§ II. - Chateaubriand et les femmes
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En 1803, dans une lettre que Sainte-Beuve appelle « la grande lettre », Joubert le platonicien écrivait à Molé le stoïque, à propos de leur ami commun, encore dans tout le feu de la jeunesse : « Vous et moi, et nous tous, avons le droit de condamner en lui beaucoup de choses. Notre morale et l'amitié nous en donnent le droit. Mais ce droit, faudra-t-il aussi l'accorder à d'autres hommes, qui certainement ne le valent pas ? »
Assurément non ; et c'est une usurpation un peu pharisaïque, s'ils le prennent. Il en est cependant qui l'ont pris. Non pas qu'ils se soient toujours érigés en censeurs rigoureux de défaillances morales qu'ils retrouvaient, et pires encore, dans leur propre histoire; mais ils les ont étalées avec une injuste complaisance: en y revenant sans cesse, ils ont donné au public l'impression qu'elles formaient comme le tissu même de la vie de Chateaubriand, et ils ont éclaboussé de ces souillures la pureté même de sa foi.
Ramenons les choses au point. Chateaubriand a eu certainement des oublis, mais la légende aussi s'en est mêlée. Tout n'est pas à croire dans ce qu'on répète.
Pour ma part, il m'est difficile de prendre au sérieux, par exemple, les récits de Mme de Saman. Dans un livre étrange, qui se donne l'air d'être des Mémoires, Hortense Allart (c'était son nom) raconte avec complaisance qu'elle inspira la plus vive passion à Chateaubriand, qui avait alors passé la soixantaine1!. Elle fait l'histoire de cette passion ; aucune pudeur ne l'arrête, et naturellement elle a le beau rôle ; c'est elle qui se résout enfin à rompre. Mais elle ne quitte ce champ de bataille que pour courir à d'autres exploits, car c'est son occupation constante, le fond de sa vie même et comme sa profession. Elle paraît n'avoir aucune idée de la morale. Ses propres récits la dégradent : elle ne semble pas s'en apercevoir ; et qu'importe, d'ailleurs, puisque son amour-propre triomphe! Car elle produit partout, d'après ce qu'elle dit, une impression foudroyante. Personne ne l'approche sans tomber à ses genoux. Ce qu'elle aime par-dessus tout, c'est de se donner la « gloire » (le mot est d'elle-même) d'avoir fait un moment perdre la tête à des hommes connus, esclaves de choix que son impudeur s'honore d'avoir traînés à son char. G'est une manie, une vraie manie, et qui n'est pas loin de paraître insupportable, car on voit avec évidence que c'est l'orgueil qui l'inspire.
1. Hortense Allart épousa sur le tard M. de Méritens. Son livre a pour titre les Enchantements de Prudence; il a paru en 1872. En 1873 parurent les Nouveaux Enchantements; en 1814, les Derniers Enchantements. L'auteur était septuagénaire. ↩
Vers le temps même auquel sont rapportées ces singulières conquêtes, une femme d'esprit, Mme Sophie Gay, signalait justement « le goût qu'ont maintenant les femmes coquettes de compromettre les hommes à la mode »
Aucune assurément ne l'a eu au même degré que celle-ci. Ce n'est pas qu'elle se contente de ces victoires illustres ; elle ne dédaigne pas des succès plus modestes ; tout fait nombre. Ce qu'il lui faut d'abord, c'est que ses lecteurs soient persuadés qu'elle n'a pu paraître, où que ce fût, sans mettre quelque esprit à l'envers par la fascination de ses charmes. Il est vrai qu'elle ambitionne en même temps la renommée littéraire ; son style est comme son visage : irrésistible. Voilà ce qu'elle entend faire savoir au monde et ce que le monde doit croire !
Eh bien, non ! Le but est trop clair, l'arrangement trop visible, la vanité à la fois trop exigeante et trop satisfaite. Dans cet ensemble invraisemblable, chaque détail devient suspect.
