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L'Enchanteur 1768—1848
La sincérité religieuse de Chateaubriand Ce qui inspire les attaques de Sainte-beuve. Crainte d'être dupe. - Jalousie. - Goût de la volupté

Ce qui inspire les attaques de Sainte-beuve. Crainte d'être dupe. - Jalousie. - Goût de la volupté

La sincérité religieuse de Chateaubriand · 30 min de lecture · p. 49–72 · chapitre 4 sur 30

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecoffre, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Scepticisme aigu

On voit que la malveillance de Sainte-Beuve pour Chateaubriand n'est pas douteuse. D'où vient-elle donc? Qu'est-ce qui l'explique? Car enfin Sainte-Beuve a aimé les lettres avec passion. La sympathie devait lui être naturelle envers celui qu'il a nommé le plus grand lettré de ce siècle. Ce grand lettré n'était-il pas en même temps le vrai père de l'école nouvelle, qui avait enthousiasmé sa jeunesse? Et n'avait-il pas eu l'honneur enfin de le voir lui-même de près, dans ce salon fameux et si étroitement fermé, où il avait reçu la flatteuse distinction d'être admis? Ainsi que tous ceux qui se réunissaient là, autour de lui, et comme sous les rayons de sa gloire, Sainte-Beuve était, pour ainsi dire, de sa cour.

Comment se fait-il donc qu'il se soit complu à le décrier, au moins dans sa bonne foi? Quelles peuvent être les raisons de cette hostilité singulière?

Il y en a plusieurs.

Tout d'abord il convient de se souvenir que l'auteur des Lundis était fort sensible à la crainte de jouer le rôle de dupe. Esprit très fin, il avait cet orgueil subtil des délicats, qui entendent avant tout ne point partager les engouements de la foule et ne s'en laisser imposer par personne! Il était donc un peu en garde, surtout envers une renommée comme celle de Chateaubriand, que l'opinion publique avait gâté de sa faveur. Mais, en se raidissant contre un entraînement général de bienveillance, il courait naturellement le danger de pencher en sens contraire, jusqu'à l'excès. Il est toujours difficile de réagir avec mesure.

Ajoutons que, lorsqu'il jugea le célèbre écrivain après sa mort, il pouvait redouter d'autant plus de passer pour être victime des préjugés favorables de la multitude à son égard qu'il avait paru leur donner raison de son vivant.

On se rappelle, par exemple, que, dans l'année 1834, une lecture des Mémoires d'outre-tombe eut lieu chez Me Récamier, devant un auditoire choisi. Sainte-Beuve figurait parmi les privilégiés. Or voici en quels termes il fit connaître ses impressions au public, dans un article de la Revue des Deux Mondes, auquel nous avons déjà renvoyé1 :

1. 15 avril 1834. ↩

« Entrons bien dans cette pensée; respirons, respirons sans mélange la poésie de ces pages où l'intimité s'exhale avec l'éclat. Embrassons, étreignons en nous ces rares moments, pour qu'après qu'ils auront fui ils augmentent encore de perspective, pour qu'ils dilatent d'une lumière magnifique et sacrée le souvenir. Cour de Ferrare, jardins des Médicis, forêt de pins de Ravenne où fut Byron, tous lieux où se sont groupés des génies, des affections et des gloires, tous Edens mortels que la jeune postérité exagère toujours un peu, et qu'elle adore, faut-il vous envier? Et n'enviera-t-on pas un jour ceci? i

Il éprouvait le besoin de se punir de ces accès d'enthousiasme et de rompre ouvertement avec ses admirations. Qu'il ait été le thuriféraire de la gloire, tant que la gloire fut capable de payer son encens, pour en devenir le détracteur, quand il ne pouvait plus rien espérer d'elle, c'est fâcheux sans doute pour sa renommée, et on n'a pas manqué d'en tirer parti contre le désintéressement de sa critique. On a dit que, pour conquérir plus sûrement l'attention sympathique de l'opinion, et surtout celle de l'Académie, il s'était résolu à flatter un homme considérable, dont il savait le crédit puissant sur l'une et sur l'autre, sauf à désavouer ses adulations hypocrites, quand elles lui seraient devenues inutiles. C'est une conjecture calomnieuse. Il avait assez conscience de son talent pour ne pas se croire obligé d'acheter le succès par une ignominie.

Ce qui est plus vraisemblable, c'est qu'il subit d'abord l'influence de la société qu'il fréquentait. Plus tard il aura été un peu humilié d'avoir partagé une admiration qu'il finit par juger excessive; et son amour-propre se sera donné une revanche. La revanche fut réservée d'abord, mais la contradiction survint et l'exaspéra. Sainte-Beuve entreprit de montrer que ses premières attaques, après la mort de Ghateaubiand, étaient pleinement justifiées. Ge fut comme un procès, où il plaida pour lui-même. Sa fierté blessée s'y obstina; il essaya de prouver de toutes manières qu'il avait eu raison, et sa thèse l'entraîna sans doute, comme souvent il arrive, plus loin qu'il ne l'avait d'abord voulu, et certainement au-delà des justes limites.

Il faut bien convenir aussi que ce réquisitoire ne répondait que trop bien à quelques inclinations de son âme, qui ne lui font pas précisément beaucoup d'honneur. Il était né jaloux.

