III
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Société de Mercure de France, 1908, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Naturellement, une des premières visites d'Hortense fut pour Béranger, qui était à la Force. Le chansonnier était un de ses plus vieux amis ; il l'avait connue tout enfant chez madame Regnault et l'avait fait sauter souvent sur ses genoux. Plus tard, il avait été mis au courant de sa liaison avec le comte de Sampayo, et il ne lui avait pas caché, tant il lui portait d'intérêt, que cet amoureux ne lui plaisait qu'à moitié. Le 20 mai 1826, il lui écrivait encore à Florence, où elle venait d'être mère :
« Vous ne voulez plus élever d'enfants, ce sont des hommes qu'il vous faut. Je vous en souhaite. Vous savez bien qu'à l'instant où l'on croit en avoir trouvé, lorsqu'on est sur le point d'éteindre sa lanterne, le fantôme vous échappe; il faut chercher encore. Je ne veux pas dire que vous en soyez tout à fait là. Celui dont vous aviez commencé l'éducation ici vous reste ; je le crois, au moins. Mais est-ce bien un homme comme vous l'entendez? Moi, j'en doute, et je vous ai dit pourquoi. Rallumez votre lanterne, si vous l'aviez éteinte ; mais soyez moins difficile dans vos recherches, ne demandez pas tant de vertu, pas tant de gloire. Contentez-vous de beaucoup d'amabilité, de beaucoup de bonté, de beaucoup d'attachement, et surtout de beaucoup de jeunesse. Vous êtes en droit d'exiger tout cela; d'ailleurs, le reste ne vaudrait pas la peine que vous prendriez à courir après1. »
(1) Lettres choisies de Béranger à Hortense Allart. - Voir à l'Appendice. ↩
« Rallumez votre lanterne »! S'il avait su que bientôt elle découvrirait Chateaubriand, il lui aurait certainement crié : Casse-cou !
Durant les trois années qu'elle avait passées en Italie, il n'avait cessé de lui donner de sages conseils, - qu'elle suivait on sait comme ; mais elle lui en savait beaucoup de gré tout de même et s'appliquait à le faire connaître, à le répandre au delà des monts, où elle aurait voulu l'atttirer.
Le 25 juillet 1856, il lui écrivait :
« Que vous êtes bonne de travailler à me faire une réputation dans Florence ! Je ne doute pas que la bonne idée qu'on peut avoir de moi ne soit votre ouvrage. Les hommes de mérite qui vous encensent prennent pour vrai tout ce que vous leur dites, et finiront par me faire croire une espèce de génie. En vérité, je n'oserai jamais aller dans ce pays, moi, pauvre diable qui ne sais rien, qui n'ai pu même apprendre l'italien, la langue la plus facile ; moi, dont les vers tout français ne me semblent pouvoir être entendus qu'en France, je vous donnerais un furieux démenti aux yeux des gens qui maintenant ne jurent que par vous. Toutefois une chambre dans votre appartement aurait bien de l'attrait. Je finirais peut-être par croire à l'exécution de ce beau projet de mariage qui nous a tant amusés un soir. En y réfléchissant bien, je ne sais s'il n'y a pas de votre part un peu d'insolence à penser à me loger aussi près de vous. Vous me trouvez donc bien vieux? C'est me prendre au mot d'une façon un peu cruelle. Je ne vous en veux pourtant pas. Vous avez raison, oui, je suis bien vieux. Une lutte longue et fatigante contre le sort, la nécessité de réfléchir constamment, de premières dispositions profondément mélancoliques m'ont vieilli de bonne heure. Je sens encore vivement, mais ma raison se tient toujours au-dessus de mes émotions, pour les amortir, ou pour les faire tourner uniquement au profit de mon faible talent. Parfois cette manière d'être m'inspire du dégoût; je voudrais m'en choisir une autre; mais les habitudes sont prises. Je me trouve gauche dans mes tentatives et je ris de mes inutiles efforts. Le limaçon rentre dans sa