Introduction Sainte-beuve et Chateaubriand les attaques de Sainte-beuve contre Chateaubriand. « I. La thèse de Sainte-Beuve. - « II. La méthode de Sainte-Beuve : (suite 2)
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Les nouvellistes qui les propagent sont vraiment trop sujets à caution : personne n'est tenu de les croire sur parole, particulièrement si leurs récits tournent à la satisfaction d'une de leurs rancunes, ou à l'honneur d'une idée qui leur est chère. On peut toujours craindre alors qu'ils ne les aient arrangés à leur guise et tirés dans leur sens.
Mais en les supposant même incapables de cette faiblesse, combien est petite souvent l'autorité de ce qu'ils racontent! Si la médisance a passé par plusieurs bouches, il est bien difficile de savoir exactement ce qu'elle était à l'origine; car c'est d'elle, plus encore que de la renommée en général, qu'on peut dire qu'elle grandit et se développe, à mesure qu'elle marche. Vires acquirit cundo1!.
1. Virgile, Enéide, livre IV, 175. ↩
On se rappelle la page éloquente de Beaumarchais sur la calomnie, dans le Barbier de Séville ; elle est vraie aussi de la médisance :
« D'abord un bruit léger, et rasant le sol comme hirondelle avant l'orage, pianissimo murmure et file, et sème en courant le trait empoisonné. Telle bouche le recueille, et piano, piano, vous le glisse à l'oreille adroitement. Le mal est fait ; il germe, il rampe, il chemine, et rinforzando, de bouche en bouche, il va le diable; puis, tout à coup, je ne sais comment, vous voyez calomnie se dresser, siffler, s'enfler, grandir à vue d'œil. Elle s'élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclaire et tonne, et devient, grâce au ciel, un cri général, un crescendo public, un chorus universel de haine et de proscription. Qui diable y résisterait1 ? »
1. Barbier de Séville, acte II, scène vII. ↩
Ce tableau est justement célèbre. Que l'auteur ait appuyé un peu sur le pinceau, la perspective de la scène l'explique. Mais la vigueur des métaphores n'empêche pas qu'il n'ait dit vrai, au fond. Ce sont assurément de bien pauvres auxiliaires de l'histoire que ces propos méchants, qui volent de bouche en bouche. Ils nuisent à la vérité beaucoup plus qu'ils ne lui profitent.
Et même quand on les tient directement de ceux qui les ont jetés dans le public, ils ne sont pas toujours dignes qu'on s'y arrête. On sait que Sainte-Beuve sollicita vivement et qu'il obtint l'honneur de fréquenter le salon de Mme Récamier, où Château - briand, alors dans tout l'éclat de sa renommée, - c'était après 1830, - tenait, pour ainsi dire, sa cour. Il vit là l'illustre écrivain, qui s'abandonnait peu, même dans ce cercle d'amis ou d'admirateurs. Il raconte néanmoins qu'un jour Chateaubriand fit une assez longue déclaration sur ses croyances, et il la rappelle2. Etait-il présent lui-même ? On le penserait à l'entendre, mais il ne le dit pas expressément. Si cette déclaration était absolument authentique, elle prouverait simplement que l'ancien disciple des philosophes incrédules éprouvait, de temps en temps, comme des retours offensifs de l'incrédulité, qui ne parvenaient pas à le vaincre, ou, selon l'expression chrétienne, des tentations contre la foi, dont sa foi triomphait, mais sans réussir à les éloigner pour toujours.
2. Oper. cit., t. II, p. 394. ↩
Seulement une question se présente d'elle-même à l'esprit du lecteur, qui n'arrive pas à la résoudre: comment Sainte-Beuve, ou celui dont la conversation l'a inspiré, a-t-il pu retenir ces quinze lignes mot pour mot? Car les mots sont ici d'une importance extrême. Changez-en deux ou trois, et le passage pourra être cite dans un sens contraire, comme le témoignage d'un parfait croyant, dont toutes les puissances de croire sont occupées et satisfaites par la foi. Il faut donc qu'on ait fidèlement reproduit, après trente ou quarante ans, non pas seulement l'ensemble, qui est irréprochable, mais tous les détails et jusqu'aux expressions mêmes !
