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L'Enchanteur 1768—1848
La sincérité religieuse de Chateaubriand Introduction Sainte-beuve et Chateaubriand les attaques de Sainte-beuve contre Chateaubriand. « I. La thèse de Sainte-Beuve. - « II. La méthode de Sainte-Beuve : (suite 3)

Introduction Sainte-beuve et Chateaubriand les attaques de Sainte-beuve contre Chateaubriand. « I. La thèse de Sainte-Beuve. - « II. La méthode de Sainte-Beuve : (suite 3)

La sincérité religieuse de Chateaubriand · 12 min de lecture · p. 39–48 · chapitre 3 sur 30

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecoffre, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Or ce qui oblige de croire à ce perpétuel mensonge d'artiste, le voici bien sensible dans « un petit exemple que j'ai pu vérifier », dit l'éminent critique¹. Il s'agit d'une visite que Chateaubriand fit, en 1802, à la fontaine de Vaucluse. On voit, par une lettre à Fontanes, qu'il appréciait assez peu, en ce temps-là, « Laure la bégueule et Pétrarque le bel-esprit ». Au contraire, quand il raconta ce voyage dans les Mémoires d'outre-tombe, en 1838, il parla de Pétrarque en homme qui l'appréciait avec plus de justice². Il faut bien remarquer que, dans cette page, il ne donne pas son impression d'alors pour son impression d'autrefois; là serait l'arrangement, et pour parler franc, le mensonge. Il juge Pétrarque avec une équité bienveillante, comme il mérite d'être jugé, voilà tout !

1. Chateaubriand et son groupe, t. I, p. 111, en note.

C'est ce que Sainte-Beuve appelle être sincère à

2. Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 287.

la manière des poètes et n'avoir que « ce genre de sincérité-là ».

On sait que Mme de Beaumont mourut en 1803, consumée par une maladie de poitrine, qui l'emporta à trente et un ans. Elle était allée suivre un traitement au Mont-Dore, d'où les nouvelles les plus tristes arrivaient à Chateaubriand : il ne pouvait lui échapper que le dénouement n'était pas loin. Ses appréhensions l'accablaient, et il écrivait à Guéneau de Mussy : « J'aurai su ce que c'est que les peines et les joies du cœur les plus vives. Si je perds encore Mme de Beaumont, comme je le crains, je recevrai le dernier coup. Il ne me manquera donc rien, mon ami, pour être un sage, puisque j'ai aussi un peu d'étude ! Et pourtant, mon cher et jeune ami, je sens que dans cette hutte, où très certainement je finirai mes jours, je serai encore un fou, je serai encore tourmenté, agité! Mais je me consolerai avec Pascal : On jette un peu de terre sur la tête, et en voilà pour jamais »

Ainsi il rêve la solitude. Sa jeunesse est désenchantée. Cette mort, si elle arrive, lui paraît devoir être le coup suprême, la leçon poignante et décisive, qui fera tomber ses dernières illusions. Sur quoi, son commentateur, qui épie toutes ses paroles, glisse cette note :

« Il semble que cela lui manque pour le compléter : singulier point de vue, quand on va perdre la femme qui vous aime ! »

Un peu plus loin, Chateaubriand écrivait : « Elle dit qu'elle sent qu'elle s'éteint, qu'il n'y a plus d'huile dans la lampe. » Et vivement ému par le malheur que faisaient pressentir ces paroles, il ajoutait : « Si je perds cette amie, je deviendrai fou. »

Aussitôt, nouveau commentaire :

« Le voilà qui se ravise : s'il perd Mme de Beau-mond, il deviendra fou. Tout à l'heure, il disait qu'il ne lui manquait plus que cela pour devenir sage. Quelle cervelle singulière que Chateaubriand ! Et quelle singulière forme de sensibilité1 ! »

1. Chateaubriand et son groupe, t. II, p. 357-358. Les commentaires sont en note. ↩

Disons à notre tour : « Quel singulier commentateur! Et quelle singulière logique, froide, tracassière, injuste et méchante ! »

Tout le monde connaît la profonde et noble sympathie que Chateaubriand montra à Mme Récamier. Elle dura plus de trente ans sans défaillance et sans nuage; la mort seule put y mettre lin. Sainte-Beuve n'est pas loin d'y voir encore une pose. Il ne l'affirme point nettement, ce qui aurait passé vraiment la mesure, et ce qui n'est pas d'ailleurs dans sa manière; mais il dit tout ce qu'il faut pour le laisser entendre :

