réservées à un petit cercle d'intimes.
Et il est même assez étrange que Sainte-Beuve, et d'autres après lui, aient paru attacher tant d'importance à une conversation, entendue en passant et analysée de souvenir, quand les idées, qui en font l'intérêt, sont formellement exprimées dans certaines pages de l'écrivain; en les prenant là, dans l'expression authentique qu'elles ont reçue, on est tout naturellement plus sûr d'en saisir exactement la portée et d'en connaître les vraies nuances.
Mais que faire? C'est un petit travers de notre nature de préférer à ce qui se produit au grand jour ce qui a l'air de chercher le mystère. L'intérêt est piqué, la curiosité mise en éveil. Les indiscrétions nous plaisent, elles nous attirent, même - et peut-être surtout - si elles ont quelque apparence de trahison.
Quelles opinions étranges contiennent donc les propos tenus chez Mme de Duras? Qu'est-ce qui a surpris si vivement l'auditeur mal disposé qui entendait Chateaubriand pour la première fois ?
C'est d'abord ce rapprochement inattendu entre la décadence de la Religion, à notre époque, et celle du polythéisme, au temps de Julien l'Apostat. Il n'y a pas à chercher ici si la comparaison est ou non justifiée. Chateaubriand l'entendait-il dans un sens hétérodoxe, éprouvait-il le besoin de n'en parler qu'à des initiés, en la dissimulant au public, comme on se cache d'une mauvaise action? Voilà le point qui importe, et les Études historiques y répondent d'une manière péremptoire : elles tranchent la question.
Nous y lisons, en effet, dès le début, dans la préface : « Le Polythéisme se trouva, sous Julien, dans la position où le Christianisme se trouve de nos jours1. »
1. Etudes historiques ; Œuvres, IX, p. 70. ↩
C'est la parole même qui a ému Sismondi. Or veut-on savoir si elle indique chez son auteur une défaillance de la foi dans le caractère surnaturel du Christianisme ? Qu'on se reporte plus loin à cette page décisive :
« Le voilà expliquant, à l'aide du plus beau langage, les idées les plus sublimes, ce Christianisme qui fut prêché par des esprits obtus, de grossiers compagnons sans éducation et sans lettres. Comment Pierre le pêcheur avait-il produit Grégoire le poète, Basile le philosophe Jean Bouche-d'Or l'orateur? C'est que Jésus-Christ était derrière Pierre l'apôtre et que le Verbe incréé contenait la vertu de la parole humaine ; Fils de Dieu, source de toutes les lumières et de tous biens, il les distribuait à ses serviteurs en proportion des besoins successifs de la société, donnant à propos la simplicité et l'éloquence, la force des mœurs ou la clarté de l'esprit2. »
2. Ibid., IX, p. 249. ↩
Il croyait donc à la divinité du Christianisme, même quand il comparait les luttes qu'il a soutenues dans notre siècle à celles du polythéisme expirant. Encore faut-il bien observer qu'il n'établissait pas une assimilation absolue. Au contraire, il faisait des réserves très significatives, qu'il n'aura pas omises sans doute dans le salon de M=° de Duras, mais qui devaient moins frapper Sismondi, plus attentif naturellement à remarquer au passage et à noter dans son journal ce qui lui paraissait singulier et inattendu dans la bouche d'un apologiste. Il disait donc :
« Le polythéisme se trouva, sous Julien, dans la position où le Christianisme se trouve de nos jours, avec cette différence qu'il n'y aurait rien aujourd'hui à substituer au Christianisme, et que, sous Julien, le Christianisme était là tout prêt à remplacer l'ancienne religion. »
Ainsi voilà un point capital ! Le polythéisme de Julien avait un héritier, le Christianisme n'en a pas : il n'y a rien après lui, parce qu'il n'y a rien au-dessus de lui. S'il était possible qu'un jour il disparût, toute religion disparaîtrait avec lui.
Chateaubriand revient sur cette pensée dans le corps même de son ouvrage *
« Religieusement parlant », dit-il, « on est obligé de conclure de ces investigations impartiales qu'il n'y a rien après le Christianisme. »
Mais enfin le Christianisme peut-il périr sur la terre ?
