C'est le triste chapitre des iniquités de m. Veuillot
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Dentu, 1864, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Il reproduit tout ce qu'on a dit de mal contre Chateaubriand et n'en dit pas un mot de bien.- Grand talent d'appropriation. - Grande discrétion sur les sources. -C'est un guerrier : il a droit de pillage. - Son amour du bruit.- Le sabbat. -Il aime Voltaire et Rabelais.- Il y trouve des armes contre Chateaubriand. - Il n'aime pas plus Bossuet que Racine. - Il fut un de leurs enfonceurs. - Phèdre et Athalie. - Athalie, chef-d'œuvre de l'esprit humain. - C'eût été à lui, Veuillot, à défendre M. de Chateaubriand. - Pourquoi il a fait le contraire.- Son monologue à ce sujet.
Mais voici quelqu'un de pire et de plus insensé que M. Peyrat-Goumy, c'est M. Veuillot: l'ex-théologien de l'Univers l'emporte en dureté, en injure, iniquité, grossièreté sur l'ex-théologien de la Presse. Un peu d'Eglise l'un et l'autre, dans leur jeune temps, ils n'ont pourtant l'un et l'autre que des déclamations et réprobations contre l'auteur du Génie du Christianisme. On voit bien que ce génie-là n'est pas le leur.
Ainsi que son coopérateur et collègue, M. Veuillot résume et concentre tous les venins de Sainte-Beuve. Il les digère et les rend sous une autre forme, mais sans nommer, sans louer, sans glorifier, comme Peyrat, l'auteur de ses aliments. Il réserve pour lui seul la gloire des inventions d'autrui. C'est admirable!
M. Veuillot eut toujours un assez beau talent d'appropriation et d'absorption. C'est un puissant boa. Très-volontiers aussi le malin constrictor cherche à baver sur sa proie ou à l'étouffer avant de l'avaler.
Mais son repas fait, il se roule, se replie sur lui-même, en gardant une discrétion parfaite sur les lieux où il butine, sur les gites où il chasse.
Il ne négligera rien, ni le placer d'argent ou de cuivre du pionnier ordinaire, ni surtout la mine d'or de ce pauvre Chateaubriand, qui sera ensuite sacrifié comme n'ayant rien qui vaille.
Mais, en les passant à son creuset, jamais il ne sonnera mot de ses prises et cueillettes.
A quoi bon? M. Veuillot, comme il s'en vante çà et là, n'est-il pas fils d'Abel ou de la tribu des saints, qui est en même temps, dit-il, une tribu de guerriers? N'est-il pas même un peu fils des croisés ? A ce titre, ne s'en va-t-il pas toujours en guerre contre le fidèle ou l'infidèle, renversant, cassant, brisant, écrasant tout ce qu'il peut?
S'il pille ensuite, c'est naturel: il prend son bien ou il le trouve, sur l'Israélite ou le Philistin. N'y a-t-il pas un droit de conquête? Est-ce que M. Veuillot n'est pas toujours un grand vainqueur? Et qui tue son homme, n'a-t-i] pas droit à ses dépouilles?
S'il tient au butin de la victoire, il n'en néglige pas non plus le bruit, la fanfare, le triomphe. Il faut qu'on l'entende, il faut qu'il parle et fasse parler de lui à tout prix : il faut qu'il voltige de bouche en bouche.
Il aimerait mieux, je crois, stylite inverti, se tenir 'les jambes en l'air sur la coupole de Saint-Pierre de Rome, que de ne pas se montrer, s'étaler.
Je ne sais même s'il n'irait pas volontiers jusqu'à jeter bas, avec leurs bourdon et cloches, les tours de Notre-Dame de Paris, pour faire un peu de bruit sur les ponts.
Cet homme est d'une noble ambition et d'une grande vertu, il est bon à tout, propre à tout, mais surtout au tapage et au bruit.