« Me Récamier, qui fut certainement une de ses amitiés délicates, était avant tout (qu'on remarque le mot!) un de ses arrangements, son arrangement suprême2. »

2. Chateaubriand et son groupe, t. II, p. 452 (dans un des appendices). ↩

Animé de cet esprit, on s'attend bien qu'il saisisse toute occasion pour essayer de prendre la bonne foi religieuse de Chateaubriand en défaut ; il n'y manque pas; c'est comme une gageure qu'il se serait faite à lui-même.

Personne n'a oublié cette page magnifique du Génie du Christianisme, où est décrit un coucher de soleil sur l'Océan1. L'auteur s'y donne un rôle à lui-même ; il se montre se mêlant à la prière du soir sur le navire, et versant des larmes d'attendrissement et d'admiration devant la touchante grandeur du spectacle offert à ses yeux ravis.

1. Iʳᵉ partie, l. v, ch. xii ; œuvres complètes, t. II, p. 113-114. ↩

Il a raconté depuis dans ses Mémoires2? que cette peinture n'était pas purement fantaisiste, mais que cependant il ne s'y était pas mis tout entier, avec les sentiments divers qui l'animaient alors. C'est ainsi qu'à côté de l'image de Dieu, à demi visible dans les magnificences de la nature, son imagination ardente et folle lui représentait un fantôme d'amour, dont il a parlé bien des fois, cette sylphide enchanteresse, fille de ses rêves, et, à certains moments, son idole.

2. Mémoires d'outre-tombe, t. I, p. 367-368. ↩

Notons, en outre, que lorsque Sainte-Beuve copia cette partie des Mémoires encore manuscrits, en 1834, il crut qu'il s'agissait d'une créature réelle, rencontrée sur le vaisseau, et dont la grâce et le sourire auraient fait battre le cœur du jeune homme. Or, revenant sur ce passage, l'auteur avait précisé sa pensée, de manière à rendre toute confusion impossible.

Et voilà de quoi lui chercher deux fois querelle ! D'abord la scène du Génie du Christianisme n'est donc pas tout à fait exacte, et alors que penserons-nous de toutes les autres ?

« Il est fâcheux, vraiment, de savoir ainsi le secret, de voir à nu le revers de la toile. Même là où l'on ne sait pas, on est tenté désormais d'agiter la tapisserie magnifique et de dire : « Il y a du creux. »

Et puis la confidence est incomplète ; il ne doit pas dire toute la vérité.

Quant à ce dernier grief, on ne s'explique pas du tout ce qui le provoque, sinon le dépit qu'éprouve le critique de s'être tout d'abord mépris. Cette sylphide revient assez souvent dans les récits de l'auteur pour que nous ne soyons pas étonnés de la rencontrer là. Et d'ailleurs, on nous y avait préparés : elle est déjà nommée vingt lignes plus haut.

En ce qui concerne l'exactitude générale de la scène, assurément le commun des lecteurs ne trouvera rien à y reprendre. Loin de ne pas la juger assez grande, on ne se serait jamais reconnu le droit d'exiger qu'elle le fût autant.

Pour moi, s'il n'est permis d'apporter mon propre témoignage, avant de l'avoir rapproché des Mémoires, je prenais ce tableau, je l'avoue, pour un tableau purement idéal. La pensée ne me venait pas d'y chercher les confidences d'un témoin ; je ne songeais qu'au libre talent du peintre. Ce qui m'a donc surpris, quand j'ai connu plus tard la relation véritable des incidents du voyage et des impressions du voyageur, ce n'est certes pas l'omission d'un détail réel, c'est la fidélité de l'ensemble; car rien, en somme, n'y obligeait l'écrivain. Tout à l'heure, Sainte-Beuve prétendait que Chateaubriand, historien, n'observait que la vérité particulière aux poètes ; il voudrait maintenant que Chateaubriand poète observât la vérité particulière aux historiens. C'est une exigence fort singulière, tout à fait nouvelle et absolument inacceptable. Quand il a composé cette description célèbre, l'auteur a écrit comme il pensait et sentait en écrivant; cela suffirait pour qu'on dût rendre hommage à sa sincérité.

