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L'Enchanteur 1768—1848
Les conversations de M. de Chateaubriand VIII. M. Sainte-Beuve peint par lui-même (suite et fin). - Sa lettre (suite 2)

VIII. M. Sainte-Beuve peint par lui-même (suite et fin). - Sa lettre (suite 2)

Les conversations de M. de Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 157–175 · chapitre 15 sur 35

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Dentu, 1864, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

M. de Chateaubriand revenait souvent sur ce sujet, à propos de bien d'autres, et il finissait par dire : « - Bref, monsieur, sachez qu'on est vénal en ce pays. Rien pour rien. Ainsi, vous pouvez travailler tant que vous voudrez : vous pourrez faire aussi bien ou mieux qu'eux, vous n'arriverez pas.

i-Que voulez-vous, monsieur le vicomte ? Je fais ce que je puis : Dieu fasse le reste, s'il lui plaît. Vous exagérez peut-être un peu le mal.

«-Vous le verrez.

J'ai vu, en effet; mais j'ai vu aussi bien des écrivains loyaux qui parlaient tout aussi volontiers et avec tout autant de désintéressement des écrits des pauvres gens que de ceux des autres.

Ainsi le pessimisme absolu n'est pas de beaucoup plus vrai que l'optimisme. Il y a encore du désintéressement et de la loyauté dans les lettres françaises.

Je conçois bien aussi les sentiments d'estime et la couronne que M. Sainte-Beuve désire pour sa fin ; mais je m'étonne qu'il se fâche qu'on les lui conteste, lui qui a tout fait pour en priver les plus méritants. Ce sont là de mauvaises actions : pourquoi voudrait-il qu'on lui en sût gré? Pourquoi même s'étonnerait-il qu'on l'imitât? Il a donné un funeste exemple, pourquoi crier tant s'il retombe sur lui? Pourquoi se plaindre à la moindre attaque, comme si, après avoir tout osé, il se croyait irréprochable et inviolable ?

Vos travaux même méritent-ils ce que vous en demandez? Comme vous l'a très-bien dit M. Delord, vos quinze volumes ne sont qu'un triste tissu de contradictions, un chaos sans principe, un effort rétrograde, une œuvre de destruction qui ne saurait vivre ni être approuvée.

Vos amis même vous le disent assez : lisez plutôt M. Nisard.

Puis souvenez-vous bien que si le public aime assez le scandale, il n'aime pas ceux qui le donnent ; il n'aime pas ceux qui dénigrent sans cesse. Voyez même comme ont fini tous ceux qui s'engagèrent dans cette triste voie : on les suit un instant par maligne curiosité ; mais aussitôt on s'en éloigne, on les repousse.

Maintenant, il est vrai, le critique acharné ne dit plus rien contre le grand homme. Que pourrait-il dire de plus? Comment même a-t-il pu en dire autant? S'il se tait, c'est qu'il n'ose. Il voit l'opinion vengeresse se dresser devant lui.

D'ailleurs, s'est-il jamais repenti? En a-t-il jamais donné le moindre signe? A-t-il jamais su prononcer ce grand mot qui répare et qui fait pardonner : Eh bien, oui, j'ai eu tort !

Ce serait pourtant bien meilleur et bien plus simple; mais il ne le dira pas. Il se dédit et se contredit sans cesse, mais il n'en convient jamais.

Jamais rien de réparateur n'est sorti de sa bouche, n'a glissé de sa plume. Il aime mieux qu'on le condamne que le se juger lui-même.

Pourquoi donc, encore une fois, s'étonne-t-il qu'on lui soit sévère, et que la jeunesse sur laquelle il peut si peu et qu'il eût voulu néanmoins tourner contre M. de Chateaubriand, lui dise, à son tour: Beau masque, je te connais ! De même que tu t'es joué de tout, que tu as été impie en littérature comme tu te vantes, dans ton Joseph Delorme, de l'avoir été en religion, je me réjouirai de ta décadence et me rirai de ta fin ?

Je le lui avais prédit à la fin des Mémoires d'outre-tombe; je l'avais averti de ne pas toucher aux armes de Roland, et de respecter sa mémoire. Loin d'écouter un conseil bienveillant, il semble n'avoir écrit son gros pamphlet sur Chateaubriand que pour s'en venger. Eh bien ! qu'il entende, à son tour, la voix du blâme, puisque celle du conseil et du remords ne lui dit rien.