L'auteur se pose la question, comme une objection qu'il se fait à lui-même, et il y répond par une distinction essentielle :
« Si le Christianisme tombe, comme toute institution que l'homme a touchée et à laquelle il a communiqué la défaillance de sa nature, si le temps de cette religion est accompli, qu'y faire? Le mal est sans remède. - Je ne le pense pas. Le Christianisme intellectuel, philosophique et moral, a ses racines dans le ciel et ne peut périr; quant à ses relations avec la terre, il n'attend pour se renouveler qu'un grand génie1. »
1. Il dit encore ailleurs, dans le même ouvrage. « La vérité religieuse ne s'anéantira point, parce qu'aucune vérité ne se perd; mais elle peut être défigurée, abandonnée, niée dans certains moments de sophisme et d'orgueil par ceux qui, ne croyant plus au Fils de l'homme, sont les enfants ingrats de la nouvelle synagogue... Pour jeter un nouvel éclat, le Christianisme n'attend qu'un génie supérieur, venu à son heure et dans sa place. La religion chrétienne entre dans une ère nouvelle ; comme les institutions et les mœurs, elle subit la troisième transformation. Elle cesse d'être politique, elle devient philosophique, sans cesser d'être divine : son cercle tlexible s'étend avec les lumières et les libertés, tandis que la croix marque à jamais son centre immobile. » Préface p. 74-75. Il reconnaît donc, dans le Christianisme, une partie immuable el divine, la doctrine. ↩
Donc à le prendre dans son essence, comme religion, et à regarder l'universalité du monde, le Christianisme est immortel, ainsi que Dieu même, dont la force le soutient et dont l'esprit le fait vivre.
Cela, c'est l'enseignement même de la Foi, que Chateaubriand reproduit avec une exactitude inattaquable.
Quant à l'influence politique et sociale que la religion chrétienne exercera ou non sur les sociétés modernes, destinées à s'écrouler si son appui leur manque, c'est une question où il n'est pas constamment d'accord avec lui-même. Quelquefois il espère, souvent il craint. Tantôt il compte sur un grand homme, qui remettra la Religion à sa place dans le mouvement du monde, on vient de le voir ; ou bien, comme nous le dirons bientôt, nos époques nouvelles lui paraissent avoir tellement besoin des leçons pratiques de l'Évangile qu'il ne peut s'empêcher de croire qu'elles y auront recours d'elles-mêmes ; tantôt le spectacle de l'incrédulité triomphante, ou de cette indifférence coupable qui est malheureusement trop répandue, le trouble, le déconcerte et le décourage ; c'est alors que, prophète de malheur, il annonce, suivant le mot de Sismondi, « la chute absolue des nations de l'Europe » comme une conséquence fatale de la chute « des religions qu'elles professent ».
Il a exprimé la même idée à la fin de ses Mémoires. Pour lui, si nous en croyons ce passage, l'Europe est perdue; l'affaiblissement du sentiment religieux a fait naître « les corruptions de l'esprit, bien autrement destructives que celles des sens. Elles n'appartiennent plus à quelques individus pervers, elles sont tombées dans le domaine public.
« Tels hommes seraient humiliés qu'on leur prouvât qu'ils ont une âme, qu'au-delà de cette vie ils trouveront une autre vie ; ils croiraient manquer de fermeté et de force et de génie s'ils ne s'élevaient au-dessus de la pusillanimité de nos pères ; ils adoptent le néant, ou, si vous le voulez, le doute, comme un fait désagréable peut-être, mais comme une vérité qu'on ne saurait nier. Admirez l'hébétement de notre orgueil !... Oui, la société périra; la liberté, qui pouvait sauver le monde, ne marchera pas, faute de s'appuyer à la Religion ; l'ordre, qui pouvait maintenir l régularité, ne s'établira pas solidement, parce que l'anarchie des idées le combat1. »
1. Mémoires d'outre-tombe, t. VI, p. 362-363. ↩
Assurément ce sont là des pressentiments sinistres, et il est permis de les croire erronés, maintenant surtout que la Religion a repris sa place dans beaucoup d'esprits cultivés, où elle était autrefois traitée en étrangère, sinon en ennemie.
Mais enfin, si pessimiste qu'il paraisse, Chateaubriand ne blesse pas l'orthodoxie dans son désespoir; car, prenons-y bien garde ! il ne s'agit, dans sa pensée, que d'une partie du monde. C'est un point qui ressort clairement du résumé même que Sismondi a fait de ses paroles, et sur lequel lui-même s'est expliqué plusieurs fois ailleurs avec une netteté qui ne permet aucun doute.
