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L'Enchanteur 1768—1848
La sincérité religieuse de Chateaubriand § II. - influences qui l'éloignèrent de la foi

§ II. - influences qui l'éloignèrent de la foi

La sincérité religieuse de Chateaubriand · 23 min de lecture · p. 78–97 · chapitre 6 sur 30

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecoffre, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Seize ans plus tard, en 1796, un libraire de Londres annonçait un livre, qu'il appelait « l'ouvrage le plus complet qui ait encore paru sur les affaires présentes ». Le livre était intitulé Essai historique, politique et social, sur les Révolutions anciennes et modernes considérées dans leurs rapports avec la Révolution française de nos jours.

Un volume seul parut, celui qui regarde les Révolutions de la Grèce. Mais l'auteur, qui n'avait pas, disait-il dans la notice, « l'intention de faire un livre, mais de tenir une espèce de journal régulier de ses excursions mentales, un registre de ses sentiments, de ses idées » laissait errer son esprit, « de sujet en sujet », librement et comme à l'aventure. Dans ce voyage d'exploration, il trouvait nécessairement sur sa route cette grave question religieuse, qui est le charme ou le tourment de toute âme qui réfléchit. Il jugeait donc le Christianisme et l'Église, et il les jugeait à la fois d'un ton tranchant et avec une pensée indécise. Bret, Chateaubriand était sceptique, ou peut s'en faut, et prêt à s'en faire gloire plutôt qu'à s'en excuser.

Il approchait alors de sa trentième année. La Foi, on vient de le voir, semblait avoir jeté d'abord de profondes racines dans son âme. Mais depuis des souffles divers l'avaient heurtée et flétrie.

Il a indiqué lui-même ces funestes influences, non pas toutes cependant1. Il a oublié, par exemple, l'action quasi insensible, mais si efficace, qu'exercent sur notre esprit les idées à la mode, même quand nous les combattons. Le monde moral a aussi son atmosphère, que l'on respire malgré soi et dont l'âme se nourrit à son insu.

1. Préface de l'Essai, édit. de 1826. Voir Ouvres, édit. Garnier, t. 1, p. 250. ↩

De quelle manière que l'on apprécie l'époque de la Révolution et les événements qui l'ont marquée, il est certain qu'elle vit se produire une réaction impétueuse contre toutes les choses du passé. Un n'était pas à l'un de ces âges tranquilles où la société, se portant bien, a ce beau calme, qui est le fruit de la santé et la conscience de la force. Alors, c'est une recommandation pour une idée que de n'être pas nouvelle; pourquoi modifier ce qui va bien? On aime la tradition, et on la respecte. On juge des choses comme des familles : elles sont plus considérées à mesure que leurs origines remontent plus haut. Mais dans, les heures de trouble, lorsque la société, mal à l'aise, inquiète, agitée, se tourne et se retourne sur son lit séculaire, où elle ne peut plus trouver le repos, il en est comme dans la fièvre : tout changement est désiré et agréable, quel qu'il soit, dût-il créer une situation pire.

Malheur alors aux institutions qui ont la gloire d'avoir longtemps vécu ! Elles sont victimes du discrédit qui atteint toutes les choses anciennes, si respectables qu'elles méritent de paraître. On n'aperçoit que leurs rides; on ferme les yeux sur cet air auguste de majesté que les siècles ont mis autour d'elles comme une auréole ; on ne veut pas voir les longs services qu'elles ont rendus, ni les réserves de sagesse qu'elles gardent pour l'avenir. Ce qu'on apprécie, c'est ce qui est né d'hier, et plus encore, - s'il était possible, - ce qui doit naître demain.

Voilà ce qui arriva pendant la période tourmentée de la Révolution.

Dans leur aversion générale pour les institutions plus vieilles qu'eux, les hommes d'alors regardèrent l'Eglise et sa doctrine d'un œil défiant, antipathique, hostile; elle était au nombre des suspects. On la tenait pour une partie de cet ancien régime qui était devenu l'ennemi. On lui en voulait pour des abus dont elle n'avait pu être que le témoin ; et quant aux misères que traîne après soi tout ce qui a beaucoup vécu, l'injustice de l'opinion lui en faisait des crimes impardonnables, sans prendre garde à la grandeur des bienfaits dont elle avait couvert le monde, et qui en étaient la rançon surabondante et glorieuse.

