Chapitre III
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« 1. Services du Christianisme dans le passé : influence salutaire des exemples donnés par les ordres contemplatifs et l'héroïsme des missionnaires. - OEuvres diverses pour soulager les maux de l'humanité. - Ce que l'Eglise a fait pour l'instruction. Tout ce que lui doit la civilisation en général. - Son influence heureuse dans les lois et la politique. - Surtout en France. - Reproches et abus. - Que Chateaubriand a toujours pensé de même sur le rôle de l'Eglise dans le passé. - « II. Mission sociale du Christianisme dans le présent et l'avenir : que Chateaubriand n'a pas eu d'idées hétérodoxes sur les destinées du Christianisme. - Que le Christianisme peut seul, à ses yeux, sauver la société en péril.
§ 1. - services du Christianisme dans le passé
On connaît les belles pages que le Génie du Christanisme consacre au clergé et à ses œuvres à travers les siècles. Prêtres séculiers et moines, missionnaires et chevaliers, écoles et hôpitaux, toutes les institutions enfin et tous les bienfaits que la religion chrétienne a produits revivent dans un tableau célèbre, auquel les adversaires mêmes de l'auteur ont dû rendre justice. Rappelons-en quelques traits.
C'est un service, quoi que certains en pensent, que l'exemple de ces vertus extraordinaires dont ont fleuri les solitudes. Platon a formé le rêve d'une cité idéale, mais il n'a pas pu seulement essayer de le mettre en pratique, il n'a rien exécuté. Des évêques et d'humbles religieux se sont montrés plus puissants : « Saint Augustin, saint Basile, saint Bernard, ont été de véritables législateurs et les patriarches de plusieurs grands peuples1. » Ils ont écrit, d'une main ferme, les constitutions de républiques nouvelles, que le monde ancien n'avait pas connues, et ces républiques y sont restées fidèles ; elles ont vécu, pendant de longs siècles, de leur pensée et comme de leur âme; et, en des temps barbares, au milieu d'une société encore confuse et en formation, elles ont offert le spectacle d'une paix tranquille, d'une discipline et d'une perfection morale qu'on n'avait encore jamais vues.
1. Génie du Christianisme, IV, liv. III, chap. v; Ouvres, t. II, p. 426. ↩
« Le stoïcisme », disait Voltaire, « ne nous a donné qu'un Epictète, et la philosophie chrétienne forme des milliers d'Epictètes, qui ne savent pas qu'ils le sont et dont la vertu est poussée jusqu'à ignorer leur vertu même2.
2. Corresp. gêner., t. III, p. 222; cf. Génie du Christianisme, IV, liv. VI, chap. Iv. ↩
On voit tout de suite quelle influence heureuse de telles vies peuvent exercer sur les mœurs d'un peuple. Aussi Chateaubriand défend-il ceux mêmes des ordres religieux que les gens du monde comprennent le moins, les ordres contemplatifs. Il juge utiles aux sociétés humaines ces retraites silencieuses, d'où rien ne leur arrive sinon le parfum fortifiant des vertus qui y germent dans l'ombre. Non seulement elles lui paraissent comme des lieux augustes préparés par la Religion pour la santé de l'âme, pareils à ceux qui existent pour la santé du corps, moins sujet que l'âme aux atteintes du mal, et dont les infirmités moins douloureuses sont aussi moins longues à guérir; non seulement elles satisfont, à ses yeux, ce besoin de solitude, qui tourmente un certain nombre de cœurs portés à la contemplation, ou si excellents qu'ils en chercheraient vainement d'autres dans le monde, auxquels ils soient faits pour s'unir1 ; mais il y voit encore de vraies « écoles de morale en action2 », où les hommes sont à même d'apprendre ce qu'ils ont le plus besoin de savoir : que rien de ce qui éblouit ou qui charme ici-bas ne mérite qu'on y sacrifie la vertu, qu'on peut renoncer au luxe, à la fortune et aux plaisirs, sans renoncer pour cela au bonheur, et que, si puissantes enfin que les passions doivent paraître, elles ne sont pas invincibles ; l'âme les tient sous son empire : pour leur commander et en rester maître, il suffit de vouloir.