« J'admets », écrivait-il dans ses Mémoires en 1841, « j'admets que des peuples entiers soient voués à la destruction ; j'admets aussi que la foi se dessèche en certains pays ; mais s'il en reste un seul grain, s'il tombe sur un peu de terre, ne fût-ce que dans les débris d'un vase, ce grain lèvera, et une seconde incarnation de l'esprit catholique ranimera la société2. »
2. Ibid., t. VI, p. 375-376. ↩
Et quinze ans auparavant, en 1826, dans les notes dont il accompagna la nouvelle édition de l'Essai historique, il disait avec une extrême précision :
Lo foi pourra changer de pays, mais elle subsistera toujours selon la parole de Dieu3.
3. Essai, édition de 1826 ; Œuvres, t. I, p. 577, en note. ↩
Encore une fois, on peut former un plus beau rêve. Un peut se représenter l Vérité, emportée par un éternel mouvement de progrès, avançant dans toutes les régions de la terre, sans reculer dans aucune : elle fait des conquêtes nouvelles, mais elle ne perd rien des anciennes ; encore qu'elle semble subir çà et là des échecs passagers tive elle gagne de toutes paris, elle s'étend, elle monte, pareille à l'Océan, qui envoie ses flots couvrir le rivage : on dirait qu'ils y brisent leur puissance et que, obligés de fuir, ils rentrent en grondant dans leurs abîmes ; mais ce n'est qu'une apparence. Ils reviennent, ils rebondissent, et chaque élan nouveau, chaque vague, les porte plus loin, jusqu'à ce qu'enfin, tout ayant cédé devant eux, ils s'arrêtent et se reposent sur la plage envahie et de toutes parts submergée.
Pourquoi la Vérité ne ressemblerait-elle pas nécessairement à la marée montante ? Pourquoi ne serait-elle pas un Océan que le flux enflerait sans cesse et qui ne connaîtrait pas de reflux ?
Pourquoi ? C'est le secret de Dieu. Dieu gouverne le monde comme il lui plaît, et il serait ridicule de prétendre que, pour être sages, ses vues doivent toujours paraître conformes aux nôtres. Voilà ce qu'il faut se dire avant tout! Mais il n'est pas impossible non plus de soulever un coin du voile, qui dérobe le mystère de sa Providence.
Nous sommes libres : nous pouvons accepter le joug de la vérité comme celui de la vertu, ou le repousser, si nous préférons, sauf à rendre compte plus tard de notre choix. Cette vie n'est qu'une épreuve; elle prépare à l'autre, voilà tout ! Bossuet l'a dit : c'est « un chemin »; ce n'est pas un terme, un séjour durable, une patrie. Il s'agit de montrer que nous sommes capables de bien faire le voyage et que nous méritons d'arriver au but. La justice de Dieu est assise devant nous, à l'extrémité de la route ; elle nous regarde et nous attend.
Dans le char symbolique où Platon a représenté l'âme, tandis que les passions frémissent et s'emportent comme des chevaux impétueux, la raison est debout sur le siège, d'où elle les contient et les dirige. Tel est l'idéal; mais, en réalité, ce n'est pas la raison qui tient les rênes, c'est la volonté : la volonté prudente ou folle, courageuse ou lâche, droite ou perverse. Voilà la véritable maîtresse de L'âme et de la vie ! l'out change, suivant qu'elle obéit aux mauvais instincts ou qu'elle les domine. Et malheureusement son penchant la pousse moins à leur résister qu'à leur plaire : elle se fait aisément leur complice. Ils règnent alors sous son nom, ils commandent avec autorité; il peut arriver et il arrive que l'âme tout entière subisse leur impulsion, sans excepter l'intelligence. Malheur alors aux doctrines qui les combattent et les gênent! Ils soulèvent contre elles la raison et la mènent avec eux à la bataille. Tout les suit, le char est à leur discrétion, ils le conduisent où bon leur semble, jusqu'aux abîmes.
Saint Paul a signalé ce triste état où l'homme est « livré aux pervers désirs de son cœur », maîtres redoutables, dont l'influence est fatale au Vrai en même temps qu'au Bien. C'est en ce sens que Leibnitz a pu dire à son tour que, si les vérités mathématiques avaient la même portée morale que les vérités religieuses, si elles étaient, elles aussi, un frein pour les mauvais penchants, elles ne seraient pas moins discutées ; beaucoup de libres esprits se flatteraient de défendre la raison en les attaquant.