coquille. Pourrez-vous le faire voyager? J'en doute, malgré les invitations que vous êtes chargée, dites-vous, de me transmettre, et les fêtes que vous me promettez en Italie. Si, en effet, les philosophes et poètes qui composent votre cour pensent quelque bien de moi, dites-leur que plus j'en suis surpris, plus j'y suis sensible. Leur suffrage ne me plairait pas parce qu'il viendrait de loin, mais parce qu'il viendrait d'une terre vers laquelle j'ai souvent tourné des regards d'amour et à laquelle j'ai toujours souhaité un meilleur destin. Elle a celui du Tasse : le génie et le malheur, la gloire et la captivité. A Florence, vous ne vous en apercevez peut-être pas beaucoup ; mais si vous allez à Rome avec d'autres idées que celles de Mme de Staël, si vous parcourez ses environs, c'est alors sans doute que le malheur de l'Italie vous déchirera le cœur. J'ai lu les récits de quelques voyageurs philanthropes, qui m'ont tellement frappé qu'il m'a paru étrange qu'à l'aspect de tant de misère on pût encore être sensible à toutes les merveilles des arts pompeusement étalées dans la capitale de la chrétienté. Mais que je suis maladroit de vous parler ainsi! Peut-être êtes-vous déjà dans l'ancienne capitale du monde. Là, votre mémoire passe en revue toute l'histoire du peuple-roi. Votre âme se marie à celles des Caton, des Brutus, même des César. Ce n'est pas le cas de vous dire quelle est mon opinion sur les fils de Romulus. Vous en seriez scandalisée : mais si vous la devinez, rappelez-vous que je n'ai jamais été au collège et que, fauté d'avoir appris le latin, je n'ai pas été fait Romain avant l'âge de raison. Vous excuserez alors mon peu de respect pour les oppresseurs du monde.
« En attendant le voyage d'Italie, j'habite Maisons avec Manuel, Tissot et Thiers. Mignet, qui est allé en province, doit venir se joindre à notre petite république. Nous avons eu foule dernièrement. C'était la fête du pays. J'ai vu là sir Francis Burdett, mais ne lui ai pas parlé, n'ayant point titre pour cela et étant presque aussi mal disposé d'ailleurs pour les Anglais que pour les Romains. Les démocrates de Londres me semblent furieusement aristocrates. Leur orgueil est insupportable et leur hypocrisie religieuse est la plus ridicule du monde.
« Vous me dites que vous travaillez, que votre ouvrage sera superbe, et que bien des gens seront surpris ; tant mieux! Mais quand cette surprise aura-t-elle lieu? J'ai bien peur que les plaisirs de l'Italie et les occupations que vous avez laissées en France ne nuisent à la rapidité de l'exécution. Je suis pourtant pressé de connaître cet ouvrage mystérieux. Hâtez-vous donc et envoyez-nous cela, que nous le fassions imprimer bien vite. Adieu, séductrice; allez de conquête en conquête, mais n'oubliez pas les anciennes.
« Tout à vous de cœur.
« BÉRANGER1. »
(1) Lettres choisies de Béranger. - Voir à l'Appendice. ↩
Maisons, ce 25 juillet 1826.
L'ouvrage auquel travaillait Hortense était Jérôme, qui parut en 1830, corrigé par Chateaubriand, et où elle a raconté, en la romançant un peu, son histoire avec Sampayo.
Cette lettre de Béranger, que j'ai citée tout entière, témoigne des sentiments qu'il avait pour elle. En allant le visiter à la Force, elle ne faisait donc que le payer de retour. Mais là ne se borna pas sa reconnaissance. A peine était-il sorti de prison qu'elle le mit en rapports avec Chateaubriand. Voici dans quelles circonstances.
L'illustre écrivain était allé prendre les eaux à Cauterets1. Soudain la nouvelle se répand que Charles X a chargé M. de Polignac de former un ministère. Cette provocation maladroite met Chateaubriand hors de lui. Il rentre précipitamment à Paris, demande une audience à M. de Polignac et lui jette sa démission au nez.
