§ II. -- périls particuliers
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Mais de même que la chasteté ou la justice, elle court plus de dangers dans certaines âmes, plus exposées que d'autres à la perdre; et l'âme de Chateaubriand était de celles-là.
Sainte-Beuve voyait en lui un épicurien, qui avait l'imagination catholique1. Le mot n'est pas juste. Il convient de dire plutôt que ce fut un chrétien sincère malgré une imagination épicurienne et un esprit naturellement sceptique, c'est-à-dire malgré tout ce qu'il faut, et plus qu'il ne faut ordinairement, pour ne pas être chrétien.
1. Chateaubriand et son groupe, t. 1, p. 89. ↩
Il manquait, en effet, de confiance; j'entends cette confiance de l'intelligence, qui incline à donner sans peine son assentiment. « Mon défaut capital », disait-il lui-même, « c'est l'ennui, le dégoût de tout, le doute perpétuel. » Il exceptait la Religion, nous l'avons dit, et la Religion seule. Aucun homme, ni aucune institution, ni quoi que ce fût ici-bas, rien enfin ne lui en imposait tellement qu'il n'en vît, comme malgré lui, le côté mesquin et vulnérable. Tout lui rappelait la statue aux pieds d'argile, et l'argile le frappait plus que l'airain et plus que l'or.
Disposition dangereuse assurément dans une âme chrétienne. Elle peut empêcher de considérer le Christianisme comme il doit être considéré, dans la perspective générale de ses dogmes et de son histoire, dans le cortège des prophètes qui l'annoncèrent en qualité de ses hérauts, l'idéale et divine figure de Jésus-Christ qui le prêcha, dans sa morale incomparable, les miracles sans nombre qu'il a faits, l'influence merveilleuse qu'il a eue, la perpétuité prodigieuse de sa vie à travers tant de siècles et d'obstacles, toutes choses qui permettent de dire à Dieu le mot célèbre qu'on a vu : la vérité religieuse est là, ou elle n'est nulle part; « si nous sommes dupes, c'est vous-même, Seigneur, qui nous avez trompés » Tel est le véritable point de vue, la manière large, généreuse, j'allais dire droite et loyale.
Malheureusement il y en a une autre. Sous l'influence d'un esprit défiant, difficile et vétilleux, on peut écarter son regard de l'ensemble et se contenter de passer au crible tous les détails, de chicaner sur des dates, d'épiloguer sur des différences de textes, des variantes, des fautes de copiste, ou même sur les difficultés métaphysiques que tel dogme soulève. C'est dédaigner l'or et chercher l'argile.
Aux premiers bruits de l'apostasie de M. de Lamennais, un de ses disciples les plus chers, Mgr de Salinis, accourut précipitamment pour essayer de le retenir dans cette Religion qu'il avait défendue et glorifiée. Quel était donc l'obstacle qui faisait chanceler cet esprit si puissant? L'ami fidèle se le demandait avec angoisse pendant le voyage.
Il arrive... il trouve son maître arrêté sur un passage de l'Apocalypse, un passage obscur, énigmatique, dont le sens véritable se dérobe sous le voile épais de hardies métaphores. Voilà où trébuchait la foi de M. de Lamennais ! Mgr de Salinis n'en revenait pas. Il ne put rien du reste; ses efforts furent inutiles. Quand il partit, M. de Lamennais était encore en face de son texte, troublé, ahuri, buté. C'était fini : sa foi se brisait contre une toile d'araignée.
Il y a naturellement beaucoup de ces toiles légères, difficultés inoffensives pour le grand nombre, mais qui deviennent terribles pour des esprits ombrageux, dont la défiance est perpétuellement en éveil.
Il faut dire aussi, et il se le disait lui-même, on se le rappelle, que Chateaubriand se lassait vite, ou se lassait du moins par moments de ce qu'il aimait le plus. C'était une âme mécontente et mobile, que rien ne pouvait satisfaire pleinement. En 1822, il reçut l'ambassade de Londres; le voilà enfin au terme de ses désirs !... Trois mois après, il écrivait à Me Récamier qu'il saisirait avec empressement la première occasion pour renoncer à son poste: le dégoût l'avait déjà pris1.
1. Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de M°• Récamier, t. I, p. 426. ↩
Certes on ne peut l'accuser de n'avoir pas eu un penchant sincère pour les Lettres. Il disait cependant à M. de Marcellus, dans une heure de mauvaise humeur contre elles : « Les lettres, à quoi bon? Je me suis aperçu qu'elles servent mal dans la disgrâce et qu'elles ne peuvent rien contre les vieux ans2. »
2. Marcellus, Chateaubriand et son temps, p. 473. ↩
Il en aurait dit un jour autant contre la Religion, que cette seconde boutade n'aurait pas plus montré qu'il n'était pas vraiment religieux que la première ne prouve qu'il n'était pas vraiment littérateur.
Enfin il aimait à attaquer plus qu'il n'aimait à défendre. Sur quarante-quatre ans de vie publique, il en a passé au moins quarante dans l'opposition. Il a fait de l'opposition au roi qu'il avait aidé à remonter sur le trône, à son parti, aux ministères, qui se composaient de ses amis de la veille, et à ceux mêmes parfois dont il était membre lui-même. Il suffisait qu'on ne fût pas d'accord avec lui sur une nuance pour qu'il éclatât et qu'il fit la guerre. C'était le contraire d'un esprit docile et respectueux, tel que la Foi l'exige quand elle parle.
L'orgueil fut son grand défaut, quoiqu'il soit juste de ne pas l'en rendre seul responsable : son temps devint son complice. Peu d'écrivains ont eu plus de succès retentissants; aucun n'a vu ses faveurs plus recherchées et son nom salué de plus d'hommages. Ce fut une idole : on l'enivra d'encens.
Or les idoles sont à plaindre. Il est écrit que, si Dieu donne sa grâce aux humbles, il résiste aux superbes. Et d'avoir la foi, de la garder comme de l'acquérir, ce n'est pas seulement une œuvre de l'âme, c'est aussi une œuvre de Dieu, une grâce, et 'l'une des plus précieuses qu'on puisse recevoir du ciel.
Malheur donc à ceux qui se complaisent démesurément en eux-mêmes, comme s'ils étaient le principe suprême et la source unique de ce que le monde admire dans leurs personnes ou dans leurs œuvres ! Dieu leur donne parfois de grandes leçons. « Que fait-il? » dit M. de Lamennais en une page dont sa propre histoire est devenue un trop éloquent commentaire, « que fait-il? Il se retire. Il délaisse cet insensé qui comptait sur ses forces, il l'abandonne à son orgueil. Alors arrivent ces chutes terribles, qui étonnent et consternent, ces chutes inattendues, effrayants exemples des jugements divins1. »
1. L'Imitation de Jésus-Christ, traduite par M. de Lamennais, liv. III, chap. XIV. Réflexion du traducteur. ↩
Du côté de l'esprit, Chateaubriand paraissait donc sujet à subir beaucoup de tentations comme croyant. Mais il était presque aussi vulnérable, à cet égard, du côté du cœur. Il ne faut pas oublier, en effet, que les vertus et les vices, les œuvres bonnes et les œuvres mauvaises, ont un profond retentissement sur les croyances religieuses. Il y a relation et échange entre l'esprit et le cœur. Agir d'une manière digne de la Foi, c'est marcher vers la Foi; c'est s'en éloigner au contraire que de faire ce qu'elle réprouve. Je parle d'une longue suite de fautes, pour laquelle le coupable n'a plus l'excuse de la faiblesse. Quand chez un homme des passions puissantes et trop écoutées repoussent la vérité qui les gêne ou les épouvante, il faut le plaindre, si son esprit la cherche; assurément il ne la trouvera point. L'a-t-il déjà? Il court grand risque de la perdre. L'âme humaine est une : elle se divise difficilement, dans ses haines et dans ses amours, et, en cas de conflit entre ses facultés, c'est à la volonté que la victoire reste presque toujours; c'est elle qui est reine.