Née en 1801, Hortense Allart était institutrice chez le général Bertrand, quand celui-ci lui dit un jour qu'il se félicitait de ne l'avoir pas amenée à Sainte-Hélène, comme il en avait été question un moment. Pourquoi ? Parce que l'Empereur n'aurait pu, paraît-il, échapper à la séduction de ses attraits : il serait devenu « très amoureux1 ». Elle rencontra bientôt un homme encore tout jeune et qui, avant de la connaître, était « la vertu même ». La voilà aussitôt qui tend ses filets ! La proie y tombe à la fin, et, ce jour-là, elle est hors d'elle-même, folle de joie, non par l'ivresse de son cœur, mais par celle de son orgueil. « La pensée d'un tel bonheur », dit-elle, « d'une telle gloire, était plus forte que moi2. »
1. Les Enchantements de Prudence, 2° édition, p. 31. ↩
2. Ibid., p. 46. ↩
Cependant elle gardait assez sa présence d'esprit pour remarquer que sa victime trouvait ses lettres « très belles3 » et « sa nature admirable4 ». Après cinquante ans, elle y pensait encore avec délices et n'oubliait pas de nous l'apprendre. Du reste, sa Conjuration d'Amboise qu'elle publia alors, fut, assure-t-elle, « beaucoup louée » et ses Lettres sur Mᵐᵉ de Staël « réussirent » à leur tour5.
3. Ibid., p. 43. ↩
4. Ibid., p. 75. ↩
5. Ibid., p. 80. ↩
Sans doute aucun homme ne lui avait donné son nom, et elle était réduite à occuper, pour vivre, un emploi modeste dans une maison étrangère. Mais c'est qu'elle le voulait bien, car elle avait pu faire de riches mariages dans le grand monde. - C'est une de ses confidences. - Pour donner légitimement sa main et son cœur, elle a préféré attendre sans doute d'avoir quarante-deux ans et de rencontrer M. de Méritens.
Quoi qu'il en soit, la voilà quittant Paris, toute fière de la victoire « glorieuse » qu'elle nous a racontée. Elle s'arrête en Suisse. Mme de Sismondi la présente à un Anglais. C'est fait! le malheureux est pris, et il lui propose de l'épouser.
Libri la trouve à son tour sur son chemin. Il était tout jeune, plus jeune qu'elle1. Ce fut tout un pour lui de la voir et de se rendre; il n'y avait pas du reste à lutter, c'était inutile.
1. Il ne faut pas la croire sur son âge. Elle raconte qu'elle avait vingt-deux ans et demi, quand Libri en avait vingt-trois. Libri étant né en 1803, quand il avait vingt-trois ans, elle en avait vingt-cinq. Plus loin (p. 251) après l'attentat de Fieschi, en 1835, elle écrit qu'elle a vingt-quatre ans. En réalité elle en avait alors trente-quatre. Elle ne paraît pas vraiment tourmentée par un besoin de véracité extraordinaire. Il n'est pas bon pour elle qu'on puisse vérifier ce qu'elle dit. ↩
Vers le même temps, Philippe Gaëtani voulait se tuer de désespoir aux pieds de sa beauté triomphante et dédaigneuse2.
2. Op. cit., p. 145. ↩
Elle arrive enfin à Florence. Aussitôt le marquis Camille vient tourner autour d'elle, comme un papillon que l'éclat de la lumière fascine3.
3. Ibid., p. 177. ↩
De Florence elle se rend à Rome. Quel est dans cette ville le diplomate le plus en vue, l'écrivain le plus admiré, l'homme le plus célèbre ?
L'ambassadeur de France, Chateaubriand. C'est déjà un vieillard, mais qu'importe? Il fera belle figure dans son cortège. Il est donc entendu qu'il en est : elle prétend qu'elle n'eut qu'à se montrer.
L'année suivante elle est à Paris. Aussitôt voilà de nouveaux adorateurs à ses pieds ! C'est le colonel Amable de G., c'est « M. Farcy, ce jeune héros qui fut tué dans les combats de Juillet1 », et enfin un Anglais, qui s'est fait un nom au Parlement et dans la diplomatie, Henri Warwick. Celui-ci lui demande de devenir sa femme... plus tard, comme Chateaubriand d'ailleurs. Ils ont tous voulu l'épouser plus tard. Mais, en attendant, elle se contente d'un rôle moins honorable et trace le tableau complaisant du souverain empire de sa grâce sur son nouveau protecteur. Elle se compare à Sémélé visitée de Jupiter dans sa gloire. Et c'est une Sémélé plus séduisante sans doute que l'ancienne, car le dieu ne pouvait plus la quitter2.