Ce sont là des prodiges de mémoire invraisemblables. D'ailleurs, pourquoi ne pas l'avouer? La mémoire et la volonté vivent trop près l'une de l'autre pour que la première ne cherche pas à faire plaisir à la seconde. Dès qu'elle hésite sur un trait ou sur un terme, - et l'hésitation se comprend après un si long intervalle, - il est naturel qu'elle se décide spontanément, comme è son insu, pour celui qui plaît à la faculté voisine. En d'autres termes, l'œil, qui distingue mal à cette distance, croit aisément voir ce qu'il désire; un goût trop vif pour les historiettes, surtout pour les historiettes piquantes, peut conduire facilement à dénaturer un souvenir ou une confidence.
Sainte-Beuve a cédé à ce penchant, dans une circonstance où sa mauvaise étoile voulut qu'il fût pris en flagrant délit par l'intéressé lui-même. Il s'agissait d'un écrivain connu, dont il avait publié ce qu'il appelait « une bonne fortune », en s'appuyant inexactement sur un entretien avec lui, et sans prendre la précaution qu'il a prise pour Chateaubriand, celle de le laisser mourir. C'est un accident désagréable pour le critique, mais fort instructif pour le lecteur.
Xavier de Maistre écrivait donc à la vicomtesse de Marcellus, le 18 juillet 1839 :
« Avez-vous lu ma biographie par M. Sainte-Beuve ?... J'avais dit une fois à cet indiscret que personne, à la cité d'Aoste, ne craignait de voir le lépreux, et que je lui avais fait plusieurs visites avec une dame à qui je faisais la cour. Mais je n'ai pas parlé de rendez-vous qui n'existèrent jamais... C'était une jeune veuve indépendante, la plus belle de la cité d'Aoste, et y jouissant d'une assez jolie fortune. Je lui avais fait la cour pendant trois ou quatre ans dans l'espoir d'en faire ma femme, mais elle en préféra un autre; voilà en quoi consiste ma bonne fortune », que l'on publie dans les « deux mondes. »
Ce bavardage mensonger irritait d'autant plus l'écrivain qu'il avait l'air d'en être le premier auteur, et que la personne, ainsi accusée faussement d'inconduite, vivait encore, entourée de l'affection et de l'estime de tous1.
1. Il écrivait à M. le marquis d'Oudinot que Sainte-Beuve l'avait dégoûté des littérateurs et de la littérature . Et il ajoutait, comme dans les lettres à Mm° de Marcellus et plus vivement encore : « Il me fait donner des rendez-vous, chez mon honnête lépreux, l'impudent ! Voici ce qui a donné lieu à cette fable : « J'ai vu deux fois à Paris l'auteur de cet article. Il me demanda si l'on ne craignait point d'approcher du lépreux. Je lui répondis que non et que je lui avais fait souvent des visites avec une jeune dame qui le protégeait. Les rendez-vous sont de son invention. Cette femme était veuve et libre et n'avait pas besoin de se cacher. Elle existe encore; que pensera-t-elle, si elle lit cela, de ma fatuité presque octogénaire? D'autant plus qu'il a l'air d'écrire sous ma dictée. » De Saint-Pétersbourg, le 18 août 1839. ↩
Aussi deux ans après, en 1841, son nom ayant été prononcé dans la presse, Xavier de Maistre entretenait de nouveau la vicomtesse de Marcellus du travestissement qui avait été fait de ses paroles, et dont il ne pouvait prendre son parti, et il priait M. de Marcellus de « démentir solennellement cette ridicule invention d'un folliculaire déhonté »
Le mot est dur ; on y sent l'homme blessé que sa colère emporte. Mais le fait demeure, et il n'est pas pour donner beaucoup de crédit à la foule indiscrète des menus propos médisants que Sainte-Beuve aime à se donner pour cortège. Pourquoi les autres ne seraient-ils pas comme celui-ci? Soit préoccupation d'une thèse trop sympathique, soit penchant extrême au trait piquant et au détail scandaleux, soit incertitude des témoignages successifs, qui souvent dénaturent les bruits en les propageant, soit enfin simple défaillance de mémoire, il y a bien des raisons pour que vos petites histoires m'inspirent quelque défiance.
C'est du moins ce que je me dis en les lisant. Elles me laissent donc nécessairement sceptique, surtout dès qu'elles se trouvent en contradiction avec des documents écrits, authentiques et irrécusables. A moins que je ne commette la folie de leur donner la préférence, au point de vue de la vérité quel intérêt avez-vous à m'en faire part, et qu'ai-je gagné à les apprendre ?