Et puis souvenons-nous que la foi est un don de Dieu, celui dont Jésus-Christ disait à la Samaritaine : « Ah ! si tu le connaissais ! » Dieu le distribue comme il l'entend, il est le Maître. Mais on s'explique bien la conduite de sa Providence, quand elle le retire aux pécheurs invétérés ou qu'elle l'accorde aux hommes de bien, aux belles âmes, même si elles paraissent ne pas le chercher en lui-même, comme on place une perle de prix dans un écrin de velours ou de soie.
On sait que le célèbre Donoso Cortès, ambassadeur d'Espagne en France, passa d'une véritable indifférence religieuse à un zèle ardent, qui fit de lui un apôtre. Quelqu'un lui demandait un jour comment il était sorti des hésitations et des doutes, qui avaient d'abord obscurci sa puissante intelligence, pour s'élever au plein éclat de la lumière. « Je vous avoue que je l'ignore, répondit-il. Je sais seulement que jamais je n'ai vu un pauvre, même alors, sans penser qu'il était mon égal et mon frère.i
La charité l'avait conduit à la foi. N'est-ce pas elle aussi qui y rattacha définitivement un jeune homme, devenu plus tard célèbre, que le doute tourmenta un moment? Il réfuta son esprit par son cœur : il se mit à faire autour de lui des actes de dévouement admirables. G'en fut assez, la foi reparut, comme le soleil après un orage, et inonda désormais de sa paisible et douce lumière l'âme héroïque de Vincent de Paul.
Voilà la récompense! Mais il y a ausssi le châtiment, et les exemples ne manquent pas.
Platon disait : « Que faut-il pour voir Dieu? Etre pur et mourir. »
La parole est belle ; mais l'Évangile a mieux dit encore. On peut voir Dieu sans mourir, on peut le voir dès ici-bas, à travers le voile à demi transparent, sous lequel il se montre et se dérobe tout ensemble. Pour parler sans figure, on peut connaître ce qu'il a dit et savoir ce qu'il demande, et quel chemin enfin doit mener jusqu'à Lui ; mais nul n'y parvient aussi sûrement ni aussi bien que les âmes sans tache; c'est d'elles que la parole éternelle a dit: « Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu ! »
Loin de nous certes l'idée de laisser entendre que l'auteur du Génie du christianisme ne se recommandait, dans la conduite ni dans le cœur, par aucun mérite qui offrît des prises à la grâce. En dépit de ses défauts, il était supérieur moralement à beaucoup de ceux qui parlent le plus de ses faiblesses. Mais enfin il eut des faiblesses, et des faiblesses qui ne furent pas seulement des oublis d'un jour. C'était un grave péril pour ses convictions chrétiennes. Si elles en avaient été ébranlées à certains moments de sa vie, il n'y aurait pas lieu d'en être surpris. Du moins ses passions devaient-elles rendre plus facile l'œuvre de la tentation, que favorisait déjà bien assez le tour dangereux de son esprit.
Ajoutons que les circonstances elles-mêmes accrurent pour lui le danger. Sous Charles1, il se trouva engagé par les événements contre les ministres de la Religion et les politiques qui s'en disaient les défenseurs¹!. Il avait fait de la liberté son idole. Quiconque menaçait d'y porter la moindre atteinte devenait aussitôt son ennemi. Or, à tort ou à raison, c'est le clergé et ses plus chauds partisans que la voix publique accusait d'inspirer les mesures, où l'on voyait les excès d'une autorité oppressive. Ce dut être une rude épreuve pour celui qui se proclamait le plus intrépide soldat de la liberté. Ses attaques comme ses antipathies et ses rancunes pouvaient glisser facilement des hommes aux doctrines.