Il aimait les renommées modestes : il se plaisait à les mettre en lumière et à leur donner du relief. C'étaient les protégées de son talent. En retour, le bruit des grandes réputations, du moins des réputations récentes, sonnait désagréablement à ses oreilles. Dans ses conversations familières, il rabaissait, avec une visible jouissance, Lamartine, Michelet, About, Victor Hugo, Balzac, tous ceux enfin que l'opinion publique élevait au-dessus des autres, à une place de choix1. C'était son penchant, et il le portait jusque dans ses écrits. La plume à la main, il ressemblait encore à ces causeurs qui ne peuvent entendre louer vivement personne, serait-ce un de leurs amis, sans éprouver la tentation d'opposer la critique à l'éloge. On devine la secrète envie qui les pousse, bien qu'ils la dissimulent aux yeux des autres, et parfois à leurs propres yeux, sous le masque commode de la justice.

1. Cf. Journal des Goncourt, 1r° série, t. II, passim. ↩

Egaré par ce mauvais sentiment, Sainte-Beuve a failli traiter la mémoire de Me de Staël comme il a fait celle de Chateaubriand. Le 15 mars 1868, il écrivait à un de ses amis :

« Tous ces ennuis, toutes ces chicanes, ces prétentions exorbitantes des Broglie à une perpétuité de propriété de lettres et de billets dispersés à travers le monde me pousseront, si je vis, à faire un livre que je ferai imprimer par-delà la frontière et en Belgique, qui aura pour titre : Mme de Staël et son groupe littéraire : ce sera le pendant de mon Chateaubriand. Et vogue la galère1 ! »

1. Correspondance de Sainte-Beuve, Paris, C. Lévy, 1878, t. II, p. 270 ; la lettre porte pour suscription : à un éditeur. Huit jours après cette lettre, le 23 mars, il communiquait son projet aux Goncourt, qui écrivaient dans leur journal : « Si l'on savait ce qui fait faire un livre à Sainte-Beuve ! Nous le trouvons aujourd'hui tout enflammé d'un projet de publication sur Mme de Staël et son groupe, un pendant à son fameux Chateaubriand, et avec les mêmes nids de vipères, comme notes, en bas des pages — et cela non par intérêt ou curiosité de la mémoire de Mº de Staël, non par la sollicitation de documents inédits, mais simplement pour être désagréable aux de Broglie qu'il déteste. Au fond, il y a un chinois de paravent dans Sainte-Beuve. » (Journal des Goncourt, 1r série, t. III, p. 198.) L'année suivante, il n'avait pas encore renoncé à son projet. Le 21 mars 1869, il y revenait dans une lettre à M. Emile Delérot. Il appelait encore l'ouvrage rêvé le « pendant de mon Chateaubriand », et il annonçait qu'il en recueillait les matériaux : « Je me suis mis à ramasser, » disait-il, « tout ce que je puis de témoignages sur Mme de Staël. Mais, sentant le déclin de ses forces, il ajoutait : « Je fais comme les gens qui ont une gastrite et qui rêvent des festins de Gargantua. » Nouvelle Correspondance, Paris, C. Lévy, 1880, p. 337. La niort ne lui a pas permis de se donner ce festin-là. ↩

Heureusement pour Me de Staël - et pour lui - il n'a pas vécu; un an et demi après cette lettre, il était mort. Mais on voit qu'il ne se faisait pas illusion à lui-même sur la laideur de l'action qu'il avait la pensée de commettre. Comme il arrive pour un enfant dont on rougit d'être père, il entendait cacher la naissance de son livre, loin de Paris, hors de France. Et voilà la production clandestine qui devait mériter, d'après lui-même, de former pendant à Chateaubriand et son groupe ! De ces deux ouvrages, l'espèce de honte que le premier lui inspirait d'avance, suffit peut-être à montrer que. honneur il s'est fait en écrivant le second.

Il ne faut pas oublier, d'ailleurs, que sa jalousie en voulait à l'auteur du Génie du Christianisme, pour d'autres succès même que ceux de la renommée. Dès l'apparition d'Atala et pour de longues années, Chateaubriand devint l'idole des salons, de ce monde brillant et léger qui, échappé aux terreurs de la Révolution, s'oubliait volontiers dans la joie de vivre.

Rien ne lui manquait de ce qui enchante les cœurs. Avec sa tête superbe, intelligente et fière, dont l'âge même respecta la beauté, couronné de sa gloire naissante comme d'une poétique auréole, suivi partout de l'image idéale de ce René mélancolique et romanesque, que l'on croyait voir revivre en lui, et d'ailleurs soldat vaillant et généreux d'une grande cause persécutée, le noble et beau jeune homme éveillait de toutes parts des enthousiasmes et voyait venir à lui des sympathies enflammées. Nul ne fut plus recherché, ni plus fêté, ni plus aimé.