(1) Se souvenir, a ce propos, de sa rencontre avec « l'Occitanienne » et de la page qu'elle lui a inspirée : « Un soir qu'elle m'accompagnait lorsque je me retirais, elle me vou ut suivre, je tus obligé de la reporter chez elle dans mes bras. Jamais je n'ai été si honteux : inspirer une sorte d'attachement à mon âge me semblait une véritable dérision... Je me serais volontiers caché de vergogne parmi les ours, nos voisins. J'étais loin de me dire ce que disait Montaigne : & « L'amour me rendrait la vigilance, la sobriété, la grâce, le soin de ma personne... » Mon pauvre Michel, tu dis des choses charmantes, mais, à notre âge, vois-tu, l'amour ne nous rend pas ce que tu supposes ici. Nous n'avons qu'une chose à faire : c'est de nous mettre franchement de côté. » (Mémoires d'Outre-tombe, t. V, p. 238.) Et pendant ce temps-là, il était l'amant en titre d'une jeune femme de vingt-sept ans ! O sincérité! ô contradiction ! ↩
Les libéraux, cela va sans dire, le portent aux nues. Il gagne du coup en popularité ce qu'il perd en argent. Et comme il a toujours fait plus de cas de l'une que de l'autre, il est content. Hortense aussi, quoiqu'elle regrette Rome. Tout aristocrate qu'elle soit, elle est avant tout libérale et elle déteste les cagots. Seule la Chatte fait la moue, car elle pense au pot-au-feu et à ses pauvres. Cependant elle reconnaît que le Chat ne pouvait décemment s'atteler au char embourbé de M. de Polignac. Tout est donc pour le mieux. Là-dessus, M. Thiers entre en scène. Sachant qu'Hortense a l'oreille de M. de Chateaubriand, il la prie de lui ménager un entretien avec son seigneur et maître. Hortense agit et René accepte. On se voit, on cause, on échange des vues. Mignet se mêle à la conversation. Viennent les événements, Polignac trouvera à qui parler! Mais cela n'est pas suffisant. A présent qu'il a un pied dans le parti libéral de gauche, Chateaubriand brûle d'envie d'y mettre les deux. La popularité, voyez-vous, c'est comme le galon dont on ne saurait trop prendre. Or, pour le moment l'homme de France le plus populaire, celui qu'on choyait le plus dans l'opposition, c'était Béranger.
« Vous êtes, quand vous jugez à vous seul, le juge que je choisirais avant tout autre », lui écrivait Benjamin Constant, au mois de janvier 1819. Et il ajoutait : « Quant à la popularité, je l'aime, je la recherche, j'en jouis avec délices, mais je la dois aussi à la manière dont j'ai toujours dit toute ma pensée1. » Chateaubriand aurait pu contresigner ces paroles. Peut-être n'aurait-il pas, à cette date, pris Béranger pour juge, mais il avait déjà beaucoup d'admiration pour lui, et Hortense rapporte que, lorsqu'il l'emmenait dîner à l'Arc-en-ciel1, il lui chantait au dessert le Dieu des bonnes gens. Dès lors pourquoi, redevenu simple journaliste, n'aurait-il pas recherché l'amitié de Béranger? Hortense se chargea de sonder le terrain et de faire les premières démarches. On va voir qu'elle ne perdit point sa peine.
(1) Cf. la Biographie de Béranger, p. 367. ↩
(1) Je trouve le nom de ce restaurant dans une lettre inédite d'Hortense à George Sand : « C'est à l'Arc-en-ciel que j'allais dîner avec M. de Chateaubriand, au retour de nos promenades. » L'Arc-en-ciel existe encore; il est situé à l'angle du boulevard de l'Hôpital et de la rue de Buffon. ↩
Le 26 janvier 1830, Béranger lui écrivait :
« Je vous remercie de votre dernière lettre. Vous avez voulu faire quelque chose d'aimable, et vous avez prêté à une bouche éloquente ce que vous avez la bonté de penser de moi, au moins en partie. Comment avez-vous pu croire que je serais votre dupe? L'intention, au reste, est si aimable, et d'ailleurs j'ai si bien reconnu là votre façon de penser sur mon compte, que je ne puis que vous en savoir un gré infini.
