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L'Enchanteur 1768—1848
La sincérité religieuse de Chateaubriand § III. - raisons de sa conversion

§ III. - raisons de sa conversion

La sincérité religieuse de Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 115–131 · chapitre 9 sur 30

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecoffre, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Mais on attaqua Chateaubriand d'une manière qui devait paraître plus dangereuse: on lui objecta une date qui devait le convaincre de mensonge. Sa mère était morte, disait-on, avant la publication de l'Essai. L'histoire si attendrissante de sa conversion reposait donc tout entière sur une fable. Il avait joué devant ses lecteurs la comédie des larmes.

« Ceux qui disaient ces choses étaient-ils mes amis, mes proches? Avaient-ils vécu avec moi à Londres, reçu mes lettres, pénétré mes secrets? Pouvaient-ils, par leur témoignage, determiner l'instant où j'avais répandu des pleurs? S'ils étaient étrangers à toute ma vie, s'ils avaient ignoré mon existence, jusqu'au jour où le public la leur avait révélée, s'ils étaient en France, lorsque je languissais dans la terre de l'exil, comment osaient-ils fonder une telle accusation sur un fait qu'ils ne pouvaient ni savoir ni prouver1 ? »

1. Essai, préface de l'édition de 1826 ; Œuvres, t. I, p. 250-251. ↩

Chateaubriand a publié, depuis, et la lettre de sa sœur et l'extrait mortuaire de sa mère. La lettre est datée de Saint-Servan, le 1er juillet 1798; Mme de Chateaubriand était morte depuis un mois, le 31 mai, ou, comme on disait alors, le 12 prairial an VI de la République. Or l'Essai avait paru dans les premiers mois de 1797, plus d'une année auparavant1. Le simple rapprochement de ces dates est décisif; il ôte tout fondement à la calomnie. Mais « en vérité, quelle critique », s'écrieavec raison Chateaubriand, « que celle qui force un honnête homme à entrer dans de pareils détails, qui oblige un fils à produire l'extrait mortuaire de sa mère2 ! »

1. Le prospectus lancé par l'éditeur de Londres, vers 1796, annonçait même que « le premier volume (le seul qui ait été fait) paraîtrait au plus tard au mois de décembre de cette année ». Voir œuvres, t. I, p. 264. L'extrait du registre des décès de la ville de Saint-Servan se trouve ibid., p. 251. La lettre de Mm de Farcy est citée à la fois dans cette préface, p. 245, et dans les Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 156. ↩

2. Dans la préface du Génie du Christianisme, Chateaubriand cit que, lorsque la lettre de sa sœur lui parvint, sa sœur elle-même était morte aussi : « la mort... servait d'interprète à la mort ». Il doit commettre, sur ce point, une inexactitude, car Mme de Farcy mourut à Rennes, le 26 juillet 1799, plus d'un an après avoir écrit sa lettre, qui n'a pu mettre, même alors, toute une année pour arriver au destinataire. Celui-ci, écrivant sa préface, trois à quatre ans après, en 1802, a mêlé un peu ses souvenirs ; il est certain d'ailleurs que la nouvelle de la mort de sa sœur suivit de près celle de la mort de sa mère. On pourrait croire aussi peut-être, si l'on voulait être sévère à son égard, que l'artiste a cédé à la tentation d'arranger un peu le récit et de dire que « la mort servait d'interprète à la mort ». Ce détail n'avait pas d'importance à ses yeux. Toute l'importance était dans la mort de sa mère et la lettre qui lui en apporta la nouvelle. « Voilà, écrivait-il en 1826 (Essai, p. 245), ce qui me ramena à la Foi par la piété filiale. » ↩

Il n'y a pas d'homme, quel que soit son âge, si peu de tendresse qu'il ait au cœur, que la mort de sa mère n'émeuve jusqu'aux entrailles. Cette créature douce et bien aimée, l'instrument et l'image de la Providence, ne nous dit pas le suprême adieu, sans qu'il s'ouvre en nous une source de larmes. Entre elle et nous, il en est comme entre la branche et les rameaux qui sont nés d'elle : le coup qui nous sépare nous déchire.

Chez Chateaubriand, la triste nouvelle dut être d'autant plus vivement sentie qu'elle était inattendue; elle le frappa à l'improviste. Son âme ne put s'y préparer. Elle n'eut pas le temps de s'endurcir à l'idée de la séparation définitive, en s'y habituant peu à peu, comme il arrive quand on la voit venir de loin, lentement.