1. Op. cit., p. 177. ↩
2. Ibid., p. 194-195. ↩
N'oublions pas que tous ces détails nous viennent d'elle-même. C'est à n'y pas croire, mais rien n'est plus réel. Elle n'est pas arrêtée par le ridicule de cette vanité outrecuidante, assez aveugle pour lui faire trouver de l'honneur dans une conduite scandaleuse, dont elle aurait dû pleurer la honte, quand devenue mère et épouse elle s'y reportait par la pensée, dans cette sereine lumière de la conscience qu'amène ordinairement la vieillesse.
Elle a écrit beaucoup de romans dans sa vie ; qui assurera que son dernier livre n'en est pas encore un? Elle ne s'est mise en scène d'ailleurs que sous un nom d'emprunt; elle a attendu, pour publier ces pages, que de tous ceux qu'elle mêle à sa vie aucun ne fût plus là pour lui donner un démenti, sans excepter Sainte-Beuve, qui ne comptait pas sans doute avoir son chapitre personnel, d'ailleurs assez modeste, quand il lui conseillait de livrer au public celui qui regardait Chateaubriand. Elle était donc fort à l'aise pour écrire tout ce qui arrangeait le mieux son amour-propre ou qui plaisait le plus à sa licencieuse fantaisie.
Justement l'année même où il était censé avoir couru voluptueusement à ces débauches, Chateaubriand donnait, dans les Pyrénées, l'exemple d'une vertu supérieure aux tentations les plus délicates et plus forte que toutes les avances. Et il écrivait, quelques mois après, touchant cet épisode de sa vie: « Inspirer une sorte d'attachement à mon âge me semblait une véritable dérision; plus je pouvais être flatté de cette bizarrerie, plus j'en étais humilié, la prenant avec raison pour une moquerie1. »
1. Mémoires d'outre-tombe, t. V, p. 170. ↩
Chateaubriand n'a pas l'habitude de cacher dans ses Mémoires certaines de ses tendances. S'il avait eu alors celles qu'on lui prête, il n'aurait pas raconté sans doute les folies où elles auraient pu l'entraîner, mais, à coup sûr, il n'eût pas affecté des sentiments contraires, quand rien ne l'obligeait à ce mensonge effronté. Il faut d'ailleurs se souvenir qu'il écrit proprement des Mémoires, où il se croit tenu à la vérité par les lois mêmes du genre et par les engagements formels qu'il a pris. Quant au livre de Me de Saman, il a un tout autre caractère. Encore que rien n'excuse ce qu'elle a pu imaginer sur des hommes à qui il était impossible de défendre leur réputation calomniée, si quelque lecteur s'était plaint à elle d'avoir trouvé des contes voluptueux où il cherchait des faits historiques, elle eût été en droit de lui répondre qu'il devait s'en prendre à lui-même de sa déception, à lui qui demandait à un livre ce que ce livre ne promettait pas, et qui ne se sentait pas suffisamment averti de ce qu'il en pouvait attendre par une suite invraisemblable d'événements romanesques, et tant de détails minutieux, dont un demi-siècle écoulé n'aurait dû rien effacer de la mémoire de l'auteur.
C'est qu'il est impossible, en effet, qu'après quarante ou cinquante ans elle se soit rappelé tant d'incidents, à la fois semblables et divers, toutes ces dates sans importance, toutes ces conversations futiles, les mots qu'on lui a dits et ceux qu'elle a répondus. Si l'on se refuse à croire qu'elle a tout inventé, ou qu'elle a inventé du moins la partie principale de ce qu'elle rapporte, il faudra toujours admettre qu'elle a brodé sur le fond absolument à sa guise. Supposé que son livre ne soit pas un roman tout pur, c'est tout au plus un roman historique, comme sa Conjuration d'Amboise. Et puisque personne ne peut savoir, tous les intéressés étant morts à temps, ce qui vient de l'imagination et ce qui vient de l'histoire, au point de vue des renseignements, de ceux surtout qui favorisent le plus l'orgueil démesuré de l'auteur, l'ouvrage est sans intérêt comme sans crédit, il est prudent de n'en pas tenir compte1 »
1. Si nous nous y sommes nous-même arrêté, c'est parce que l'auteur de Chateaubriand et son groupe en a donné, en appendice, avant la publication, ce qui concerne Chateaubriand. A la lecture de cet extrait, le secrétaire de Chateaubriand, Daniélo, protesta avec indignation : « Vers cinq heures du soir », écrivait-il, « M. de Chateaubriand était toujours rentré pour dîner avec Mme de Chateaubriand, et parfois avec quelques invités ; on voit donc que dans sa journée il n'y avait nulle place pour ces dîners de barrière, où prétendent le faire assiter une femme libre et un ex-professeur de l'Ecole normale (Sainte-Beuve), dans les récits les plus inouïs et les plus malveillants que la rancune et le dénigrement aient pu inspirer. » Les Conversations de Chateaubriand, par J. Daniélo, son secrétaire, Paris, 1864. ↩
Ne faut-il pas en dire autant du motif coupable qui est communément attribué au voyage de Chateaubriand à Jérusalem de 1806 à 1807? On se souvient que, s'il entreprit ce voyage, ce fut, d'après l'Itinéraire, pour s'approvisionner d'images justes et pittoresques en vue des Martyrs, et aussi pour faire un acte de religion, comme les anciens croisés : il partit en pèlerin et en poète.