Aussi, dès qu'il y a sabbat ou braillerie quelque part, Veuillot est là : au premier son, il accourt; vous empêcheriez plutôt les chats de miauler, les carlins de japper, les sorciers et vaudois de s'en aller en vauderie.
Sans lui, la fête ne serait pas belle : elle n'aurait pas son Stentor.
Qui crie, en effet, qui grince, qui siffle, qui grogne, qui mord comme Veuillot ? Pas être au monde ; c'est le serpent à sonnettes de la littérature fantaisiste et le crocodile des bons journaux.
Je suis persuadé qu'il était là, qu'il chantait et sautait d'une manière prodigieuse dans le foyer du Théâtre-Français, lorsque ces messieurs du romantisme, de la restauration de la chair, de la régénération de la société et des lettres, tous génies sans pair, originaux sans exemple, commentaient et inauguraient l'œuvre sainte en démolissant ce polisson de Racine, et menant autour de sa statue enfoncée ces danses illustres qui les ont portés si haut dans l'estime et l'admiration publiques.
Et même depuis sa conversion, M. Veuillot avouait encore son faible pour le bruit, pour la célébrité, un peu même pour la comédie.
Dans ses premiers essais de repentir et dans d'intéressantes confessions remplies de péchés si beaux qu'elles ont du gagner bien des âmes à Dieu, le pénitent s'écriait :
« Mon Dieu, si je vous sers, j'y cherche encore ma gloire, et j'aime tant à fixer l'attention du monde, que quand je m'agenouille dans vos temples, ce n'est pas toujours devant vous1, mais souvent devant lui que je me prosterne. Je voudrais être aimé, je consentirais à être haï, mais d'être indifférent à tous, mais d'être oublié, mais d'être inconnu, où en trouver le courage? » (Rome et Lorette, Tours, p. 225.)
1. L'infortuné Chateaubriand, que M. Veuillot ne dédaigne jamais d'imiter, tout en le mordant, avait osé dire aussi que derrière la grande image de Dieu et du soleil couchant sur l'Atlantique, il voyait une autre créature ; mais l'austère et vertueux Sainte-Beuve est venu le morigéner et l'en punir. Il ne dira rien à Veuillot : tout est permis, tout est bien entre amis. Quant à Chateaubriand, il ne saurait que mal faire, alors même qu'en se faisant imiter et copier, aux petits des oiseaux il donne la pâture. Ces oiseaux-là ne l'en becqueteront, ne l'en déchireront pas moins, tout en mangeant sa graine et en se nourrissant de son cerveau. ↩
M. Veuillot est resté l'un des plus romantiques de nos écrivains : il ne sort pas du style Groque-Mitaine et flamboyant. Qui ne sait pas cela ne sait pas son Veuillot.
C'est tout au plus si, à l'heure qu'il est, M. Veuillot est réconcilié avec Racine ; « Athlie est trop forte pour lui, » il aime mieux Phèdre qui est plus faible, et par consequent plus humaine.
Cependant, M. Veuillot, plein de son Voltaire, comme nous allons le voir, aurait pu y lire « qu'Athalie est la première pièce du théâtre français, et peut-être le chef-d'œuvre de l'esprit humain. »
Il n'y a qu'un mot de trop dans la sentence de Vol. taire ; c'est le peut-être; car il n'y a pas de peut-être, et, tout considéré, Athalie est bien le chef d'œuvre dramatique de l'esprit humain.
L'Oïdipos turannos de Sophocle, que nous ne traduisons qu'incomplètement par Œdipe roi, est sans doute admirablement noué, intrigué, dénoué.
Mais quelle impression, quel enseignement nous laisse-t-il? Nul enseignement; mais l'idée pénible d'un homme qui se mutile cruellement pour avoir failli sans le savoir.
Dans Athalie, tout se trouve : poésie admirable, enseignement sublime au peuple et au roi, flagellation des méchants, terreur qui commence dès la première scène, qui va toujours planant et croissant sur l'action, jusqu'à ce qu'elle se dénoue par le triomphe fulminant de l'innocence et du bon droit opprimés.