Et puis, expiant le crime de son émigration, c'est pour lui qu'elle avait tant souffert, cette femme malheureuse, qui avait connu les prisons de la Terreur, et qui mourait maintenant de la mort des pauvres, sur un grabat.

Son émotion en était naturellement accrue, avivée, exaspérée. Il fut de ceux, d'ailleurs, chez qui la tendresse ne se fait jamais mieux sentir que loin des êtres aimés, et surtout quand ils ne sont plus. De près et en face, une sorte de pudeur le poussait à ne pas permettre à ses sentiments les plus vifs de déborder hors de son âme. Dans l'Essai, il veut que « l'homme cache ses pleurs1 ». Plus tard il écrivait dans une lettre intime : « Mon cher ami, je vous le dis, les larmes aux yeux, parce que je suis loin de vous2. » Il demandait qu'on ne jugeât pas des impressions de son âme par ce qu'il en laissait paraître en public : « Ne croyez pas au faux sourire ébauché sur mes lèvres en parlant de vous; mes yeux, je vous assure, sont pleins de larmes. »

1. Essai, IIᵉ partie, chap. xiii ; Œuvres, t. I, p. 505. ↩

2. A Joubert, dimanche de la Pentecôte, 1803. ↩

N'est-il pas permis aussi de penser que sa superbe imagination, exigeante et comme accapareuse, avait absorbé les meilleures forces de son âme? Ce n'est sans doute qu'en passant par elle, et en prenant au passage quelque chose de son exubérante vigueur, que ses sentiments, comme ses idées, donnaient toute leur puissance et jetaient tout leur éclat.

Ce qu'il y a de certain, c'est que le souvenir le remuait plus vivement que la réalité. Et il s'en rendait compte : « Les souvenirs sont comme les échos des passions ; et les sons qu'ils répètent prennent, par l'éloignement, quelque chose de vague et de mélancolique, qui les rend plus séduisants que les accents des passions mêmes »

Ce n'étaient pas seulement les passions, c'étaient les plus calmes des sentiments que sa mémoire rendait plus forts en les faisant revivre. Un jour, en 1812, plus de trente années après l'événement, il racontait, en écrivant ses Mémoires, sa première arrivée dans ce manoir de Combourg, où devaient s'écouler son enfance et le commencement de sa jeunesse. Quand il fut parvenu à cet endroit du récit où, harassée par quatre mortelles lieues de voyage, à travers des bruyères « guirlandées » de bois, de maigres champs d'avoine ou de blé noir, la famille aperçut enfin, au fond d'une vallée, non loin d'un étang, tout près de la flèche d'une église, les tours d'un château féodal, qui « montaient dans les arbres d'une futaie éclairée par le soleil couchant ses premières années lui apparaissant tout à coup dans le charme d'une perspective lointaine, une agitation extraordinaire fit trembler tous ses membres, il fut obligé de s'arrêter ; son cœur battait à se rompre. « Des souvenirs qui se réveillent dans ma mémoire », disait-il à ce propos, « m'accablent de leur force et de leur multitude1 l »

1. Mémoires d'outre-tombe, t. 1, p. 64. ↩

Il n'y avait pas jusqu'à ses rancunes qui ne prissent ainsi plus d'énergie avec les années. Il pouvait écrire: « Je suis singulièrement né : dans le premier moment d'une offense, je la sens à peine. Mais elle se grave dans ma mémoire : son souvenir, au lieu de décroître, s'augmente avec le temps ; il dort dans mon cœur des mois, des années entières, puis il se réveille à la moindre circonstance avec une force nouvelle, et ma blessure devient plus vive que le premier jour. »

En somme, il vivait surtout, il aimait à vivre en dehors du présent, et alors que les hommes en général, si l'on en croit Montaigne, vont béant aux choses futures, il avait la manie, et il le dit, de « béer aux choses passées2? ».

2. Ibid., t. IV, p. 376. ↩

Mais c'était principalement la mort qui transfigurait à ses yeux ceux qu'il avait connus. Des personnes même dont il s'était à peine occupé, si elles venaient à mourir, prenaient aussitôt possession de sa mémoire. Et quant à celles qu'il avait aimées, il n'était jamais plus près d'elles, par l pensée, qu'après que la mort l'en avait séparé réellement pour toujours. « Qu'un de mes amis s'en aille de la terre », écrivait-il, « c'est comme s'il venait demeurer à mes foyers ; il ne me quitte plus.»