1. Il se croyait du reste victime, nous l'avons vu, de l'ingratitude du clergé ; il écrivait, en 1825, à M. de Montlosier : « Le clergé ne m'aime point, ne m'a jamais défendu ni rendu aucun service. » Mémoires d'outre-tombe, t. IV, p. 335. ↩
D'autant qu'il menait la polémique avec une vivacité, qui ne lui permettait pas toujours de mesurer ses coups. N'appelait-il pas ses adversaires « des trafiquants de religion1!? » Ailleurs, ce sont des « hommes d'autrefois qui, toujours les yeux attachés sur le passé, le dos tourné à l'avenir, marchent è reculons vers cet avenir2? » ou, plus vigoureusement encore, des « oppresseurs de la pensée... fanatiques qui courraient à la honte comme au martyre... hommes vils qui mettraient du zèle à gagner en conscience le mépris public3 »
1. Mélanges politiques, uvres, t. VII, p. 6. ↩
2. Ibid., p. 437. ↩
3. Ibid., p. 410. ↩
C'est surtout la question de la liberté de la presse qui faisait jaillir ce flot écumant. L'illustre polémiste regardait cette liberté comme son œuvre personnelle, la première en importance de ses œuvres politiques. Le parti contraire dénonçait, dans les journaux4, « cette insupportable tyrannie qui pesait sur le pays » et célébrait « l'émancipation de la liberté dans la censure de la licence ».
4. Ibid., p. 370-371. ↩
Chateaubriand ne voulait rien entendre : il craignait que la suppression des abus n'amenât celle de l'usage. A ceux qui lui objectaient les attaques personnelles, qu'il était pourtant nécessaire de prévenir, il répondait avec une candeur superbe : « On ne diffame que ce qui peut être diffamé. Un honnête homme se défend par son propre nom et accepte la responsabilité de sa vie. Si le vice impudent émousse l'action de la presse, il serait étrange que la vertu patiente n'eût pas le même pouvoir1. » Ne fallait-il pas aussi défendre, lui disait-on, le clergé et la Religion contre des injures, aussi faciles pour ceux qui en sont les auteurs que redoutables pour ceux qui en sont les victimes? Il répondait : Que signifient, après tout, ces méprisables violences? On fait un bien plus grand tort aux ecclésiastiques en donnant prétexte au peuple de se persuader faussement qu'ils sont « la première cause de la perte de notre première liberté ». C'est « accumuler des haines sur leurs têtes2 ».
1. Mélanges politiques, Œuvres, t. VII, p. 413. Il ne pensait plus tout à fait de même, vers la fin de sa vie : la réalité n'avait pas répondu à ses rêves. ↩
2. Ibid., p. 498. ↩
Ces haines, il ne les entendait pas seulement gronder autour de lui, il en sentait quelque chose dans son cœur. Roi de l'opinion, c'est lui qui la menait alors à la bataille. Personne ne luttait avec plus d'ardeur, ni ne supportait la contradiction avec plus d'impatience; et, de tous ceux qui se battaient pour la même cause, nul, ne l'aimant avec plus de passion, ne se trouvait plus exposé à manquer de justice envers ceux qui passaient pour en être les ennemis.
C'est miracle qu'il n'ait pas fait porter à la Religion, comme il arrive ordinairement, la responsabilité des actes répréhensibles qu'il attribuait à ses ministres. Dans le feu de la polémique, pour qu'il ait pu s'abstenir de décocher des traits à l'Eglise à travers ceux qui la représentaient, il faut que sa foi l'ait retenu et qu'elle ait été bien puissante.
§ III. - luttes et victoires
A peine lui échappa-t-il, dans tout le cours de la lutte, un mot de mécontentement, qui aurait pu recevoir une interprétation malheureuse. C'était en 1828, dans la préface d'une édition nouvelle du Génie du Christianisme. Il se plaignait de l'ingratitude des hommes, dont il avait servi la cause : « Même on a senti une sorte d'éloignement pour celui qui avait rouvert la porte des temples en prêchant la modération évangélique, pour celui qui avait voulu faire aimer le Christianisme par la beauté de son culte, par le génie de ses orateurs, par la science de ses docteurs, par les vertus de ses apôtres et de ses disciples. Il aurait fallu aller plus loin. Dans ma conscience, je ne le pouvais pas. »
Assurément il voulait dire que, au gré de ses adversaires d'alors, il aurait fallu prêcher un Christianisme comme celui qu'ils prêchaient eux-mêmes : étroit et intolérant. Voilà ce que ne lui permettait pas sa conscience! Mais on pouvait entendre aussi qu'elle lui défendait de soutenir le côté divin des dogmes de l'Église, comme il faisait voir les splendeurs de ses cérémonies et les bienfaits de son influence. S'il s'est aperçu de l'amphibologie, - ce que personne ne peut savoir, - peut-être l'aura-t-il laissée à dessein, soit pour servir son ressentiment, soit dans une heure de tentation, où un nuage aura voilé a ses yeux, en passant, la lumière de la vérité, comme il arrive pour celle du soleil.
