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L'Enchanteur 1768—1848
La sincérité religieuse de Chateaubriand § II. -- explications calomnieuses

§ II. -- explications calomnieuses

La sincérité religieuse de Chateaubriand · 11 min de lecture · p. 105–114 · chapitre 8 sur 30

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecoffre, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Quand il lit au public ces confidences, quand il expliqua comment il était revenu à la religion de son enfance, ses adversaires étonnés affectèrent çà et là de se montrer incrédules. C'était l'heure où il déclarait la guerre à la philosophie, j'entends cette philosophie anti-chrétienne qui avait eu, au xvi siècle, toutes les faveurs de l'opinion. Les survivants du parti virent bien le danger qui les menaçait. Quoi ! un écrivain devenait à la mode, qui n'était pas l'un d'eux, qui battait en brèche leurs idées, loin de les défendre, et se posait effrontément en avocat d'une doctrine, dont ils avaient débarrassé le monde... avec l'aide du bourreau ! C'était dans la bataille une phase nouvelle et inattendue ; il fallait au plus vite accabler l'ennemi.

On attaqua donc la sincérité de Chateaubriand. On sema adroitement contre lui, pour contredire sa parole, quelques-unes de ces annecdotes calomnieuses, que personne ne signe ni ne patronne, mais que tout le monde répète. « Mentez, mes amis, mentez » disait Voltaire en poussant à cette honteuse industrie tout le parti des philosophes, « il faut mentir comme un diable, non pas timidement, non pas pour un temps, mais hardiment et toujours1. »

1. Cf. Lettres à Berger et à Thiriot, 10, 18 et 21 octobre 1736. ↩

Le malheur est, en effet, qu'il en reste toujours quelque chose, et l'auteur du Génie du Christianisme a pu s'en convaincre à ses dépens.

On raconta donc que son livre avait été inspiré par d'autres considérations que celles de la conscience. Un Français qui habitait Londres comme lui, le libraire Dulau, lui aurait dit, après la publication de l'Essai, qu'il ne prenait pas le bon chemin pour trouver des lecteurs. Le philosophisme était usé ; l'opinion cessait ou allait cesser de lui être sympathique. Un jeune homme, qui commençait à écrire et qui se sentait du talent, devait abandonner les philosophes et passer dans le camp opposé. C'était pour lui le moyen le plus sûr d'arriver à la renommée et à la fortune. On avait jusque-là attaqué le Christianisme; il fallait le défendre.

Chateaubriand ferait donc fausse route en restant dans la voie où il venait d'entrer avec l'Essai. S'il avait l'ambition de réussir, il devait désormais défendre ce qu'il venait d'attaquer.

« Et voilà comment est né », disait-on, « le Génie du Christianisme. »

Tout le monde avouera sans peine que ce libraire avait une vue singulièrement nette de l'avenir! En 1798, rien ne faisait prévoir encore la restauration prochaine des ruines que la Révolution avait accumulées. Nul ne pouvait songer au rétablissement officiel du culte. En un mot, des circonstances qui ont favorisé le succès du livre apologétique de Chateaubriand aucune ne se présentait encore aux regards de l'observateur. Comment Dulau aurait-il pu les voir, quand elles échappaient à tous les autres? Serait-ce parce que, vivant en Angleterre, il était moins bien placé pour connaître exactement l'esprit qui régnait en France?

Et d'ailleurs, s'il était pénétré de cette pensée, à moins qu'elle ne lui fût venue la veille, pourquoi ne l'avait-il pas exprimée un an plus tôt? Pourquoi n'avait-il pas dissuadé alors Chateaubriand de publier un ouvrage qui, étant bien souvent sceptique, ne pouvait espérer, d'après lui-même, être favorablement accueilli?

De son côté, comment Chateaubriand le crut-il si facilement sur parole? Quoi! on lui donne un conseil fondé sur un fait invraisemblable, et il se hâte de le suivre ! Il s'expose au risque, à peu près certain, de courir à un échec, dans le moment même où il estime le succès jusqu'à lui sacrifier sa conscience?