1. Génie du Christianisme, IV, liv. III, chap. III. ↩
2. Ibid., IV, liv. III, chap. vi. ↩
C'est là une leçon réconfortante; on ne la présente pas sans utilité à la multitude des hommes, trop enclins à subir la séduction des richesses et à croire, par horreur de la lutte, à la victoire fatale des instincts.
C'en est une autre que cette vaillance de héros, si souvent montrée par ceux qui vont porter au loin la doctrine chrétienne. Chateaubriand reproduit avec complaisance quelques-uns de ces actes de sublime courage qui couvrirent de la même gloire la Religion des missionnaires et la France, leur patrie, car la plupart étaient Français. Pour savoir d'où ils étaient venus, les sauvages n'avaient pas besoin de leur demander leur origine. Il leur suffisait de voir leur attitude dans les supplices ; ils reconnaissaient à l'intrépidité la chair blanche de Québec1.
1. Génie du Christianisme, IV, liv. IV, chap. viii. ↩
Ginguené n'a pas pu se défendre de louer ce livre des Missions; il le déclare « un des plus intéressants de l'ouvrage ». Sa philosophie fait des réserves sans doute sur les intentions des missionnaires, à son gré trop chrétiennes; mais il n'est pas moins obligé de s'incliner avec respect devant les actes héroïques qu'elles inspirent : il rend justice tout ensemble à l'historien et aux héros. « L'auteur admire de bonne foi, dit-il, des sacrifices et des actes de dévouement admirables, en effet, quel qu'en fût le motif2. »
2. Décade philosophique, 20 messidor, an X. ↩
Et quel bien ce dévouement magnifique a fait à l'humanité, depuis Jésus-Christ, même en dehors de l'ordre moral ! Le paganisme, dit Chateaubriand, se débarrassait des pauvres par l'esclavage. Quand le Christianisme eut pris pied sur la terre, tout changea, et le monde vit un spectacle nouveau : « Les œuvres de miséricorde n'eurent plus de retenue ; il y eut comme un débordement de la charité sur les misérables3. » Dans cette lente et confuse restitution des sociétés, qui suivit la chute des peuples antiques et l'invasion des barbares, que seraient devenus nos pères sans l'Église ?
3. Génie du Christianisme, IV, liv. VI, chap. ii. ↩
« L'Europe entière n'avait ni chemins ni auberges; ses forêts étaient remplies de voleurs et d'assassins; ses lois étaient impuissantes, ou plutôt il n'y avait point de lois : la Religion seule, comme une grande colonne élevée au milieu des ruines gothiques, offrait des abris et un point de communication aux hommes1. »
1. Génie du Christianisme, IV, liv. VI, ch. viii. ↩
Alors tous les monastères sont des hôtelleries ouvertes aux passants au nom de la Religion, et on voit parfois des princes servir de leurs mains des inconnus qui sont venus y chercher gratuitement un asile.
Quand parurent ces descriptions éloquentes, la philosophie sceptique ne songea pas a y contredire, elle en reconnut même la vérité : « L'abondance et l'hospitalité généreuse dont on jouissait dans les abbayes, dans les grands monastères, tout cela, disait-elle, est indubitable. Le monde, le siècle, avaient fort à s'en louer, mais (qu'on remarque bien cette réserve !) mais le christianisme, la morale, l'exemple2 ? »
En vérité, l'Eglise n'est pas assez reconnaissante à certains de ses ennemis de tout le zèle qu'ils témoignent en sa faveur, pour sauvegarder contre elle-même ses véritables intérêts. Comment ne pas être frappé de la générosité et de la religion de celui-ci, qui, obligé de reconnaître les avantages dont une institution ecclésiastique fut la source pour le monde, la regrette cependant et la blâme, à cause du pur esprit de l'Evangile, qui a bien pu y perdre quelque chose!