On peut donc supposer que, sous l'action de causes diverses agissant de concert, les passions se développent sans mesure chez un peuple, et qu'y prenant un néfaste empire elles parviennent à en chasser la Foi, qui les importune et leur fait la guerre.
Ce serait un malheur, qui devrait passer aussi pour un châtiment. Quant à la vérité elle-même, elle irait porter son flambeau à des âmes plus pures, en qui pourrait mieux pénétrer et se réfléchir sa lumière.
Qu'en réalité il en soit ainsi, Bossuet paraît le croire. Il assure mème que « c'est le destin de I'nglise. Movebo candelabrum tuum : Je remuerai votre chandelier, dit Jésus-Christ à l'Église d'ephèse ; je vous ôterai la foi: je le remuerai; il n'éteint pas la lumière; il la transporte ; elle passe à des climats plus heureux. Malheur, malheur encore une fois à qui la perd! Mais la lumière va son train, et le soleil achève sa course1 »
C'est la théorie même que Chateaubriand a reproduite : « La foi pourra changer de pays, mais elle subsistera selon la parole de Dieu. »
1. Sermon sur l'Unité de l'Eglise, premier point. ↩
Quoi que l'on en pense, préférerait-on s'abandonner à des espérances meilleures et croire que la Religion chrétienne ne sera pas comme une éternelle voyageuse, incapable de fixer sa tente en aucun lieu du monde, mais qu'elle étendra ses bienfaits à des pays nouveaux sans en priver ceux qui ont le bonheur d'en jouir, il faudrait du moins rendre justice à l'orthodoxie de Chateaubriand : il avait le droit de répéter ce que Bossuet avait eu le droit de dire solennellement, dans son sermon sur l'Unité de l'Eglise, devant la grave assemblée des évêques de France; pour en concevoir quelque scandale, il fallait ignorer, comme le protestant Sismondi, la véritable tradition catholique et la liberté même que le dogme laisse aux croyants.
Chateaubriand était donc persuadé que les nations sont comme les hommes, exposées à finir. Cette mortalité lamentable, sous laquelle plie nécessairement tout ce qui est créé, lui paraissait peser aussi sur elles, comme une loi fatale, et il ne voyait pas de plus sûr symptôme pour marquer l'approche de leur fin que l'affaiblissement progressif du sentiment religieux. A ses yeux, la foi est comme leur âme : elle emporte leur vie en s'en allant.
Ce moment terrible est-il venu pour l'Europe? Assistons-nous à cette agonie? Il le pensait, nous venons de le dire, dans certaines heures de découragement. Esprit inquiet, déçu toujours par ses rêves, même lorsqu'ils furent réalisés, éternel mécontent de la vie, il était porté à voir l'avenir aussi bien que le présent sous les plus sombres couleurs. Mais si un rayon de lumière éclairait tout à coup pour lui ce noir tableau, - ce qui arrivait le plus souvent, - c'était l'espérance que le Christianisme, en prenant une vie nouvelle dans le vieux monde, était capable encore de sauver ce grand malade, décrépit et en train de mourir. La société actuelle redeviendra chrétienne ou elle cessera d'être, voilà sa pensée, et il y est bien des fois revenu.
Aussi place-t-il la renaissance du sentiment chrétien en tête de tous les rêves qu'il forme pour le bonheur de son pays. En 1829, ambassadeur auprès du souverain Pontife, dans cette Rome où la liberté et la tyrannie ont également péri », où le capucin qui balaie en passant cette poussière semble rendre plus sensible encore la vanité de tant de vanités », au milieu de toutes les ruines qui devraient lui apprendre à mépriser la politique », il se préoccupe encore de l'avenir « de sa pauvre patrie il songe à ses destinées, et ce qu'il souhaite pour elle, comme le meilleur et le plus beau gage d'une brillante durée, c'est une « triple auréole... la religion, la gloire et la liberté ».
Ceci était écrit à Mme Récamier, dans une de ces lettres intimes où il laissait librement courir sa plume et parler son cœur1.