C'est par faiblesse qu'on est méchant, et cependant lorsqu'on est méchant il faudrait être fort : car c'est s'aliéner autrui et se réduire à soi-même; c'est faire autour de soi non pas le calme, non pas le silence, mais le désert hostile, menaçant et agité de Caïn1.

1. Le pamphlet contre Chateaubriand n'a pas réussi. Qu'a-t-on fait? pour en écouler du moins quelque chose, on l'a transporté, sous le titre d'Etude littéraire, en tête d'une édition des Œuvres complètes du grand homme. ↩

Ainsi des fragments du livre le plus inique et le plus outrageant contre cet homme de génie serviront de préface à une édition de ses œuvres ! Ce sera l'injustice et la malveillance qui instruiront le lecteur et l'initieront à la lecture des chefs-d'œuvre mal appréciés! Qui pourra se fier à une pareille édition? C'est ce qui a effrayé M. de Vigny et l'a fait s'écrier dans son testament: «Les éditeurs souillent... Pour en préserver mes œuvres et mon nom, je les lègue, etc., » comme nous l'avons vu plus haut. Il paraît qu'on aurait ajusté une édition des Mémoires à cette édition des Œuvres complètes, et comme on a mis en tête des Œuvres les diatribes de l'ennemi de l'auteur, il était naturel qu'à la fin des Mémoires on supprimât, du moins dans quelques volumes, sauf à les rendre incomplets, les détails partout ailleurs reproduits, surl'intérieur de M. de Chateaubriand dus à la plume de son défenseur : mais, encore une fois, qu'en dira le public?

IX

M. Peyrat

Ses errements. - Ses changements. - Il admire Sainte-Beuve pour avoir eu le courage d'attaquer un mort.- Ce qu'il dit de son émigration.- Il cite à faux Vaulabelle contre Chateaubriand.-Apparition du Génie du Christianisme. - Chateaubriand aima toujours le progrès et la liberté.- Tas de contre vérités contre Chateaubriand. - C'est un parti pris d'en dire du mal sans en dire aucun bien.-Belles maximes de M. Peyrat, contradictoires aux assertions de son article.

Lorsque, dans ces derniers temps, le rédacteur de la Presse exhibait piteusement devant le public le nombre de ses lecteurs, qui depuis longues années allait toujours en diminuant, il ajoutait : « Nous venons de débarrasser le journal de ses nullités : » cela voulait dire de ses anciens rédacteurs principaux.

Ce jugement nous avait paru dur et outré. Il nous semblait que l'ancien rédacteur en chef de la Presse n'écrivait pas si mal et qu'il avait un style ferme, des idées nettes et des opinions avancées.

En ce qui concerne notre sujet, il nous avait semblé même qu'il avait trouvé M. Villemain trop peu favorable à M. de Chateaubriand dans sa Tribune moderne, et que le spirituel secrétaire de l'Académie française ne s'était attaché au manteau de l'illustre vicomte que pour être lu et pour se faire remorquer par lui à la postérité.

C'était trop dire : l'ouvrage de M. Villemain, que nous avons lu depuis, ne mérite pas ce reproche ; c'est même un des écrits les plus sérieux, les plus équitables, quoique partial encore, que l'on ait publiés sur M. de Chateaubriand depuis sa mort.

Mais nous n'avions pas lu tous les articles du rédacteur de la Presse, et nous ne pensions guère qu'après avoir blâmé M. Villemain de sa partialité, il vint louer M. Sainte-Beuve de ses jugements iniques.

C'est pourtant ce qui est arrivé. Après avoir lu, force nous a été de convenir qu'il y avait là non-seulement incapacité, mais, ce qui pis est, mauvais vouloir et peu de bonne foi.

L'auteur avait cependant commencé, dit-on, par avoir du goût pour la prêtrise et pour les disputes théologiques; mais, après le diaconat, il aurait quitté le séminaire et la soutane pour venir faire au National des articles d'un républicanisme si avancé, qu'il laissait bien loin derrière lui tous les autres rédacteurs.

Quelques-uns de ses articles coûtèrent cher au journal. Plus tard, le fougueux républicain se serait adouci et serait allé faire en province, pour ses péchés, la France méridionale, journal juste-milieu et ministériel.

De là il passa à la Presse, médiocrement ministérielle, mais moins républicaine encore et ardente ennemie du National, comme chacun sait.