On voit que ce n'est pas seulement dans la fable que les loups s'habillent en bergers. Les vers de La Fontaine viennent d'eux-mêmes à la pensée :
Quiconque est loup agisse en loup;
C'est le plus certain de beaucoup.
Si ce n'est pas le plus certain, toujours du moins est-ce plus loyal que de prendre le hoqueton pour faire la guerre au troupeau.
Quoi qu'il en soit, la société a profité largement des bienfaits de l'Église. On chercherait en vain depuis l'Evangile une misère humaine qui soit restée sans secours et même qui n'ait pas eu son hospice. Et c'est vraiment un beau spectacle que cette multitude dévouée, choisie dans ce que le monde a de meilleur, nobles ou roturiers, filles de roi ou filles du peuple, travaillant de toutes parts, au nom de Jésus-Christ, à chasser le mal de la terre, ou du moins à diminuer son empire et à guérir de ses atteintes.
Entre tous ces bienfaiteurs des hommes, on dirait qu'il y a comme une émulation de dévouement, une sainte rivalité de sacrifice. La Religion, qui les inspire et les envoie, sourit à leur zèle et semble leur dire : « Courage, mes enfants, courage ! Soyez plus prompts que les maux dans la carrière de la vie1 ; Dieu vous regarde et vous bénit. »
1. Génie du Christianisme, IV, liv. III, chap. VI. ↩
Réguliers et séculiers, tous ont servi la cause même de l'humanité. « Partout la civilisation a marché sur les pas de l'Évangile, au contraire des religions de Mahomet, de Brama et de Confucius, qui ont borné les progrès de la société et forcé l'homme à vieillir dans son enfance1. »
1. Génie du Christianisme, IV, liv. VI, chap. vi. ↩
Chateaubriand fait un tableau enthousiaste de tout ce qui a été créé, sous l'influence directe de l'Église, pour l'instruction du genre humain : écoles primaires où d'humbles frères « s'obligeaient à montrer, par charité, à lire, à écrire au petit peuple, en commençant par lA, B, G, », collèges pour l'enseignement secondaire de la jeunesse, universités d'où la lumière se répandait au loin, toutes établies par des princes religieux, ou par des évêques, ou par des prêtres, même cette fameuse université de Paris, dont « l'origine remontait jusqu'à Charlemagne, jusqu'à ces temps où, luttant seul contre la barbarie, le moine Alcuin voulait faire de la France une Athènes chrétienne2 ».
2. Ibid., IV, liv. VI, chap. v. ↩
Le christianisme a enseigné à nos pères « jusqu'à l'art de se nourrir3. » C'est au clergé, séculier et régulier, qu'il faut attribuer le renouvellement de l'agriculture en Occident ; c'est lui qui a fertilisé l'Europe sauvage et qui l'a civilisée. Beaucoup de villages sont nés autour des monastères, et c'est à des évêques ou à des moines que nos vieilles cités doivent les plus beaux de leurs monuments1.
3. Ibid., IV, liv. VI, chap. vii. ↩
1. Génie du Christianisme, IV, liv. V, chap. viii. ↩
On sait que la Décade philosophique se montra fort injuste envers le Génie du Christianisme quand il parut. Mais, tout en niant les conséquences qui y sont tirées, en faveur de la Religion, du bien immense que firent à la société du moyen âge ceux qui parlaient et agissaient en son nom, elle ne songe pas à le mettre en doute. Elle convient « des services dont les progrès de l'agriculture, la multiplicité des hameaux, l'embellissement des villes, sont redevables aux ordres religieux. Le bien que quelques papes ont fait aux lettres et aux arts, dit-elle, est incontestable ». Bref « l'histoire et la philosophie ont reconnu les grands services rendus au genre humain par la religion chrétienne ». En particulier, « l'influence que le christianisme a exercée sur la civilisation et sur la législation ne peut être méconnue2 ».