« Nous savons maintenant », écrit Sainte-Beuve, « que ce rôle-là n'était qu'à demi vrai, et qu'il y avait dans cette prétention de la part de l'auteur des Martyrs une dernière fiction épique. L'auteur des Mémoires d'outre-tombe nous a édifiés depuis. Je suis forcé de rappeler ici le passage déjà cité dans une des leçons précédentes, mais qui a toute sa valeur en cet endroit :
« Mais ai-je tout dit dans l'Itinéraire sur ce voyage commencé au port de Desdémona et d'Othello? Allais-je au tombeau du Christ dans les dispositions du repentir? Une seule pensée m'absorbait; je comptais avec impatience les moments. Du bord de mon navire, les regards attachés à l'étoile du soir, je lui demandais des vents pour cingler plus vite, de la gloire pour me faire dimer. J'espérais en trouver à Sparte, à Sion, à Memphis, à Carthage, et l'apporter à l'Alhambra. Comme le cœur me battait en abordant les côtes d'Espagne! Aurait-on gardé mon souvenir ainsi que j'avais traversé mes épreuves? Que de malheurs ont suivi ce mystère ! Le soleil les éclaire encore... Si je cueille à la dérobée un instant de bonheur, il est troublé par la mémoire de ces jours de séduction, d'enchantement et de délire1. »
1. Chateaubriand et son groupe, t. II, p. 71-72. ↩
Sainte-Beuve fait remarquer que l'allusion vise la duchesse de Mouchy, que Chateaubriand devait rejoindre en Espagne, et qui eut la raison égarée durant les dernières années de sa vie2.
2. Lors du voyage en Espagne, elle s'appelait comtesse de Noailles ; elle devint duchesse de Mouchy à la mort de son beau-père (15 février 1819). ↩
Le critique est revenu plusieurs fois sur ce passage, maintenant célèbre. Il le cite dans la troisième leçon de Chateaubriand et son groupe3. On le retrouve encore dans ses Causeries du Lundi4.
3. T. I, p. 103. ↩
4. Causeries du Lundi, t. II, Chateaubriand romanesque. Pour suivre exactement l'ordre chronologique, le morceau a été lu d'abord par Sainte-Beuve, et deux fois, dans les leçons qu'il fit à Liège, en 1848-1849, puisqu'il assure qu'il a publié ces leçons telles qu'elles furent données. Puis le morceau fut imprimé, pour la première fois, dans le Constitutionnel, le 27 mai 1850. Il fut imprimé de nouveau, en 1851, avec l'article du Constitutionnel dans le volume Il des Causeries, et enfin une troisième et une quatrième fois, en 1860, dans les volumes 1 et Il de l'ouvrage Chateaubriand et son groupe, qui se compose des leçons faites à Liège. ↩
Il l'a fait entrer ainsi dans la circulation. Tous les gens cultivés le connaissent et, à l'occasion, s'en autorisent. M. de Marcellus lui-même s'y réfère et l'invoque à son tour. C'est dans le livre sur Chateaubriand et son temps. Commentant le cinquième volume des Mémoires d'outre-tombe, il arrive à cet endroit où l'auteur expose le double but de son voyage et écrit : « Nourrisson du Pinde et croisé à Solyme, j'étais impatient d'aller mêler mes délaissements aux ruines d'Athènes, mes pleurs aux larmes de Madeleine. » Le commentateur ne met pas en doute la sincérité de cette confession posthume, mais visiblement elle l'embarrasse. Il pense à la seconde confidence, laquelle est si différente, et s'il refuse de voir dans la première, comme « quelques critiques rigoureux... un semblant d'hypocrisie » il se croit tenu de convenir qu'entre les deux il y a « une sorte de contradiction »; d'une part, il voit Chateaubriand se déclarer poussé par le désir d'aller mêler ses larmes à celles de la pécheresse repentante, d'autre part, dit-il, « on lira plus loin : Allais-je au tombeau du Christ dans les dispositions du repentir, etc. »
M. de Marcellus reproduit cette page de confiance, persuadé par le tour du style et l'autorité de Sainte-Beuve. Il renvoie vaguement le lecteur, qui voudra la lire dans le texte, aux volumes des Mémoires qu'à cet endroit de son livre il n'avait pas encore étudiés. Mais il l'emprunte lui-même, sans aucun doute, aux Causeries du Lundi, Chateaubriand et son groupe n'étant pas encore publié. Voilà bientôt cinquante ans qu'elle figure dans les ouvrages et les articles, dont l'auteur du Génie du Christianisme est le sujet! Et, en réalité, si étonnant que paraisse ce que je vais dire, elle est sans crédit : elle n'existe pas.