Il finit même par devenir rédacteur en chef de la Presse, qui passait alors de mains en mains. Il y avait repris quelque chose de son ancienne couleur républicaine et de son ancien accent théologo-philosophique. En conséquence, il tenait opiniâtrément à la porte son ancien directeur, lorsqu'après un temps de retraite celui-ci voulut rentrer au journal.

Tel est l'homme si rectiligne dans son caractère, selon sa propre expression, l'homme si ferme et si juste en son propos, justum el tenacem, que nous allons voir juger, exécuter, M. de Chateaubriand d'une manière si impitoyable, si pleine de fureur noire ou rouge, et à laquelle il ne manque qu'un peu de bon sens, d'esprit et de vérité.

Il est des mouches qui vont cueillant du miel sur les fleurs; il en est d'autres qui vont ailleurs, cueillant tout autre chose. Notre hypercritique recueille et ramasse tous les venins de Sainte-Beuve, sans avoir, comme lui, la précaution de se permettre le moindre éloge. Il en exprime tout le mal, il en supprime tout le bien. C'est monotone de haine et d'iniquité. S'arrête-t-il, au moins, à ce qui peut paraître vraisemblable? Pas du tout.

Il ne s'appuie que sur les assertions les plus complétement fausses et les plus complétement détruites, comme sur autant de vérités acquises et reconnues.

Jugez d'après cela quels beaux jugements il doit porter !

Mais commen ce républicain philosophe a-t-il passé si subitement à l'admiration et à l'idolâtrie du critique qui fut aussi. j'en conviens, républicain, philosophe, saint-simonien. etc., mais qui depuis bien du temps ne cesse de bafouer la république et la philosophie ?

Est-ce un mystère? je n'essaye pas de l'expliquer. Voici comment le critique démocrate commence le compte rendu de l'ouvrage du critique antidémocratique contre Chateaubriand.

Ce commencement ne manque pas d'un certain intérêt : il promettait mieux qu'il n'a donné :

« On découvre chaque jour quelque nouveau malheur occasionné par la république de 1848.

« Ainsi, dès les premières lignes de ce livre (sur Chateaubriand), nous apprenons qu'elle a, pendant plus d'un an, privé la France de la présence de M. Sainte-Beuve, à cette époque l'un des conservateurs de la Bibliothèque Mazarine. M. Sainte-Beuve fut donc destitué? Non. Les républicains, tout bien considéré, furent d'assez bonnes gens... La position et les intérêts de M. Sainte-Beuve furent donc respectés...; mais il eut à souffrir dans ses sentiments et dans ses principes. Ne pouvant assister impassible à la chute des hommes vaincus en 1848, il chercha dans un exil volontaire une diversion à sa douleur. Cependant M. Sainte-Beuve « n'est pas de ceux, c'est lui-même qui le « dit, qui regrettent un régime politique, une fat mille... i

« Que regrettait donc M. Sainte-Beuve? Quelque chose de plus grand qu'une dynastie; il regrettait la civilisation, qu'il regardait pour le moment comme fort compromise. Avec une aussi désolante conviction, un autre se serait mis à la brèche pour arrêter la barbarie. M. Sainte-Beuve, convaincu que la société se sauverait sans lui, se mit en route pour la Belgique : « Je pensais, disait-il, qu'on s'en tirerait; qu'on s'était tiré de bien d'autres mauvais pas, et qu'il y a plus d'un chemin de traverse dans l'histoire. » C'est par un de ces chemins de traverse que M. Sainte-Beuve nous est revenu avec ses deux volumes. »

Ce début n'annonce pas un grand enthousiasme pour l'homme ; mais l'enthousiasme va venir quand il s'agira de tomber de concert avec lui sur Chateaubriand, et de répéter ces méchantes déclamations cent fois réfutées par le mépris public et par les faits les plus positifs.

Que dire et quel nom donner à des jugements basés sur des calomnies, des calomnies reconnues sottes et ruinées : à savoir que Chateaubriand n'avait ni foi ni convictions, etc.; qu'il n'a laissé que des pages, qu'il a joué la comédie, etc.?

Il ose ensuite avancer que Vaulabelle l'a signalé dans son Histoire des deux Restaurations, comme ayant toujours été contraire depuis 1814 à 1830, à toutes les mesures favorables à la liberté.