2. Décade philosophique, 20 messidor, an X. ↩
Ce dernier point est à remarquer, Chateaubriand l'a mis en relief. Il soutient que dans les lois civiles et dans les lois criminelles, dans la politique et le gouvernement, l'action de l'Eglise a été aussi heureuse que profonde.
Il répète et commente les paroles de Montesquieu : «Nous devons au christianisme, et dans le gouvernement un certain droit politique, et dans la guerre un certain droit des gens, que la nature humaine ne saurait assez reconnaître. C'est ce droit qui fait que parmi nous la victoire laisse aux peuples vaincus ces grandes choses : la vie, la liberté, les lois, les biens, et toujours la religion, quand on ne s'aveugle pas soi-même1. »
1. Esprit des lois, liv. XXIV, chap. iii. ↩
En reproduisant ce témoignage, Chateaubriand le fait suivre de ces mots :
« Ajoutons, pour couronner tant de bienfaits, un bienfait qui devrait être écrit en lettres d'or dans les annales de la philosophie: l'abolition de l'esclavage2. »
2. Génie du Christianisme, IV, liv. VI, chap. xi. ↩
Deux ans avant le Génie du Christianisme, VI de Staël avait rendu aussi justice à la Religion de l'Évangile, dans son livre célèbre de la Littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales. On se souvient que cet écrivain philosophe appuie sa doctrine sur la foi en la perfectibilité : c'est le fondement de son ouvrage. Croître, s'élever, devenir plus beau et meilleur, voilà, à ses yeux, la destinée du monde ! Le progrès est indéfini et irrésistible.
Théorie séduisante, mais, pour le dire en passant, plus brillante sans doute que solide. En effet, la loi de la perfectibilité continue et nécessaire, si elle existe ici-bas, repose sur une intervention mystérieuse de la Providence, qui, donnant le progrès pour but à l'humanité, l'y conduirait de loin et par des moyens à elle, dont elle ne nous a pas livré le secret. Ou bien c'est une force, déposée comme un germe dans notre nature et qui s'y développe d'une manière spontanée et fatale.
Or, d'une part, où prenons-nous le droit de prêter à Dieu un dessein, dont il n'a pas daigné nous instruire et que ses actes ne révèlent pas plus que sa parole? D'autre part, si la nature humaine, comme Me de Staël paraît le croire, produit d'elle-même le progrès par une sorte de fécondité essentielle, comment expliquer qu'elle cesse parfois d'agir, et que l'humanité reste stationnaire ou même qu'elle recule? On dit, par exemple, qu'elle a interrompu sa marche en avant du vi° siècle au x°. La nature humaine avait-elle donc cessé d'être elle-même en ce temps-là ?
Que devenait-elle ? Que faisait-elle? Que si l'on répond en objectant des forces contraires, qui ont paralysé son action, c'est convenir, par le fait même, que son action en ce sens n'est pas infaillible, qu'elle a lieu ou n'a pas lieu suivant que les circonstances la favorisent ou la gênent, c'est-à-dire que cette loi n'a rien de nécessaire, et par conséquent que ce n'est pas une loi. Du reste, dès lors que son inaction peut durer quatre siècles, comme Mme de Staël l'assure, pourquoi ne durerait-elle pas davantage, mille ans par exemple, ou deux mille ans, ou plus encore? Sur quoi s'appuyer pour lui assigner une limite? Les circonstances qui l'ont amenée et maintenue pendant quatre cents ans peuvent persévérer encore ou ne disparaître que pour revenir. La seule raison qu'il soit possible d'apporter, c'est qu'il est nécessaire que le monde avance en définitive. Misa de raisonner ainsi ne voit-on pas que ce serait défendre la théorie par la théorie même et heurter de front toute logique ?