Tout le monde a cru Sainte-Beuve sur parole; personne n'a eu jusqu'ici la pensée d'aller prendre le passage dans l'original, au lieu de le copier dans son texte; on se serait aperçu facilement que l'original ne le contient pas1.
1. Je dois dire cependant que j'ai causé sur ce point avec M. l'abbé Pailhès, et qu'il avait l'éveil, quoiqu'il n'en eût rien un article de la Revue des Deux Mondes (1° avril 1899), M. Victor Giraud rappelle, lui aussi sans défiance, la page dont nous nous occupons. Disons en passant que M. Victor Giraud croit à la sincérité religieuse de Chateaubriand. Il écrit : « A travers bien des puérilités, des déclamations et des faiblesses, misères communes de la triste humanité, Chateaubriand a été un chrétien généreux, confiant et sincère. » ↩
Il est vrai que la méthode de Sainte-Beuve rend le contrôle de ses dires fort malaisé : il a la fâcheuse habitude de ne pas donner de références. Pour la citation dont il s'agit, dans la troisième des leçons qu'il a faites à Liège, il n'indique pas même de quel ouvrage il la tire. Voilà le malheureux lecteur obligé, s'il veut vérifier, de feuilleter une bonne partie de l'œuvre de Chateaubriand. Quiconque l'a fait sait combien de temps il en coûte.
Dans sa vingtième leçon, Sainte-Beuve écrit, on l'a vu, avant de répéter le compromettant aveu : « L'auteur des Mémoires d'outre-tombe nous a édifiés depuis » sur les vrais motifs de son pèlerinage.
C'est donc dans les Mémoires qu'il faut décidément chercher. Mais, quand on les a parcourus deux ou trois fois, d'une manière infructueuse, comme on n'arrive pas à se persuader que le passage est apocryphe, on s'accuse soi-même : on est tenté de croire à une erreur des yeux et à une défaillance de l'attention, et l'on n'en finit pas de tourner en tous sens les mêmes pages pour y découvrir ce que l'on croit toujours s'y cacher.
Enfin les Causeries du Lundi restreignent le champ des recherches. L'auteur indique, comme sa source, une partie spéciale des Mémoires, le récit du voyage à Venise en 1833.
On relit donc ce récit tout entier, d'un bout à l'autre, sans omettre ni un paragraphe, ni une ligne, et, comme le résultat est le même, on est bien obligé de s'avouer enfin que cette confession fameuse ne figure nulle part dans l'œuvre de Chateaubriand.
Une pensée vient alors, car on se livre à toutes les hypothèses, excepté celle d'une invraisemblable supercherie qu'on ne veut ni ne peut admettre : les éditions actuelles des Mémoires auront peut-être été retouchées sur ce point par un ami complaisant, plus soucieux de la réputation de l'auteur que l'auteur lui-même, et qui aura réussi par hasard à dérober au public ce singulier méfait de son zèle.
On consulte la première édition, l'édition que Sainte-Beuve avait dans les mains, quand il publia le second volume des Causeries, celui de ses livres où se trouve pour la première fois la fameuse page. Mais la première édition est conforme aux autres, qui ont d'ailleurs été faites sur elle.