C'est que son imagination prêtait un charme idéal à ceux que ses yeux ne voyaient plus. Il trouvait pour parler d'eux des accents nouveaux, et jamais il ne les aimait avec plus de tendresse. On sait, par exemple, que tant que vécut la duchesse de Duras il ne montra pas assez, envers elle, les sentiments qu'avait droit d'attendre une âme ardente et désintéressée, dont le dévouement s'obstinait à le pousser sur le chemin de la fortune et à l'y maintenir, malgré ses ennemis, et plus encore malgré lui-même. C'est à propos d'elle qu'il écrivait plus tard : « Un homme vous protège par ce qu'il vaut ; une femme, par ce que vous valez; voilà pourquoi de ces deux empires l'un est si odieux, l'autre si doux. »

Il ne sut pas prouver toujours qu'il appréciait le charme de cette protection.

« Mais depuis que j'ai perdu une personne si généreuse, » disait-il après sa mort, « d'une âme si noble, d'un esprit qui réunissait quelque chose de la force de la pensée de Mme de Staël à la grâce du talent de Me de La Fayette, je n'ai cessé, en la pleurant, de me reprocher les inégalités dont j'ai pu affliger quelquefois des cœurs qui m'étaient dévoués. »

Et son affection accusait l'inutilité de cette réparation tardive, envers des amis qui n'étaient plus là pour en jouir. « Nos regrets, un vain repentir, sont-ils un remède aux peines que nous leur avons faites ? Ils auraient mieux aimé de nous un sourire pendant leur vie que toutes nos larmes après leur mort1!. »

1. Mémoires d'outre-tombe, t. III, p. 443-444. ↩

Voilà ce qu'il ne faut pas oublier, si l'on veut comprendre quel bouleversement produisit au fond de son âme la terrible nouvelle que sa mère n'était plus. Jamais il ne s'était senti plus d'amour pour elle, et à mesure que, les heures s'écoulant, il pensait davantage à elle, il se reprenait à détester plus vivement tout ce qui avait fait souffrir une âme si chère, à maudire tout ce qu'elle avait maudit, à aimer tout ce qu'elle avait aimé.

Il était, d'ailleurs, amené à penser comme elle par le progrès naturel de ses idées ; car l'Essai historique sur les Révolutions n'est pas l'œuvre d'un incroyant, qui a pris son parti. Si l'auteur y parle çà et là en philosophe du xvm® siècle, il y parle aussi en chrétien : tour à tour il doute et il croit.

C'est une observation que ses ennemis ont trop négligée. Pour rendre invraisemblable la sincérité de son retour aux idées religieuses, ils l'ont représenté comme un adversaire déterminé, acharné jusque-là à les combattre. Leur malveillance s'est complue à mettre en relief, dans une pleine lumière, tous les passages de son livre, où il les attaquait, alors qu'ils laissaient dans l'ombre tous ceux où il s'en montrait l'ami. C'est une des iniquités de la polémique; l'histoire a le devoir de la réparer.

Certes le jeune auteur de l'Essai est souvent injuste envers le Christianisme et l'Eglise. Mais quelle est l'institution, quelle est la doctrine, qui échappe à ses traits, excepté celles qui, étant mortes depuis longtemps, n'ont pas eu l'occasion d'irriter son humeur ? Il n'épargne que les cadavres.

Tout ce qu'il voit, tout ce qu'il a vu, est victime de ses boutades. C'est qu'il écrivait dans une disposition d'esprit défavorable : il regardait tout à travers ses malheurs. Son frère avait péri sur l'échafaud ; sa mère, sa femme, ses sœurs, étaient enfermées alors dans les cachots de la Révolution. Et lui-même, sur la terre étrangère où il avait cherché un refuge, dans cette grande ville de Londres dont l'opulence faisait ressortir à ses yeux sa propre misère, il vivait au jour le jour, sans rien d'assuré pour le lendemain; il lui arrivait même de manquer du nécessaire : plusieurs fois il se trouva sans feu, au milieu des rigueurs de l'hiver, et même sans pain. Avec cela, une grave maladie le minait sourdement. « J'étais maigre et pâle », dit-il, « je toussais fréquemment, je respirais avec peine ; j'avais des sueurs et des crachements de sang. Mes amis, aussi pauvres que moi, me traînaient de médecin en médecin. Ces Hippocrates faisaient attendre cette bande de gueux à leur porte, puis me déclaraient, au prix d'une guinée, qu'il fallait prendre mon mal en patience, ajoutant : « T'is done, dear sir : C'est fait, cher Monsieur1. » Le plus célèbre d'entre eux lui annonça qu'il pourrait durer quelques mois, peut-être une ou deux années, s'il avait le moyen de se condamner au repos.

1. Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 84-85. ↩

C'est ce qui explique ce passage : « Attaqué d'une maladie qui me laisse peu d'espoir, je vois les objets d'un œil tranquille. L'air calme de la tombe se fait sentir au voyageur, qui n'en est plus qu'à quelques journées. »

L'image est belle, mais elle n'est pas juste, du moins en ce qui le concerne et dans le cas où il l'applique. Il est certain que le voisinage de la mort peut aider à mieux voir la vérité et à l'exprimer avec plus de franchise. Dans l'agitation de la vie, bien des intérêts nous occupent, qui confisquent souvent la meilleure part de notre attention et nous ravissent à la contemplation du vrai. Beaucoup d'hommes vivent en oubliant de penser ; mais, à mesure qu'ils approchent de leur fin, s'ils la voient venir, ils jugent mieux des choses et commencent à les estimer à leur véritable prix. Ils s'aperçoivent qu'il n'ont été, après tout, que les acteurs d'une pièce immense, sur laquelle le rideau va tomber. Il arrive alors que leur esprit, jusque-là dispersé, se concentre et se recueille : ils voient plus juste parce qu'ils regardent mieux.

C'est pour cette raison que Pascal a écrit que, si « la vie apprend l'homme, la mort apprend Dieu », plus malaisé à connaître que l'homme, et aussi plus gênant, pour qui ne peut se résoudre à bien vivre.

Le voisinage de la mort apporte donc souvent des clartés particulières, surtout à propos des choses de l'autre vie. On dirait alors qu'en approchant de l'Eternité, au moment de voir se lever cette grande lumière, on soit à demi éclairé par quelques rayons avant-coureurs, pareils à ces lueurs de l'aube que le soleil envoie de loin devant lui avant de paraître.

Mais ces leçons salutaires, qui apaisent et illuminent, la mort ne les doit à personne ; et elle les réserve particulièrement à ceux qui, connaissant la vie pour avoir longtemps vécu, savent combien elle est misérable et, dégoûtés de la réalité décevante et passagère, tournent naturellement les yeux vers de meilleures et de plus durables espérances.

Quant à ceux qui sont encore jeunes, il est rare que la vue de la mort leur soit aussi bienfaisante. Ce qui est plus naturel, c'est qu'elle éveille en eux un sentiment de révolte. Leur vie est devant eux, pour ainsi dire, tout entière, comme un long chemin que leur imagination vive et inexpérimentée fleurit de rêves et de mystère. Et voilà que, dès les premiers pas, une main impitoyable les arrête! Elle retire de leurs lèvres avides la coupe toute pleine ; ils la supplient ou la maudissent.

Et la protestation est plus profonde encore et plus triste, si celui qui se voit mourir, poète ou artiste inspiré, sent périr avec lui quelque grande œuvre, encore confuse, dont il nourrissait secrètement le germe dans les profondeurs fécondes de son génie. C'est comme une mère, mortellement atteinte, qui pleure à la fois et sur elle et sur l'enfant qu'elle porte dans son sein et que sa mort va priver du jour.

En vain, à de certains moments, André Chénier regarde la tombe avec envie et fait le rêve insensé de « rompre sa chaîne » de sa propre main.

« D'une étreinte invincible il embrasse la vie » et quand, un peu plus tard, à trente et un ans, le Tribunal révolutionnaire l'envoie à l'échafaud, au moment de monter dans la fatale charrette, il dit en se frappant le front : « Pourtant j'avais quelque chose là1. »