1. A Mᵐᵉ Récamier, 15 janvier 1829, dans Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de Mº° Récamier, p. 310. ↩
Plus tard, dans ces confidences qui s'appellent ses Mémoires2, il se posait cette question lugubre : « A quelle époque la société disparaîtra-t-elle? » Pour lui, le moment est grave, solennel; « le genre humain joue la grande partie... L'invasion des idées a succédé à l'invasion des barbares; la civilisation actuelle décomposée se perd en elle-même; le vase qui la contient n'a pas versé la liqueur dans un autre vase ; c'est le vase qui s'est brisé.
2. Mémoires d'outre-tombe, t. VI, p. 358 et suiv. ↩
A quand donc la fin ? Voici le flot de la démocratie qui monte, menaçant, irrésistible. Si la Religion n'arrête le torrent et ne l'endigue, il détruira tout ce qui existe, et passera comme un fléau, en amoncelant des ruines :
« Pour ne toucher qu'un point entre mille, la propriété, par exemple, restera-elle distribuée comme elle l'est ?... Un état politique, où des individus ont des millions de revenus, tandis que d'autres individus meurent de faim, peut-il subsister, quand la Religion n'est plus là avec ses espérances hors de ce monde pour expliquer le sacrifice ? »
Supprimez la Religion et cet avenir réparateur, dont la lointaine perspective console, le monde actuel est inhabitable, et il le paraîtra d'autant plus que la diffusion de l'enseignement ouvrira davantage les yeux des pauvres sur les inégalités dont ils souffrent. Le danger est redoutable; il est prochain :
« A mesure que l'instruction descend dans les classes inférieures, celles-ci découvrent la plaie secrète, qui ronge l'ordre social irréligieux. La trop grande disproportion des conditions et des fortunes a pu se supporter tant qu'elle a été cachée; mais aussitôt que cette disproportion a été généralement aperçue, le coup mortel a été porté. Recomposez, si vous le pouvez, les fictions aristocratiques ; essayez de persuader au pauvre, lorsqu'il saura bien lire et ne croira plus, lorsqu'il possédera la même instruction que vous, essayez de lui persuader qu'il doit se soumettre à toutes les privations, tandis que son voisin possède mille fois le superflu; pour dernière ressource, il vous le faudra tuer. »
En interprétant ainsi les dispositions des âmes populaires, ce patricien devinait juste. On n'a, pour s'en rendre compte, qu'à relire les belles pages, où un puissant écrivain, entant du peuple, Louis Veuillot, exprimait ses propres sentiments, l'année même où Chateaubriand mourut. On dirait que ces éloquentes paroles ne sont que le commentaire anticipé des Mémoires d'outre-tombe, qui allaient bientôt paraître, mais un commentaire vivant, qui justifie la théorie par la réalité.
C'était dans l'avant-propos de ce livre fameux sur les Libres penseurs, où l'auteur cinglait de son style redoutable la troupe des impies et des sceptiques, maîtres orgueilleux de l'opinion, de la fortune ou du pouvoir. Il racontait là quels intincts de révolte son âme avait ressentis sur le tombeau de son père, honnête homme mort à la peine dans la misère, tandis que d'autres près de lui, beaucoup moins dignes de l'estime et du bonheur, goûtaient voluptueusement toutes les aises de la vie. Cette inégalité lui faisait bondir le cœur, et il lui fallait le sentiment des devoirs qu'impose la Religion et ses ineffables espérances, pour ne pas devenir l'ennemi d'une société cruelle, inique et intolérable dès qu'elle est sans foi1.