« J'ai eu beau être élevé à l'école de M. de Chateaubriand et lui avoir les plus grandes obligations littérairement parlant, j'ai fait de mon talent un usage si opposé à cette éducation qu'il n'est pas possible que le maître puisse en faire un grand cas. Il y a bien par-ci par-là quelque trace de son influence, mais c'est trop peu pour obtenir une couronne. Pour lui, je ressemble un peu, sans doute, à ces hommes qui, après avoir hanté la bonne compagnie, sont conduits par la débauche à rire dans les cabarets. Ils n'y boivent que du vin à 6 sols, mais il leur faut encore une nappe sur la table. Il y a un peu de cette nappe dans mes chansons, mais elle ne doit pas paraître toujours bien blanche ni bien fine aux hommes du monde comme il faut; ce monde, vous le savez, n'a été et ne sera jamais le mien. Je n'aurais pas voulu le dire tant qu'il m'eût été impossible d'y être admis; aujourd'hui je le dis sans gêne, parce qu'on ne peut pas supposer qu'il entre dans ma pensée aucune amertume personnelle. Cela ne m'empêche pas de juger avec toute l'impartialité dont je suis susceptible les talents que l'aristocratie a vu éclore, et si je me suis plu à vous tourmenter quand vous vous livriez à la fougue de votre admiration pour l'auteur des Martyrs, vous ne devez pas oublier que, malgré mon scepticisme en fait de gloires contemporaines, je vous ai dit que, selon moi, c'était incontestablement le premier écrivain du siècle. C'est d'ailleurs une impression de jeunesse : vous savez combien peu celles-là s'effacent. Sans tout le respect que j'ai pour un si haut talent, croyez que le rôle politique de M. de Chateaubriand m'eût fourni matière à plus d'un trait caractéristique. C'est une délicatesse que les messieurs de ce parti sont loin d'avoir eue pour ceux du nôtre, qui ont aussi montré des talents et même des vertus. Vous sentez qu'ici je ne veux pas parler de moi1. »
(1) Lettres choisies de Béranger. - Voir à l'Appendice. ↩
Cette lettre d'un accent si sincère ne pouvait manquer de toucher au bon endroit celui auquel elle était destinée. Seul le passage sur les cabarets aurait pu froisser le noble client de l'Arc-en-ciel, mais les grands seigneurs ont cette grâce d'état qu'ils peuvent fréquenter les mauvais lieux sans pour cela s'encanailler.
Trois semaines après, Béranger écrivait de nouveau à Hortense :
« Savez-vous que je commence à vous croire? Ne poussez pas trop loin les preuves, car j'en perdrais la tête de vanité. Quoi! l'humble chansonnier obtiendrait le suffrage de l'auteur des Martyrs! Chateaubriand saurait par cœur quelques-uns de mes refrains! Quelle gloire pour la chanson ! N'allez pas penser que je veuille le dire à tout le monde. J'aurais trop peur de rencontrer des incrédules, ou, si je parvenais à convaincre les gens, de nuire à votre illustre ami. Et Dieu m'en garde, quoique sa politique ne soit nullement la mienne, à moi, homme des basses classes, qui regarde avec mépris tout ce qui est là-haut, parce que je porte un cœur français qui n'admet rien de ce qui ne sympathise pas avec la nation, telle que la Révolution l'a faite.
« En lui répondant bien du secret, quant à moi, remerciez, je vous prie, celui qui vous a chargé de me transmettre de si douces louanges. Vous prétendez que je prends les suffrages à la quantité et point à la qualité. Si, en effet, il pense de moi le bien que vous dites, il en doit juger autrement. Car, pour peu qu'il se soit donné la peine d'examiner quelques-unes de mes meilleures chansons, il doit voir le faire que Jy ai mis, et le long travail qu'elles ont dû exiger. Or, à ce signe, il verra bien que je ne travaille pour la multitude que lorsque la nature des sujets ou l'intérêt politique m'en font une loi. Il lui suffira de cet examen pour juger la reconnaissance que m'inspirent ces éloges...1. »
(1) Lettres choisies de Béranger. - Voir à l'Appendice. ↩
Décidément, Béranger se faisait une fausse idée du caractère de Chateaubriand. Celui-ci craignait si peu de se compromettre en s'acoquinant avec lui qu'un beau matin il frappait à sa porte et que, par lui ou par Hortense, tout Paris l'apprit aussitôt2.