Ceux mêmes qui n'admettaient pas contre elle la légitimité de ces griefs participaient à l'esprit de malveillance, dont elle était victime. Quand l'opinion rend des arrêts, qui donc, - sauf une élite de sages, - s'inquiète des considérants ?

Cette hostilité de la Révolution à l'égard du catholicisme alla, on le sait, jusqu'à la persécution, et la persécution elle-même ne tarda pas à devenir sanglante. On releva la faiblesse des arguments par l'éloquence de la guillotine.

Or la persécution est redoutable pour les convictions encore mal assises. Le plus souvent elle ne fait que rendre plus robustes et plus agissantes celles qui sont déjà fortes. Mais elle brise ou ébranle toutes les autres. C'est un souffle de tempête, qui renverse les arbres dont les racines sont superficielles, tandis que, par la résistance féconde qu'il leur impose, il consolide ceux qui ont jeté au fond de la terre comme des bras puissants, par lesquels ils se cramponnent de toutes parts. Ne sait-on pas qu'un effort violent développe les muscles vigoureux et use promptement les débiles ?

Or, à l'âge où il vit la persécution s'élever contre sa foi, quoiqu'il fût lui-même à l'abri de ses coups, Chateaubriand n'avait guère développé dans son âme, en la cultivant, la religion de son enfance. La plante tenant à peine au sol, un coup de vent devait suffire à l'en détacher.

Et les coups de vent furent nombreux. Outre la vague et sourde influence, dont on vient de parler, les sentiments chrétiens de Chateaubriand en subirent d'autres, plus particulières et plus dangereuses encore.

Ainsi le jeune homme se passionna pour les ouvrages de Jean-Jacques Rousseau. Et il ne faut pas s'en étonner. Avec son imagination impétueuse, sa sensibilité ardente, son goût pour la solitude et la rêverie, il devait naturellement se plaire dans la société d'un écrivain coloré, peintre chaleureux de la passion et panégyriste éloquent de la nature.

L'Essai est rempli des témoignages de son engouement. Rousseau est pour lui « le grand Rousseau » un « tendre et sublime génie ». Son Emile est « l'immortel Emile ». Il célèbre avec enthousiasme la « force de son génie ». Et le rapprochant d'Héraclite d'Ephèse, dans une de ces comparaisons dont son livre fait un système, il admire ces « génies extraordinaires... ces deux grands hommes1 » ! Il écrit enfin : « Si j'eusse vécu du temps de Jean-Jacques, j'aurais voulu devenir son disciple2,i

1. Essai, etc., dans Œuvres, t. I, p. 342, 343, 557. ↩

2. Essai, Œuvres, t. 1, p. 557. ↩

Il voit bien que les principes du philosophe ont couvert la France de ruines. Ils « sont devenus des machines qui ont battu l'édifice. » Mais il attribue la responsabilité de ces désastres à la perversité des hommes, non à l'influence des doctrines de l'écrivain, qu'il s'obstine à trouver bonnes, en avouant qu'elles ont fait un mal affreux. J'aimais mieux, disait-il plus tard, « condamner le genre humain tout entier que le citoyen de Genève1 »

1. Ibid., p. 557, note. ↩

Il est bien revenu depuis de ce culte fanatique. Tout en admirant le style de l'Emile, sinon toujours sa langue, quoiqu'il rendît justice à « quelques pages d'une rare éloquence », trente ans après, il ne trouvait plus rien de sublime dans l'ouvrage. A ses yeux, la société y était « jugée par l'amour-propre blessé »; l'auteur déclamait contre les mœurs de son siècle en y conformant les siennes; le livre enfin ne lui paraissait ni grave, ni vrai, ni utile. Il ne jugeait l'écrivain supérieur que dans une soixantaine de lettres de la nouvelle Héloïse, dans ses Réveries et dans ses Confessions. « Là, placé dans la véritable nature de son talent, il arrive à une éloquence de passion inconnue avant lu » quoique, au milieu même de ses ardeurs, il soit, a vrai dire, plus poétique dans ses images que dans ses affections, son inspiration venant « plus des sens que de l'âme »