Vous avez manqué de justice envers un personnage illustre, voilà tout !
C'est là, en effet, un autre grief contre cette méthode : elle n'est pas équitable à l'égard de ceux dont elle s'applique à relever les misères. Car en réunissant toutes ces misères dans une sorte de tableau raccourci, elle donne une idée fausse de leur vie : elle les fait plus inconséquents ou plus coupables qu'ils ne le furent en réalité. Sainte-Beuve cite, en ayant l'air de l'approuver, / un fragment de lettre, qui pourtant le condamne :
Chateaubriand « s'est beaucoup contredit, je le sais bien », lui écrivait son correspondant. « Qui de nous, en ces temps disparates, ne s'est contredit autant que lui? Et comment voulez-vous que l'on écrive et que l'on imprime durant trente années sans se contredire? L'unité de la vie ne se rencontre que dans la brièveté des jours1 »
1. Chateaubriand et son groupe, t. II, p. 394. ↩
C'est peut-être beaucoup dire. Pour l'auteur du Génie du Christianisme, en particulier, nous ferons voir qu'en ce qui touche la Religion il ne s'est jamais démenti. Mais il est bien vrai qu'en général, sauf des exceptions glorieuses, une longue vie d'homme n'est pas à l'abri des contradictions, surtout de celles qui naissent de la faiblesse morale, entre la raison qui voit le droit chemin et la volonté qui refuse parfois d'y marcher. Le bien et le mal se mêlent en nous et dans nos œuvres, l'un faisant pardonner l'autre. Voilà un homme qui a longtemps vécu, et parmi des périls sans nombre, dont sa vertu n'a pas triomphé toujours. Il ne fait guère que porter, après tout, le commun fardeau de la faiblesse humaine. Mais, pour le malheur de sa renommée, un historien anecdotique s'attache à lui : il note avec soin toutes ses défaites ; il s'y arrête, il y appuie, il y revient, il s'applique à leur donner du relief, sans en omettre aucune ; il les connaît toutes. Car c'est le sort des personnages célèbres, que nulle de leurs aventures ne demeure ignorée, aujourd'hui surtout que tant de gens, et de tout sexe, éprouvent le besoin de laisser des Mémoires, ou écrivent des lettres charmantes, qu'on se fait un devoir de publier après leur mort. En dépit qu'ils en aient, ils habitent la fameuse maison de verre de Socrate : rien de ce qu'ils font n'évite les regards du public. Vienne donc un écrivain zélé, qui recueille avec vigilance, sans laisser perdre quoi que ce soit, tout ce qui leur est échappé de répréhensible, dans le cours de leur vie, du commencement jusqu'à la fin, il fera dire : « Quel spectacle abominable, grand Dieu ! que de désordres ! quels hommes ! Assurément il y a peu de vies aussi scandaleuses. »
Peut-être seulement y en a-t-il peu d'aussi bien connues.
Mais en admettant même que les personnages, dont on jette ainsi au vent tous les secrets, aient eu plus de passions malheureuses ou moins de force morale que le commun des hommes, encore faudrait-il donner de leur conduite une idée juste et ne pas augmenter l'effet déplorable de leurs fautes en les accumulant. Leur vie n'est pas immaculée, soit! Si vous pouvez y découvrir quatre ou cinq taches dans l'espace d'un demi-siècle, c'est trop pour leur vertu, j'en conviens. Mais en vous occupant toujours de ces taches, vous amenez à croire qu'elles sont plus nombreuses et qu'elles ne turent pas dans leur vie un accident, regrettable sans doute, mais en somme un accident; ils ont l'air d'avoir vécu dans un désordre perpétuel. C' 'est une sorte d'iniquité à l'égard de leur mémoire.
C'en est une autre de ne jamais rien dire, ou à peu près, de leurs bonnes actions; et ce tort est naturel à la méthode. Qu'ils parlent ou qu'ils écrivent, les nouvellistes ont toujours cette tendance. En voit-on un dont les indiscrètes découvertes aient pour objet des vertus cachées qui fuient le jour? Ces secrets-là n'ont rien de piquant ; ils ne prêtent pas aux fines malices; ils ne caressent pas certains mauvais penchants du cœur. Et on les néglige pour s'occuper presque exclusivement des autres.
