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L'Enchanteur 1768—1848

Chapitre I

La sincérité religieuse de Chateaubriand · 5 min de lecture · p. 73–77 · chapitre 5 sur 30

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecoffre, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« . Éducation chrétienne de Chateaubriand. - § II. Influences qui l'éloignèrent de la foi : l'hostilité générale contre le christianisme; la lecture de J.-J. Rousseau ; la compagnie des philosophes.

§ I. - l'éducation chrétienne de Chateaubriand

L'auteur du Génie du Christianisme n'a pas toujours été un croyant : il a eu besoin de revenir à la Foi, comme la France, qu'il a si éloquemment exhortée ensuite à ce voyage de retour vers la religion de ses pères.

Son berceau avait été pourtant protégé et particulièrement béni par l'Eglise. Il a raconté1 comment sa nourrice l'avait voué à la Sainte Vierge : il devait être vêtu de bleu et de blanc, en l'honneur de sa céleste protectrice, jusqu'à ce qu'il eût atteint sa septième année. La première chose qu'il ait sue par cœur est un cantique de matelot qu'il entendit plus tard chanter dans un naufrage :

1. Mémoires d'outre-tombe, t. I, p. 25. ↩

Je mets ma confiance,

Vierge, en votre secours, etc.

« Je répète encore aujourd'hui ces méchantes rimes », disait-il plus de trente ans après, « avec autant de plaisir que des vers d'Homère. » Et se rappelant une pauvre image « d'un demi-sou », que sa vieille servante avait « attachée avec quatre épingles au pied de son lit » devant laquelle il s'était souvent agenouillé et dont le souvenir le remuait encore, il écrivait : « J'aurais dû vivre dans ces temps où l'on disait à Marie: Doulce Dame du Ciel et de la terre, mère de pitié, fontaine de tous biens, qui portastes Jésus-Christ en vos prétieulx flancz, belle, très doulce Dame, je vous mercye et vous prye1. »

1. Mémoires d'outre-tombe, t. I, p. 46. ↩

Dans cette ville de Saint-Malo, où s'écoula d'abord son enfance, les fêtes de l'Eglise, Noël, les Rois, Pâques, la Pentecôte, la Saint-Jean, étaient pour lui de grands jours de joie. Son âme s'ouvrait, fraîche et pure à ces premières émotions religieuses, comme une fleur s'ouvre aux premiers rayons du soleil.

« Lorsque, dans l'hiver, à l'heure du salut, la cathédrale se remplissait de la foule ; que de vieux matelots à genoux, de jeunes femmes et des enfants lisaient, avec de petites bougies, dans leurs Heures ; que la multitude, au moment de la Bénédiction, répétait en chœur le Tantum ergo; que, dans l'intervalle de ces chants, les rafales de Noël frôlaient les vitraux de la basilique, ébranlaient les voûtes de cette nef que fit résonner la mâle poitrine de Jacques Cartier et de Duguay-Trouin », il éprouvait un sentiment extraordinaire de religion. Il n'avait pas besoin que La Villeneuve lui dît de joindre les mains pour invoquer Dieu par tous les noms que sa mère lui avait appris1!.

1. Mémoires d'outre-tombe, t. I, r. 46. ↩

Bientôt Mme de Chateaubriand quitta Saint-Malo, avec ses enfants, et alla rejoindre son mari dans l'austère manoir de Combourg. Le chevalier, comme on l'appelait, n'était pas depuis quinze jours dans cette solitude, où il se plut dès la première heure, qu'il dut en sortir pour entrer au collège. Il partit pour Dol, tout en pleurs. Là, les penchants de sa trop sensible nature ne tardèrent pas à s'éveiller. Un jour, comme il traduisait l'invocation à Vénus de Lucrèce, il mit dans sa traduction une telle vivacité que l'abbé Égault, régent de troisième, lui arracha le livre des mains, et, pour le calmer, le jeta dans les racines grecques.

Mais la Religion contenait chez lui les passions naissantes et lui apprenait à en déplorer les écarts. Quand vint l'heure de sa Première Communion, il s'y prépara avec une telle austérité que ses maîtres ecclésiastiques crurent devoir modérer ses abstinences et tempérer sa ferveur. Pourtant il portait caché, dans les derniers replis de sa jeune âme, le secret de quelque faiblesse enfantine, dont il ne pouvait se résoudre à faire l'aveu. Il devait recevoir l'absolution le mercredi saint. Il passa la nuit du mardi au mercredi en prières, s'interrompant pour lire avec terreur le livre des Confessions mal faites. Le mercredi, à trois heures de l'après-midi, on partit pour l'église. Les parents accompagnaient leurs enfants.

« Tout le vain bruit qui s'est depuis attaché à mon nom, lisons-nous dans les Mémoires d'outre-tombe1, n'aurait pas donné à Mme de Chateaubriand

1. T. 1, p. 100. ↩

un seul instant de l'orgueil qu'elle éprouvait, comme chrétienne et comme mère, en voyant son fils prêt à participer au grand mystère de la religion. »

Agenouillé devant Dieu et son ministre, l'enfant hésitait encore à dévoiler la plaie secrète qui lui rongeait le cœur, quand, le moment solennel étant venu, le prêtre lui dit : « Je vais vous donner l'absolution... »

« La foudre que le ciel eût lancée sur moi m'aurait causé moins d'épouvante, je m'écriai : « Je n'ai « pas tout dit. »

Alors le confesseur changea de visage; il devint tout à coup le pasteur le plus indulgent, le père le plus tendre. Il embrassa ce petit pécheur de douze ans, qui triomphait enfin après une longue lutte morale : « Allons », lui dit-il, « du courage, mon cher fils, du courage ! »

« Je n'aurai jamais un tel moment dans ma vie. Si l'on m'avait débarrassé du poids d'une montagne, on ne m'eût pas plus soulagé : je sanglotais de bonheur. J'ose dire que c'est de ce jour que j'ai été créé honnête homme; je sentis que je ne survivrais jamais à un remords... Mais combien elle est divine cette religion qui se peut emparer ainsi de nos bonnes facultés ! Quels préceptes de morale suppléeront jamais à ces institutions chrétiennes ? »

Il s'approcha de la Table eucharistique avec une foi et une ardeur extraordinaires. La présence réelle de la Victime sainte, dans le sacrement de l'autel, lui était aussi sensible, assure-t-il, que la présence de sa mère à ses côtés. Il s'expliquait le martyre, et se sentait le courage, dans cet heureux moment, de « confesser le Christ sur le chevalet ou au milieu des lions ».

Rapprochant depuis ces transports de son âme naïve, à la fois salutaires et doux, des ardeurs dévorantes que les passions allumèrent dans son cœur quelques années après, il a écrit ces sages paroles : Que l'on compare ! « On choisira des deux joies ; on verra de quel côté il faut chercher le bonheur et surtout le repos1. »

1. Mémoires d'outre-tombe, t. I, p. 103. ↩