Toujours est-il que, dans l'hypothèse, bien peu fondée, où elle aurait existé alors, la tentation eût été courte. Cette même année, en effet, il faisait, en tête des Mélanges politiques, une profession de foi éclatante, qui ne pouvait laisser aucun doute sur ses sentiments. Il se plaignait, en outre, et avec raison, des procédés indélicats d'adversaires qui, détachant une phrase de celles qui venaient avant et après elle, arrivaient à lui faire dire ce que « pour tout esprit droit et tout cœur sincère », elle ne disait aucunement, si on la replaçait dans l'ensemble. Il demandait à n'être pas jugé sur un mot; en quoi il sera approuvé de toutes les âmes loyales.
Une époque où sa religion paraît avoir subi certainement une épreuve, — sans y succomber, - c'est le temps de son premier séjour à Rome, en 1803. On se rappelle qu'il avait été envoyé comme secrétaire d'ambassade sous le cardinal Fesch. Ses souvenirs d'incrédulité étaient tout récents encore; ce n'était guère qu'un néophyte. Sa foi n'avait pas eu le temps de pousser de profondes racines ; il ne fallait pas un souffle bien fort pour l'agiter.
Le Génie du Christianisme, paru depuis peu, avait eu un immense retentissement; l'auteur était tout enivré de ces premières caresses de la gloire. Très pénétré lui-même du service qu'il venait de rendre à la Religion, il entendait que personne ne l'oubliât, surtout à Rome. Il comptait donc exercer une influence considérable dans le monde romain, et jusqu'au Vatican; il s'attendait à y voir ses conseils appréciés, recherchés et suivis.
Or, la déception fut prompte et complète. Son chef hiérarchique prit ombrage de ses prétentions et entendit qu'il n'eût pas d'entretiens personnels avec le Pape; secrétaire de l'ambassade, il n'avait pas de direction à donner, il n'avait qu'à suivre celle qu'indiquerait l'ambassadeur.
La politique romaine marcha donc sans lui, on négligea ses avis ; et c'est de quoi il n'a su prendre son parti en aucun temps. Il a toujours eu du penchant à se persuader et à dire, dès qu'on allait contre ses vues, que tout était perdu dans les affaires publiques. Le voilà donc déçu, découragé et convaincu que le gouvernement pontifical fait fausse route et va aux abîmes! Il écrit à Chênedollé : « Le cœur me saigne ; pauvre Religion1 ! » Quinze jours après, il envoie les mêmes doléances à Guéneau de Mussy; il voudrait partir, il est fatigué des « honneurs ». - Déjà! - Quant à la Religion, il craint pour elle cette décadence sur certains points du globe, dont il a parlé plus tard bien des fois, nous l'avons vu : « Il faut maintenant un miracle pour qu'elle ne périsse pas en Europe1. »
1. 16 juillet 1803. ↩
1. 31 août 1803. ↩
Guéneau de Mussy ne prenait pas bien au sérieux ces accents mélancoliques et ces lugubres prophéties : il les attendait.
Il avait écrit lui-même à Chênedollé, quelques jours auparavant, une lettre spirituelle, où il se jouait agréablement de leur ami commun, « le cher et illustre Corbeau », qui « était un exilé, un désespéré» plutôt qu' « un poète célébré partout » et « un secrétaire d'ambassade plus puissant qu'un « prince de l'Église ».