On commence à s'y perdre. Que peut-on bien supposer encore? La première édition a été tirée, en même temps que l'ouvrage paraissait dans la Presse. Quelques divergences, d'ailleurs légères, entre les deux publications, inclinent à croire qu'elles ont été faites sur des manuscrits différents. Si donc l'on avait négligé par erreur de reproduire le paragraphe que nous cherchons dans le texte paru en librairie, nous aurions quelque chance de le trouver dans celui de la Presse: les deux textes peuvent servir à se contrôler et à se rectifier l'un l'autre. Conduit par cette pensée, on remonte au journal, et particulièrement aux numéros du 28, 29, 31 mai et 4 juin (1850), où est contenu le récit du voyage à Venise, où le public l'a lu pour la première fois dans ces feuilletons célèbres qu'on offrait comme un attrait à sa curiosité.
Or à son tour le journal est comme les volumes : il ne renferme rien de ce qu'on y cherche; pas une , phrase, pas une ligne, pas un mot !
Mais alors que faut-il penser? que faut-il dire ? que faut-il faire ? Pour se soustraire à des soupçons envahissants auxquels on ne s'arrête pas, à quelle conjecture complaisante peut-on encore recourir ?
Il n'en reste qu'une, une seule ! C'est que le passage ait existé un moment dans le manuscrit, quand le manuscrit n'avait pas vu le jour, que l'auteur l'en ait depuis retranché, et que Sainte-Beuve l'ait connu et en ait pris copie, dans le temps où il y figurait encore. Ce sont trois hypothèses à la fois, dira-t-on? - Sans doute, mais on peut bien s'y résoudre et les croire réalisées toutes les trois.
Il n'y a pas à cacher néanmoins que rien n'autorise ces suppositions bienveillantes, sinon le besoin même que nous en avons pour laver Sainte-Beuve d'un reproche qu'à tout prix nous entendons épargner à sa mémoire. Quoi que nous fassions, nous sommes bien contraints de reconnaître que, si l'on peut soulever un doute, il est impossible de produire une conviction avec des conjectures désespérées qui, à part le crédit de l'auteur, ont pour unique fondement le fait même qu'elles sont destinées à justifier.
En outre, supposé qu'on les tienne pour établies par suite de la volonté déterminée où l'on est de se refuser, quoi qu'il en soit, à incriminer la bonne foi d'un critique, qui est au-dessus de tels soupçons, elles n'empêchent pas que quelques réflexions assez graves ne se présentent d'elles-mêmes à l'esprit.
Sainte-Beuve a lu certainement quelque édition des Mémoires d'outre-tombe ; il a même lu l'ouvrage de près, et plusieurs fois, cela n'est pas douteux. Il a trop parlé de Chateaubriand, depuis 1850, pour n'avoir pas pris la précaution, qui s'imposait, de puiser à cette source, précieuse entre toutes. Particulièrement, au moment où le livre paraissait dans la Presse, et où s'imprimait la première édition, il faisait un cours à Liège, un cours d'une année, sur l'auteur. Il a publié peu après son Chateaubriand romanesque dans les Causeries du Lundi. Sa curiosité naturelle de lettré devait se jeter ardemment sur un ouvrage nouveau d'une telle importance, qui piquait l'attention publique, et où se trouvaient de plus ces confidences intimes, dont il avait le goût. Mais le professeur et le critique surtout, appelés l'un et l'autre à traiter de l'illustre auteur de ces Mémoires, ne pouvaient pas balancer un moment à y recourir, que dis-je ? à les avoir souvent sous les yeux, a s'en pénétrer, à s'en nourrir.
Qu'en réalité Sainte-Beuve en ait fait une lecture vigilante, un usage approfondi, c'est de quoi personne ne doutera jamais. Mais alors comment arriver à croire qu'il n'y ait pas remarqué l'absence du passage qu'il prétendait y être et dont il a tant profité? Car ce passage devait l'intéresser tout particulièrement et le frapper plus qu'aucun autre, puisqu'il s'en est servi jusqu'à trois et quatre fois et que, dans l'hypothèse favorable où nous raisonnons, il l'aurait distingué assez, lorsqu'il l'entendit, pour demander à l'auteur d'en prendre copie?
