§ III. - raisons de sa conversion (suite 3)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecoffre, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Il n'y a donc pas à douter de sa parole. La soudaineté de sa conversion n'est pas une arme, dont on soit autorisé à se servir pour en combattre la réalité.
Certains critiques ont usé de moyens pires encore. Pour leur esprit prévenu, tout retour à Dieu est suspect. Incrédules eux-mêmes, ils ne peuvent comprendre que d'autres croient véritablement, surtout après avoir douté. C'est l'intolérance dans le préjugé et le parti pris dans l'erreur. Parmi ces sceptiques enfermés si étroitement dans leur étroit scepticisme, les plus avises se gardent bien de présenter leur idée nettement, à découvert. Mais elle est au fond de tout ce qu'ils disent : elle inspire leurs objections, leurs réserves, et aussi leurs calomnies.
D'autres font les enfants terribles et publient tout haut ce que les habiles se contentent de penser tout bas. Voici, par exemple, ce qu'écrivait, en 1832, l'auteur d'un livre sur la Vie et les Œuvres de M. de Chateaubriand1! :
1. Scipion Marin, Histoire de la vie et des œuvres de M. de Chateaubriand. Paris, 1832, 2 vol. in-8°, t. I, p. 234 et suiv. ↩
« On a vu », dira-t-on, « les consciences les plus désordonnées revenir à Dieu après un cercle d'égarements. Je conçois cela ; je conçois fort bien que sur le déclin de la raison... l'homme, tombant en caducité, se rattache à ses premières idées, celles de son berceau.
« Voilà de ces conversions explicables! Mais chez notre écrivain, quand il rayonne de toutes ses splendeurs !
« C'est dans le moment où son intelligence gagne le plus en étendue, c'est lorsque, plus novateur que jamais, il connaît toute la platitude des préjugés scolaires, et fait preuve du meilleur jugement qui puisse être, d'un jugement enfin qui sonde sa contemporanéité et voit bien au-delà d'elle, c'est dans ce moment où il fait preuve de toute la hauteur de sa raison qu'il se rapetisse, qu'il se fait croyant, qu'il recule de quatre siècles, qu'il regarde comme non advenus deux cents ans de livres, que... »
La diatribe continue; il faut bien que cette belle indignation suive son cours. En vérité, elle nous paraît aujourd'hui bien démodée et peu distante du ridicule; car d'oser dire si bruyamment ce que peut admettre ou non un esprit supérieur dans toute sa force, quand on n'est soi-même qu'un esprit fort médiocre ; de pousser l'audace jusqu'à déclarer absolument incapable d'obtenir l'assentiment d'une intelligence vigoureuse une religion qui a compté, parmi ses adeptes convaincus, à peu près tous les hommes dont le génie a honoré le plus l'humanité durant tant de siècles, c'est d'une témérité un peu naïve et d'une confiance en soi-même qui fait sourire.
Justement à l'époque où paraissaient ces fanfaronnades, un homme encore jeune commençait à se mêler à la bataille des idées, où il devait se faire un nom ; c'était Pierre Leroux. Esprit indépendant, s'il en fut, Pierre Leroux allait bientôt écrire, sur le Christianisme, ce jugement remarquable, si différent de ce qu'on vient de lire :
« Si le Christianisme est une grossière erreur de l'esprit humain, le plus sûr est de douter de tout, et de déclarer à jamais l'esprit humain incapable d'asseoir sur une base solide aucune vérité morale1. »
1. Du Christianisme et de ses Origines démocratiques. Paris, 1848, p. 6. - Ceci rappelle le célèbre passage de La Bruyère : « Si ma religion était fausse, je l'avoue, voilà le piège le mieux dressé qu'il soit possible d'imaginer; il était inévitable de ne pas donner tout au travers et de n'y être pas pris : quelle majesté, quel éclat de mystères ! quelle suite et quel enchaînement de toute la doctrine ! quelle raison éminente ! quelle candeur, quelle innocence de mœurs ! ↩
Il faut que ceux qui pensent comme M. Scipion Marin, sans se risquer, comme lui, à le dire, en prennent leur parti : leur propre incrédulité ne saurait être pour eux un motif légitime de révoquer en doute la sincérité des croyants.
Cette raison est d'ailleurs si mauvaise que bien peu, je l'ai dit, osent la donner ouvertement au public et peut-être se la donner à eux-mêmes. Mais, avouée ou non, si elle ne prouve rien contre ceux qu'elle vise, elle prouve un peu trop contre ceux qui en usèrent ; ils auraient bien fait d'en chercher d'autres.