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L'Enchanteur 1768—1848
La sincérité religieuse de Chateaubriand § IV. - que le goût d'un rôle a jouer ne saurait expliquer

§ IV. - que le goût d'un rôle a jouer ne saurait expliquer

La sincérité religieuse de Chateaubriand · 18 min de lecture · p. 177–191 · chapitre 15 sur 30

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecoffre, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

C'est sans doute, ajoute-t-on, pour ne pas se donner tort; il a aimé toujours la représentation ; et devenu en France comme le champion du Christianisme, il s'est cru obligé de ne jamais démentir son personnage, soit par amour de l'effet, soit même par une sorte de point d'honneur.

Voilà ce que ne cessent de répéter ceux qui doutent de sa foi; c'est l'hypothèse où ils reviennent toujours. Elle mérite donc d'être examinée d'assez près.

Serait-il exact d'abord que Chateaubriand se fût préoccupé, à toutes les époques de sa vie, de prendre des attitudes devant ses contemporains, ce penchant de sa nature laisserait toujours subsister ceux que nous avons décrits. Pour dire ce dont il était moralement capable, il n'est ni juste ni logique de considérer un trait de son caractère à l'exclusion des autres ; il faut voir son caractère tout entier ; il faut tenir compte de toutes les inclinations, de toutes les faiblesses et de toutes les forces qui s'y rencontrent et le constituent.

L'auteur du Génie du Christianisme, dit-on, n'est pas simple; il aime les poses.

Supposé qu'il n'y eût pas de restriction à faire à ce jugement, - et il y en a, - en serait-il moins vrai que l'écrivain qu'il vise ait une répugnance invincible pour ce qui déshonore et que l'hypocrisie en particulier lui soit en horreur ? Que ce noble sentiment l'anime et l'inspire, nous l'avons établi, et on ne saurait l'oublier sans injustice et sans erreur. Qu'on rapproche donc l'influence qu'il a sur son âme de celle qu'y peut exercer un certain goût pour la parade, et il sera facile de conclure que, celle-ci étant de beaucoup plus faible que celle-là, doit nécessairement, en cas de conflit, être vaincue et réduite à l'impuissance. Bref, il n'y a pas à s'en occuper, dès qu'il est question d'actes inexcusables, qui seraient déloyaux et déshonorants. La conséquence est rigoureuse, hors de doute. Mais il y a plus à dire.

Si Chateaubriand, une fois entré dans la politique, s'est laissé griser par les hommages, s'il a paru infatué de lui-même et a pris en public des airs olympiens, il s'en faut qu'il ait toujours montré cette tendance. Nul ne laissa voir plus d'abandon que lui dans les années qui suivirent son retour en France, avant et après le Génie du Christianisme. Il semble alors abandonner son âme tout entière à la joie de se retrouver sur le sol français, et au milieu de ses amis : il s'épanouit et s'épanche. Non seulement il ne songe pas à jouer un rôle, quel qu'il soit; mais il est si loin d'exagérer la dignité, de se draper, comme une statue, dans des plis de marbre ou de bronze, qu'aux yeux de son entourage il manque un peu de sérieux : on lui trouve trop d'exubérance de jeunesse, quoi qu'il ait de trente à quarante ans; et on lui reproche amicalement, dans l'intimité, de faire des folies. C'est un bon garçon, comme l'appelle son sage ami Joubert, qui a la tête un peu ardente, mais qui a le cœur sur la main et sur les lèvres : il s'ouvre volontiers à ceux qui l'aiment; il les pleure quand ils lui sont enlevés par la mort avec une sorte de tendresse; et, malgré sa vanité de poète, il a une telle confiance en autrui, ou il se défie tellement de lui-même, qu'il accepte des conseils bienveillants pour ses écrits, jusqu'à recommencer plusieurs fois le même passage, et avec une docilité dont la critique a rencontré bien peu d'exemples dans toute l'histoire de la littérature. Voilà son portrait d'alors ! Les traits s'en trouvent, ou réunis ou épars, dans la correspondance de tous ceux qui le voyaient intimement.