Au demeurant, malgré ces réserves nécessaires, l'écrivain mérite d'être admiré. Mais l'homme? se demandait Chateaubriand, comment ai-je fait dans ma jeunesse pour me défendre de le condamner ? Il a joint, dans ses Confessions, « le délire de l'orgueil à une dureté, à une stérilité de cœur, dont il y a peu d'exemples. J'aime mieux supposer, afin de l'excuser, qu'il n'était pas toujours maître de sa tête: mais alors ce maniaque ne me touche point; je ne saurais m'attendrir sur les maux imaginaires d'un homme qui se regarde comme persécuté, lorsque toute la terre est à ses pieds, d'un homme à qui l'on rend peut-être plus qu'il ne mérite... Qu'un auteur devienne insensé par les vertiges de l'amour-propre ; que toujours en présence de lui-même, ne se perdant jamais de vue, sa vanité finisse par faire une plaie incurable à son cerveau, c'est de toutes les causes de folie celle que je comprends le moins et à laquelle je puis le moins compatir1 ».

1. Essai, etc., note de la nouvelle édition (1826) ; OEuvres, t. I, p. 343-345. ↩

C'est ainsi qu'il parlait en 1826, quand l'âge et l'expérience lui curent enseigné l'art de résister à l'enchantement des belles phrases, harmonieuses et caressantes. Mais à vingt ans le chant de ces sirènes l'enivrait.

Il se nourrit donc, c'est lui qui le raconte, de la lecture de Rousseau. Sa foi catholique, encore incapable de se défendre, eut à subir, par son imprudence, l'assaut de cette éloquence redoutable, qui, prêtant sa puissance à tout ce qu'elle soutient, arrive à faire paraître fortes les raisons les plus faibles et leur ouvre insensiblement les âmes.

Le style de Jean-Jacques est proprement séducteur. Il ne ressemble pas à celui des grands écrivains du xvI° siècle. Bossuet, par exemple, s'adresse loyalement à l'esprit qu'il veut convaincre. Que sa pensée se colore, que sa voix s'émeuve, c'est une conséquence de sa conviction, ce n'est pas une ruse de sa tactique. Il va droit à la raison des autres avec sa raison. C'est un grand honnête homme, qui parle honnêtement à d'autres hommes.

La rhétorique de Rousseau est moins franche. Elle recourt à des manœuvres, sinon par calcul, du moins par vice de tempérament ou d'habitude. Elle attaque les esprits obliquement. Aucune autre ne parle plus aux yeux, aux oreilles et au cœur. Elle brille, elle jette des éclairs ; elle a des accents sonores et des rythmes séduisants; elle caresse, elle éclate, elle s'indigne ; elle est toute en mouvement, toute en harmonie, toute en images. Malheur à qui l'écoute ! C'est une entremetteuse d'erreur, qui corrompt les âmes en flattant les sens.

Et voilà justement ce qui la rendait particulièrement dangereuse pour un jeune homme à l'imagination de flamme ! On ne peut vraiment pas s'étonner que les livres de Jean-Jacques Rousseau aient exercé une action profonde sur ses idées. Ce qui serait inexplicable, c'est qu'ils ne les eussent marquées aucunement de leur empreinte.

D'autres influences, d'ailleurs, les y aidèrent. De 1787 jusqu'au jour où il se décida à partir pour l'Amérique, - en 1791, - Chateaubriand séjourna le plus souvent à Paris, avec ses sœurs, Mme de Farcy et Lucile. Il y fréquenta les beaux esprits de l'époque.