Sainte-Beuve lui pardonnait mal ces triomphes. Il les avait peu connus lui-même, quoiqu'il les eût beaucoup désirés toujours. Sauf pour ce qui regarde l'esprit, la nature l'avait traité en marâtre. Elle lui avait donné une laideur humiliante. Figure lourde, épaisse, aux chairs flasques et retombantes, où l'âme elle-même n'envoyait du dedans aucun reflet sympathique, quand son buste fut exposé, en 1870, il étonna tous ceux qui ne connaissaient l'homme que par ses livres : on se le montrait comme « une caricature1 » En lui apportant des infirmités, le temps, qui négligea d'y joindre la sagesse, lui ajouta des ridicules. Aussi il souffrait avec peine qu'on parlât devant lui de la beauté virile, et il gardait une sorte de rancune particulière aux hommes de talent qui avaient reçu le don de charmer par leur personne comme par leurs écrits2.

1. Nicolardot : Confession de Sainte-Beuve, 1882, p. 85. ↩

2. Dans un article publié par la Revue de Pris, le 1er février 1891, M. E. Faguet a dit de lui (p. 574) : « Il est incontestable qu'il fut jaloux. Il le fut de ceux qui avaient eu plus de succès que lui comme créateurs... Il aimait encore moins ceux qui avaient été beaux dans leur jeunesse (Il était lui-même fort laid) et avaient eu des succès féminins. Il n'a rendu pleine justice ni à Chateaubriand, ni à Lamartine, ni à Musset, à cause de cela, ou du moins en partie à cause de cela, » - On lit ailleurs, dans le même article (p. 547) : « Né passionné, peu doué par la nature pour séduire, le sachant et en soutirant, horriblement jaloux, ses prétentions, ses déceptions et ses rancunes ont eu leur influence sur ses jugements et sa critique... Elles l'ont souvent rendu injuste et ont altéré la sûreté ordinaire de son goût. » - A propos de l'intluence que ses penchants et les circonstances exerçaient sur ses jugements, les Goncourt, qui le connaissaient bien, l'assimilant à une femme, écrivaient en 1869, un an avant sa mort : « Jusqu'à la fin, même au bord de la tombe, Sainte-Beuve sera la Sainte-Beuve de toute sa vie. (Journal des Goncourt, 1"° série, t. III, p. 291.) Un de ses plus anciens secrétaires, resté son admirateur, M. Jules Levallois, a lui-même noté cette sensibilité excessive, qui assujettissait trop souvent son jugement à ses impressions et rendait sa critique versatile : « Il a passé sa vie à se prendre et à se déprendre, à se livrer et à se ressaisir; incessamment il a flotté entre l'engouement et le désenchantement. » (Jules Levallois : Sainte-Beuve, Paris, 1872, p. 69). Ainsi pour Port-Royal : il a été longtemps pour Port-Royal contre Louis XIV, et il était à la fin pour Louis XIV contre Port-Royal (Ibid., p. 178). ↩

Il lui était d'autant plus pénible de n'en pas jouir lui-mème qu'il avait un penchant très vif pour tout ce qui regarde la volupté. Il faut oser l'avouer, si délicat que puisse être l'aveu, car cette tendance est aussi une des causes qui lui firent rechercher avec tant de zèle, et publier avec tant de complaisance, des confidences délicates et des anecdotes un peu lestes sur les relations de Chateaubriand et ses mœurs.

Un de ses intimes l'a dit : le plus souvent « ses conversations et ses investigations avaient pour but la chronique scandaleuse1 ». Manifestement, c'est un sujet qu'il aime; il y respire, il s'y étend, il s'y prélasse. Même quand d'y toucher ce n'est de nul profit pour sa thèse furtive contre Chateaubriand, il y touche encore et s'y arrête. Faut-il faire un

1. Nicolardot, op. cit., p. 274. ↩

insiste sur certaines parties du récit d'Eudore : il reproduit longuement la confession de sa vie molle et sensuelle sur les bords enchanteurs du golfe de Naples, et, plus tard, de sa coupable rencontre avec Velléda, la druidesse. Il y appuie ; il prolonge l'impression avec des traits empruntés de Lamartine, de La Fontaine, de Moncrif, d'Ovide, des Natchez, d'un vieil hymne à Vénus, de toutes les époques enfin et de toutes les langues. Il ne se lasse pas, il est intarissable1.

1. Chateaubriand et son groupe, t. II, p. 15-17, et la note de la page 17; cl. ibid., p. 34, 38 et la note, p. 38-39, p. 52, et aussi p. 152, en note, etc.; de même, à propos de Fontanes (p. 129-131), dans des notes que rien n'appelle, et qui sont mises là uniquement pour le plaisir, et par penchant. ↩

C'est une matière où il n'avait malheureusement aucune retenue. Il s'est plu à publier les faiblesses d'autrui ; peut-être y cherchait-il une excuse indirecte pour les siennes. Toujours est-il qu'il a reçu la peine du talion. Ceux qui l'ont vu intimement, qui ont vécu près de lui et avec lui, ont livré à la curiosité du public les secrets de sa conduite. Il a mis ces indiscrétions à la mode ; sa mémoire devait en souffrir, et elle en a souffert plus qu'aucune autre; car, au point de vue des mœurs, peu d'hommes ont eu plus à cacher2...

2. Cf. Nicolardot, Confession de Sainte-Beuve, p. 290 ; Pons, Sainte-Beuve et ces inconnues, p. 148-149, et aussi p. 276. ↩

S'il relève avec un soin jaloux les misères de Chateaubriand, ce qui l'y pousse, c'est, parmi des causes diverses, la triste jouissance qu'y trouve son extrême sensualité. Rien n'a pu le guérir de ce goût, ni la fréquentation des plus belles œuvres de l'esprit humain, ni l'art, ni l'expérience, ni l'âge3.