Eh bien, ce chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre dormit vingt-cinq ans et plus sans succès, grâce au veuillotisme du temps.
Quant e ce Bossuet, le grand Veuillot, comme on le sait, a passé sa plus belle jeunesse à dauber dessus ; et ledit Bossuet, comme chacun sait encore, en est parfaitement mort, il a péri tout entier, ainsi que Chateaubriand.
L'aigle de Meaux n'a pas plus tenu devant le coq de Boignes, que Chateaubriand, son Génie du Christianisme et ses Martyrs ne tiendront devant le troubadour du Cà et là.
En effet, aujourd'hui que le coup est monté contre ce propre-a-rien de Chateaubriand, comme il le fut jadis contre ce polisson de Racine, jugez si M. Veuillot doit s'abstenir? Vous empêcheriez plutôt messieurs les étudiants d'aller à la Chaumière pour danser le cancan et la Robert-Macaire.
D'ailleurs, en ses excursions au pays de la bohème littéraire, le grand apologiste, comme on l'appelle en Belgique, se délassait un peu de ses exercices spirituels de Saint-Sulpice et de la rue de Sèvres.
Il y retrouvait d'anciens confrères, auxquels il pouvait dire gracieusement, comme à M. Augier : « Nous avons travaillé dans le même bureau » (le bureau de l'esprit public).
Malgré les distances, divergences et dissidences actuelles, il est toujours bien doux à d'anciens frères de se revoir, de jaser, de japper ensemble, d'éreinter leur homme en commun. Quam dulce ac jucundam collatrare fratres in unum!
Comment, dira-t-on, un catholique modèle, sans pareil, un saint, se faire l'écho de ces mécréants, emprunter leurs propres armes et les envenimer encore pour venir attaquer l'auteur vénéré du Génie du Christianisme! Mais c'était à lui à le défendre!
Ah! bien oui ! pour ne venir qu'après lui, et Dieu sait à quelle distance! Nous entendons mieux nos affaires, et mieux vaut nous mettre devant lui, contre lui et sur lui.
Alors on ne verra que nous et nous dominerons. Pourquoi appeler toujours Aristide un juste et Cha teaubriand un grand homme?
Pour nous, qui voulons être admiré aussi, c'est agaçant, c'est asphyxiant : ça nous éclipse et nous éteint.
Nous n'avons rien à craindre du petit Bavius avec sa pacotille malpropre ; mais ce Chateaubriand ! il nous écrase, il remplit tout.
Sus donc à Chateaubriand ! et, à notre tour, tâchons de le démolir un peu bien ; car quoi qu'en disent et qu'en jappent ces carlins, il n'est pas encore démoli le moins du monde. Rendons-lui hommage comme le Normand ; prenons-le par le talon et le jetons à l'envers ; nous trônerons à sa place.
Ensuite, passons-lui notre masque, et assurément on ne le reconnaîtra plus : on dira qu'il a péri tout entier. Peut-être même n'en parlera-t-on plus. Nous en serons débarrassés, et nous battrons des mains, et nous aurons le haut bout.
Il a régné par le génie et le bon sens, tâchons de régner par l'audace, par l'adresse, par l'injure et par l'absurde.
De l'aveu de toutes les personnes compétentes, c'est-à-dire douées de goût, de sens commun, d'équité, c'est surtout par le Génie du Christianisme et les Martyrs, que Chateaubriand s'est mis au-dessus des autres écrivains et a dominé son siècle; eh bien, tombons d'abord, tombons avec l'abbé Morellet, Joseph Chénier, Cadet-Gassicourt, et tous les demeurants de la philosophie des Chaumettes et du père Duchéne sur le Génie du Christianisme.
Puis retombons sur les Martyrs avec les gens du bureau de l'esprit de ce temps-là; avec les respectables écrivains de Fouché.