Chateaubriand, on le sait, ne put prononcer son discours à l'Académie : Napoléon le trouva dangereux. Il y parlait, comme d'un de ses rêves, de « l'alliance entre l'Honneur et la Liberté ». Sur quoi Sainte-Beuve écrivait en 1849 : « Au chapitre xx° de ses Réflexions politiques, il développera ce texte, et toute sa vie publique, sauf les zigzags, en fut le commentaire1. »
1. Chateaubriand el son groupe, t. II, p. 101. ↩
Evidemment, il serait tout à fait injuste de n'insister que sur les zigzags. Or, c'est précisément ce que Sainte-Beuve a fait lui-même, au point de vue religieux et moral, surtout dans les notes qu'il a ajoutées à la première rédaction de son ouvrage. Il s'est laissé entraîner sur sa pente; il a donné dans le travers familier aux médisants. Il en résulte que l'impression qu'il laisse est injurieuse pour Chateaubriand. Il peint sa figure de profil, en ne montrant que ce qu'elle a d'irrégulier. L'image n'est pas ressemblante; le procédé du peintre l'a enlaidie et déformée; c'est une preuve nouvelle qu'il est mauvais.
Il faut donc condamner cette critique inquisitoriale, qui offense la justice, ne profite pas, nous l'avons montré, à l'histoire, et dont la littérature a aussi le droit de se plaindre.
Mais enfin, telle qu'elle est et quoi qu'on en pense, dans quel esprit Sainte-Beuve en a-t-il usé envers Chateaubriand? On va voir qu'il est loin de l'avoir appliquée, comme il convient à un critique, avec une sympathique impartialité.
§ 3. - la malveillance de Sainte-beuve
Que Sainte-Beuve soit malveillant pour l'auteur du Génie du Christianisme, ce n'est pas contestable. On a parlé de son « pessimisme chicaneur et vétilleux2. » Le mot est juste. Pour qui étudie de près son livre, il ne s'inspire pas d'un sentiment favorable, tout au contraire ; et les preuves abondent. En voici quelques-unes.
2. De Loménie (Correspondnt, 25 oct. 1861). ↩
Vient-il à signaler un « pamphlet » contre l'écrivain? Il se garde d'y rien blâmer; en retour il en cite avec plaisir ce qui lui semble frapper le plus juste, et il conclut d'un certain air engageant, et comme ravi de la leçon que Chateaubriand vient de recevoir : « Il y a du bon dans cette petite brochure1. »
1. Chateaubriand et son groupe, t. II, p. 110. ↩
On sait que, par suite de circonstances qu'on verra plus loin, les relations de Chateaubriand avec sa jeune femme furent rares, trop rares, jusqu'en 1804. Pourquoi ajouter encore à la réalité? Ur, à propos d'un voyage que l'auteur du Génie du Christianisme fit en Bretagne, dans sa famille, Sainte-Beuve avance qu'il n'avait pas revu sa femme depuis dix ans. La vérité, c'est que deux ans auparavant, dès sa rentrée en France, en 1800, il l'avait informée de son retour, et qu'elle était venue le voir à Paris avec ses sœurs. Il a raconté lui-même la scène :
« Mme la comtesse de Marigny, ma sœur aînée, me chercha la première, se trompa de rue et rencontra cinq MM. Lassagne, dont le dernier monta du fond d'une trappe de savetier pour répondre à mon nom2. Mᵐᵉ de Chateaubriand vint à son tour. Elle était charmante et remplie de toutes les qualités propres à me donner le bonheur, que j'ai trouvé auprès d'elle, depuis que nous sommes réunis. M'° la comtesse de Caux, Lucile, se préprésenta ensuite. »
2. Lassagne était le nom d'emprunt qu'il avait pris, son nom véritable, son nom d'émigré, pouvant être encore un péril. ↩
Le critique se trompe donc certainement. On aimerait mieux, en vérité, que ce ne fût pas au préjudice de son auteur.