1. Si cette anecdote n'est pas une pure légende, inventée par Latouche. ↩

Chateaubriand lui aussi sentait bien qu'il « avait quelque chose là », durant ces tristes années où les médecins de Londres lui déclaraient qu'il devait bientôt mourir. Qu'il ait regardé d'un œil tranquille sa jeunesse brisée et toutes ses espérances de gloire flétries avant de fleurir, il l'assurait alors, mais il se flattait : il n'avait pas ce calme impassible, cette attitude stoïque et sereine. Le douloureux sentiment d'une vie qui lui échappait chaque jour, s'ajoutant à celui de tous les maux qu'il avait jusque-là soufferts, l'irritait secrètement contre tout, les institutions et les hommes. C'est ce qu'il avouait plus tard, en revenant sur cette première époque de son histoire :

« L'amertume des réflexions répandues dans l'Essai», disait-il, « n'étonnera pas : c'est sous le coup d'un arrêt de mort, entre la sentence et l'exécution, que j'ai composé cet ouvrage. Un écrivain, qui croyait toucher au terme, dans le dénûment de son exil, ne pouvait guère promener des regards riants sur le monde2. »

2. Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 85. Il est vrai qu'il dit dans la même page : « La certitude acquise de ma fin prochaine, en augmentant le deuil naturel de mon imagination, me donna un incroyable repos d'esprit. i S'il ne s'est pas fait illusion, s'il a eu réellement ce calme incroyable, dans son âme en deuil, il y a toujours joint, cela n'est pas douteux, un sentiment triste et désabusé, une sorte de pessimisme à l'égard de toutes choses. ↩

Et quatre ans après, en 1826, il ajoutait : « Il faut lui pardonner de s'être abandonné quelquefois aux préjugés du malheur, car le malheur a ses injustices, comme le bonheur a ses duretés et ses ingratitudes1. »

1. Essai, préface de 1826 ; Œuvres, t. I, p. 243. ↩

On n'a qu'à parcourir l'Essai pour se convaincre que l'auteur voyait alors tout en noir, du moins à de certaines heures.

Il professe une sorte de culte pour les anciens, et pourtant comme il parle de leurs philosophes, sans excepter les plus célèbres, Platon, Aristote, Lénon, Epicure ! Leurs systèmes lui paraissent « un déchaînement contre le culte national », et il ajoute : « Il y avait bien peu de philosophie dans cette philosophie-là. » A ses yeux, ce sont des « sectaires »; il semble même regretter que ceux d'entre eux qui furent condamnés à mort « aient trouvé le moyen d'échapper» au bourreau. « Il faut», disait-il, « que les hommes fassent du bruit, à quelque prix que ce soit. Peu importe le danger d'une opinion, si elle rend son auteur célèbre : et l'on aime mieux passer pour un fripon que pour un sot2. »

2. Ibid., IIᵉ partie, chap. xxxii ; p. 567-568. ↩

Voilà comment il juge des hommes dont iladmire le génie et dont il adopte, sur bien des points, les principes !

Il ne condamne pas moins tous ceux qui, de son temps, se réclamaient du nom de philosophes.

On sait qu'en plusieurs passages il expose leurs idées avec complaisance, comme s'il les tenait pour ses maîtres ; et pourtant, si peu de bien qu'il ait dit de la vieille philosophie des Grecs, il met celle de son siècle bien au-dessous, car elle s'appuie, dit-Il, sur l'athéisme, au lieu que l'autre reposait tout entière sur la foi en Dieu1. Et comme il remarque que Platon et Aristote s'abstinrent d'attaquer directement le religion de la Grèce, et qu'au contraire Voltaire et d'Alembert « se déchaînèrent contre le culte de leur patrie » sans énoncer de doctrines nouvelles, il déclare les sectaires de Paris « bien plus immoraux que les sectaires d'Athènes.2 »

1. Essai, Iʳᵉ partie, chap. xxiv ; Œuvres, t. I, p. 346. ↩

2. Ibid., IIᵉ partie, chap. xliii ; Œuvres, t. I, p. 585-586. On voit qu'il applique de nouveau le nom de sectaires à Platon et à Aristote. Décidément il y tient. Il leur fait ici un mérite de ne pas s'être « déchaînés contre le culte de leur patrie », comme Voltaire et d'Alembert. Or justement, dans le passage cité plus haut, il leur reproche expressément ce « déchaînement contre le culte national ». De telles contradictions ne sont pas rares dans l'Essai. Les idées de l'auteur n'étaient bien arrêtées encore sur aucun point. ↩