Et quel système que celui qui oblige, si on l'applique simplement, à mettre dans l'estime la littérature de Rome avant la littérature d'Athènes, et la poésie du Bas-Empire avant la poésie d'Homère!
Mais enfin, dans ce mouvement du monde, quoi qu'il faille penser de la manière dont elle en comprend l'ensemble, Me de Staël fait une place à part au Christianisme. Elle déclare qu'elle eût mieux aimé voir la philosophie, pour qui sont toutes ses préférences, ranimer elle-même le culte de la vertu parmi les hommes et donner le branle à la raison épuisée. Mais elle avoue en même temps que la philosophie était impuissante pour cette grande tâche, et que le Christianisme l'a heureusement suppléée : c'est lui qui a renouvelé l'impulsion de l'esprit défaillante, qui a mis le monde en marche et l'a poussé en avant : « Les progrès de l'humanité viennent de lui. »
En France surtout son action a été profonde et extrêmement bienfaisante ; c'est le Génie du Christianisme qui en fait la remarque. Non seulement nos lois doivent beaucoup au droit canonique et, d'une manière générale, à l'influence des idées religieuses, mais cette influence ne pouvait qu'être heureuse dans le gouvernement, étant donné notre caractère national; car il en est des constitutions comme de la nature, dont « l'énergie paraît résider dans la loi générale des contrastes ». En joignant « la violence à la violence ou la faiblesse à la faiblesse », loin de former quelque chose qui soit capable de vivre, « on détruit par excès ou par défaut. La théocratie ne fut pas bonne aux Égyptiens : elle les asservit sans leur donner les vertus qui leur manquaient ; c'était une nation pacifique : il leur fallait des institutions militaires ».
Pour les Français, au contraire, peuple fier, prompt, impétueux, ils ne pouvaient que se trouver bien de l'influence modératrice de l'Église dans les corps politiques de leur pays, et ils étaient défendus en même temps contre toute éventualité d'une théocratie asservissante par leur caractère bouillant, ami de la bataille, et cette indépendance native, qui leur rend insupportables toutes les chaînes1.
1. Génie du Christianisme, IV, liv. VI, chap. xi. ↩
On sait que Montesquieu a soutenu contre Bayle que les enseignements « du Christianisme, bien gravés dans le cœur, seraient infiniment plus forts que ce faux honneur des monarchies, ces vertus humaines des républiques, et cette crainte servile des États despotiques2 », principes essentiels cependant dans ces gouvernements respectifs, ressorts nécessaires qui les font mouvoir et vivre3.
2. Esprit des lois, liv. XXIV, chap. vi. ↩
3. Ibid., liv. III, chap. ii. ↩
Mais de fait, selon l'Esprit des lois, le service que la Religion chrétienne a rendu à la société civile tient surtout à l'action qu'elle a exercée sur le prince. La douceur est trop recommandée par l'Evangile pour qu'il n'en soit point passé, dans les idées et dans les mœurs, quelque chose qui fait obstacle aux cruautés arbitraires d'une « colère despotique ». Et puis, « pendant que les princes mahométans donnent sans cesse la mort ou la reçoivent, la Religion, chez les chrétiens, rend les princes moins timides, et par conséquent moins cruels. Le prince compte sur ses sujets, et les sujets sur le prince1 ».
1. Ibid., liv. XXIV, chap. iii. ↩
Chateaubriand, qui renvoie à cette page, en adopte les idées. Il ajoute même qu'il ne faut pas en vouloir aux papes du moyen âge d'avoir jeté l'interdit sur les royaumes et forcé les empereurs de venir rendre compte de leur conduite au Saint-Siège. C'était, si l'on veut, un abus de pouvoir ; « mais en blessant la majesté du trône, ils faisaient peut-être du bien à l'humanité. Les rois devenaient plus circonspects : ils sentaient qu'ils avaient un frein et le peuple une égide2 ».