(2) Chateaubriand écrivait à Béranger, le 27 avril 1830 : « J'avais lu comme vous les articles des journaux ; loin de me trouver offensé que l'on croie que j'ai cherché le premier un homme de votre talent, je le tiens à grand honneur... » (Gorresp. de Béranger, t. I, p. 4об.) ↩
Visite exclusivement politique! s'écrièrent les journaux royalistes. - Exclusivement, non. La preuve en est que l'auteur du Génie du Christianisme avait offert au chansonnier de l'introduire à l'Académie française. On juge de la surprise de Béranger en recevant ce bouquet en pleine figure. Un
Si proulai oputš Je raison purement titravia
, devon, domer, elle ne un manqueranat p
vain elles deracut pus facilemå crabatt, perine tins
tous à ce qui ne reparto
Perom ferais vid et noto ani ensi, diperon, Sigaís
qui aqui prote leur del'aden cet khartenant
qui eut pa mi fervil a avort . au feraient un gron paris devis. oui, ester, 1,00 a une et von pri LE queno la ripio domina, il en poide que jo voile dater
d dersi. quidait aussi de á l'artich desamont, pan -
que sois anny et yu reat bin often aper satellith
oui netera fler; cetra unantet Arranger Sur pou von enoury, ave grande raison? et dont t radémis si de doncera queřr, non les qui le ces desapansi
Chui qui a emon bornatat ot bon moment, il se demanda si Chateaubriand ne se moquait pas de lui ; mais il fut bien obligé de convenir que cette admiration était sincère, quand l'ex-ambassadeur l'eut prié de chanter le Juif errant, sa chanson favorite. Le jour même, il écrivait à Hortense :
« M. de Chateaubriand sort de chez moi. En vérité, c'est plus que je ne mérite, dussiez-vous me trouver trop humble ! Je ne sais comment reconnaître tant de bonté. Chargez-vous un peu d'être mon interprète, car je suis si bête que je crains qu'il n'ait pas bien compris les sentiments qu'il m'a inspirés. Mais, en même temps, aidez-moi à le détourner de l'idée qu'il a de faire de moi un académicien. Rien que le mot, qui jusque-là ne m'avait produit aucun effet, me cause aujourd'hui une horrible frayeur. Non, je ne dois pas être de l'Académie, quoi que M. de Chateaubriand en puisse dire.
« Je lui ai chanté le Juif errant, il a voulu que je le lui répétasse. Il m'a paru en être très content. J'en suis bien aise, car j'aime cette chanson.i
Il ajoutait :
« Croiriez-vous que je n'ai pas osé lui parler de vous ? J'en avais bonne envie pourtant. L'occasion s'en offrait d'elle-même, lorsqu'il a cru devoir me remercier d'avoir dit à mon portier de le laisser monter.
« J'aurais dû au moins lui répondre que, si vous ne m'aviez pas prédit sa visite, je n'aurais osé croire qu'il me fit cet honneur. Je tenais d'autant plus à lui parler de vous que, seul, je pouvais lui dire peut-être tout ce qu'on doit penser de bien de vous. Il est vrai que vous vous souciez peu de la sorte d'éloges que je vous aurais donnés ; d'autant que j'y aurais mêlé quelque correctif.
« J'aurais bien voulu vous aller voir ce soir, mais je me rappelle que vous êtes presque dans mon quartier. D'ailleurs, j'ai encore de la fièvre de rhume. Je vous envoie donc la cinquième livraison de mes chansons, et vous souhaite bon voyage, si, en effet, vous partez lundi, comme vous me l'avez assuré. Vous reviendrez bientôt, je l'espère, et n'oublierez pas de me faire savoir votre retour.
«Adieu, portez-vous bien, vous et votre fils, et croyez à tout mon attachement.
Béranger. ›
« Croyez-vous que ce soit retourner trop tôt rue d'Enfer, que d'y aller dans une dizaine de jours ? Je serais tenté d'y retourner plus tôt, tant je suis sous le charme, mais je crains d'être importun, et puis j'ai peur qu'on insiste encore sur l'Académie1. »
(1) Lettres choisies de Béranger. - Voir à l'Appendice. ↩
IV
A dater de cette visite, si grosse de conséquences, le sentiment de respect et d'estime que ces deux hommes nourrissaient l'un pour l'autre se changea insensiblement en une amitié qui dura autant qu'eux et dont j'enregistrerai tout à l'heure d'éclatants témoignages.
Chateaubriand a dit dans ses Mémoires que « cette année fut la plus heureuse de sa vie ». Je le crois sans peine, puisqu'il y savoura, grâce à Hortense Allart et à M. de Polignac, les douceurs de l'amour et de la popularité.