3. Ces déplorables tendances sont confirmées par ses propres confidences. Voir un peu plus bas (p. 66, note 2) un mot de lui très caractéristique. Il en résulterait qu'il n'appréciait que les jouissanses brutales. Même témoignage, le 11 avril 1863, à un dîner chez Magny : « Il passa le reste du dîner à me faire de petites confidences intimes... Les plaisirs des sens sont pour lui les seuls. (Journal des Goncourt, 1" série, t. I1, p. 190). Autres confidences du même genre, mais à peu près impossibles à reproduire, le 14 février de la même année, puis le 22 juin, (ibid. pp. 88 et 124). Il a, du reste, laissé échapper des aveux significatifs devant le public même. « A un certain âge de la vie, si notre maison n'est pas peuplée d'enfants, elle se remplit de manies et de vices. » - Ailleurs : « Mûrir ! mûrir !.. . On durcit à de certaines places, on pourrit à d'autres ; on ne mûrit pas. » En reproduisant ces réflexions à propos de ses vices, M. E. Faguet les déclare « instructives et terriblement à cet égard. » Le même critique pense que ses vices ont nui même à la largeur de son intelligence (Revue de Paris, 1er février 1897). ↩

D'ailleurs, en ce qui regarde Chateaubriand, de mettre en évidence certaines défaillances de conduite, c'était en même temps, pour lui, obéir à une autre influence du dedans, aussi puissante peut-être : sa passion de sceptique.

Car il fut un véritable ennemi du Christianisme, au moins dans les quinze à vingt dernières années de sa vie. Il en voulait à un grand écrivain, vers qui le portaient quelques sympathies d'artiste, d'avoir consacré des facultés brillantes à ramener vers l'Eglise les faveurs de l'opinion. En étalant les inconséquences de sa vie et celles de ses paroles, réelles ou non, il entendait, on l'a vu, jeter le doute sur la sincérité de sa foi. C'était enlever à la religion chrétienne, s'il venait à réussir, celui même qui avait entrepris de la réhabiliter devant le xIx° siècle, et ruiner du même coup l'influence d'une apologie retentissante, où il ne fallait plus voir qu'un beau mensonge du talent.

Tel est le but de ce que nous avons nommé plus haut sa thèse. C'était, à ses yeux, un bon tour de guerre joué à l'Eglise, et le philosophe incrédule en riait sans doute, embusqué chez lui derrière le littérateur.

Car il n'y a pas à se faire illusion. On ne peut pas douter qu'il n'ait eu, à l'égard de la doctrine catholique, plus que de l'indifférence : une véritable hostilité. Il y aurait duperie à se méprendre sur les apparences respectueuses qu'offrent en général ses écrits. La brutalité du langage n'était point dans ses habitudes, n'étant pas selon le bon goût; il y aurait vu, d'ailleurs, avec raison, une maladresse. Mais pour quiconque ne s'arrête pas à la surface, pour qui cherche, sous l'enveloppe polie des mots, la réalité sans fard des sentiments, l'adversaire se laisse bien voir, il se trahit.

Non pas peut-être que Sainte-Beuve n'ait parfois jeté un regard d'envie et de regret vers une religion, à la fois pleine de craintes et d'espérances, que servirent et aimèrent tant d'hommes illustres, dont il admirait le génie. Il paraît avoir désiré, à certains moments, franchir le pas terrible de la mort, encouragé, soutenu et béni par elle. C'est ainsi que peu de temps après son entrée au Sénat, comme il faisait un jour sa promenade habituelle près du Luxembourg, il rencontra le curé de Saint-Sulpice, qui se promenait lui-même avec un autre ecclésiastique. Aussitôt il alla vers lui, lia conversation, et, protestant du désir où il était de mourir chrétiennement, il termina par ces mots : « Si jamais vous appreniez, Monsieur le curé, que je fusse malade et en danger de mort, vous pouvez être sûr que je recevrai votre visite avec plaisir, et que vous n'aurez pas à vous plaindre de moi1. »

1. Nicolardot, op. cit., p. 15. ↩

Voilà, dira-t-on, un bel hypocrite! - Pourquoi un hypocrite ? C'est une explication fort commode d'invoquer l'hypocrisie. Mais, si elle est offensante toujours, elle est fausse le plus souvent. Pourquoi Sainte-Beuve aurait-il joué cette comédie inutile, et de quel droit l'en accuser?

Du reste, en avril 1869, six mois avant sa mort, quelqu'un qui le connaissait bien, un sceptique comme lui, disait familièrement à M. de Pontmartin : « Croiriez-vous que ce diable de Sainte-Beuven'est pas tranquille2.

2. Pontmartin, dans le Correspondant, décembre 1872, vol. IX, p. 244-260. ↩

On peut donc l'en croire : il y avait des heures dans sa vie où le mystère de la mort le faisait frissonner. Troublé par la formidable pensée de ce terrible saut dans l'inconnu, qui suit le moment où les yeux s'éteignent, il rêvait alors un suprême retour vers Dieu, qui mettrait de son côté toutes les chances.