Et il ne faut pas croire que les préoccupations politiques, et, à mesure que le temps avança, la gravité redoutable des événements, eussent absorbé toute l'activité des âmes. On avait gardé le goût et on trouvait le temps de causer de littérature, de plaisir et de philosophie. La grande ville offrait un mélange bizarre, qui s'est vu plus d'une fois aux époques de crise. « Dans tous les coins de Paris, il y avait des réunions littéraires, des sociétés politiques et des spectacles... « J'ai vu », écrit Chateaubriand, « le maréchal Gouvion-Saint-Cyr remplir un rôle sur le théâtre du Marais, dans la Mère coupable de Beaumarchais1. »

1. Mémoires d'outre-tombe, t. 1, p. 314. ↩

On allait du club des Feuillants ou de celui des Jacobins à un salon luxueux, où, sous l'éclat des lustres, dansait étourdiment une société brillante, pour qui se dressait lentement l'échafaud.

Et cependant, dans les rues passait et repassait une foule bigarrée : des députations populaires et des piquets de cavalerie, de vieux gentilshommes de France, « en habits français, tête poudrée, épée au côté, chapeau sous le bras, escarpins et bas de soie », et des hommes nouveaux, les vrais maîtres du jour, « cheveux coupés et sans poudre, portant le frac anglais et la cravate américaine ».

Sur les boulevards du Temple et des Italiens, dans le jardin des Tuileries, au pied de ce palais où la Révolution triomphante avait ramené la famille royale et la gardait en otage, une multitude de femmes élégantes étalaient leurs grâces et leurs toilettes. On apprenait les plus graves nouvelles dans les théâtres, parfois de la bouche même des acteurs.

« Du reste, force duels et amours, liaisons de prison et fraternité de politique, rendez-vous mystérieux parmi des ruines, sous un ciel serein, au milieu de la paix et de la poésie de la nature; promenades écartées, silencieuses, solitaires, mêlées de serments éternels et de tendresses indéfinissables, au sourd fracas d'un monde qui fuyait, au bruit lointain d'une société croulante, qui menaçait de sa chute ces félicités » étranges, déplorables erreurs d'un peuple frappé de vertige1.

1. Mémoires d'outre-tombe, t. I, p. 316. ↩

On vivait dans un tourbillon. Toutes les idées qui avaient jusque-là agité le siècle semblaient se ramasser et prendre un élan nouveau en se rapprochant du but. La religion catholique était frappée de coups répétés : la philosophie voyait enfin arriver son heure, et les philosophes, enflés de leurs succès, achevaient dédaigneusement, dans les salons, contre la doctrine ennemie, la victoire éclatante qu'ils remportaient sur elle dans les lois.

C'est parmi ces adversaires triomphants des croyances de sa famille que Chateaubriand se trouva jeté, dès son arrivée à Paris. Et il était d'autant plus exposé à prendre le mot auprès d'eux qu'en ce temps-là, - c'est lui qu il'a dit, - toute renommée littéraire le fascinait1!. Pour ce jeune breton hanté de rêves poétiques, il n'y avait personne au-dessus des écrivains heureux, dont Paris s'occupait, et qu'il avait entendu nommer avec éloge, au fond de sa province. Les hommes connus sont comme les choses célèbres : en général, la perspective leur est favorable, et ils n'imposent à personne autant qu'à ceux qui ne les ont jamais vus.

1. Cf. Essai, etc. ; œuvres, t. I, p. 341, note. ↩

En arrivant dans la capitale, le nait provincial y apportait donc une admiration enthousiaste pour les lettrés en renom et un désir très vif de les connaître. Or il se trouvait que tous, ou peu près tous, étaient inféodés au parti philosophique, lequel, devenu maître de l'opinion, ne la tenait occupée que des siens. Il avait appliqué, avec succès, le programme fameux que la précieuse de Molière proposait à Trissotin :

Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis.

Chateaubriand a fait, depuis, le tableau de cette société littéraire, à laquelle sa jeunesse fut melee. C'étaient, paraît-il, des hommes surfaits : ce qui n'est pas étonnant, puisqu'ils appartenaient à la coterie, qui disposait des réputations. Beaucoup vivaient en francs épicuriens. Quant à leurs principes, la plupart avaient ceux qui triomphèrent bientôt, ou étaient disposés à les prendre. Mais avant tout, ils se proclamaient fièrement les adversaires de la superstition, ce qui signifiait, dans leur langage, la doctrine séculaire de l'Eglise.