En 1838, Chateaubriand, citant une parole élogieuse, dite par Napoléon sur lui à Sainte-Hélène, ajoutait : « Pourquoi n'avouerais-je pas qu'elle chatouille de mon cœur l'orgueilleuse faiblesse? »
Ce mot scandalise Sainte-Beuve. Il rappelle que la même plume avait été violente autrefois à l'égard de l'Empereur; il écrit : « C'était bien la peine de crier au Néron et de faire le Tacite pour en venir à une telle conclusion1. »
1. Chateaubriand et son groupe, t. II, p. 101-102, en note. ↩
Quand le nouveau Tacite criait au Néron, c'était en 1807. S'il se trouvait lui-même alors dans la fougue de l'âge, l'Empereur était, de son côté, dans dans tout l'éclat de sa puissance. Il fallait du courage pour le braver. Il n'en aurait fallu guère en 1838, dix-sept ans après sa mort! Chateaubriand était du reste alors septuagénaire. Son sang avait eu le temps de se refroidir; il avait passé l'âge des violences. Et comment oser enfin reprocher à un homme de s'élever au-dessus de l'injustice des partis, pour apprécier un grand adversaire à sa valeur et se sentir honoré par ses éloges ?
Puisqu'il plait à Sainte-Beuve de rapprocher ainsi deux mots de dates diverses et de les opposer l'un à l'autre, il aurait bien dû se souvenir de ce qu'il pensait lui-même, en 1834, de certains endroits des Mémoires d'outre-tombe, dont il venait d'entendre la lecture ? Par exemple, à propos de la généalogie des Chateaubriand, l'auteur s'excuse, tout en la publiant, et demande qu'on lui pardonne « d'avoir été contraint de s'abaisser à ces puériles récitations1 ». Dans un article de la Revue des Deux Mondes, non seulement Sainte-Beuve lui pardonnait, mais il le félicitait d'avoir consigné ces détails de famille, qui l'avaient beaucoup intéressé, lui, Sainte-Beuve! Or, plus tard, dans les Causeries du Lundi3, il eut occasion de parler des mêmes pages, et il en parla bien différemment. Il accusa nettement l'écrivain d'avoir cédé à une infatuation nobiliaire.
1. Mémoires d'outre-tombe, t. I, p. 13. ↩
3. Causeries du Lundi, t. I, p. 416-417. ↩
A ce moment-là, Chateaubriand dormait sur le rocher du Grand-Bey, dans sa sépulture hautaine. En 1834, au contraire, il était encore de ce monde, et il exerçait un véritable empire sur l'opinion. Par où l'on voit que, s'ils manquent parfois de persévérance, l'un et l'autre, Chateaubriand et Sainte-Beuve n'en manquent pas toujours de la même manière. Le premier injurie les puissants sur le trône et les honore quand ils ne sont plus. I! arrive au second de les flatter pendant leur vie, et de les attaquer après leur mort.
2. 15 avril 1834.
N'a-t-il pas été jusqu'à contester l'influence littéraire de Chateaubriand sur des hommes connus, qui avaient déclaré eux-mêmes avoir trouvé leur inspiration dans ses œuvres ?
« En 1810, raconte Augustin Thierry, j'achevais mes classes au collège de Blois, lorsqu'un exemplaire des Martyrs, apporté du dehors, circula dans le collège. Ce fut un grand événement pour ceux d'entre nous qui ressentaient déjà le goût du beau et l'admiration de la gloire. Nous nous disputâmes le livre. Il fut convenu que chacun de nous l'aurait à son tour, et le mien vint un jour de congé, à l'heure de la promenade. Ce jour-là je feignis de m'être fait mal au pied, et je restai seul à la maison. Je lisais, ou plutôt je dévorais les pages, assis devant mon pupitre, dans une salle voûtée qui était notre salle d'études, et dont l'aspect me semblait alors grandiose et imposant. J'éprouvai d'abord un charme vague, et comme un éblouissement d'imagination; mais quand vint le récit d'Eudore, cette
histoire vivante de l'empire à son déclin, je ne sais quel intérêt plus actif et plus mêlé de réflexion m'attacha au tableau de la ville éternelle, de la cour d'un empereur romain, de la marche d'une armée romaine dans les fanges de la Batavie, et de sa rencontre avec une armée de Franks.