Et il n'y a pas de quoi en être surpris, au contraire. Pascal a parlé éloquemment de « ceux qui passent leur vie sans penser à cette dernière fin de la vie... Cette négligence en une affaire où il s'agit d'eux-mêmes, de leur éternité, de leur tout, m'irrite, disait-il, plus qu'elle ne m'attendrit ; elle m'étonne et m'épouvante; c'est un monstre pour moi. »

Il est donc naturel que l'image de l'autre vie ait tourmenté parfois Sainte-Beuve. Mais ces appréhensions mêmes, ne guérissant pas son scepticisme, l'exaspéraient. Il en voulait d'autant plus à l'Eglise qui inquiétait sa tranquillité et ses jouissances, et il s'animait plus vivement contre ses dogmes à mesure qu'il en était plus effrayé, comme ces voyageurs pusillanimes qui, surpris par la nuit, poussent des cris pour étouffer leur émotion ou se persuader à eux-mêmes qu'ils n'ont pas peur1.

1. « J'ai l'air d'être brave en apparence, disait-il devant les Goncourt, en 1863, mais au fond, moralement, je suis très peureux. » (Journal des Goncourt, 1° série, t. 11, p. 99.) La superstition était, paraît-il, une des formes que la peur prenait chez lui. Dans le Journal des Débats (26 mars 1891), M. André Hallays, usant contre lui de la méthode dont il s'est servi lui-même si souvent contre les autres, a rapporté les récits que lui a faits un ancien garçon du restaurant Magny, devenu aubergiste en Bretagne, entre Perros-Guirec et Ploumanach : « Vous avez entendu parler des dîners de Magny, où il y avait tant d'hommes célèbres. Eh bien ! moi, j'ai servi M. Sainte-Beuve, M G. Sand, M. de Saint-Victor... Ce que tous ces gens-là étaient superstitieux ! Quand je mettais le couvert, je plaçais tout exprès les couteaux et les fourchettes d'une certaine façon, rien que pour voir la frayeur de M. Sainte-Beuve. » On se rappelle le mot de Pascal : « Incrédules, les plus crédules. » (Pensées, XXIV, 99, édit. Havet.) ↩

Aussi ne manque-t-il jamais l'occasion de la piquer au passage, en distillant dans la blessure quelques gouttes de venin.

A propos du merveilleux chrétien dans les Martyrs, au lieu de se borner à faire voir ce que l'on croit y sentir d'artificiel et de laborieux, et de s'en prendre au poète, il fait porter ses attaques plus haut : il s'appuie sur les découvertes de la science moderne, - ce qui était alors un mot fort à la mode, - pour nier qu'on puisse faire jamais un tableau pittoresque du Ciel, du Purgatoire et de l'Enfer.

Eudore confesse ses égarements devant Cymodocée, qui se retire un peu tard au degré du critique. « Je ne relève ce point, ajoute-t-il, que parce que l'auteur s'est piqué d'une entière orthodoxie : il n'a pu obtenir tout son charme qu'en y contrevenant1. »

1. Chateaubriand et son groupe, t. II, p. 18-19. ↩

L'orthodoxie est donc accusée obliquement d'être un obstacle au charme des poèmes. La vérité, c'est qu'elle n'est aucunement blessée dans la scène des Martyrs. Rien n'y est dit qui l'offense en quoi que ce soit.

Cette guerre à coups d'épingles, ou à coups d'épée, ne cesse pas. Ici on nous rapporte avec complaisance un passage de Volney, où il est affirmé hardiment que le Christianisme n'a jamais fait une conversion sincère parmi les sauvages d'Amérique2. Là on fait intervenir « un des hommes d'Etat les plus considérables de la monarchie autrichienne ». Ainsi enguirlandé, cet autrichien, M. de Ficquelmont, a mission de nous apprendre ce que la Religion est devenue en France, au cours de ce siècle. Naturellement, ce qu'il croit devoir en dire est défavorable; c'est à quoi il doit qu'on soit allé le prendre si loin pour lui donner la parole. A ses yeux donc Chateaubriand a rêvé en vain de relever le catholicisme abattu dans notre pays : « Il a vu les principes du christianisme s'affaiblir chaque jour davantage, et sa voix ne s'est si fort élevée que pour marquer davantage son impuissance3. »

2. Ibid., t. 1, p. 230, en note. - Sainte-Beuve ne peut ignorer que c'est là l'assertion d'un ennemi, et qu'elle ne saurait tenir contre l'évidence des faits. ↩

3. Chateaubriand et son groupe, t. II, p. 424-425, dans les Appendices. ↩

Ceci était écrit à propos des Mémoires d'outre-tombe aux environs de 1850.

Or justement, vers cette époque, en 1852, paraissait en France, un ouvrage intitulé les Intérêts catholiques au xix° siècle. Il était signé d'un français, et qui devait bien connaître l'histoire religieuse de son temps, surtout dans son propre pays, puisqu'il y avait été mêlé sans cesse. Etudiant le dernier demi-siècle écoulé, M. de Montalembert célébrait comme un triomphe le progrès sensible de l'idée chrétienne dans le monde, et spécialement parmi nous.

S'il fallait citer quelqu'un sur ce sujet, peut-être était-il mieux désigné qu'un diplomate allemand, survivant attardé du xviiiᵉ siècle1.