Mais il a fait plus : son imagination n'a pas tout créé, il a puisé fidèlement dans sa mémoire. Car il reste vrai, comme le dit le Génie du Christianisme, que ces spectacles imposants éveillaient, au fond de sa jeune âme, un vit sentiment de religion ; et même « jamais Dieu ne l'a plus troublé de sa grandeur »1 ; il est vrai aussi que dans cette chute tranquille du jour, lorsqu'il entendit la cloche sonner la prière, il monta sur le pont pour prier avec les matelots en regardant le « globe du soleil » descendre lentement dans les flots, « au milieu des espaces sans bornes ». Quant à lui reprocher de n'avoir pas mêlé à ces souvenirs religieux, qui convenaient à son tableau, des souvenirs profanes que rien n'y appelait et qui, en le défigurant, en auraient fait un vrai contre-sens artistique, c'est une idée au moins étrange ; Sainte-Beuve a dû avoir quelque peine à la prendre lui-même au sérieux.

1. Mémoires d'outre-tombe, t. I, p. 348. ↩

Cela ne l'empêche pas de se plaindre du tableau à cause de ce que dit la confidence, et de la confidence à cause de ce qu'elle ne dit pas. Il conclut, selon son penchant, qu'on nous a trompés dans l'un et l'autre1.

1. Voici le texte exactement : « De sorte qu'en nous disant plus qu'il n'en faut pour détruire son idéal du Genie du Christianisme, il ne nous donne pas pour cela le réel: nous n'avons le vrai d'aucun côté. » Chateaubriand et son groupe, t. I, p. 316, en note. ↩

C'est vraiment un système, et il frappera quiconque prendra la peine d'y regarder, car il est appliqué sans cesse. Parlant de La Harpe, longtemps incrédule, Chateaubriand dit qu'il eut le bonheur que sa droiture méritait : il se convertit dans ses dernières années et mourut chrétiennement, ce qui est la grande affaire. L'écrivain appelle cela d'un mot que tout chrétien trouvera juste : Ne pas manquer sa fin2.

2. Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 300. ↩

Qu'on lise maintenant le commentaire ! L'expression « lui échappe... c'est bien cela, il n'a pas manqué la belle scène du cinquième acte. - La vie pour lui est une œuvre d'art, une pièce de théâtre. O tragédien3 ! »

3. Chateaubriand et son groupe, t. I, p. 339, en note. ↩

On voit que le critique s'indigne : il monte jusqu'à l'apostrophe! C'est un sujet où elle lui vient aisément! Ne s'écrie-t-il pas ailleurs, comme s'il ne remarquait pas la gravité de l'injure? « O éternelle duplicité et triplicité du cœur humain4 ! »

4. Ibid., t. II, p. 447, en note. ↩

Or, veut-on savoir d'où vient cette explosion? Le voici : il cite des Mémoires inédits, à l'égard desquels il convient d'être en défiance, nous l'avons dit et nous montrerons pourquoi. D'après ce témoignage suspect, la vertu de Chateaubriand aurait eu des défaillances vers la fin de l'année 1829. Or, au mois de mai de cette même année, revenant de Rome, il entretenait Mme Récamier de ce qu'il entendait faire : il développait devant elle, « avec tout l'éclat, toute la séduction de sa belle imagination, un plan de vie que remplirait la religion, l'amitié et les arts1 ».

1. Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Madame Récamier, t. II, p. 314. ↩

Sainte-Beuve prend un malin plaisir à rapprocher les deux passages, et c'est alors que la loyauté de sa vertu se révolte :

« O duplicité et triplicité! »

Ovide, qui se connaissait en faiblesses morales, disait : « Je vois ce qui est mieux, je l'approuve, et je fais ce qui est pire. »

Video meliora, proboque,

Détériora sequor.

On ne se doutait pas que Sainte-Beuve manquât de cette expérience.

Mais enfin il devait toujours connaître la leçon qu'elle donne, au moins par les confidences ou la perspicacité d'autrui. Elle a été devinée et exprimée par des hommes qu'on peut qualifier de plus vertueux que lui sans manquer de justice à sa renommée.

Chateaubriand formant de beaux projets de vie, au printemps de 1829, et y manquant - s'il y a manqué - à l'automne, six mois après, c'est un exemple, il faut bien l'avouer, qui n'est pas rare autant qu'il devrait l'être. On n'a vraiment pas besoin, pour y croire, de chercher une explication dans la feinte et le mensonge. Sainte-Beuve aurait bien fait de laisser à d'autres ce mauvais procédé.