2. Génie du Christianisme, IV, liv. VI, chap. xi. A propos des bienfaits que la société civile doit au Christianisme, un protestant illustre, M. Guizot, a écrit à son tour, comme si sa voix n'était que le libre écho de celle de Chateaubriand : « Parmi les causes de la civilisation, il en est une qui est présente à tous les esprits, je veux dire l'Eglise chrétienne. Aux âges même les plus obscurs de la barbarie, il y avait dans le clergé chrétien des hommes qui avaient pensé à tout, à toutes les questions morales et politiques, qui avaient sur toutes choses des opinions arrêtées, des sentiments énergiques, et un vif désir de les propager. Jamais société n'a fait, pour agir autour d'elle et s'assimiler le monde, de tels elforts que l'Eglise chrétienne du v° au x° siècle. Elle a, pour ainsi dire, attaqué la barbarie par tous les bouts pour la civiliser en la dominant » (Histoire de la civilisation en Europe., 7° édit., Paris, 1860, p. 83-84). ↩
Sans doute, durant tant de siècles, il est impossible que le clergé ait échappé à tout reproche. Mais Chateaubriand fait observer que le mal qu'ont pu taire quelques-uns de ses membres a disparu
autres, n'a pas péri ; nous en jouissons encore¹.
avec eux, tandis que le bien, qui est venu des
Et d'ailleurs, si l'on veut juger avec exactitude l'influence de la Religion chrétienne dans les siècles passés, il faut la voir dans son ensemble, non dans « quelques détails particuliers, locaux et accidentels. Toutes ces déclamations contre la richesse de l'Eglise, contre son ambition, sont de petites vues d'un sujet immense ; c'est considérer à peine la surface des objets et ne pas jeter un coup d'œil ferme dans leurs profondeurs2 ».
2. Ibid., IV, liv. VI, chap. xi. ↩
En s'exprimant ainsi, Chateaubriand reprenait, sous une forme plus élevée encore1 et plus large, une page célèbre, celle où l'auteur de l'Esprit des Lois réfute l'auteur des Pensées sur la Comète. « Dire que la religion n'est pas un motif réprimant», écrit-il, « parce qu'elle ne réprime pas toujours, c'est dire que les lois civiles ne sont pas un motif réprimant non plus. » Et il ajoute :
1. Génie du Christianisme, IV, liv. VI, chap. vi. ↩
« C'est mal raisonner contre la Religion de rassembler dans un grand ouvrage une longue énumération des maux qu'elle a produits, si l'on ne fait de même celle des biens qu'elle a faits. Si je voulais raconter tous les maux qu'ont produits dans le monde les lois civiles, la monarchie, le gouvernement républicain, je dirais des choses effroyables3. »
3. Esprit des Lois, liv. XXIV, chap. ii. ↩
C'est donc une injustice, à ses yeux, comme aux yeux de Chateaubriand, de relever avec soin, à travers une si longue durée, tous les abus passagers qui ont pu être commis, au nom de la Foi, par ceux qui la représentaient ou qui abritaient derrière elle l'égoïsme de leurs entreprises. En réalité, elle mérite la reconnaissance universelle.