1. Le comte de Ficquelmont était né en Lorraine, en 1777. Mais il entra, dès 1793, au service de l'Autriche, prit part à toutes les campagnes contre la France, et servit sa nouvelle patrie, jusqu'à sa mort (1857). ↩

Le fait éclatant dont il rendait témoignage frappait d'ailleurs tous les regards, en France du moins-Pour se donner le plaisir de présenter à ses lecteurs une assertion contraire, Sainte-Beuve a dû aller chercher un témoin à l'étranger. Mais l'opinion des Français demeure établie; elle n'a pas varié, il est facile de s'en convaincre.

Ainsi, en 1857, M. Villemain écrivait que l'influence de Chateaubriand a laissé son empreinte « sur presque tous les talents de notre siècle, et que par là même elle a pénétré dans l'esprit du siècle2 ».

2. Tribune moderne, Chateaubriand, 1857, p. 535. ↩

On voit qu'il faisait remonter au Génie du Christianisme l'honneur du changement survenu dans les idées à l'égard de la Religion.

Quatre ans après, M. de Loménie disait à son tour: « Le respect, non seulement des croyances religieuses, mais des cérémonies et des formes par lesquelles se manifeste le sentiment religieux, a gagné même les plus sceptiques et fait en quelque sorte partie de la tenue d'un homme bien élevé. »

L'auteur rappelait « ce ton d'écolier ricaneur et insolent qui, malgré l'influence de Rousseau, était, au xvi® siècle, le signe caractéristique et essentiel du bel esprit », tandis que « il classe au-jourd'hui un écrivain parmi les bohèmes »; et il ajoutait qu'en même temps que l'attitude des adversaires s'était transformée le sentiment religieux lui-même avait pris plus d'empire chez les croyants et s'affirmait avec plus de courage dans les actes comme dans les discours1!.

1. Le Correspondant, 25 octobre 1861, p. 298-299. ↩

Plus près de nous, un philosophe qui a tenté des excursions heureuses en littérature, M. Paul Janet, a fait remarquer avec désintéressement que, dégénéré dans le dernier siècle, le Christianisme était remonté dans le nôtre plus haut que jamais. L'Église a beaucoup gagné : « Les mœurs y sont plus pures ; la charité plus puissante; la science y jette un plus vif éclat, la foi y est entière : elle a retrouvé une jeunesse nouvelle2,i

2. Revue des Deux Mondes, 15 mars 1890, p. 392-393. ↩

Revenant plus loin sur cette idée, l'écrivain montre les progrès que les doctrines catholiques ont accomplis, au-delà même du cercle des fidèles, et il en donne une preuve qu'il déclare décisive a ses yeux.

«Pour mesurer » dit-il, « le terrain que Chateaubriand et son école ont fait gagner au catholicisme, il suffit de comparer l'opinion de deux philosophes, de deux libres penseurs, l'un du xvII° siècle, l'autre du xix°, l'un et l'autre savants mathématiciens, liés par une affinité générale de doctrines et ne différant que sur un seul point, leur opinion sur le Christianisme... Condorcet et Auguste Comte. » Le premier fait siennes toutes « les déclarations violentes et passionnées », dont les enseignements et les institutions de l'Eglise étaient alors communément l'objet. Le second « justifie toutes les parties de l'organisation catholique que son prédécesseur a si violemment attaquées ». il défend l'infaillibilité des papes, le célibat des prêtres, le culte des saints, la confession. Il célèbre les services que l'Eglise a rendus à l'humanité dans la famille, où elle a établi le principe de la fixité par la condamnation nécessaire du divorce, dans la société où elle a véritablement « fait l'éducation morale du genre humain », dans les sciences enfin comme dans les lettres et dans les arts. C'est « l'apologie absolue du catholicisme », entreprise du dehors par un adversaire qui le respecte et l'admire1.

1. Revue des Deux Mondes, 15 mars 1890, p. 420-423. ↩

Nous voilà bien loin du singulier témoignage de M. de Ficquelmont, de ces étranges vues de France qu'il prenait de Vienne ! C'est, on en conviendra, une bien malheureuse idée qu'a eue Sainte-Beuve de les lui emprunter, pour les donner comme exactes au mépris de la justice et de la vérité1.

1. Dès 1818, seize ans après le Génie du Christianisme, M. de Pradt reconnaissait que les classes élevées revenaient à la Religion. Il l'attribuait à l'ouvrage de Chateaubriand, dont il disait : « Il remit la religion dans le monde et l'y établit sur un meilleur pied que celui où on l'avait tenue; car jusque-là elle marchait pour ainsi dire à la suite de la société, et depuis ce temps elle parut et marcha à sa tête (les Quatre Concordats, 1818, t. III, p. 273). - 11 ne faut pas oublier que M. de Pradt est hostile au Génie du Christianisme. Sainte-Beuve le cite ailleurs et s'autorise de ses idées contre Chateaubriand. Mais les passages qui sont favorables à la Religion dans les ouvrages qu'il lit, Sainte-Beuve ne les voit presque jamais. En revanche, il découvre merveilleusement ceux qui lui sont contraires. ↩

La passion est vraiment une bien mauvaise conseillère.