Gomme il m'était impossible d'en rien croire, ayant sous les yeux tant de preuves du contraire, j'ai voulu vérifier, et dès ses premiers volumes, j'ai vu que Vaulabelle cite avec de justes éloges les « conseils » de M. de Chateaubriand aux royalistes et aux émigrés en 1816, conseils que M. Thiers, à son tour, appelle « sages. »

Voyant cela, je me suis dit : Puisque cet homme fausse ainsi l'histoire pour satisfaire sa haine et ne juge que d'après des calomnies reconnues, il faut le laisser dire et ne plus s'occuper de lui.

Il va même plus loin que son modèle en dénigrement : il atteint presque dans l'injure M. Veuillot lui-même. Le modèle avait dit que le Génie du Christianisme, en paraissant, avait tout rempli de ses subites clartés; l'imitateur dit, au contraire, que « l'opinion avait été préparée depuis longtemps à cette publication, qui provoqua un enthousiasme factice, d'autant plus bruyant, qu'il avait moins de profondeur, de réalité et de sincérité... Pour comprendre les excès de ridicule où atteignirent les éloges et les excès d'indignité avec lesquels furent outragés les hommes et les doctrines au xvIe siècle, j'ai besoin de me rappeler, dit-il, que déjà le chef de l'État s'était déclaré l'ennemi personnel de la philosophie, et qu'après avoir traité les philosopnes d'idéologues, il ne négligeait aucun moyen de leur ravir toute influence et presque toute liberté d'opinion. »

Et c'était Chateaubriand qui en était cause, sans doute! Napoléon allait lui demander ce qu'il avait à faire ! il se conduisait d'après le Génie du Christianisme!

Ce n'est pas cependant qu'il n'y eût point, en ce temps-la comme en d'autres, quelques-uns des abus justement signalés ici. Je ne nie même pas que M. de Chateaubriand ne se soit un peu prêté à cette réaction. Je n'ai pas la prétention de demander pour lui en ce cas-là l'approbation des républicains.

Mais je demande qu'ils soient justes, qu'ils tiennent compte des temps et des choses.

M. de Chateaubriand était vif, non pas contre les républicains modérés qu'il a toujours compris et même estimés, pas même contre les grands philosophes, comme il l'a fait assez voir par l'Essai sur les Révolutions, mais contre les petits sophistes, athées et méchants, contre les terroristes sans vergogne et sans pitié.

Mais de quelles épreuves ne sortait-il pas? Qu'avait-on fait de sa famille? De son frère, de Malesherbes, son protecteur et son ami? On les avait passés tous par le triangle d'acier.

Et lui-même, d'où venait-il? Il venait de la misère de huit ans d'exil. A qui devait-il cet exil? A qui devait-il son retour? La réponse à ces questions est faite par les faits eux-mêmes. Elle explique bien des choses, et il est de l'équité d'en tenir compte, d'autant plus que, tout en s'élevant contre les excès de la Révolution, il avait toujours réservé la liberté, et que dans le Génie du Christianisme même, il saluait le gouvernement représentatif comme un monde nouveau, c'est-à-dire un monde où la liberté s'allierait avec l'ordre et la sûreté des citoyens.

Ainsi, des son début, Chateaubriand salua la liberté avec un éclatant enthousiasme dans l'Essai, avec un enthousiasme plus concentré, mais non moins sincere, non moins vil dans le Gente. Et l'on sait si, depuis, il lui a été fidèle et s'il a rien négligé pour faire entrer les nations dans ce « monde nouveau » qu'il avait prédit.

Un écrivain intelligent et juste ne confondra donc jamais Chateaubriand avec les réactionnaires. Celui-ci eut toujours le feu sacré que les réactions veulent en vain comprimer, étouffer. Son esprit fut toujours l'esprit même du progrès, et ce serait ingratitude de la part des sincères amis de la liberté que de l'oublier, et de s'arrêter uniquement à quelques écarts des premiers temps de l'auteur.

On doit être indulgent pour ce que les débuts d'un jeune homme éprouvé par tous les malheurs peuvent avoir d'incomplet, d'aigre et même d'excessif si l'on veut, lorsque, dans son âge mûr, et jusqu'à sa fin il a si bien fait, et donné de si bons fruits.