1. Voici le texte : « Mon père est mort à cinquante ans. C'était un simple ouvrier, sans orgueil et sans lettres; mille infortunes obscures et cruelles avaient traversé ses jours remplis de durs labeurs, et, parmi tant d'épreuves, la seule joie de ses vertus inébranlables, mais ignorantes, l'avait un peu consolé. Personne, durant cinquante ans, ne s'était occupé de son âme; et jamais, sauf à sa dernière heure, son cœur labouré d'angoisses ne s'était reposé en Dieu. Il avait toujours eu des maîtres pour lui vendre l'eau, le sel et l'air; pour lever la dîme de ses sueurs ; pour lui demander le sang de ses fils ; jamais un protecteur pour le défendre et pour le secourir; jamais un guide pour l'éclairer, pour prier avec lui, pour lui apprendre l'espérance. Au fond, que lui avait dit la société ? Comment s'étaient traduits pour lui les droits si pompeusement inscrits dans les Chartes ? « Travaille, sois soumis et sois probe ; car, si tu te révoltes, on te tuera; si tu dérobes et qu'on le sache, on t'emprisonnera : mais si tu souffres, pleure, nous n'y pouvons rien; et si tu n'as pas de pain, va à l'hôpital ou meurs ; cela ne nous regarde plus. « Voilà ce que la Société lui avait dit, et rien autre chose; et quelque promesse qu'elle inscrive dans les constitutions, elle ne peut dire ni faire davantage. Elle n'a de pain pour le pauvre qu'au dépôt de mendicité; des consolations et des respects, elle n'en a nulle part... « Mon père avait donc travaillé, il avait souffert, et il était mort. Sur le bord de sa fosse encore ouverte, je songeai aux longs tourments de sa vie, je les évoquai, je les vis tous, et je comptai aussi les joies qu'aurait pu goûter, malgré sa condition servile, ce cœur vraiment fait pour Dieu, joies pures, joies inénarrables et célestes, dont, par le crime d'une société que rien ne peut absoudre, il avait été brutalement privé. Alors, de la tombe du pauvre ouvrier sortit comme une lueur de vérité funèbre qui me fit voir et qui me fit maudire, non le travail, non la pauvreté, non la peine, mais la grande iniquité sociale, le crime d'impiété par lequel est ravie aux déshérités de ce monde la compensation que Dieu avait attachée à l'infériorité de leur sort, et je sentis l'anathème éclater dans la véhémence de ma douleur. « Oui, ce fut là ! Je commençai de connaître, de juger cette société, cette civilisation, ces prétendus sages qui ont renié Dieu, et, qui, reniant Dieu, ont renié le pauvre et n'ont plus pris soin ni de son corps ni de son âme. Je me dis : cet édifice social est inique ; il croulera, il sera détruit. « J'étais chrétien déjà : si je ne l'avais pas été, de ce jour j'aurais appartenu aux sociétés secrètes. Je me serais dit, comme tant d'autres à qui la lumière d'en haut n'a point été portée : Pourquoi des gens bien logés, bien vêtus, bien nourris, tandis que nous sommes couverts de haillons, entassés dans des mansardes, obligés de travailler au soleil et à la pluie pour gagner à peine de quoi ne pas mourir? Et ce redoutable problème m'eût donné le vertige; car si Dieu n'y répond pas, nul homme n'y pourra répondre. Dans mon enfance, quand le patron de mon père venait lui intimer durement ses ordres, le chapeau sur la tête, mon jeune cœur bondissait, et j'éprouvais un frénétique désir d'abaisser, d'humilier, d'écraser cet insolent. Je me disais : qui l'a fait maître et mon père esclave; mon père qui est bon, brave et fort et qui n'a fait de tort à personne ; tandis que celui-ci est chétif, méchant, larron et de mauvaises mœurs? Mon père et cet homme, c'est tout ce que je voyais de la société. Si j'étais resté dans cetteignorance où demeure presque tout le peuple ouvrier, croit-on que les Petits traités de l'Académie des sciences morales et politiques auraient fait grande impression sur mon cœur, et que j'eusse admis la nécessité de ce partage inégal où j'avais fatalement le mauvais lot? La logique des passions procède autrement. Ou j'aurais tout fait pour me saisir de la grosse part, ou je me serais écrié avec la foule : Brisons cette grosse part, et que, dans la misère, règne au moins l'égalité ! Je n'y gagnerai rien peut-être, mais je n'y perdrai rien non plus ; et dusse-je y perdre, au moins j'aurai le plaisir de la vengeance et je ne serai plus insulté. « Voilà la plaie du peuple; elle est à l'âme, elle est profonde, envenimée, épouvantable. Les constitutions y feront peu de chose, les coups de fusil n'y feront rien. La société est menacée d'une ruine totale, si elle ne vomit le poison dont elle s'abreuve depuis un siècle, et que des mains perfides et imbéciles lui présentent encore, même dans ces jours de crise où il semble que tout va finir » Louis Veuillot (Les Libres-Penseurs, p. xv-xix, Paris, 1848). ↩
C'est la pensée même de Chateaubriand : dans tout enfant du peuple qui réfléchit, supprimez le chrétien, le plébéien reste seul avec sa logique aiguisée de colère, et, comme il représente la force du nombre, la société entre en péril, elle est perdue.
Aussi l'avenir paraît-il un chaos ténébreux et plein d'effroi à l'auteur des Mémoires d'outre-tombe. L'écrivain pense que le Christianisme peut seul, en supposant qu'il y pénètre, y apporter la sécurité et y faire descendre la lumière.