« J'avais lu dans l'histoire de France à l'usage des élèves de l'Ecole militaire, notre livre classique : « Les Francks ou Français, déjà maîtres de « Tournai et des rives de l'Escaut, s'étaient étendus jusqu'à la Somme... Clovis, fils du roi Childéric, monta sur le trône en 481 et affermit par ses victoires les fondements de la monarchie française. » Toute mon archéologie du moyen âge consistait dans ces phrases et quelques autres de même force, que j'avais apprises par cœur. Français, trône, monarchie, étaient pour moi le commencement et la fin, le fond et la forme de notre histoire nationale. Rien ne m'avait donné l'idée de ces terribles Franks de M. de Chateaubriand, « parés de la dépouille des ours, des veaux marins, des urochs et des sangliers, de ce camp retranché avec des bateaux de cuir et des chariots attelés de grands bœufs, de cette armée rangée en triangle, où l'on ne distinguait qu'une forêt de framées, des peaux de bête et des corps à demi nus1. » A mesure que se déroulait, à mes yeux, le constrate si dramatique des guerriers sauvages et du soldat civilisé, j'étais saisi de plus en plus vivement; l'impression que fit sur moi le chant de guerre des Franks eut quelque chose d'électrique. Je quittai la place où j'étais assis, et, marchant d'un bout à l'autre de la salle, je répétai à haute voix et en faisant sonner mes pas sur le pavé :
1. Les Martyrs, livre VI. ↩
« Pharamond! Pharamond ! Nous avons combattu avec l'épée. Nous avons lancé la francisque à deux tranchants.... »
« Ce moment d'enthousiasme fut peut-être décisif pour ma vocation à venir. Je n'eus alors aucune conscience de ce qui venait de se passer en moi; mon attention ne s'y arrêta pas; je l'oubliai même durant plusieurs années ; mais lorsque, après d'inévitables tâtonnements pour le choix d'une carrière, je me fus livré tout entier à l'histoire, je me rappelai cet instant de ma vie et ses moindres circonstances avec une singulière précision. Aujourd'hui, si je me fais lire la page qui m'a tant frappé1, je retrouve mes émotions d'il y a trente ans. Voilà ma dette envers l'écrivain de génie qui a ouvert et qui domine le nouveau siècle littéraire. Tous ceux qui, en divers sens, marchent dans les voies de ce siècle, l'ont rencontré de même à la source de leurs études, à leur première inspiration ; il n'en n'est pas un qui ne doive lui dire comme Dante à Virgile :
1. On sait que Augustin Thierry, usé prématurément par ses travaux, était devenu aveugle et paralytique des 1826. ↩
Tu duca, tu signore, e tu maestro2. »
2. Récits des temps mérovingiens, préface. ↩
Cette page est fort honorable pour Chateaubriand. Sainte-Beuve se garde bien de la citer. Il en détache seulement ce qu'il trouve de nature à laisser croire qu'Augustin Thierry a un peu abusé ses lecteurs, pour se donner le plaisir de mêler sa voix à un concert de flatteries. Il cherche à prendre son témoignage en défaut :
« Un pourrait bien se demander ce que c'est qu'une impression qu'on reçoit et qu'on oublie durant plusieurs années; - c'est lui-même qui prend soin de souligner, - et alors cela peut-il s'appeler une impulsion décisive ?3 »
3. Chateaubriand et son groupe, t. II, p. 23, en note. ↩
Qu'est-ce à dire? Entend-il nier véritablement l'influence que Chateaubriand a exercée en histoire? Non, sans doute. Lui qui s'autorise volontiers des opinions de Vinet, il sait bien que Vinet a écrit :
Chateaubriand « a renouvelé le goût des études historiques en faisant entrevoir de combien de poésie, de combien d'émotions et de jouissances nous privaient nos préjugés en histoire... Il a réveillé les souvenirs éteints, il a piqué la curiosité par la séduction quelquefois trompeuse de son coloris; la foule a, sur ses pas, remonté le courant des âges ; la nation s'est informée de ses origines : ce poète a produit des historiens. »
Mais qu'est-il besoin de faire appel à l'autorité des critiques en général? N'est-ce pas Sainte-Beuve lui-même qui a dit du Génie du Christianisme:
« Littérairement, il ouvrit une foule d'aspects nouveaux et de perspectives, qui sont devenues de grandes routes battues et même rebattues depuis : goût du moyen âge, du gothique, poésie et génie de l'histoire nationale, il donna l'impulsion à ces trains d'idées modernes, où la science est intervenue ensuite, mais que l'instinct du grand artiste avait d'abord devinées1.i
1. Chateaubriand et son groupe, t. I, p. 340. Ce passage fait partie du texte. ↩
Mais alors pourquoi chercher querelle à Augustin Thierry dans une note postérieure et s'efforcer de réduire la valeur de son éloquent témoignage? On laisse prendre ainsi en flagrant délit cet esprit chicanier, qui nie, ou conteste, ou diminue, le plus qu'il peut, tout ce qui est à l'honneur de Chateaubriand.