Dominé par les sens, Sainte-Beuve finit par ne plus croire qu'aux sens. Lui-même en a fait le triste aveu2. Sous la coupole de l'Institut, devant ses confrères de l'Académie, il niait ouvertement l'existence de l'âme, ce qui révoltait Montalembert3. Un autre jour, dans un dîner entre littérateurs connus, la conversation ayant fini par tourner vers les choses de l'autre vie : « C'est étonnant », dit un des convives, « comme au dessert on parle toujours de l'immortalité de l'âme. »

2. « Ah ! › laisse échapper Sainte-Beuve, en se penchant vers moi, «Il faut avoir fait le tour de tout et ne croire à rien. Il n'y a rien de vrai que la ... » volupté. - On est obligé de changer le dernier mot par convenance. - Cela était dit le 20 juillet 1863, à un diner chez Magny (Journal des Goncourt, 1 série, t. II, p. 131); cf. plus haut p. 57. ↩

3. Journal des Goncourt, 1° série, t. II, p. 131. ↩

« Oui, répondit Sainte-Beuve, quand on ne sait plus ce qu'on dit4. »

4. lbid., t. II, p. 104. ↩

Il appartenait par ses idées au xvm° siècle, et il s'était promis de le continuer. Ses familiers le savaient bien1.

1. Pons, Sainte-Beuve et ses inconnues, in-12, 1879, p. 30. ↩

Aussi défendait-il volontiers les survivants du parti philosophique, que Chateaubriand rencontra sur son chemin et qu'il jugea sans bienveillance, en homme qui condamnait leur œuvre et tentait de relever ce qu'ils avaient abattu. C'est qu'il se retrouve dans ces hommes du xvi siècle, que la mort a oubliés dans le nôtre. En somme, adversaire de la sincérité religieuse de Chateaubriand, il ne fait que reprendre leur thèse, quoiqu'il la soutienne d'une autre manière et avec un autre talent. Il est resté toujours l'ami de ces écrivains de la Décade, « de qui M. Cousin me disait un jour avec son beau geste de hiérophante », raconte M. de Pontmartin : « Affirmez hardiment que c'étaient « de bien pauvres sires. » Ecole à la fois stérile et funeste, comparable à la carcasse d'un feu d'artifice surpris par un orage2. »

2. Le Correspondant, décembre 1872, vol. IX, p. 244-260. ↩

Voilà en quelle compagnie Sainte-Beuve cût désiré voir Chateaubriand! Chateaubriand restant le disciple de ceux en qui il avait en effet commencé par saluer des maîtres, les dépassant par les facultés et la renommée, défendant leurs idées avec un éclat qui n'aurait pu qu'en développer l'empire, c'est là ce qu'il aurait voulu, voilà son rêve ! L'aveu lui en est échappé, un aveu net et catégorique, qui ne peut laisser aucune place au doute. Qu'on en juge plutôt !

Il a consacré plusieurs pages de ce qu'il appelle ses Chateaubriana, à « refaire et redresser, après coup, la vie » de Chateaubriand. Il voyait en cela « une dernière manière de le juger et de faire mieux sentir ce qu'il n'a pas été, en n'ayant l'air que de vouloir montrer ce qu'il aurait pu être.i

Or, au point de vue qui nous occupe, s'il avait ressemblé à ce portrait fantaisiste, s'il avait réalisé l'idéal du peintre, Chateaubriand serait revenu, dans le cours de sa vie, au scepticisme de son premier ouvrage. « L'auteur désabusé de l'Essai sur les Révolutions aurait reparu peu à peu sous l'auteur vieillissant du Génie du Christianisme1. »

1. Chateaubriand et son groupe, t. II, p. 427-431, passim. ↩

Le même désir perce en un autre endroit : « J'ai l'idée d'un chapitre qui serait : Quel aurait été Chateaubriand si, au lieu de faire le Génie du Christianisme, il avait continué dans le sens de l'Essai, se développant avec talent, philosophie, entière et pleine sincérité, sans être l'homme d'aucun rôle artificiel et le héraut d'armes d'un parti pris. On peut rêver là-dessus toute une carrière2.i

2. Chateaubriand et son groupe, t. I, p. 337, en note naturellement. ↩

Les deux passages se répondent et se tiennent. De cette esquisse imaginaire, que lui a inspirée son aversion pour le Christianisme, devenue aiguë avec l'âge, il a eu raison d'écrire : « Tel est mon rêve, et le Chateaubriand idéal... que j'aurais voulu3. »

3. Ibid., t. II, p. 431. ↩

H1bemus confitentem.

Cette confession sincère, mais sans repentir, est intéressante et pleine d'enseignements. Elle explique les efforts perpétuels et obstinés du critique pour ramener violemment les idées de son auteur à celles qu'il aurait désiré lui voir. Lalande écrivait, dit-on, le nom de tous ses amis dans son dictionnaire des athées. Sainte-Beuve a fait quelque chose d'analogue pour Chateaubriand : bon gré, mal gré, il a fallu que l'auteur du Génie du Christianime figurât parmi les sceptiques ; son commentateur en a décidé ainsi, ne l'aimant pas autrement. En se consultant lui-même, en écoutant ses antipathies et son incrédulité, il s'est fait de Chateaubriand un type auquel Chateaubriand a été contraint de ressembler. Ses commentaires ont pour base un parti pris ; c'est l'évidence même. On voit dès lors quelle justice on peut en attendre, et combien il serait périlleux de s'y fier !