Ses relations avec Mathieu Molé sont connues. Celui-ci était plus jeune de douze ans. Mais il n'avait pas attendu l'âge de la maturité pour mûrir. Joubert l'appelait son Caton de vingt ans. C'était une âme droite, austère, un peu raide, éprise à froid du bien et du devoir. Chateaubriand le rencontra chez Mme de Beaumont et ne tarda pas à le prendre en amitié. Ils se ressemblaient peu cependant. Chateaubriand reprochait à Molé d'être trop grave, Molé reprochait à Chateaubriand de ne l'être pas assez. Il écrivait à Joubert (4 juin 1804). « Je trouve Chateaubriand fort loin d'être aussi raisonnable qu'il est aimable et bon enfant. »

Cet « aimable » compagnon, ce « bon enfant » allait souvent le chercher à cette époque, pour faire avec lui des promenades loin de la foule. Leur solitude préférée était un terrain vague, en friche, qui joignait à droite le jardin de Tivoli et à gauche le parc Monceaux.

« Venez, Mathieu », disait Chateaubriand ; « venez que je vous corrompe ! »

« - Et où allons-nous ? »

« - Dans le Champ-aux-Lapins1. »

1. P. de Raynal : les Correspondants de Joubert, in-18, Paris, ↩

C'était le nom de leur promenade favorite; ils n'y trouveraient plus aujourd'hui le désert.

Ils se recevaient d'ailleurs l'un l'autre, et dans cette vie intime, dans ces relations de chaque jour, Chateaubriand plaisait, par son abandon, à son austère ami. Celui-ci écrivait à Joubert de son château de Champlâtreux (20 juin 1804):

« Chateaubriand est ici avec sa femme ; ils y sont fort aimables et d'une manière simple. »

Déjà, avant cette date, dans la petite société d'élite qui se groupait autour de Mme de Vintimille et de Me de Beaumont, il régnait un laisser-aller plein de charme. Chacun y répondait à un sobriquet familier. Chateaubriand était l'illustre Corbeau, à cause de la tristesse, qui fut le fond de sa nature, malgré son entrain à de certaines heures. Chênedollé s'appelait le Corbeau de Vire; Guéneau de Mussy, le petit Corbeau; Fontanes, le Sanglier d'Erymanthe; Mme de Staël, le Léviatham ; Mme de Vintimille, Mauvais Cœur ; M=° de Beaumont, l'Hirondelle.

Remarquons, en passant, qu'il se trouvait trois corbeaux dans ce groupe distingué, trois corbeaux et une seule hirondelle! C'est, sans doute, qu'on ne traverse pas en vain, quand on est jeune, une époque de trouble, de désordre et de terreur, comme celle de la Révolution. L'âme en conserve souvent pour toujours un souvenir voilé, mais profond. Quelque chose de ces heures sinistres semble se prolonger et frémir en elle, écho mélancolique d'un lointain orage.

Quoi qu'il en soit, voici avec quelle affection aimable l'illustre Corbeau parlait au petit. C'était en 1804; il était à Villeneuve chez Joubert, et Guéneau de Mussy venait de traverser la ville, où il n'avait pu s'arrêter. Quelques jours après, Chateaubriand lui envoyait un billet dont voici le début :

« La nuit où vous avez passé à Villeneuve, mon cher ami, je ne dormais pas et je pensais à vous. J'entendis le bruit de votre diligence, et je me dis que le petit Corbeau de Bourgogne pourrait bien être là. Le lendemain, Joubert et moi, nous allâmes reconnaître la trace des roues, car vous savez que, selon Bernardin de Saint-Pierre, quelque chose de la personne qu'on aime reste dans l'air où elle passe. »

Il avait lui-même traversé en poste Villeneuve l'année précédente. Il partait pour Rome, où il était nommé secrétaire d'ambassade. Il écrivait alors qu'il avait vu la patrie de Joubert, sur laquelle Mme de Beaumont aimait, paraît-il, à taquiner l'aimable philosophe. Pour lui, il la défend avec une ironie charmante, où l'on sent l'ami qui s'abandonne :