« Cette religion que, dans la vivacité de sa jeunesse, et dans la politique légère de son premier ouvrage, Montesquieu avait trop peu respectée, partout dans l'Esprit des Lois, il la célèbre et la révère. C'est que maintenant il veut construire l'édifice et qu'il a besoin d'une colonne pour le soutenir. Sa pensée s'est agrandie, comme sa tâche : s'il combat le sophisme d'un incrédule fameux, la calomnie qu'il repousse avant toutes les autres, c'est l'idée que la Religion chrétienne n'est pas propre à former des citoyens. Il croyait, au contraire, qu'elle était particulièrement la protectrice des monarchies tempérées ; il la concevait, il la voulait amie de la liberté comme des lois, n'imaginant pas sans doute que ce qu'il y a de plus noble, de plus grand sur la terre, puisse mal s'accommoder avec un présent du ciel. La Religion, malgré sa sublime origine, par l'extrémité qui touche aux choses humaines, doit éprouver comme elles des vicissitudes et des retours ; mais elle est le premier gage de la civilisation moderne qui, en s'unissant à sa divine existence, partage la garantie de sa durée et semble échapper à la loi commune de la mortalité des empires1. »
1. Villemain, Éloge de Montesquieu. ↩
Aussi Montesquieu résumait-il sa pensée dans cette parole fameuse : « Chose admirable ! La Religion chrétienne, qui ne semble avoir d'autre objet que la félicité de l'autre vie, fait encore notre bonheur dans celle-ci1. »
1. Esprit des Lois, liv. XXIV, chap. iii. ↩
C'est l'idée même du Génie du Christianisme, surtout dans les derniers livres.
Chateaubriand est resté toujours fidèle à cette doctrine. Près de trente ans plus tard, on en retrouve le sens général dans les Etudes historiques. Il montre là que le monde moderne est né au pied de la Croix. C'est la Religion de la Croix qui a fondé la société nouvelle, en détruisant deux abominations, base de l'ancienne : le polythéisme, qui faussait la vérité religieuse et avec elle toutes les vérités morales, et l'esclavage qui corrompait toutes les vérités politiques. C'est à elle que l'on doit, parmi les grands changements qu'elle a opérés dans l'ordre social, « l'émancipation des femmes et le principe de l'égalité humaine, inconnu de l'antiquité polythéiste2 ».
2. Etudes historiques, préface ; Œuvres, IX, p. 70-71. ↩
Ce que l'écrivain disait ainsi au public, il se le disait à lui-même dans cette conversation intime à propos de ses impressions et de ses souvenirs qui s'appelle ses Mémoires. Il n'y jugeait pas différemment l'influence du christianisme dans l'histoire du monde.
Justement, l'année même où parurent les Études historiques, il fit un voyage en Suisse. Il avait caressé le rêve de vivre à l'étranger ; seulement les rentes nécessaires lui manquaient. L'acquéreur de ses œuvres lui avait fait à peu près banqueroute et ses dettes l'empêchaient de trouver quelqu'un, qui consentit à lui prêter. Mais sa dernière brochure, de la Restauration et de la Monarchie élective, lui ayant procuré quelque argent, il mit sa maison de la rue d'Enfer en vente, et il partit avec Me de Chateaubriand. Il a noté ses impressions de voyage, et ses notes sont pleines d'intérêt. Le voici près du château habité autrefois par Voltaire. Cette solitude silencieuse lui rappelle tout de suite la brièveté de nos jours et l'irrémédiable misère de la vie. On sait que cette pensée lui était familière. C'était un poète à l'âme élevée, aux regards profonds, pour qui un rayon de l'infini, toujours présent à ses yeux, projetait de loin sur tout ce qui passe une clarté mélancolique, qui en éteignait l'éclat.
« J'ai découvert derrière Ferney une étroite vallée où coule un filet d'eau de sept à huit pouces de profondeur ; ce ruisselet lave la racine de quelques saules, se cache çà et là sous des plaques de cresson et fait trembler des joncs sur la cime desquels se posent des demoiselles aux ailes bleues. L'homme des trompettes a-t-il jamais vu cet asile du silence tout contre sa retentissante maison ? Non, sans doute. Eh bien, l'eau est là ; elle fuit encore ; je ne sais pas son nom ; elle n'en a peut-être pas : les jours de Voltaire se sont écoulés ; seulement sa renommée fait encore un peu de bruit dans un petit coin de notre petite terre, comme ce ruisselet se fait entendre à une douzaine de pas de ses bords »
Mais ce qui le frappe plus encore que la vanité de ce que nous appelons la gloire dans cette patrie d'un écrivain qui a rempli tout un siècle de son influence et de son nom, c'est la folie de la guerre qu'il osa faire au Christianisme. Que Voltaire n'ait pas eu le bonheur de croire à la divinité de la Religion chrétienne comme Pascal et Bossuet, c'est affaire entre sa conscience et Dieu. Mais du moins aurait-il dû être arrêté dans sa longue lutte contre elle par la considération des bienfaits qu'elle a semés dans le monde et dont il jouissait lui-même.