On lui parlait du sentiment public, qui n'était plus sympathique, disait-on, à des livres comme l'Essai. Mais justement l'Essai avait reçu un accueil excellent à Paris, surtout pour n'être que l'ouvrage d'un débutant, encore sans nom. N'écrivait-on pas de France qu'il était jugé avec beaucoup de faveur?

Et cependant le jeune écrivain se serait laissé convaincre le plus aisément du monde. On l'aurait persuadé sans peine que les sympathies du public n'étaient plus pour les livres d'une inspiration semblable, que tout au contraire elles iraient dorénavant à ceux qui les combattraient?

Tout cela est invraisemblable. Et puis sur quel fondement ce roman repose-t-il? Qui en a pris la responsabilité? Qui l'a raconté le premier? On le trouve, en 1823, dans le Mémorial de Sainte-Hélène1. C'est une preuve que quelqu'un, un jour ou l'autre, en avait parlé devant l'auteur, voilà tout ! Mais où est le témoignage authentique, qui a servi de point de départ? Le lecteur le cherche en vain, il n'existe pas. « On dit, on raconte », voilà sur quelle autorité s'appuient tous ceux qui parlent de cette affaire. C'est un de ces bavardages malveillants que le premier venu peut lancer à la dérobée, un de ces coups perfides, dont on frappe un ennemi par derrière. L'histoire n'a pas le droit d'en tenir compte2.

1. T. IV, p. 121. ↩

2. Cependant, la calomnie faisant toujours un certain effet, souvent même quand elle est démasquée ou qu'elle heurte effrontément la vraisemblance, on voit aujourd'hui encore des écrivains sérieux emprunter quelque chose à l'anecdote du libraire Dulau. Dans un article de la Revue des Deux Mondes (15 mars 1890), M. Janet dit que, touché par la lettre de sa sœur, Chateaubriand fut à demi guéri de son scepticisme, mais que, d'autre part, il sentit que le renouvellement de l'imagination était ailleurs que dans l'incrédulité et qu'il se dit que « pour un tel objet il n'était pas nécessaire de posséder une foi orthodoxe et bien solide ». Ainsi, comme dans l'anecdote, le point de vue littéraire décide l'auteur du Génie du Christianisme; ce n'est pas le désir de défendre la Religion, à laquelle il ne croit qu'à demi. C'est là une pure hypothèse. Rien absolument ne l'autorise, et elle a le grave inconvénient de révoquer en doute la parole même donnée par Chateaubriand, et dans la préface du Génie du Christianisme, et dans cette lettre à Fontanes que nous citons plus loin « IV), et dont Sainte-Beuve lui-même a reconnu la sincérité. M. Janet, dans ce passage, va plus loin que Sainte-Beuve, ce qui est beaucoup. ↩

Ce ne fut pas, d'ailleurs, le seul bruit que la malignité des adversaires de Chateaubriand opposa au récit de sa conversion. On parla aussi d'une entrevue compromettante, qu'il aurait eue, dès son retour de Londres, avec le philosophe Ginguené, son compatriote1. Là, dans l'abandon d'un entretien intime, il aurait avoue le vrai mout de sa bruyante prise d'armes en faveur du Christianisme : il n'était pas plus chrétien que Ginguené ne l'avait connu avant son exil ; mais à tout prix il voulait se faire un nom dans les lettres, et comme il ne restait pas de place à prendre dans le camp philosophique, déjà encombré d'écrivains célèbres, il se jetait résolument dans l'autre, où il ne courrait pas le risque d'être gêné par la concurrence.

1. Plusieurs de ceux qui s'occupent de Chateaubriand appellent Ginguené son camarade. C'est une distraction. Ginguené, né à Rennes, a bien fait ses études au collège de cette ville, où Chateaubriand vint lui-même à douze ou treize ans. Mais le premier avait vingt ans de plus que le second; il était depuis longtemps sorti du collège, quand celui-ci y entra. ↩

Les Lettres normandes se firent l'écho de cette fable en 18202.