« Les couchers du soleil (y) sont beaux », dit-il, « de l'aveu des deux parties. Je n'ai vu qu'un soleil levant, qui n'était pas merveilleux à la vérité, mais le matin n'est pas le soir, et je tiens qu'à la brune, entre chien et loup, Villeneuve est un très joli pays. Il y a des beautés qui, comme vous savez, ne supportent pas le grand jour. »

C'est à Joubert lui-même que ses plaisanteries s'adressent, à Joubert au sujet duquel il écrit :

« Qui m'aurait dit que dans cette petite ville demeurerait un homme que j'aimerais tendrement, un homme rare, dont le cœur est de l'or, qui a autant d'esprit que les plus spirituels, et qui a par-ci par-là du génie? Mon cher ami, je vous le dis les larmes aux yeux, parce que je suis loin de vous. Il n'y a point d'homme d'un commerce plus sûr, plus doux et plus piquant que le vôtre, d'homme avec lequel j'aimasse mieux passer ma vie. Après cela, rengorgez-vous et convenez que je suis un grand homme, mais mangez du roast-beef et buvez du vin de Porto ; vous avez besoin de vous fortifier. Mon cher enfant, il faut faire vie ou feu qui dure ; je ne sais lequel on dit. Mais cela veut dire qu'il faut vous conserver longtemps et très longtemps pour Mme de Beaumont, pour Mme de Vintimille, pour M. Julien, pour M. Pasquier, pour Chênedollé, pour le vénérable Fontanes, et enfin pour moi. C'est par politesse pour la société que je me nomme le dernier. »

Le vénérable Fontanes avait alors quarante-six ans, Joubert en avait quarante-neuf, et celui qui l'appelait « son cher enfant » trente-cinq !

Ce jeune vieillard était un cœur chaud, une âme expansive et tendre. Il n'avait pu se séparer de ses amis sans une émotion qui était allée jusqu'aux larmes. Il l'avait dominée devant eux par une sorte de pudeur, mais elle éclata dès qu'il se retrouva en face de lui-même, sur le chemin qui le menait à Rome, loin de ceux qu'il aimait. Il l'avouait naïvement à Joubert : « J'avais fait le brave en partant, mais je ne fus pas plutôt seul que je commençai de pleurer1 »

Il s'ennuya vite à Rome. La mobilité de sa nature se lassait de tout promptement; rien ne fixait ses désirs, parce que rien n'arrivait à les satisfaire. Et puis il lui manquait ses amis, cette compagnie charmante où il s'était trouvé si bien. Il écrivait donc des lettres découragées, pleines de larmes, au milieu desquelles éclataient de temps en temps quelques bouffées de folle jeunesse.

1. A Joubert de Lyon, dimanche de la Pentecôte, 1803. Les citations précédentes sont prises de la même lettre. Cf. Paul de Raynal : les Correspondants de Joubert, Paris, 1883, p. 177 et suivantes. ↩

« Les nouvelles de Rome sont très tristes, très ennuyées, très mécontentes », écrivait Mᵐᵉ de Beaumont à Joubert. « J'en excepte la dernière, qui était d'une inconcevable folie1. »

1. P. de Raynal : Les Correspondants de Joubert, p. 151. ↩

Il se fit donc rappeler2, et c'est alors qu'il s'installa à Villeneuve chez son vertueux ami, auprès de qui il passa de longs mois avec sa femme. Ce qu'il y a de bien remarquable, c'est qu'il charma véritablement son hôte par les qualités mêmes, dont on lui a plus tard reproché l'absence. Joubert écrivait à Mathieu Molé :

2. Bonaparte le nomma dans le Valais, où il n'alla point; on a vu pourquoi. ↩

« Je serais fort aise que vous voyiez ici Chateaubriand, pour juger de quelle simplicité de vie et de mœurs, et, au milieu de tout cela, de quelle inépuisable gaieté, de quelle paix, de quel bonheur il est capable, quand il n'est soumis qu'aux influences des saisons et remué que par lui-même. Sa femme et lui me paraissent ici dans leur véritable élément. Quant à lui, sa vie est pour moi un spectacle, un sujet de contemplation; elle m'offre vraiment un modèle, et je vous assure qu'il ne s'en doute pas. S'il voulait bien faire, il ne ferait pas si bien. »