Il a dit lui-même qu' « une influence aimable », celle de Me Récamier, l'avait « tout à fait paralysé » pendant quinze ans, - tant que cette enchanteresse vécut, - qu'elle l'avait empêché de porter sur Chateaubriand un jugement équitable et qui fût vraiment un jugement1. Cela prouve qu'il n'avait pas profité du conseil de Mme Récamier elle-même, qui lui avait donné pour devise : vouloir plaire et rester libre. Il prétend bien qu'il fut fidèle à ce programme2. Mais c'est une illusion, s'il est vrai qu'il ait sacrifié la liberté de juger à la volonté de plaire.

1. Chateaubriand et son groupe, t. I, p. 17. ↩

2. Ibid., t. I, p. 6. ↩

Croyons-en donc sa parole : le désir d'être agréable ne lui a jamais laissé la liberté d'être juste3. En vérité, voilà un jugement bien impressionnable, bien souple... ou bien timide, comme ou voudra ! J'avoue qu'une telle confidence m'émeut et rend ma confiance assez perplexe. Si le plaisir de con tenter une « femme gracieuse » a fait écrire à Sainte-Beuve, pendant quinze ans, autre chose que ce qu'il pensait, les lecteurs ne vont-ils pas se croire obligés à une extrême circonspection à l'égard de ce qu'il a pu dire depuis, touchant la religion de Chateaubriand ?

3. C'est lui qui souligne le mot, Ibid., t. I, p. 17. ↩

Car il a sur ce sujet, ce n'est pas douteux, des tendances fort nettes, des idées arrêtées, préconçues. Toutes les fois qu'il nous montre, dans l'écrivain, un sceptique déguisé, il est évident qu'il se plaît vivement à lui-même. Or, de se plaire à soi-même, chacun sait bien que c'est un penchant plus vif encore, et qui a une action plus puissante sur la conduite que le désir de plaire à autrui. Dès lors, qui arrivera a nous convaincre que Sainte-Beuve n'a pas été « paralysé » dans la sincérité de ses jugements, pendant les vingt dernières années de sa vie, qu'il s'est trouvé alors plus fort contre lui qu'il n'avait su l'être, durant les quinze années précédentes, contre une aimable influence du dehors ?

Supposons-le même d'une entière bonne foi. !! restera encore, chez lui, le parti pris de l'intelligence, à défaut du parti pris de la volonté. Et de celui-là aussi il convient qu'on se défie, car il aveugle.

Toujours est-il qu'il aide à comprendre, sans la justifier, la guerre injuste que Sainte-Beuve a faite à la loyauté de Chateaubriand, en ce qui regarde ses sentiments religieux. Son impiété entreprenante, et qui, vers la fin, devenait même fanfaronne1!, trouvait à se satisfaire dans ces attaques. S'il a tan répété que l'auteur du Génie du Christianismet n'avait fait que jouer un rôle toute sa vie, s'il a compulsé tant de dossiers, fureté tant d'autographes et si souvent écouté aux portes, pour essayer de l'établir, d'autres raisons l'expliquent sans doute, nous l'avons vu, mais aucune mieux que celle-ci.

1. Nicolardot, Confession de Suinte-Beuve, 1882, p. 291. ↩

Dans une heure de mécontentement, Chateaubriand a écrit que le clergé ne lui a jamais donné sa sympathie ni prêté son appui.

Il y a beaucoup d'exagération dans ce reproche. Le clergé n'a pas sans doute pris son parti en tout et toujours. Il fut de ceux qu'on peut difficilement approuver longtemps et sans réserves. Mais, sil était arrivé que les ministres de la Religion n'eussent pas montré à son brillant apologiste toute la reconnaissance dont il est digne, il me serait agréable de pouvoir me persuader que, pour ma faible part, je répare aujourd'hui cette injustice, en prenant la défense de sa mémoire contre ses calomniateurs.

Au demeurant, je ne dirai que ce que je pense. Si je croyais que l'auteur du Génie du christianisme n'a été qu'un Tartufe, à l'imagination éclatante et à la voix harmonieuse, je ne parlerais pas de son hypocrisie en souriant, comme on l'a fait; je la dénoncerais plutôt avec indignation au mépris de tous les honnêtes gens. Mais, en réalité, il est victime, à mes yeux, d'une accusation aussi peu fondée qu'elle est adroite et astucieuse. Et de travailler à en laver son souvenir, c'est une entreprise qui présente peut-être quelque intérêt pour les lettres et pour la Religion, et qui a certainement son charme. Quoi de plus doux que de réhabiliter, si on le pouvait, une grande réputation calomniée ?

Cette foi chrétienne qu'il a défendue, Chateaubriand l'avait lui-même dans le cœur. Ce n'est pas un comédien de talent, qui représente un personnage devant le public. C'est un homme d'honneur, excellent en l'art de bien dire, qui, dans l'expression de ses croyances, « se sert de la parole pour la pensée et de la pensée pour la vérité ». Sa gloire est de bon aloi: ce n'est pas une gloire de trétaux.

Le lecteur en jugera.