Mais il y tient. Avec l'air du monde le moins propre à une thèse, il a sa thèse et s'y obstine.

Chateaubriand fait, dans les Martyrs, une peinture du paradis. Le sujet est difficile. Sainte-Beuve est d'avis qu'il ne pouvait guère s'en tirer à son éloge, car il ne croyait pas sans doute au ciel, qui devait lui être indifférent. Pourquoi ? - Parce qu'il était mélancolique. La raison est singulière, mais il la donne ; qu'on en juge !

« Au fond, Chateaubriand a dû d'autant moins réussir à peindre le paradis qu'il ne désirait pas vivre, ni par conséquent revivre, qu'il n'aimait pas sincèrement la vie. Pour lui, c'était assez d'une et déjà trop1. »

1. Chateaubriand et son groupe, t. II, p. 8, en note. ↩

L'idée chère, l'accusation de n'avoir joué toujours qu'un personnage, surtout en religion, se glisse jusque dans les éloges qui paraissent les plus chauds ; que dis-je ? elle s'y dresse parfois avec audace. Recueillons, par exemple, celui-ci :

« Le voilà en plein dans la nature humaine héroïque et splendide ; voilà le Chateaubriand avant le rôle et le parti pris, avant le Génie du Christianisme. Il pense comme Vauvenargues... il est de la religion de Pline le Jeune... etc...2. »

2. Ibid., t. II, p. 75-76, en note. Sainte-Beuve, qui appelle Vauvenargues « ce jeune ancien , semble prendre ici le jeune ami de Voltaire pour un représentant fidèle de ses idées. C'est un sentiment qu'expliquent certains endroits peu religieux des ouvrages du moraliste et qui est défendu notamment par Suard. D'après Suard, Vauvenargues était incrédule, et il est mort dans son incrédulité. D'autres soutiennent qu'il était religieux et citent particulièrement sa belle Méditation sur la foi, que termine une Prière à Dieu. Unissant, pour ainsi dire, les deux opinions, mais au profit de la seconde, Marmontel a écrit qu'il mourut en chrétien philosophe. ↩

Qu'est-ce donc qui vaut à Chateaubriand de passer enfin pour se montrer tel qu'il était avant le rôle, c'est-à-dire avant le Génie du Christianisme?

Une phrase, une simple phrase, et qui a été écrite douze ans après son retour à la foi, dans l'Itinéraire.

C'est donc une recrudescence, et comme une bouffée d'incrédulité ?

Le lecteur appréciera lui-même. Voici le passage .

« Après tout, ne dédaignons pas trop la gloire ; rien n'est plus beau qu'elle, si ce n'est la vertu. Le comble du bonheur serait de réunir l'une à l'autre dans cette vie. »

Tel est, paraît-il, le Chateaubriand d'avant la conversion. Tout le monde se demandera pourquoi ce n'est pas tout aussi bien le Chateaubriand d'après. L'auteur de l'Imitation aurait sans doute parlé autrement. Mais que Chateaubriand, même converti, n'ait pas ressemblé tout à fait à l'auteur de l'Imitation, ‚certainement il n'y a jamais eu personne que Sainte-Beuve qui s'étonnât de s'en apercevoir, s'il s'en est vraiment étonné. Quoi ! ce serait un démenti pour les convictions chrétiennes de l'écrivain que cette pensée inoffensive, où l'orthodoxie la plus scrupuleuse serait fort embarrassée de trouver un mot à reprendre ! Elle montrerait que, par intervalles, il revenait à la religion des rationalistes illustres, païens ou philosophes ?... Il faut, pour oser le faire entendre, que Sainte-Beuve éprouve une bien impérieuse envie d'opposer Chateaubriand à lui-même !

Mais c'est ainsi qu'il en use à son égard. Ses éloges même accusent et blessent. Ils ressemblent à des caresses félines : on y sent la griffe1.

1. On lit dans le Journal des Goncourt (1e série, t. II, p. 190) : « Le plus grand et peut être le plus malin esprit causé de Sainte-Beuve : l'éreintement dans la défense. Ah ! le terrible empoisonneur d'éloges ... » ↩

II