2. Lettres normandes, quatre-vingt-treizième lettre, 25 juillet 1820. ↩

Le Conservateur littéraire releva aussitôt le gant3. L'article n'était pas signé. Mais on désignait tout bas l'auteur, qui, malgré sa grande jeunesse, touchait déjà à la célébrité, et qui depuis l'a dépassée, pour arriver jusqu'à la gloire4. Chateaubriand était appelé par son défenseur « le plus noble citoyen de France, le premier écrivain de l'Europe, le gloire la plus éclatante et la mieux méritée* de ce sièclei.

3. XIX° livraison. ↩

4. Cf. Cousin d'Avalon, Chaleaubriantina, t. I, p. 61 et suiv. (Paris 1820). ↩

C'est Victor Hugo qui traitait de cette royale façon celui en qui il saluait son maître. Il dénonçait, avec une verve généreuse, ces survivants attardés du xvIu® siècle, qui attaquaient leur illustre adversaire par des insinuations déloyales contre la sincérité de ses convictions. « Ils s'efforcent de faire croire », disait-il, « que M. le vicomte de Chateaubriand s'est fait monarchiste et religieux, comme ils se sont faits anarchistes et impies, par intérêt personnel. Ils fabriquent une anecdote, calquée sur la conversation de Diderot et de Jean-Jacques au sujet du prix proposé par l'académie de Dijon. »

Le malheur pour le succès de cette calomnie, c'est qu'elle ressemblait à tant d'autres : personne ne voulait la prendre à son compte; on la répétait comme la précédente sur des on-dit, à la fois trop commodes et trop vagues pour ne pas être suspects ; et il était d'ailleurs impossible d'en trouver l'origine.

Ginguené n'avait jamais rien dit lui-même de semblable. Dans l'étude malveillante qu'il consacra au Génie du Christianisme, il parlait bien de la conversion de l'auteur, telle que la racontait la préface du livre. Il déclarait même ne rien comprendre à cette influence des larmes sur les idées, et il n'était pas difficile de voir qu'il ne demandait pas mieux, Jui non plus, que de répandre des doutes sur la vérité de l'histoire et la sincérité de l'historien. C'était le parti philosophique, longtemps le maître incontesté, qui était menacé dans son empire par ce nouveau venu; il importait extrêmement de défendre cette chère cause en écrasant son imprudent ennemi.

Ginguené ne craignait pas de dire du Génie : « Il paraît s'être entièrement éclipsé dans le public, ou, si l'on veut, n'avoir pas obtenu ce que tout auteur désire pour son œuvre, ou en bien ou en mal, que le public s'en occupe1. »

1. Décade philosophique, 30 prairial, an X. ↩

Il parlait ainsi d'un ouvrage dont le Journal des Débats disait en même temps qu'il suscitait « des acclamations universelles2 » et au sujet duquel un adversaire, l'abbé de Pradt, écrivait plus tard : « De tous les écrits qui ont paru depuis trente ans, c'est celui qui a le plus agité la renommée et le plus remué l'opinion. Si les succès se comptaient par le bruit, aucun écrit n'en aurait obtenu de plus complet3. »

2. Journal des Débats, 5 messidor, an X. ↩

3. Les Quatre Concordats, Paris 1818, t. III, p. 305. ↩

A son tour, parlant du jour où le Génie parut, une femme, Mme Hamelin, écrivait : « Ce jour-là, dans Paris, pas une femme n'a dormi. On s'arrachait, on se volait un exemplaire. Puis quel réveil ! Quel babil ! Quelles palpitations ! »

Les scrupules de la justice ne gênaient donc pas beaucoup le critique philosophe à l'égard du jeune téméraire qui osait prêcher contre « son couvent ».