Ceux qui ne comprennent point cela sont aveugles et ne devraient toucher ni à l'histoire ni aux grands hommes. Cependant ce sont ceux-là qui s'acharnent sur eux. C'est ainsi qu'on va nous dire sérieusement que cet enthousiasme, excité par la magie du style coloré, vif, énergique et profond du Génie du Christianisme, qui remua la France entière, les académies même, et modifia pour plus d'un demi-siècle l'esprit français, n'était pourtant que superficiel! et Chateaubriand aurait moins influé sur le mouvement littéraire que madame de Staël, etc., si vaste, si active, si féconde !

Je ne nie pas la fécondité de madame de Staël, ni les vertus de Benjamin Constant; mais je ne crois pas qu'il ait eu raison de dire que Chateaubriand avait pillé son orageuse amie. Qu'emprunterait le soleil à la lune!

Ailleurs, on nous dit qu'en littérature, c'est Ginguené, et M. de Villèle, en politique, qui ont formé, protégé, poussé M. de Chateaubriand, et qu'il les a payés tous deux d'ingratitude; deux vérités de même force et non moins absurdement fausses l'une que l'autre.

Tout le monde sait bien que, non-seulement M. de Villèle, mais tout le parti royaliste dut son influence, son triomphe et son pouvoir à l'influence de Chateaubriand, et que tout cela n'est tombé que lorsqu'on a voulu repousser et briser la main puissante qui avait tout élevé, qui soutenait tout. De telles contre-vérités sont innocentes à force de candeur.

On fait dire à Lamennais que Chateaubriand n'aimait personne ; cependant, je suis témoin qu'il aimait beaucoup M. de Lamennais et qu'il l'accueillait avec cordialité, tandis que tant d'autres lui tournaient le dos.

Aussi Lamennais éprouvait-il comme un charme et une consolation à le venir voir, et il venait souvent.

Voilà cependant comme la haine malfaisante et aveugle peint les hommes et comme elle raconte les choses !

On le représente ensuite comme le courtisan de l'Empire, tandis que d'autres veulent qu'il en ait été le plus grand ennemi, le plus constant adversaire, et que c'est pour cela qu'il mérite d'être anéanti.

Ces messieurs détracteurs devraient bien au moins se mettre d'accord : on ne sait auquel entendre ni comment répondre.

La respectable autorité de l'un peut endommager, détruire, la respectable autorité de l'autre et laisser tout le monde dans l'embarras.

• C'est ce qui arrive sur plus d'un point; mais, bah ! la chose importante, c'est de dire du mal, au risque de se contredire; c'est de tenir pour le non, tandis que le compère, de son côté, et n'y regardant pas plus, affirme le oui.

Il n'est pas toujours aussi facile que l'on pense de médire à faux sans se couper, sans se démentir ou se trouver démenti.

Il serait plus commode et plus sûr de dire tout simplement la vérité; mais on ne veut pas tomber dans cette faiblesse.

Quand notre auteur se croit obligé de lutter, à son tour, contre un homme de mauvaise foi, qui défigure et qui fausse le caractère des hommes de la République, comme on vient de nous défigurer ici le portrait et de nous fausser le caractère de Chateaubriand, il nous dit fort bien :

« Il y a deux manières de défigurer l'histoire : la première par le mensonge explicite, où s'abaisse rarement un écrivain quelconque; la seconde, par la suppression des circonstances qui donnent aux hommes leur vrai caractère et aux événements leurs significations. Ces circonstances caractéristiques et décisives, on les passe sous silence. »

Après ces nobles efforts pour rétablir la vérité sur les hommes de la Révolution, pourquoi la violer relativement à d'autres ?

Nous ne prétendons pas non plus que M. Peyrat ait voulu faire des mensonges explicites sur Chateaubriand ; mais il est certain qu'il s'est complu à dire, à redire, avec une malice noire et persistante, des choses très-méchantes et qui ne sont pas vraies.

Tout cela est d'autant plus indigne d'un esprit, d'ailleurs libéral, philosophique et remarquable, que toute cette jacquerie n'est formée contre cet homme illustre que parce qu'il était et qu'il resta, comme disait jadis M. Nisard, « le héros de la liberté. »

Voici maintenant quelques pensées et maximes de M. Peyrat. Elles sont belles et justes; mais elles font passablement contraste avec ce qu'il s'est coupablement complu à dire de M. de Chateaubriand. Je les cite comme une preuve nouvelle des contradictions auxquelles ne peuvent échapper ces pauvres méchants :

« Celui, dit-il, qui dédaigne le bon goût dans les arts, la gloire dans les lettres, les splendeurs du génie, l'indépendance de l'esprit, renonce très-aisément aux garanties sociales : tous les abaissements se tiennent et s'engendrent réciproquement. »

C'est ce que nous voulions dire : -après Sainte-Beuve viennent ses échos, ses adulateurs et amplificateurs.