« En définitive », dit-il, « mes investigations m'amènent à conclure que l'ancienne société s'enfonce sous elle, qu'il est impossible à quiconque n'est pas chrétien de comprendre la société future poursuivant son cours et satisfaisant à la fois ou l'idée purement républicaine, ou l'idée monarchique modifiée. »
Et d'ailleurs, quelles que soient les améliorations que « les sectaires actuels » proposent dans l'ordre social, ils ne peuvent « les tirer que de l'Évangile ». L'Évangile a répandu sur la terre certaines idées généreuses, qui ont levé dans les esprits ainsi que des semences tombées du ciel, et qui semblent aujourd'hui être sorties d'eux comme un fruit naturel de leur fécondité. En réalité, « tout acte philanthropique auquel nous nous livrons, tout système que nous rêvons dans l'intérêt de l'humanité n'est que l'idée chrétienne retournée, changée de nom et trop souvent défigurée ; c'est toujours le Verbe qui se fait chair... c'est du Révélateur ou du Christ que nous tenons tout ; c'est du Sauveur, Salvator, du Consolateur, Paracletus, qu'il vous faut toujours partir; c'est de lui que vous avez reçu les germes de la civilisation et de la philosophie ».
C'est aussi à lui qu'il faut remonter, c'est sa doctrine qu'il faut faire revivre dans les esprits, son amour qu'il faut rallumer dans les cœurs ; il est indispensable de s'inspirer de ses principes et de marcher à sa lumière, si l'on veut arriver à résoudre les graves problèmes qui se posent et arrêter cette marche à l'abîme dont nous resterons, livrés à nos seules forces, les témoins impuissants, en attendant que nous en soyons les victimes.
« Je ne trouve de solution à l'avenir que dans le Christianisme et dans le Christianisme catholique »
Telle est la conclusion de Chateaubriand. Elle a été reprise plus tard par un orateur catholique, qui voyait lui aussi la démocratie s'avancer au loin, comme un déluge capable de tout renverser. Montalembert montrait dans l'Église l'arche nécessaire, qui sauvera seule toutes les sociétés et la démocratie avec elles. Que si cette puissance nouvelle, disait-il, avait le malheur de devenir irréligieuse, comme la bourgeoisie qu'elle va remplacer, « on peut lui prédire une prompte ruine ; elle ne se relèvera de temps en temps que pour retomber chaque fois plus bas dans l'abîme du césarisme. La Religion a besoin de la liberté; mais la liberté a besoin de la Religion, et plus, mille fois plus que toute autre, la liberté démocratique1 »
1. Discours prononcé à Malines, en 1863. ↩
Quant à Chateaubriand, tout en montrant dans le catholicisme des réserves de vie seules capables de ranimer le monde, il ajoute qu'il ignore si le monde en usera; il « ne prétend pas qu'une rénovation générale ait lieu » car il admet, comme on l'a vu, « que des peuples entiers soient voués à la destruction ». Mais il pense que, si la société doit être sauvée, elle ne le sera que par le Christianisme, et que, d'autre part, le Christianisme sauvera tout peuple chez qui il viendra à refleurir. La mort, une mort fatale, sans lui ; la vie, une vie nouvelle, avec lui, voilà l'alternative inévitable pour le monde où nous sommes! Car le Christianisme est un soleil qui n'a pas décrit sa courbe infinie dans le ciel, où étincelle sa lumière. « Il renferme les trois grandes lois de l'univers : la loi divine, la loi morale, la loi politique : la loi divine, unité de Dieu en trois personnes; la loi morale, charité; la loi politique, c'est-à-dire liberté, égalité, fraternité.
« Les deux premiers principes sont développés ; le troisième, la loi politique, n'a point reçu ses compléments, parce qu'il ne pouvait fleurir, tandis que la croyance intelligente de l'être infini et la morale universelle n'étaient pas solidement établies. Or, le Christianisme eut d'abord à déblayer les absurdités et les abominations dont l'idolâtrie et l'esclavage avaient encombré le genre humain... Loin d'être à son terme, la religion du libérateur entre à peine dans sa troisième période, la période politique »
L'écrivain se complaît alors dans le spectacle idéal de cette époque nouvelle, dont son imagination lui montre au loin l'épanouissement radieux.