Supposé que cet adversaire détesté lui eût fourni étourdiment lui-même de quoi le couvrir de confusion et le réduire au silence, comment croire qu'il eût pris le parti héroïque de l'oublier? Ceux qui ont raconté cette histoire ne disent point que Chateaubriand ait demandé le secret à son redoutable interlocuteur ; mais, se fût-il abrité derrière cette précaution vraiment trop naïve, Ginguené aurait sans doute hésité encore moins à publier une confidence, pour démasquer l'hypocrisie d'un écrivain sans pudeur, qu'à outrager lui-même la vérité, comme il l'a fait, on vient de le voir, dans le dessein d'ôter quelque crédit à son ouvrage.

Et l'occasion ne lui a pas manqué pour rappeler cette confession décisive. En attaquant le Génie du Christianisme dans la Décade philosophique, il a parlé de cette fameuse entrevue, où, d'après la légende, l'auteur aurait soulevé devant lui un coin du voile qui dérobait ses vrais sentiments au public. Or il ne lui échappe pas un seul mot sur ce prétendu aveu ; il n'y fait pas même la plus lointaine allusion. Si peu difficile qu'il paraisse sur le choix des armes, dans cette bataille, il n'use point de celle-là, qui aurait suffi, s'il l'avait eue, à lui assurer la victoire.

En réalité, il ne l'avait pas. L'anecdote n'est pas vraie. Que dis-je? Elle est même médiocrement inventée; le roman est mal fait : ses auteurs ont négligé de le rendre vraisemblable. Ils prétendent, on l'a vu, qu'après sa rentrée en France Chateaubriant aurait annoncé à Ginguené que, pour échapper à des rivalités dangereuses, il allait défendre ce que les autres attaquaient.

Or, quand il revint à Paris, le Génie du Christianisme avait déjà été imprimé à Londres sous sa forme première. Il ne pouvait être question d'un projet; l'œuvre était déjà faite. Le critique de la Décade est lui-même très catégorique sur ce point. Il dit à propos de son jeune compatriote, qui avait pu enfin, après dix ans, regagner clandestinement sa patrie : « Malgré le bruit, qui annonçait déjà son livre, je l'ai revu, avec l'intérêt dû à ses malheurs1. »

1. Décade philosophique, vol. 33, p. 335. ↩

Lors de cette entrevue, Chateaubriand avait donc fait, depuis quelque temps déjà, le pas décisif; il avait pris nettement position; son livre était né. Ce n'était pas, ce ne pouvait pas être un jeune écrivain flottant, irrrésolu, qui s'ouvrait sur ses intentions à un vieux maître, comme pour lui demander conseil. C'était un ami d'autrefois, devenu, dans la lutte des opinions, un adversaire d'aujourd'hui, et qui en avertissait loyalement, à la première occasion, l'ancien compagnon d'armes qu'il s'était donné mission de combattre.

Supposé que sa conversion n'eût pas été sincère, évidemment la nécessité de son rôle aurait voulu qu'il n'en fit pas cyniquement l'aveu, surtout au parti qu'il essayait de ruiner dans l'opinion. Il publiait dans sa préface le récit touchant d'une scène, qui avait transformé ses idées et d'où était né son livre. Il défendait, avec éloquence, au cours de son ouvrage, une cause persécutée, parce qu'il la jugeait, disait-il, aussi vraie qu'elle est belle. Il faudrait certes des témoignages bien forts, - et il n'y'en a pas même de faibles, - si l'on voulait persuader au public qu'aussitôt arrivé sur cette terre française, où il attendait le succès et la renommée, il courut chez ceux à qui il déclarait la guerre, pour leur donner contre lui une arme terrible, qui devait lui ôter jusqu'à l'espérance de pouvoir seulement se défendre, pour leur découvrir son indignité et leur dire : « Tout ce que j'écris n'est que mensonge. Au fond il n'y a rien de changé dans mon esprit ni dans mon cœur; je suis tel que vous m'avez connu jadis, sauf que vous m'avez laissé un honnête homme et que je ne suis plus qu'un comédien. »

En vérité, ce sont là des contes trop ridicules pour qu'ils soient bien redoutables.