Ce fut Delisle de Sales, qui, connaissant Mme de Farcy, introduisit le chevalier, son frère, dans le cercle de ces beaux esprits, dont il était lui-même. Dix ans auparavant, il avait eu la chance inespérée de passer quelque temps en prison, pour sa Philosophie de la nature. C'est là que naquit sa fortune. Ses amis firent autour de l'événement un bruit opportun, en sorte que, entré obscur Vincennes, il en sortit célèbre. Tant de bonheur l'avait grisé. Sur le piédestal de son buste de marbre, il avait tracé, de sa main, cette inscription empruntée au buste de Buffon: Dieu, l'homme, lo nature, il a tout expliqué. En réalité, c'était « un très brave homme, très cordialement médiocre », et qui « chaque année, au printemps, faisait ses remontes d'idées en Allemagne ». Le jeune breton ne l'en prenait pas moins pour « un aigle ».

C'est chez lui qu'il rencontra Carbon Flins des Oliviers, celui dont Lebrun disait :

Carbon de Flins des Oliviers

A plus de noms que de lauriers.

Flins devint très assidu auprès de la belle Mme de Farcy, tout en voyant bien qu'elle ne prenait pas au sérieux son empressement et ses hommages. C'était, au demeurant, un homme un peu étrange dans sa personne et dans ses habitudes, quoique sa manière de vivre, si l'on en croit Chateaubriand, fût celle de presque tous les gens de lettres de Paris, à cette époque. « Court et bouffi, de gros yeux saillants, des cheveux hérissés, des dents sales » il passait sa vie à mettre au mont-de-piété et à en retirer, dans les jours meilleurs, tout ce qu'il possédait : les livrées de ses deux savoyards qu'il habillait en laquais, ses deux montres, ses bagues et son linge. Il ne manquait d'ailleurs ni d'esprit, ni parfois de talent. Aussi recevait-il partout bon accueil, quoiqu'il ne fût nulle part aussi familier qu'au Théâtre-Français, où il allait régulièrement: ce qui servait à la fois ses goûts et sa renommée, car alors « les actrices protégeaient les auteurs et devenaient quelquefois l'occasion de leur fortune ».

C'est par Flins que Chateaubriand connut Fontanes, qui devait un peu plus tard le retrouver à Londres, et dont l'amitié lui fut depuis si précieuse. A ce moment, Fontanes était couronné par l'Académie française pour une Épître sur l'édit en faveur des non-catholiques1.

1. 1889. ↩

Le jeune homme crut pouvoir se présenter lui-même au chevalier de Parny. Il lui écrivit qu'il avait le plus grand désir de voir un poète, dont les ouvrages faisaient « ses délices ». Parny ouvrit volontiers sa porte à cet enthousiaste. Les Muses sont hospitalières à tous les adorateurs ; elles aiment l'odeur de l'encens. Les deux chevaliers se lièrent2. Chateaubriand eut des entretiens, qui durèrent cinq heures de suite, avec celui que Voltaire avait appelé « son cher Tibulle », le futur auteur de ce poème, à la fois licencieux et impie, qui a pour titre la Guerre des Dieux. Épicurien voluptueux, tout occupé de son repos et de ses plaisirs, Parny n'était pas de ceux qui essaient de remonter les courants, ni même qui leur résistent.

2. Essai, OEuvres, t. I, p. 325. ↩

Maiș, comme poète, il était arrivé qu'en obéissant à son indolence naturelle il avait écrit des vers d'un caractère alors nouveau. On répétait, parmi ses admirateurs, ce distique de l'un d'eux :

Le bel esprit est mort, son empire est fini :

Qui donc l'a détrôné? La nature et Parny.