Déjà, dans un chapitre précédent, il avait fait leur procès aux Encyclopédistes. A ses yeux, qu'est-ce que Diderot? Un athée, qui n'a que de mauvaises raisons pour justifier son athéisme. « Voltaire n'entendait rien en métaphysique: il rit, fait de beaux vers et doute de l'immortalité. Ceux qui se rapprochent encore plus de nous ne sont guère plus forts en raisonnement. Helvétius a écrit des livres d'enfant, remplis de sophismes que le moindre grimaud de collège pourrait réfuter. »

« Quel fut donc », s'écrie-t-il, « l'esprit de la secte? La destruction. Détruire, voilà leur but; détruire, leur argument. Que voulaient-ils mettre à la place des choses présentes ? Rien. C'était une rage contre les institutions de leur pays. »

Que s'ils ont l'air de triompher dans ces attaques, il n'y a pas à en faire honneur à leur talent; car « c'est un effet de notre faiblesse que les vérités négatives sont à la portée de tout le monde, tandis que les raisons positives ne se découvrent qu'aux grands hommes. Un sot vous dira aisément une bonne raison contre, presque jamais une bonne raison pour. »

Quant à leur œuvre, elle paraît au jeune critique avoir été stérile. Ils ont fait des ruines sans doute ; ce n'est pas chose malaisée. Mais ont-ils rien édifié? Voilà le point ! « J'en appelle à tout homme impartial : qu'ont-ils produit? »

Furent-ils même sincères? Chateaubriand leur fait l'injure d'en douter. Il les accuse d'avoir écrit ce qu'ils ne pensaient pas, par envie du « bruit1! ». S'ils ont mis le feu au temple, c'est qu'ils voulaient eux aussi se faire un nom.

1. Essai, II° partie, chap. XxV; Ouvres, t. 1, p. 548-549. ↩

Ils se sont donnés pour les apôtres de la tolérance. C'est une hypocrisie nouvelle. En réalité, ils demandaient à cor et à cris qu'on tolérât leurs idées, voilà tout ; et ils avaient eux-mêmes « une intolérance d'opinions qui voulait détruire dans les autres jusqu'à la liberté de penser ». Leur esprit, « le vrai esprit des encyclopédistes, était une fureur persécutante des systèmes ». Leur acharnement contre la religion catholique tenait de la « rage1 ».

1. Essai, IIᵉ partie, chap. xliii ; Œuvres, t. I, p. 583. ↩

En ce qui touche aux mœurs de ces grands redresseurs de torts, le jeune écrivain en fait un tableau, dont il n'est guère possible de reproduire ici toute la vigueur. Il relève une opposition absolue entre leur vie et leurs écrits. Non seulement ils dissertaient sur la guerre, sans y avoir jamais été, « sur le gouvernement où ils n'avaient jamais eu de part, sur l'homme naturel qu'ils n'avaient jamais étudié que dans les sociétés de la capitale », mais après avoir écrit le matin un chapitre contre les grands, « ils s'en allaient le soir les flatter dans leurs cercles », ils se mêlaient à la corruption publique, tout en la flétrissant, et prenaient abondamment leur part de tous les vices, en hommes qui n'aimaient pas moins à en jouir qu'à en médire2.

2. Ibid., IIᵉ partie, chap. xxvii ; t. I, p. 559. ↩

C'est une véritable exécution. L'utilité de leur œuvre, leur morale, leurs convictions et jusqu'à leur talent, tout est contesté, tout est nié même, dans un livre où, d'autre part, on expose avec un zèle sympathique les doctrines anti-religieuses auxquelles ils consacrèrent leur vie.

Il est vrai que l'humanité entière n'est pas jugée avec beaucoup plus de faveur. Pourquoi s'étonner qu'on parle sans croire soi-même ce que l'on dit, uniquement dans l'intérêt de sa renommée ? « Après tout, dit l'auteur, je ne sais si un homme est jamais parfaitement sûr de ce qu'il pense réellement3. »