Il disait, dans la même lettre, de Mme de Chateaubriand et de son mari : « Ce sont deux aimables enfants, sans compter que le garçon est un homme de génie3. »

3. 18 novembre 1804. Pensées, t. II, p. 331. ↩

Voilà ce qu'était alors Chateaubriand, d'après un témoin fort expert en l'art de juger, qui le voyait tous les jours, et, pour ainsi dire, toute la journée, dans la familiarité d'une vie intime, à la même table et sous le même toit; épreuve redoutable, on le sait, même pour les amis les plus chers et les natures les meilleures.

A quoi employait son temps cette société choisie, quelqu'un l'a raconté, qui la connaissait fort bien, en ayant joui lui-même pendant plus d'un mois. C'est un frère de Joubert :

« Je n'oublierai jamais », dit-il, « combien furent heureuses pour nous ces six semaines passées avec de pareils hôtes. On travaillait tout le matin, et, l'après-diner, on allait sur les jolis coteaux ou au milieu des charmantes prairies qui entourent Villeneuve-le-Roi se livrer à tous les jeux folâtres qu'inspire la gaieté d'un autre âge, gaieté que la tranquillité d'âme et une certaine bonhomie rendaient presque habituelle, surtout alors, dans la maison de Joubert.

« Quelque grave personnage qui n'aurait connu de M. de Chateaubriand que ses ouvrages et qui aurait vu l'auteur du Génie du Christianisme et le chantre d'Atala se prêter, dans ces moments, avec l'abandon le plus parfait et le plus aimable, à des jeux presque enfantins, aurait pu s'étonner un moment ; mais il aurait fini par dire : « Cet homme de génie doit être encore un bien excellent homme1! »

1. Dans une petite brochure, sans nom d'éditeur, intitulée Notice historique. ↩

Ce récit rappelle la page célèbre du traité de l'Orateur, où Cicéron montre Scipion et Lélius dans le laisser-aller d'une journée de campagne, loin des bruits de Rome et des grandes affaires où ils étaient mêlés, trouvant un plaisir extrême à redevenir enfants; Incredibiliter repuerescebant. On aurait dit des captifs qui avaient rompu leurs chaînes : ils étaient comme grisés de se sentir libres. « On ose à peine le dire de si grands personnages, ajoute l'historien dont la vieille gravité romaine s'effarouche ; mais ils ramassaient des coquilles et des cailloux sur la rive et s'amusaient aux jeux les plus enfantins. »

Les mots sont presque identiques : on dirait que le frère de Joubert a copié Cicéron. La vérité est que le cœur est le même, avec ses penchants et ses besoins, à toute époque et par tout pays.

Ce qui étonne davantage, c'est de voir tant de simplicité, d'entrain et d'abandon, chez un homme qu'on nous représente volontiers comme raide toujours, impassible et solennel dans sa morgue orgueilleuse, ne se livrant jamais, ne se déterminant à parler qu'après avoir interrogé du regard des spectateurs invisibles, dont il brigue les suffrages, pour qui seuls il travaille et aux yeux desquels il entend avant tout ne pas déroger.

Ce n'est là que le Chateaubriand de la légende, ce n'est pas celui de la réalité, surtout si on considère la première période de sa vie, celle où il a écrit la plupart de ses œuvres littéraires et plaidé la cause de la Religion avec une si poétique éloquence. Quand il serait vrai, - et il ne l'est pas, - que dans l'expression de ses sentiments, une dignité mal comprise lui eût imposé plus tard en public la dissimulation et le mensonge, il faudrait toujours mettre part ces premières années, si glorieuses et si fécondes. Alors, on Ta vu, il est aimable, bon enfant, ouvert, avec un cœur qui aime et s'épanche, tantôt

d'une tristesse profonde, tantôt d'une gaieté sans retenue, mobile, imprudent, prime-sautier, capable de dire des folies et aussi d'en faire, l'homme du monde enfin le moins apte à cacher les pensées qu'il a et surtout à feindre celles qu'il n'a pas.