« Hélas! oui. Dans les premiers jours de son arrivée, ce cher voyageur était sous le poids de la grandeur de Rome ; il ne pouvait suffire à la force de ses impressions et au tumulte de ses pensées. Il se passait dans son imagination comme un vent puissant qui fait courber les hautes forêts. Le Pape l'avait accueilli avec une distinction particulière, avait été à sa rencontre, l'avait nommé son fils, son cher Ch., lui avait dit qu'il lisait son livre, et lui avait indiqué le volume et la page où il en était, etc. Et maintenant, je ne sais quel vent de découragement a soufflé, ou quel crocodile s'est réveillé au fond de son cœur, mais il gémit sur les bords du libre, comme Ovide jadis sur les bords de la mer Caspienne ; il se croit abandonné de toute la terre au milieu de la gloire dont il la remplit tout entière, il parle même de prendre un parti... et - voyez comme le ridicule se mêle quelquefois dans la conduite des grands hommes - parce qu'un M. Guillon veut écrire un voyage en Italie, il ne veut pas écrire le sien : O siècle ! ô mémoire1 ! »
1. 2 août 1803. ↩
Le fait est que l'état de son âme ne fit qu'empirer; ses lettres le prouvent bien. Il se frappe, il se monte, tout lui est à charge, y compris lui-même, et de toutes parts il aperçoit des ennemis acharnés à sa perte. Il l'écrit encore à Guéneau de Mussy : il lui dit qu'il est exposé « aux plus infâmes calomnies », sans doute à propos de Mᵐᵉ de Beaumont, morte récemment à Rome même. il parle de menaces des galères, du cachot, de l'exil perpétuel, du poignard italien dirigé par les philosophes français et suspendu sur son cœur; et enfin il laisse entendre fort clairement qu'on a tenté de l'empoisonner. Au milieu de ce trouble profond, environné d'ennemis qu'il n'attendait pas dans la ville des papes, il lui semble que sa religion même l'abandonne, et il écrit : « Ce n'est qu'avec des efforts prodigieux que je parviens à conserver ici un reste de foi2. »
2. 20 décembre 1803. ↩
Évidemment il est agité, tourmenté, hors de son équilibre, hors de lui ; il voit tout en noir, il exagère tout, il aggrave tout, et l'on se tromperait certainement en prenant ses paroles à la lettre. Ce qu'il y a de vrai, comme il le dit lui-même, d'ailleurs, c'est que les hommes n'étant pas de son avis sur la manière de comprendre les intérêts de la Religion, il « n'espère rien des hommes pour la Religion». Mais Dieu est là toujours, et il peut faire « un miracle; » il faut même qu'il fasse un miracle, s'il veut sauver le Christianisme dans la vieille Europe1. Bref, au milieu de ses sombres pressentiments, dans ces paroles découragées où le chrétien se retrouve encore, et jusque dans les confidences sur l'état douloureux de son âme, on sent le trouble, on entend, si l'on veut, le cri d'une foi qui lutte, on n'entend pas le gémissement désespéré d'une foi qui succombe. Lui-même, du reste, s'aperçoit qu'il s'égare, et c'est un mot très chrétien, un mot de repentir, qui suit l'aveu des agitations de son âme et le couvre : « Je ne veux pas sonder les voies de la Providence ; je n'ai que trop murmuré. »
1. 31 août 1803, lettre citée. ↩
Voilà la vérité! Au fond, il n'y a là que des murmures, les murmures d'un cœur aigri et d'une vanité mécontente.
le qui le montre bien, c'est qu'au moment même où il envoyait à ses amis ces confidences désolées il s'occupait à commenter la Bible2. Quittant Rome quelque temps après, il se rappelait que le meilleur souvenir qu'une âme chrétienne puisse donner aux morts est encore une prière, et il allait prier dans l'église Saint-Louis-des-Français sur un tombeau cher à son cœur. C'était son adieu.
2. Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 364. ↩
Trente ans après, en 1833, il écrivait dans les Mémoires d'outre-tombe : « Quand les premières semences de la Religion germèrent dans mon âme, je m'épanouissais comme une terre vierge, qui, délivrée de ses ronces, porte sa première moisson. Survint une brise aride et glacée, et la terre se dessécha. Le ciel en eut pitié; il lui rendit ses tièdes rosées ; puis la brise souffla de nouveau. Cette alternative de doute et de foi a fait longtemps de ma vie un mélange de désespoir et d'ineffables délices. Ma bonne sainte mère, priez pour moi Jésus-Christ : votre fils a besoin d'être racheté plus qu'un autre homme1. »
1. Mémoires d'outre-tombe, t. VI, p. 121. ↩
On remarquera, en passant, la sincérité d'une telle page. Qu'est-ce qui obligeait Chateaubriand à l'écrire? Le cours du récit ne l'amène point. Il a fallu qu'il eût un singulier désir de se livrer tout entier dans ses Mémoires, suivant la promesse qu'il en a faite! On peut donc et on doit le croire dans les mille circonstances où il proclame la pleine vérité de son Christianisme. Ce serait une étrange logique que d'accepter son témoignage dans un sens, quand il ne l'a donné qu'une fois, et de le récuser dans l'autre, alors qu'il l'a répété si souvent et de tant de manières !