Laissons, pour un moment, la politique et occupons-nous de la liaison de Chateaubriand avec Hortense.
Etant donnés l'âge de l'un et le tempérament de l'autre, cette liaison ne pouvait pas durer indéfiniment. Il en plaisantait le premier à Rome, en lisant sur les murs de l'escalier de son amie cette sentence bien faite pour l'effrayer à tous les points de vue : Pens' all' Eternità ! Mais, quoique sachant par expérience que les amours terrestres sont essentiellement fragiles, il se faisait un peu plus d'illusions à cet égard depuis qu'il avait passé l'âge des passions. « Ah ! si j'avais encore cinquante ans !... » disait-il souvent à Hortense1. Mais il en avait soixante : si ce n'était pas l'hiver, c'était du moins l'automne de la vie, quelque chose pour lui comme l'été de la Saint-Martin. Cependant il s'était attaché à cette jeune femme avec une ardeur qui l'étonna tout d'abord et qu'elle eut peine à satisfaire. Cette première ardeur apaisée, il n'en fut que plus tendre. Il restait des heures entières assis à ses pieds, le regard plongé dans ses yeux, la couvrant de baisers et de caresses voluptueuses. Il l'appelait de tous les noms qu'il avait prodigués à toutes ses sylphides, « mon ange, ma vie, mon dernier amour ». Il lui reprochait sa froideur, il lui disait qu'il mettrait la France, comme lui-même, à ses pieds, que sais-je? toutes les folies qu'il trouvait dans son imagination, quand il était amoureux.
(1) Lettre inédite d'Hortense Allart à Sainte-Beuve. ↩
Et puis, c'étaient, à certains jours, à certaines heures de la journée, des promenades solitaires en des quartiers éloignés, au Champ-de-Mars, par exemple, ou bien encore au Jardin des Plantes qu'on appelait alors le Jardin du Roi. J'ai là, sur ma table, deux ou trois petits billets d'elle où elle lui donne rendez-vous chez elle, rue de l'Université.
« A demain, deux heures, mon illustre ami, j'espère que vous pourrez me consacrer toute votre soirée. »
« Je me ferai belle pour vous plaire, ô René! »
Il y avait, en ce temps-là, du côté du Champ-de-Mars, des espaces remplis de sable et de terre inculte que Chateaubriand comparait aux champs romains. C'était le but ordinaire de leurs promenades. Un peu plus loin, une vieille femme qui faisait paître sa vache leur vendait du lait. Mais, lorsque René était plus libre, ils allaient de préférence au Jardin des Plantes, à cause de la proximité du restaurant de l'Arc-en-ciel. Leur rendez-vous était sur le pont d'Austerlitz. Ils faisaient quelques pas sur le pontet, après avoir erré comme des amoureux, dans les allées désertes du jardin du Roi, ils allaient dîner au restaurant, où ils avaient, au premier étage, une petite salle à eux qui s'ouvrait sur la campagne,
Je me reprocherais de ne pas citerici le texte même des Enchantements, car Hortense raconte d'une manière exquise, et l'on a impression qu'elle ne dit que la vérité :
«On nous servait vite et bien. Notre dîner était gai et très aimable; Chateaubriand, heureux comme un enfant, doux et tendre. Il m'excitait à dîner, me reprochait de ne pas manger; il avait de l'appétit et tout l'amusait. Nous parlions des lettres, des événements; moi, je disais toujours beaucoup de folies. Nous parlions souvent de Rome et de l'Italie que nous regrettions; il disait que c'était une contrée, un peuple, une race supérieurs aux autres.
« | revenait tendrement sur son âge, la mort, la fin de tout ici-bas, et ces joies imprudentes où il s'abandonnait. Je lui parlais de mes lectures. Je me rappelle lui avoir rapporté les idées de Creutzer sur les religions et sur celle des Indes. Ce récit l'intéressait; il connaissait ces choses, parlait avec lumière sur les cultes, montrait sa philosophie, ses vues perçantes, cet esprit vaste et indépendant que rien ne pouvait borner. Je lui disais qu'il était savant, je m'amusais à le louer sous ce rapport qui n'était pas celui où on le connaissait le mieux. Il riait, heureux de plaire.