Mais c'est assurément en ce qui regarde sa sincérité que la tendance se montre le mieux. L'apologiste de la religion est accusé on l'a vu, de n'avoir été, dans sa vie, qu'un acteur, un comédien de grand talent, voilà tout.
C'est l'idée chère à Sainte-Beuve: il y revient sans cesse, Il y ramène tout, il en cherche partout des preuves, dans les faits les moins compromettants et les paroles les plus inoffensives. S'il ne masquait la faiblesse de son raisonnement, en évitant de raisonner et en concluant sans se donner l'air de conclure, ses lecteurs seraient fort étonnés de voir de telles conclusions sortir de telles prémisses.
Donnons quelques exemples.
Il reproche nettement au grand écrivain de n'avoir cherché en tout, dans les sentiments qu'il a montrés, comme dans les idées qu'il a soutenues, que l'occasion de faire de « belles phrases... nobles, brillantes, à effet », et dont la gloire rejaillît sur l'auteur, et « blasonnât son écusson ». Voilà, dit-il, ce qu'il « veut par-dessus toute chose1».
1. Chateaubriand el son groupe, t. II, p. 73. ↩
Or ce qui provoque ce réquisitoire, c'est qu'avant d'achever les Martyrs l'auteur ait cru, comme Virgile, devoir parcourir les lieux qu'il avait à peindre. Là est son crime, tout son crime!
Encore faut-il remarquer qu'au motif principal de son voyage s'en joignait un autre : le désir de visiter, en vrai pèlerin, le tombeau du Sauveur du monde.
« Il peut paraître étrange aujourd'hui », dit-il avec une ironie où il entre quelque dédain, « de parler de vœux et de pèlerinages ; mais sur ce point je suis sans pudeur, et je me suis rangé depuis longtemps dans la classe des superstitieux et des faibles... Si je n'ai point les vertus qui brillèrent jadis dans les sires de Coucy, de Nesles, de Chastillon, de Montfort, du moins la foi me reste ; à celte marque, je pourrais encore me faire, reconnaître des antiques croisés1. »
1. Itinéraire, 1° partie ; œuvres completes, t. V, p. 110. Chateaubriand explique à cet endroit les divers motifs, — le principal, comme il l'appelle, et les autres, - qui lui ont fait entreprendre son voyage en Orient. On se demande pourquoi Sainte-Beuve, cherchant à donner ces mêmes motifs, au lieu de les prendre où ils sont dans leur suite, cite le début de la préface de la première édition (p. 3), puis une note de la préface de la troisième (p. 10), et enfin quelques lignes de la troisième partie (p 110). Il est vrai que cette manière peut permettre plus aisément au lecteur de croire, - quoique le critique ne le dise point, - que l'auteur indiquait des motifs différents selon les endroits. Sainte-Beuve allègue, en outre, une prétendue confidence des Mémoires d'outre-tombe, sur laquelle nous reviendrons. ↩
Il n'obéissait donc pas seulement à une préoccupation littéraire. Mais, l'eût-il fait, comment Sainte-Beuve aurait-il le droit d'en profiter, pour révoquer en doute les convictions qui ont inspiré sa vie ?
Singulière logique, il faut bien en convenir, et où éclate avec évidence l'injustice du parti pris !
Après cela, on est moins étonné de toutes les petites querelles que le critique cherche à la bonne foi de l'écrivain. Il affirme, par exemple, que les Mémoires d'outre-tombe sont sincères. « Mais, ajoute-t-il, ils sont surtout poétiques, et n'ont que ce genre de sincérité-là - une vérité d'artiste.i
Simple trait, jeté en passant, d'une main légère et comme caressante, mais qui, en réalité, va bien à son but et fait une large blessure. Car exprimez l'idée rondement, à la cavalière, et vous verrez jusqu'où elle porte et ce qu'au fond elle veut dire ! Être vrai, comme un poète, quand on se donne pour un historien, c'est se moquer agréablement de son public.