Chateaubriand ne s'explique point que le philosophe de Ferney n'ait pas su reconnaître le grand rôle historique de l'Eglise. Il revient sur ce rôle qu'il a retracé, on l'a vu, devant le public; il y revient dans ces pages confidentielles où il ne parle plus qu'à lui-même, où il parle du moins à la postérité du fond de la tombe, et « comme assis sur son cercueil». Or il en dit précisément ce qu'on peut en lire ailleurs dans les Études historiques ou le Génie du Christianisme :
« Une chose m'étonne toujours quand je pense à Voltaire : avec un esprit supérieur, raisonnable, éclairé, il est resté complètement étranger au Christianisme; jamais il n'a vu ce que chacun voit : que l'établissement de l'Evangile, à ne considérer que le rapport humain, est la plus grande révolution qui se soit opérée sur la terre. Il est vrai de dire qu'au siècle de Voltaire cette idée n'était venue dans la tête de personne. Les théologiens défendaient le Christianisme comme un fait accompli, comme une vérité fondée sur des lois émanées de l'autorité spirituelle et temporelle ; les philosophes l'attaquaient comme un abus venu des prêtres et des rois ; ils n'allaient pas plus loin que cela. Je ne doute pas que, si l'on eût présenté tout à coup à Voltaire l'autre côté de la question, son intelligence lucide et prompte n'en eût été frappée. On rougit de la manière mesquine et bornée dont il traitait un sujet qui n'embrasse rien moins que la transformation des peuples, l'introduction de l morale, un principe nouveau de société, un autre droit des gens, un autre ordre d'idées, le changement total de l'humanité. Malheureusement le grand écrivain, qui se perd en répandant des idées funestes, entraîne beaucoup d'esprits d'une moindre étendue dans sa chute : il ressemble à ces anciens despotes de l'Orient sur le tombeau desquels on immolait des esclaves1! ».
1. Mémoires d'outre-tombe, t. V, p. 355-356. ↩
Voilà certes une noble et riche image ! Chateaubriand fait un beau convoi à la philosophie religieuse de Voltaire, il l'ensevelit dans un linceul de pourpre. On sent l'homme d'une époque dont Voltaire était roi. Cette page, qui condamne Voltaire, respire l'admiration : elle est encore un hommage. Mais c'était déjà beaucoup, en ce temps-là, que Chateaubriand osât l'écrire :
Le voltairianisme avait toutes les faveurs de la mode, et il fallait du courage pour ne pas brûler de l'encens devant l'idole. Ce culte nouveau avait bien ses impies. Musset en était, si l'on en juge par l'apostrophe célèbre de Rolla.
Mais ce n'était là qu'un cri de révolte isolé, le cri d'une âme qui, souffrant du scepticisme que Voltaire a contribué à répandre, se retournait vers l'auteur de son mal pour le maudire. Généralement on était fier de se donner pour voltairien.
Et c'est ce qui ajoute une valeur nouvelle à la protestation de Chateaubriand. Toute la renommée de l'écrivain philosophe, toute l'estime dont jouissaient ses opinions, n'ont pas empêché le voyageur qui visitait sa demeure de célébrer, avec reconnaissance, les grands services sociaux de la religion qu'il combattit, sous l'ombre même de ce château de Ferney dont les échos devaient blasphémer encore.
C'est qu'il y croyait fermement; et il était trop jaloux de son indépendance, pour faire sa cour à une illustre mémoire en trahissant sa pensée, ou même en la dissimulant.