Quand il a publié ses cours de Liège, où il le reproduit deux fois en le commentant, il avait eu le temps de lire et de relire les Mémoires, qui avaient paru depuis environ dix ans. Il était donc persuadé encore que cette page si remarquée s'y trouvait, et son erreur a duré jusqu'à la fin de sa vie! On est bien obligé de l'admettre, mais c'est un peu difficile tout de même, convenons-en !
Ce qu'il y a de certain, c'est que si lui-même était excusable d'opposer à Chateaubriand ce que Chateaubriand a rétracté en l'effaçant, supposé qu'il l'ait jamais écrit, les lecteurs d'aujourd'hui ne le seraient pas, s'ils faisaient commelui. L'auteur des Mémoires d'outre-tombe n'hésitait pas à laisser voir certaines inclinations de sa nature. Il a parlé justement de cette rencontre à l'Alhambra. Si elle avait été, en -effet, le but de son voyage dans le Levant, et qu'il l'eût écrit un jour, on peut être certain qu'il ne se serait cru nullement obligé à se dédire. Puisqu'il s'est corrigé lui-même, puisqu'il a condamné cette page, on a tout a fait le droit de croire qu'il ne l'a pas trouvée assez exacte en la relisant. Toujours est-il qu'il l'a supprimée : elle ne compte donc plus, elle est comme si elle n'avait jamais été.
Mais a-t-elle été même un moment, et Chateaubriand a-t-il autorisé Sainte-Beuve à la copier sur le manuscrit, pour la faire entrer dans ses notes ? J'ai dit qu'on pouvait, qu'on devait en faire l'hypothèse, plutôt que de mettre en doute la loyauté de Sainte-Beuve. Mais on est bien forcé de reconnaître, si l'on ne veut rien cacher, que cette hypothèse a toutes les apparences contre elle.
Le voyage à Prague, qui comprend celui de Venise, a été écrit en 1833. La seule circonstance où Sainte-Beuve aurait pu connaître le paragraphe discuté, qui en eût fait partie, c'est, en 1834, lors des lectures fameuses des Mémoires, qui eurent lieu dans le salon de Me Récamier.
Il était, en effet, parmi les rares privilégiés admis à ces lectures, dont le voyage à Prague fit naturellement partie1. Mais nous savons ce qui frappa les auditeurs; on ne leur demanda pas le silence, et ils ne le gardèrent pas. Beaucoup écrivirent même leurs impressions. Ainsi firent Ed. Quinet dans la Revue de Paris; Ballanche dans la Revue européenne ; M Dupin dans le Journal des Femmes; Léonce de Lavergne dans la Revue du Midi; Sainte-Beuve lui-même enfin dans la Revue des Deux Mondes. D'autre part, Jules Janin ayant fait causer deux ou trois des heureux élus, publia un long article, où il raconta ce qu'il avait appris. Alfred Nettement et Désiré Nisard, qui n'étaient pas des après-midi de l'Abbaye-aux-Bois, admis par l'auteur à feuilleter sous ses yeux les Mémoires, en parlèrent à leur tour, le premier dans l'Echo de la jeune France, le second dans la préface même du livre, où ces divers articles furent réunis et qui avait pour titre Lectures des Mémoires de M. de Chateaubriand2.
1. Les autres auditeurs étaient (outre l'auteur et la maîtresse de maison) le duc de Noailles, Edgard Quinet, l'abbé Gerbet, le prince de Montmorency, le duc de La Rochefoucauld-Doudeauville, Mme Amable Tastu, Mme Dupin, M. Dubois, M. Léonce de Lavergne, Charles Lenormant, Ballanche, J.-J. Ampère. On voit que l'aristocratie, le clergé, la critique, la poésie avaient des représentants dans cette réunion. ↩
2. Paris 1834, in-8°, chez Lefèvre. ↩
Or aucun d'eux ne mentionne le morceau dont nous nous occupons. Aucun n'y fait l'allusion la plus détournée, la plus lointaine, la plus légère. Il ne faut pas même excepter Sainte-Beuve. Nous supposons, dans notre hypothèse, qu'il a tenu à conserver le passage; c'est donc qu'il en aurait été frappé dans le salon de l'Abbaye. Comment son compte rendu n'en dit-il rien, ni directement, ni au moyen d'une de ces insinuations adroites, que son art aurait bien su au besoin tourner en compliment? Ce silence est significatif de sa part et de la part d'écrivains préoccupés de ce qui devait piquer le plus vivement la curiosité publique.