« ... Il demandait du vin de Champagne pour animer, disait il, ma froideur : je lui chantais alors quelques chansons de Béranger: Mon âme, la Bonne vieille, le Dieu des bonnes gens, etc. Il les écoutait ravi, et cette belle poésie et cette voix de sa maîtresse l'attendrissaient. Touché, exalté, il revenait sur lui-même, disait qu'il eût aimé d'être poète. Il revenait sur la chanson que j'avais chantée, me la faisait chanter encore, en relevait quelques beaux vers, quelque belle expression.
Plaisirs de mon jeune âge,
Que d'un coup d'aile a fustigés le temps ! »
«Il répétait : que d'un coup d'aile a fustigés le temps. Dans la chanson de l'Ame, il admirait tout, comme dans celle du Dieu des bonnes gens. Ges chansons le sortaient de lui-même, éveillaient son génie, le jetaient dans un état exalté, triste et doux. Je les vis toujours produire sur lui cet effet puissant.
« Dans cet état, il était plus amoureux, plus vit ; il me disait que je lui donnais les plaisirs les plus charmants, m'appelait séductrice, etc., et, dans cet endroit solitaire, il faisait ce qu'il voulait. Enfin, il donnait, à mon grand regret, le signal du départ; nous partions ensemble, en voiture; nous atteignions, dans des tendresses sans fin, la place Maubert, où nous nous séparions. Je l'aimais, certes, et parfaitement. J'en étais amoureuse, doucement, heureusement, sans crainte, sans trouble, et c'était lui qui modérait mon cœur1. »
(1) Les Enchantements, pp. 164-166. ↩
Voilà le récit de Prudence qui scandalisa si fort Barbey d'Aurevilly et Armand de Pontmartin. Gageons que, s'il avait été signé d'une duchesse, il aurait passé comme une lettre à la poste. Sainte-Beuve, après l'avoir lu et publié, s'indignait de ce que Chateaubriand n'eût pas même nommé Prudence en ses Mémoires :
« C'est à mes yeux un de ses crimes, c'est aussi l'un de ses châtiments, puisque cela le juge, et par un côté des plus faibles de son éminente nature. Il avait du fat en lui, dès qu'il se voyait des témoins; il posait vite, et, dans vos loyales simplicités, vous n'étiez pas de celles que l'on faisait poser à côté de soi... Vous êtes bonne enfant, et ne lui en voulez pas. Rendez à sa mémoire le service de publier un jour etsans l'altérer, sans le masquer de faux noms (ce qui déroute et désintéresse le lecteur), le chapitre que vous me faites lire en ce moment: au milieu de vos admirations et de vos tendresses fidèles, vous lui infligerez cependant, sans le vouloir, une mauvaise note, la seule que vous ne puissiez pas lui épargner, - d'avoir consenti à paraître ingrat pour un pareil lien, si léger, si vrai pourtant, si conforme à sa nature, et de n'en avoir nulle part consacré, ne fût-ce que par un mot, le sincère souvenir2. »
(2) « C'est vous, Hortense, lui écrivait-il encore en 1847, qui aure donné à M. de Chateaubriand ses dernières joies, ses derniers ressouvenirs de René, car Mme Récamier le prend avec lui sur un ton plus bas ; ce n'est plus notre Chateaubriand, elle en a fait un autre ; mais pour vous il se retrouve des restes de souffle et des bruits lointains de Germanie et de Gaule sauvage. Gardez bien ses derniers petits billets; ce seront des choses vraies de la part d'un génie illustre, mais qui a eu trop peu de ces éclairs de vérité. Vous lui ferez honneur un jour de ces gages imprévus. Sa mémoire aura fort à faire, car il est comme ceux qui ont trop longtemps vécu. » (Chateaubriand et son groupe littéraire, t. II, pp. 452 et 397.) Chateaubriand a pourtant rendu hommage au talent d'Hortense vers la fin de ses Mémoires : « La nouvelle école a jeté ses pensées dans un autre moule : Mme Tastu marche au milieu du chœur moderne des femmes poètes, en prose ou en vers, les Allart, les Waldor, les Valmore, les Ségalas, les Revoil, les Mercœur, etc., etc. » (t. VI, p. 405). ↩