C'est Ginguené qui exaltait ainsi l'auteur des Poésies érotiques. Lui-même était cité pour ses vers comme pour sa prose. C'est lui qui devait se montrer un jour l'adversaire le plus redoutable du Génie du Christianisme. Mais alors il se trouvait en relations avec la famille de Chateaubriand, grâce à ce « cousinage que tous les Bretons ont entre eux ». Car il était né à Rennes. Les idées nouvelles avaient en lui un champion déterminé. Il fut un de ces modérés dangereux que le parti pris fait sortir de leur nature et rend émules des plus violents, si du moins il est vrai qu'il ait dit, lors de la première Fédération : « Voilà une belle fête ! On devrait, pour mieux l'éclairer, brûler quatre aristocrates aux quatre coins de l'autel1. »

1. Sainte-Beuve proteste contre ces paroles « atroces », mais en ajoutant qu'on ne sait comment les réfuter » (Chateaubriand, etc., t. I, p. 120). Il est certain que Chateaubriand, qui les rapporte, était bien placé pour être renseigné avec exactitude. ↩

Ginguené avait pour ami le poète Lebrun. Chateaubriand nous a dépeint le Parnasse de ce Pindare1 : « Une chambre haute dans la rue Montmartre, offrant pour tout meuble des livres entassés pêle-mêle sur le plancher, un lit de sangle dont les rideaux, formés de deux serviettes sales, pendillaient sur une tringle de fer rouillée, et la moitié d'un pot à l'eau accotée contre un fauteuil dépaillé. »

1. Le nom lui a été donné, d'une manière flatteuse, par Chénier, et lui est resté avec une pointe d'ironie. ↩

Ce n'est pas la misère qui tenait Lebrun dans ce dénuement : c'était l'avarice, et aussi de tristes habitudes, dont il n'avait pas eu la sagesse de se guérir, même en prenant de l'âge.

L'esprit divin visitait le poète dans sa mansarde, à l'heure où le soleil d'été darde ses premiers rayons, entre trois heures et quatre heures du matin. Le jeune officier2, le voyant maigre, pâle, avec des yeux âpres, des tempes chauves et une taille élevée, lui trouvait toutes les qualités du lyrique. Il allait chez lui souvent, quelques heures après le passage de l'inspiration ; il surprenait ainsi l'aigle dans son aire. « Je le trouvais », écrivait-il moins de dix ans après, « je le trouvais entre trois ou quatre pots sales, avec une vieille servante qui faisait son ménage. « Mon ami », me disait-il, « ah ! j'ai fait cette nuit quelque chose. Oh ! si vous l'entendiez! » Et il se mettait à tonner sa strophe, tandis que son perruquier, qui enrageait, lui disait : « Monsieur, tournez donc la tête », et avec ses mains il inclinait la tête de Lebrun, qui oubliait bientôt le perruquier et recommençait à gesticuler et à déclamer1. »

2. Chateaubriand était entré dans l'armée; il a raconté lui-même comment ; la page est belle et la scène caractéristique : '« Une lettre me rappelle à Combourg : j'arrive ; je soupe avec ma famille; monsieur mon père ne me dit pas un mot, ma mère soupire, Lucile paraît consternée ; à dix heures on se retire. J'interroge ma sœur; elle ne savait rien. Le lendemain. à huit heures du matin, on m'envoie chercher. Je descends; mon père m'attendait dans son cabinet. « Monsieur le chevalier, me dit-il, il faut renoncer à vos folies. Votre frère a obtenu pour vous un brevet de sous-lieutenant au régiment de Navarre. Vous allez partir pour Rennes et de là pour Cambrai. Voilà cent louis ; ménagez-les. Je suis vieux et malade ; je n'ai pas longtemps à vivre. Conduisez-vous en homme de bien et ne déshonorez jamais votre nom. » « Il m'embrassa. Je sentis ce visage ridé et sévère se presser avec émotion contre le mien ; c'était pour moi le dernier embrassement paternel. « Le comte de Chateaubriand, homme redoutable à mes yeux, ne me parut dans ce moment que le père le plus digne de ma tendresse. Je me jetai sur sa main décharnée, et je pleurai. Il commençait d'être atttaqué d'une paralysie; elle le conduisit au tombeau ; son bras gauche avait un mouvement convulsif qu'il était obligé de contenir avec sa main droite. Ce fut en retenant ainsi son bras et après m'avoir remis sa vieille épée que, sans me donner le temps de me reconnaître, il me conduisit au cabriolet qui m'attendait dans la Cour Verte. Il m'y fit monter devant lui. Le postillon partit, tandis que je saluais des yeux ma mère et ma sœur qui fondaient en larmes i (Mémoires d'outre-tombe, t. 1, p. 177-178). ↩