« Le Christianisme, stable dans ses dogmes, est mobile dans ses lumières ; sa transformation enveloppe la transformation universelle. Quand il aura atteint son plus haut point, les ténèbres achèveront de s'éclaircir; la liberté, crucifiée sur le Calvaire avec le Messie, en descendra avec lui ; elle remettra aux nations ce nouveau testament écrit en leur faveur et jusqu'ici entravé dans ses clauses. Les gouvernements passeront, le mal moral disparaîtra, la réhabilitation annoncera la consommation des siècles de mort et d'oppression nés de la chute. »
Voilà certes de belles espérances, nobles et généreuses! Comme Platon, Chateaubriand s'abandonne, peut-être avec trop de complaisance à l'enchantement de ses idées. Des esprits positifs pourront trouver que sa République de l'avenir est, comme celle du philosophe athénien, bâtie dans les nuages, et qu'il fait lui aussi de la politique en poète.
Du moins faut-il rendre hommage à l'élévation et à l'ampleur de ses vues. C'est de haut qu'il considère les problèmes qui se posent au seuil des siècles prochains, et, si le poète fait de beaux rêves, le chrétien du moins les inspire.
Il en rejette d'ailleurs la réalisation entière dans la nuit des âges futurs. Dieu est un ouvrier éternel, qui n'est pas pressé dans ses œuvres; il travaille lentement :
« Quand viendra ce jour désiré? Quand la société se recomposera-t-elle d'après les moyens secrets du principe régénérateur? Nul ne peut le dire; on ne saurait calculer la résistance des passions.
« Plus d'une fois la mort engourdira des races, versera le silence sur les événements comme la neige, tombée pendant la nuit, fait cesser le bruit des chars. Les nations ne croissent pas aussi rapidement que les individus dont elles sont composées et ne disparaissent pas aussi vite. »
Il prend en pitié ces « jeunes gens », qui s'imaginent voir le monde se transformer dans leurs mains. Ils sont remplis d'une courageuse confiance et se figurent qu'ils atteindront le but lointain et pour longtemps inaccessible, parce qu'ils l'aperçoivent et qu'ils y marchent. Leur ardeur est digne d'admiration ; mais ils feront comme tant d'autres : « ils useront leur vie dans ces efforts, et, arrivés au terme, de mécompte en mécompte, ils consigneront le poids des années déçues à d'autres générations abusées, qui le porteront jusqu'aux tombeaux voisins ; ainsi de suite »
Et enfin, pour tout conclure, voici le mot suprême, où, près de clore ses Mémoires, il concentre et résume toutes ses idées sur les siècles qui vont naître, ses craintes, ses espérances et surtout sa foi inébranlable en la force vivifiante et nécessaire du Christianisme:
« Si le ciel n'a pas prononcé son dernier arrêt ; si un avenir doit être un avenir puissant et libre, cet avenir est loin encore, loin au-delà de l'horizon visible ; on n'y pourra parvenir qu'à l'aide de cette espérance chrétienne dont les ailes croissent à mesure que tout semble la trahir, espérance plus longue que le temps et plus forte que le malheur »
Cette insistance est remarquable : elle frappera sans doute tout esprit de bonne foi. Au milieu des hésitations de l'homme politique sur l'avenir, qui lui font émettre des pronostics contraires, tour à tour favorables et désespérés, il y a une idée qui ne varie pas et sur laquelle il revient toujours ; c'est que la religion catholique peut sauver la société menacée ; le salut est en elle, il n'est pas ailleurs ; et c'est de Dieu qu'elle-même a reçu les principes de résurrection et d'immortelle vie qu'elle tient en réserve pour le monde. Car il ne faut pas s'y tromper : c'est une institution divine que Chateaubriand honore et aime en elle ; ce n'est pas seulement une œuvre humaine, digne de fixer la sympathie d'un homme d'État, parce qu'elle est une sauvegarde incomparable pour la prospérité d'une nation et șa durée. Il s'est expliqué nettement sur ce point ; on se souvient de ses paroles :
« Je ne suis point un incrédule déguisé en chrétien, qui propose la Religion comme un frein utile aux peuples1 »
1. Œuvres, t. I, p. 258-259. ↩
C'est un chrétien véritable, qui croit à la divinité du Christianisme et qui la proclame.
Ce qui va suivre suffirait à l'établir, nous l'espérons, si le lecteur pouvait en douter encore.