D'ailleurs ce passage ne contredit pas les autres. Il montre que la foi de Chateaubriand fut éprouvée, à de certaines heures, par des souffles mauvais qui passèrent sur elle, comme un vent de tempête qui froisse une fleur, mais sans la briser ni la faire mourir. On dirait même qu'il vise justement l'épreuve que nous venons de raconter. La succession des états de son âme est facile à suivre dans son récit : après la foi de son enfance, le scepticisme de sa jeunesse ; puis vient sa conversion, et, voilà de nouveau le vent qui se lève; mais il n'est pas dit cette fois que la terre en ait été desséchée, comme l'auteur marque avec précision qu'elle le fut sous le froid de la première « brise ». Du moins perdit-il, pendant ces jours d'épreuves, l'ineffable douceur d'une foi tranquille, que n'agite aucun orage.
Voilà sans doute les alternatives qu'il signale dans l'histoire de ses sentiments religieux ! On doit croire qu'il ne pense qu'à celles-là, rien ne prouvant qu'il en ait connu d'autres. Que si, en réalité, son âme avait depuis traversé çà et là des troubles passagers, semblables à celui de Rome, — ce qu'aucun document ne révèle, - il n'y aurait point certes à s'en étonner. Tout se réunissait, nous l'avons établi, pour l'exposer à cette sorte de tentation. Ce qui doit surprendre, c'est qu'elle ne l'ait pas tourmenté plus souvent et qu'elle n'ait pu lui arracher en passant, de temps à autre, un mot qui aurait trahi ses doutes avec ses angoisses. Il n'y a qu'une explication : la force de résistance et la solidité de sa foi. Ou sa foi a rendu la tentation rare, ou elle l'a dominée facilement, aussi souvent qu'elle s'est présentée. De ces deux hypothèses l'une et l'autre tournent également à son honneur.
Du reste, il nous a fait assister un jour à une de ces luttes intimes dont sa conscience fut le théâtre. Il était à Venise, peu de temps après 1830. Sur la tombe d'une jeune femme, morte à vingt ans, un mois après son mariage, dans toute la fraîcheur de sa jeunesse et de son amour, il lut cette épitaphe, qui marquait un adieu plein d'espérance : Ci revedremo, nous nous reverrons. Aussitôt la perspective brillante de cet ineffable rendez-vous, de cette vie nouvelle et radieuse, de ce bonheur incomparable, sans mesure comme sans un, frappant son âme a l'improviste, comme une vision éblouissante, il laisse échapper un cri de joie involontaire : « Ah ! si c'était vrai ! »
Voilà la tentation, la tentation d'une espérance à qui son rêve semble si beau qu'elle hésite à s'y abandonner !
Mais la foi veille, et elle répond immédiatement, avec assurance : « Arrière ce doute! Arrière la pensée qu'aucune angoisse ne déchire le néant!... Ah ! oui, ci revedremo1 ! »
1. Mémoires d'outre-tombe, t. VI, p. 190. ↩
Ainsi faisait-il sans doute chaque fois que la tentation passait en murmurant devant son âme.
A mesure qu'il prit de l'âge, quand ses passions s'apaisèrent, une sorte de calme bienfaisant, pareil à celui du jour qui tombe, succéda à ses agitations passées. En le voyant vieillir et se rasséréner de plus en plus, quelqu'un de son entourage le comparait aux cimes des grands monts, baignés par une douce lumière, à l'heure tranquille du crépuscule, quand le vent fléchit et que les bruits commencent à s'effacer.
La tentation sortit de son esprit en même temps que de son cœur; la paix rentra à la fois dans l'un et dans l'autre, et, sans doute, dans l'un par l'autre.