1. Essai, note de l'Exemplaire confidentiel, Œuvres, t. I, p. 330. Sainte-Beuve a nommé l'Exemplaire confidentiel un exemplaire de l'Essai, sur lequel Chateaubriand, qui était encore en Angleterre et toujours éloigné de la Religion, avait écrit en marge du volume des remarques personnelles sur les hommes et les institutions. ↩

Ce poète pindarisant avait compté de bonne heure parmi les adeptes du parti philosophique. Il l'honora peu par son caractère. Une pension de M. de Galonne, contrôleur général des finances, l'ayant tiré de la détresse plusieurs années avant la Révolution, il célébra son bienfaiteur comme un nouveau Sully. Il louait du reste alors le roi, la reine, toute la cour. Le trône chancelle, un nouveau régime se lève. Aussitôt sa muse change d'autels. Il injurie au hasard tous ceux qui viennent de succomber dans la lutte ; les conseillers du roi sont appelés

Vils courtisans, lâches ministres ;

Louis XVI lui-même n'est plus qu'un « monarque parjure », et Marie-Antoinette une « désastreuse beauté », une « femme horrible », une

Reine que nous donna la colère céleste

et dont la foudre aurait dû embraser le berceau.

Ces défaillances de l'homme n'empêchaient pas le talent du poète, raide, mais non sans force, déclamatoire, mais non sans noblesse, dans l'ode, et tout à fait supérieur dans l'épigramme.

Tandis que Lebrun écrivait des épigrammes, Chamfort faisait des mots, et avec le même bonheur. Il les notait, du reste, en rentrant chez lui, chaque soir. Personne ne tenait journal de son esprit plus régulièrement. C'était aussi un philosophe, et qui embrassa avec ardeur les principes de la Révolution, sauf à s'en repentir, quand il vit les excès qui suivirent. Chateaubriand l'appelle, dans ses Mémoires, « le plus bilieux des gens de lettres », et il ne lui trouve que cette sorte d'esprit et cette sorte de talent, « qui n'atteignent point la postérité ». Mais à l'époque de sa jeunesse, il jugeait différemment cet écrivain à la mode, que les salons se disputaient, - il est vrai, sans beaucoup l'aimer.

« Je l'ai souvent vu », disait-il, « chez M. Ginguené, et plus d'une fois il m'a fait passer d'heureux moments, lorsqu'il consentait, avec une petite société choisie, à accepter un souper dans ma famille. Nous l'écoutions avec ce plaisir respectueux qu'on sent à entendre un homme de lettres supérieur.... ‚Chamfort était d'une taille au-dessus de la médiocre, un peu courbé, d'une figure pâle, d'un teint maladif. Son œil bleu, souvent froid et couvert dans le repos, lançait l'éclair quand il venait à s'animer. Des narines un peu ouvertes donnaient à sa physionomie l'expression de la sensibilité et de l'énergie. Sa voix était flexible, ses modulations suivaient le mouvement de son âme1!. »

1. Essai, note de la 1 édition (1797); œuvres, t. 1, p. 340-341. ↩

L'admiration n'est pas douteuse; et l'on comprend combien elle devait inspirer de défiance au jeune officier breton à l'égard des idées qui lui avaient été chères, quand ce causeur brillant, dont les paroles étaient pour lui comme des oracles, dirigeait contre elles le feu pétillant de ses saillies.

Or, il n'y manquait pas. Il arriva même, dans ces attaques, jusqu'à une violence de sectaire, qui faisait trembler son organe et le rendait dur. C'est son admirateur qui l'avoue, dans la page même où il l'exalte. Il convient que, vers les derniers temps de son séjour à Paris, la voix de Chamfort « avait pris de l'aspérité » et perdu de son charme. « On y démêlait l'accent agité et impérieux des factions. »