Que venez-vous de faire ici, en effet, sinon de dédaigner, dénigrer la gloire dans les lettres, les splendeurs du génie, et préparer ainsi les esprits aux faux jugements, à la malveillance et autres abaissements auxquels ils ne sont déjà que trop enclins, et dont il serait de votre devoir de les préserver, de les relever? Mais continuons de citer :

« Depuis soixante ans, tel livre de poésie, de philosophie et d'histoire, a plus contribué à maintenir le prestige, la considération et l'ascendant moral de notre pays que toutes les sciences physiques et tous les perfectionnements de la mécanique réunis.

« Le jour où les mathématiques et l'industrie prendraient hautement le pas sur les belles-lettres, le jour où il serait de meilleur ton d'être géomètre qu'historien, mathématicien que philosophe, serait un jour de deuil pour l'esprit humain. Le vrai savoir n'existerait plus... Il faut seconder ceux qui nous conduisent aux sources pures de la poésie, de la philosophie et de l'histoire... Il n'est pas inutile que les grands noms soient remis en honneur quand leur renommée est comme interrompue par nos préoccupations. »

Voilà des vérités bonnes et bien dites ; mais qu'a-t-on fait pour remettre en honneur la renommée du plus grand de nos écrivains, du plus éclairé, du plus libéral de nos hommes d'Etat, interrompue par nos preoccupations? Comment seconde-t-on celui qui nous a conduits aux sources pures de la poésie, aux principes et aux sentiments généreux de la liberté ?

Et cependant quels sont les livres qui, depuis plus de soixante ans, ont plus contribué à maintenir le prestige, la considération de notre pays que les livres de Chateaubriand ?

Pourquoi donc les déchirez-vous, ainsi que sa mémoire plus sacrée encore que ses livres? C'est une atteinte à la dignité de votre pays. Tenter d'abaisser ce qui fait la gloire et la grandeur d'un peuple, c'est abaisser ce peuple, c'est de la lése-majesté nationale.

Citons encore :

« Quel qu'ait été leur caractère, ceux qui ont laissé un grand nom dans les lettres nous inspirèrent toujours une tendresse particulière. (Il y paraît bien !) Leurs livres seront toujours pour nous une source intarissable de jouissance : ce sont de vieux amis également fidèles dans le revers et dans le succès. (Pourquoi donc leur être infidèle après leur mort ?) Rien donc de plus naturel que cette tendre reconnaissance et cette respectueuse admiration que nous éprouvons en général pour les écrivains de génie qui, depuis notre enfance, ont été, en quelque sorte, nos bienfaiteurs. »

Quel écrivain de génie a été, à ce titre, plus grand bienfaiteur de notre âge que M. de Chateaubriand? Et cependant, quelle tendresse a-t-on pour lui? Quelle admiration respectueuse lui a-t-on conservée?

On voit que, parfois, M. Peyrat a de bonnes pensées; mais il n'est pas conséquent; il écrit bien, mais il manque d'équité. Envers Chateaubriand surtout, il en manque à un point qu'on ne saurait croire : c'est inouï Son article sent, non l'écrivain vraiment libéral, quoiqu'il le soit cependant, mais le réquisitoire jacobin ou l'homélie de l'inquisiteur; cela sonne et gronde comme un fourneau qui chauffe.

En le lisant, on s'attriste, on s'indigne, et souvent l'on sent le besoin de s'écrier : Je te connais! si tu avais suivi ta première carrière, tu eusses été Torquemada, et si tu avais trouvé la Terreur en arrivant à Paris, tu aurais été Fouquier-Tinville.

C'est ainsi que certains républicains, ou soi-disant tels, sont les pires ennemis de la justice et de la liberté, parce qu'il n'ont ni raison, ni modération.

Ils font plus de mal à l'idée libérale et progressive, • par cette inique partialité, que les rétrogrades par leurs déclamations. On est accoutumé aux injures rances de ceux-là, et l'on attend d'un vrai républicain quelque chose de juste, de sincère, de généreux, de bienveillant même.