Évidemment la vérité des sentiments qu'il exprime ne peut pas être mise en doute pour cette époque. Mais s'il a été sincère en religion jusqu'à quarante à quarante-cinq ans, où prendrait-on le droit de supposer qu'à partir d'alors il ait cessé de l'être et qu'il ait pensé tout autrement, quoiqu'il ait continué à parler de même?

Serait-ce parce qu'il s'est préoccupé davantage de remplir un rôle? Mais, pour ne pas blesser toute logique, il faudrait montrer, - et on ne le montre pas, - que le rôle de croyant, qui s'accordait jusque-là avec ses convictions, avait fini d'y répondre, et n'était plus désormais qu'un simple rôle de comédie, joué par un artiste de talent. Voilà le point important, nécessaire, essentiel! On n'a rien fait, tant qu'on ne l'a pas établi, serait-on parvenu à prouver que Chateaubriand croyait de l'intérêt de sa dignité morale de rester fidèle aux principes qu'il avait une fois adoptés et défendus.

Et cette preuve même n'est pas faite, il s'en faut de beaucoup ! On lui a reproché, au contraire, d'avoir brûlé trop facilement ce qu'il avait adoré. Des deux grandes causes dont il s'était fait le soldat, la Royauté et la Religion, il n'a gardé ses sympathies qu'à la seconde. Quant à la première, non seulement il l'a compromise et desservie par les rancunes de son amour-propre blessé, mais il n'a que trop laissé voir qu'il n'était resté avec elle ni d'esprit ni de cœur. Sainte-Beuve rapporte lui-même une conversation où il la traitait fort durement. Il ne voyait plus en elle qu'un cadavre, dont la vie s'était retirée pour toujours.

En ces mêmes années, il écrivait à Béranger (20 avril 1835): « La politique, vous savez que depuis longtemps je n'y crois plus; peuples et rois, tout s'en va... Une seule chose seulement me fait rire, c'est qu'il y a des hommes d'esprit qui prennent tout ce qui se passe au sérieux1!. »

1. Chateaubriand et son groupe, t. 1, p. 296-297. ↩

Sainte-Beuve publie ces déclarations prononcées à demi-voix pour faire pièce à sa renommée. Il serait facile d'en trouver beaucoup d'autres, de même sens, dans les Mémoires d'outre-tombe. On les lui a, d'ailleurs, bien des fois opposées. Il a semblé penser et dire trop volontiers du mal d'un gouvernement qu'il avait servi, et à qui il a du reste fait le sacrifice de n'en servir aucun autre. Cette franchise dan s la malveillance a eu l'air d'une trahison. Soldat, il a figuré, jusqu'au dernier jour, dans les cadres de l'armée, mais en indiscipliné qui blâme toutes les mesures, sans espérance dans la victoire comme sans confiance dans les chefs ; il tenait la défaite pour méritée, fatale et définitive. Il y a des illusions qui honorent la fidélité : il ne les connut pas. Il regarda et vit la réalité froidement, telle qu'elle était, pire encore, et il ne se crut pas obligé à s'en taire par son passé et par son nom. Royaliste, par tradition, il attaqua la royauté avec la liberté d'un adversaire ou d'un indifférent. Il ne lui parut pas qu'il dût à sa renommée de faire l'apologie du parti politique qu'il représenta si longtemps.

On croirait plutôt qu'il mit de la coquetterie à en médire. Légitimiste dans sa conduite, républicain bien souvent dans les sentiments qu'il avoue à la postérité, il ne montre aucun souci de cette contradition, et il y a, sans doute, bien peu d'hommes qui se soient moins préoccupés de rester fidèles, dans leurs confidences posthumes, au personnage politique qu'ils jouèrent brillamment dans leur vie.