Chateaubriand ne vit ni Palissot, ni Beaumarchais, ni Chénier, ni Marmontel. Mais il fréquenta La Harpe. La Harpe partageait alors les préjugés du parti philosophique. Ses ennemis l'appelaient : « Le singe de Voltaire. » Tant que le vieux philosophe vécut, lui-même lui disait : « Mon père » et, à son tour, le philosophe lui disait : « Mon fils. »

On sait qu'enfermé au Luxembourg comme suspect, au mois d'avril 1794, il répudia pour toujours, dans sa prison, les principes antireligieux, dont il avait fait étalage depuis sa jeunesse. Il a raconte lui-même qu'il fut illumine subitement à la lecture de l'Imitation de Jésus-Christ. Il avait alors cinquante-cinq ans. Il devint et resta jusqu'à la fin (1803) l'adversaire intrépide des idées qu'il avait servies, et l'apologiste déterminé de celles qu'il avait si longtemps combattues : il vécut et mourut en chrétien déterminé, fier de sa foi autant qu'il en paraissait heureux.

Mais quand Chateaubriand le connut, vers l'époque de la Révolution, il n'avait pas vu encore le fruit funeste de ses doctrines ; le malheur ne l'avait pas éclairé. Il était alors tout enivré des succès extraordinaires que son cours de littérature trouvait au Lycée; son incrédulité triomphait. « Le verbe haut, la mine animée, il tonnait contre les abus, faisait faire une omelette chez les ministres, où il ne trouvait pas le dîner bon, mangeant avec ses doigts, traînant dans les plats ses manchettes, disant des grossièretés philosophiques aux plus grands seigneurs, qui raffolaient de ses insolences; mais, somme toute, esprit droit, éclairé, impartial, au milieu de ses passions, capable de sentir le talent, de l'admirer, de pleurer à de beaux vers ou à une belle action, et ayant un de ces fonds propres à porter le repentir1. »

1. Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 299-300. ↩

Chateaubriand voyait tous ces lettrés à la mode, tantôt chez eux, tantôt chez lui, soit isolément, dans un tête-à-tête intime, soit dans des soupers joyeux où ils se trouvaient quelquefois réunis. « Fontanes m'a fait faire un dîner fort gai dans ma vie », écrivait-il en 1798; « nous étions, pour convives, moi, Ginguené, Flins, le chevalier de Parny. La Harpe, qui prétendait qu'il n'allait plus à ces parties de Jeunes gens, nous avait envoyé sa femme. Mme du Fresnoy, la poétesse... y était... le mari y était aussi... grande chère, bon vin, pas trop poètes ; cependant nous ne pûmes nous empêcher de l'être un peu'.»

Ce qui paraît certain, c'est qu'ils furent philosophes et beaucoup. C'était l'usage en ce temps-là, et surtout en pareille compagnie. La Religion faisait les frais des entretiens; le souper s'égayait à ses dépens. C'est à ses dépens que les bons mots éclataient de toutes parts, éveillant des sourires sur toutes les lèvres et des échos sympathiques dans tous les cœurs. Pour les gens d'esprit, elle était une cible; ils s'amusaient à la cribler de flèches.

En attendant les « grandes et terribles leçons » que Dieu devait donner à ce monde léger, imprudent et fou, comment voudrait-on que Chateaubriand,

Me Dur y resi fal sur, mate depuis la sure française, n'assistait pas seulement à ce souper comme poète et amie du briand ne le cache pas. Elle avait alors de vingt-quatre à vingt-cinq ans, huit ans de moins que Fontanes.

Toute cette société avait bien besoin d'être purifiée par le malheur.

vivant avec lui, n'eût rien pris de ses funestes tendances ? II n'avait pas encore ving et un ans, quand il s'en sépara pour visiter les solitudes américaines. Durant les quelques années qu'il venait de passer à Paris, il n'était vraiment pas possible que sa jeunesse ne se fût pas laissé impressionner par des hommes de talent, qu'il tenait à honneur de voir souvent et de près, qu'il estimait jusqu'à les admirer, et dont la renommée, devenue leur complice, semblait consacrer les opinions.

Il emporta donc à l'étranger une foi hésitante, débile, et comme blessée, qui pouvait s'affaiblir encore et s'éteindre, mais que rien non plus n'empêchait de se ranimer et de guérir.