L'Opinion nationale centre d'hostilités contre M. de Chateaubriand. - Elle résume les attaques de Sainte-Beuve et de Peyrat. - Encore le Génie du Christianisme. Avons-nous mieux?

Nous venons de voir ce que c'est que l'étude de M. Peyrat sur ou plutôt contre M. de Chateaubriand. Cependant voici comment le journal de M. Guéroult, l'Opinion nationale, en fait rendre compte, et pour que ce soit plus piquant, par un ancien rédacteur de l'ex-journal légitimiste, l'Écho français.

D'ailleurs, l'Opinion nationale avait déjà cru devoir se montrer hostile à M. de Chateaubriand, comme nous avons fait voir ci-dessus.

Ainsi, ce journal, à part dans le libéralisme, s'est fait une spécialité d'attaquer, de toutes les manières, le grand défenseur de la liberté de la presse. Chacun en est frappé et se demande, pourquoi donc ?

Si l'article Goumy sur Peyrat renchérit encore, s'il est possible, sur la bave de Bavius, c'est qu'il la résume et la dégage des couleurs et mélanges faits pour la mieux insinuer en tâchant de la dissimuler un peu.

Nous aimons mieux la calomnie ainsi réduite à tout l'odieux de sa nudité, de sa crudité.

Ce n'est ni Augustin Thierry, maître de Carrel, ni le Carrel du National qui eussent ainsi traité ou fait traiter le glorieux défenseur de nos libertés, l'initiateur de la nouvelle manière d'écrire l'histoire.

Ces deux hommes éminents, ainsi que l'honorable directeur de l'Écho français, eussent repoussé bien loin l'outrageuse iniquité d'un jugement comme celui-ci : c'est l'ex-rédacteur de l'ex-Écho français qui parle :

« M. Peyrat applaudit, comme nous l'avons «fait, à l'exécution de la grande renommée de Chateaubriand, exécution qui ne sera pas l'un des moindres titres de gloire de M. Sainte-Beuve.

«C'a été une satisfaction pour la conscience publique, que de voir démasquer ce faux grand homme, faux légitimiste, faux libéral, sincère uniquement dans le culte qu'il se rendait à lui-même, et qui passa sa vie, comme l'a dit M. Veuillot, à mettre sa pose dans sa phrase et sa phrase dans sa pose1.

1. On voit que M. Veuillot devient une autorité, un oracle à l'Opinion nationale; mais il est remarquable que le rédacteur n'ose citer que la première phrase du gros paquet de M. Veuillot; c'est que, malgré sa bonne intention de dénigrer aussi, lui, de son mieux, le rédacteur de l'Opinion nationale a quelque goût et craindrait de gâter sa thèse, en y mettant de si vilaines choses. O pieux Veuillot! vous grimer, vous parer pour plaire à Bavius, à Peyrat, à tout le consistoire de l'Opinion nationale, et n'être pas admis, et ne se voir citer que par un petit bout de phrase, la seule, il est vrai, qui ne soit pas tout à fait imprésentable, c'est pénible ! et je plains votre décadence, ô Veuillot! Mais qu'y puis-je? et pourquoi nous avoir pétri ce gros tourteau à la crapaudine et aux cornichons? ↩

« L'histoire du succès du Génie du Christianisme, ce coup de théâtre et d'autel si bien réussi, est très-finement et judicieusement résumée » L'Opinion nationale, 9 avril 1863.)

Voilà le fidèle résumé de toutes les calomnies que l'on voudrait faire admettre contre le plus grand génie de notre siècle. Il gêne donc bien le servilisme et la médiocrité, puisqu'on emploie de tels moyens pour tâcher de mutiler sa statue et de défigurer sa noble figure !

Ainsi, désormais, calomnier ignoblement quelqu'un, c'est le démasquer, c'est donner satisfaction à la conscience publique.

Ils parlent de conscience! ils parlent du public qui n'a certes rien de commun avec eux; ils trompent ce bon public, voilà tout.

Nous avons tous connu M. de Chateaubriand; il a vécu au milieu de nous et nous n'avons rien vu de tel en lui; il a fallu que des yeux qui ne voient qu'à travers la rancuneuse jaunisse de l'envie vinssent nous le montrer sous leurs couleurs opaques.