C'est donc une assertion étrange d'avancer qu'il mit son honneur à ne jamais démentir aucune de ses attitudes publiques : rien de plus nettement inexact. L'excès même des libertés qu'il a prises avec la Royauté relève singulièrement la persévérance de ses hommages envers la Religion. Sil n'avait pas cru à celle-ci plus qu'à celle-là, il l'aurait dit avec la même indépendance; et comme au contraire sa foi s'est affirmée plus profonde et plus sereine à mesure qu'il se détachait davantage de tout le reste, il est impossible d'en révoquer en doute la sincérité : à lui seul, le royaliste oblige de croire au chrétien.

D'autant que les témoignages qu'il donne de ses croyances ne se trouvent pas seulement dans les ouvrages qu'il a livrés au public. Ils sont tout aussi nombreux, et c'est là surtout que nous irons les recueillir, dans sa correspondance avec ses amis et dans ses Mémoires. Ils viennent de l'homme plus encore que de l'écrivain, et c'est l'homme véritablement qu'ils font connaître.

Car il est certain que, bien qu'il songe au lecteur, Chateaubriand ne cache pas plus ses idées dans ses Mémoires que dans ses lettres. Il a écrit lui-même que c'était là seulement qu'il avait dit toute sa pensée. Il paraît avoir été rebelle à l'expansion, sauf sans doute dans ces premières années dont ses lettres et celles de ses amis nous ont laissé le charmant tableau. « Sincère et véridique, disait-il, je manque d'ouverture de cœur. Mon âme tend incessamment à se fermer ; je ne dis point une chose entière et je n'ai laissé passer ma vie complète que dans ces Mémoires1. »

1. Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 128. ↩

Et au cours de ces pages, en effet, il paraît parler sans réticences, sauf naturellement pour ce qui regarde ceux de ses secrets auxquels sont mêlés les secrets d'autrui. Il ne s'arrête même pas devant les révélations personnelles, qui lui font peu d'honneur.

Par exemple, Mme de Beaumont étant morte à Rome, où elle était venue le rejoindre, il l pleura avec des larmes qui se promettaient d'être inconsolables. « Et pourtant », dit-il en revenant sur ces événements trente-cinq ans après, « et pourtant, que j'ai vite, je ne dis pas oublié, mais remplacé ce qui me fut cher ! » Et il blâme alors ces défaillances sans excuse, ces « infirmités volages », où, « pour exprimer nos affections récentes, nous ne pouvons employer que des mots déjà usés par nous dans nos anciens attachements1 ».

1. Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 368. ↩

L'aveu avait de quoi coûter, il est significatif. L'homme public n'est pas plus épargné que l'homme privé par ce témoin implacable, qui connaît les misères de l'un et de l'autre et qui les dit : « En politique, la chaleur de mes opinions n'a jamais excédé la longueur de mon discours ou de ma brochure2. »

2. Ibid., t. II, p. 129. ↩

Singulière confidence vraiment! On aime à croire qu'elle est mêlée de quelque calomnie. En tout cas, ce sont des mots de ce genre, c'est ce penchant à se mettre tout entier dans ces pages, qui ne doivent voir le jour qu'après sa mort, à dire de lui tout ce qu'il sait de bon et de mauvais, ce qui peut lui nuire dans l'estime aussi bien que ce qui est capable de le servir, c'est enfin cette série de renseignements et d'appréciations sur l'égoïsme de son cœur, l'orgueil de son caractère, le scepticisme de sa politique, qui ont fait regretter à quelques-uns de ses admirateurs qu'il ait jeté à tous les vents ces feuilles indiscrètes et sa bonne renommée avec elles3 !

3. Il s'accuse d'avoir « le cœur cahin-caha pour les trois quarts et demi du genre humain ». ↩

Du moins peut-on être tranquille sur la vérité des sentiments qu'il se donne d'un bout à l'autre de l'ouvrage, et surtout en une matière comme la Religion, où l'hypocrisie, qu'il ne pouvait souffrir en rien, devait lui paraître plus odieuse qu'en tout le reste.

Cette affirmation catégorique de sa foi reçoit des qualités de son caractère et même de ses défauts une force nouvelle qui la met, nous l'avons établi, au-dessus de toute discussion. Sous une forme ou sous une autre, on la retrouve constamment chez lui. Du reste, on va le voir.