3. Ibid., IIᵉ partie, chap. xxv ; t. I, p. 549. ↩

Qu'est ce donc que le monde? Un immense marché où s'agite de toutes parts une hypocrisie mercantile. Ne croyez ni à ceux qui attaquent, ni à ceux qui défendent, ni aux protestations désintéressées en apparence, ni aux enthousiasmes, ni aux colères; nul n'écrit ou ne parle pour servir la vérité. S'il y a des divergences dans les paroles des hommes, c'est que « chacun fait valoir le chaland dont il vit. Nous sommes assis dans la société, comme des marchands dans leurs boutiques : l'un vend des lois, l'autre des abus, un troisième des mensonges, un quatrième de l'esclavage ; le plus

honnête homme est celui qui ne falsifie point sa drogue et qui la débite toute pure, sans en déguiser l'amertume avec de la liberté, du patriotisme, de la religion1 ». Ailleurs, tous les personnages de la société sont assimilés à « ces escrocs qui se rendent exprès sur les promenades publiques, bizarrement vêtus. Tandis que la foule hébétée se rassemble à considérer le bout de ruban rouge, bleu, noir, dont le pasquin est bariolé, celui-ci lui vide adroitement ses poches, et c'est toujours le plus chargé de décorations qui fait fortune ».

1. Essai, IIᵉ partie, chap. xlix ; Œuvres, t. I, p. 598. ↩

« J'ai été à mon tour chargé de rubans, écrivait-il, trente ans plus tard, en relisant ce passage; je ne vois pas qu'ils m'aient servi à enchaîner la fortune.i Mais « j'en voulais sérieusement à la société : je ne lui pardonnais pas... le mal qu'elle m'avait fait2 ».

2. Ibid., IIᵉ partie, chap. xlviii ; note de l'édition de 1826 ; p. 595-596. ↩

Il disait encore alors : « Je serais bien fâché de mépriser autant la race humaine aujourd'hui1. »

1. Essai, IIᵉ partie, chap. xlviii ; Œuvres, t. I, p. 598. ↩

Et, en effet, l'excès est évident, et l'injustice flagrante. On conçoit qu'avec de telles dispositions, habitué à tout considérer en pessimiste ombrageux, Chateaubriand n'ait pu juger l'Eglise, ses ministres et sa doctrine, sans laisser échapper des paroles malheureuses, qu'il devait regretter un jour, autant que ses déclamations ridicules sur l'universelle hypocrisie du genre humain.

Il rapporte donc longuement les difficultés de toute sorte que les ennemis du Christianisme opposent à ses enseignements. Quoiqu'il ait soin de dire qu'il ne joue, en cet endroit, que le rôle d'un témoin, et qu'il expose les raisonnements « d'autrui sans les admettre2 », en réalité, il a l'air d'y souscrire et de les prendre à son compte. Il lui arrive, d'ailleurs, d'avancer que la Renaissance et la Réforme dirigèrent coup sur coup, contre le Christianisme, « des attaques dont il ne s'est jamais relevé :3 » Il dit plus loin : « Le régent parut, et de cette époque il faut dater presque la chute totale du Christianisme4. »

2. Ibid., IIᵉ partie, chap. xliii ; p. 586. ↩

3. Ibid., IIᵉ partie, chap. xxxix ; p. 577. ↩

4. Ibid., IIᵉ partie, chap. xlii ; p. 582. ↩

Mais, en retour, on ne doit pas oublier que plusieurs endroits de son ouvrage laissent voir d'autres sentiments à l'égard de la religion de son enfance.

Cela est si vrai que certains passages sont entrés comme d'eux-mêmes dans le Génie du Christianisme et s'y sont trouvés à leur place. Celui-ci, par exemple :

« Il est un Dieu. Les herbes de la vallée et les cèdres du Liban le bénissent, l'insecte bruit ses louanges, et l'éléphant le salue au lever du soleil ; les oiseaux le chantent dans le feuillage, le vent le murmure dans les forêts, la foudre tonne sa puissance, et l'Océan déclare son immensité; l'homme seul a dit : il n'y a point de Dieu.

« Il n'a donc jamais, celui-là, dans ses infortunes, levé les yeux vers le ciel1 ; ses regards n'ont donc jamais erré dans ces régions étoilées où les mondes furent semés comme des sables ?... O toi que je ne connais point! toi dont j'ignore et le nom et la demeure; invisible architecte de cet univers; qui m'as donné un instinct pour te sentir et refusé une raison pour te comprendre... j'adore tes décrets en silence, et ton insecte confesse ta divinité2. »

1. Tout ce qui précède est reproduit dans le Génie, I° partie, l. V, chap. ii, sauf que l'auteur, dont le goût était devenu plus difficile, a remplacé bruit ses louanges par bourdonne ses louanges, et tonne sa puissance par fait éclater sa puissance. ↩

2. Essai, IIᵉ partie, chap. xxxi ; Œuvres, t. I, p. 564-565. ↩