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L'Enchanteur 1768—1848
Les conversations de M. de Chateaubriand XXVI. Écrivains religieux omis dans l'album du Correspondant. - MM. Louis Veuillot, Dulac, Bonnetty, etc.-Le Monde

XXVI. Écrivains religieux omis dans l'album du Correspondant. - MM. Louis Veuillot, Dulac, Bonnetty, etc.-Le Monde

Les conversations de M. de Chateaubriand · 6 min de lecture · p. 326–330 · chapitre 30 sur 35

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Dentu, 1864, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Mais si des libraires de province obtiennent une mention favorable de la part de monseigneur, il n'en est pas ainsi des écrivains qui ont le mieux mérité de la religion. Leurs écrits, source et modèles de bien d'autres écrits, peuvent être dans tous les établissements de haute instruction religieuse; mais n'étant pas de la confrérie du Correspondant, ils ne sont rien. Il faut en être pour être quelque chose.

• Pour ne point parler ici des autres « oubliés, » nous nous contenterons de citer M. Bonnetty et M. Veuillot.

M. Bonnetty est aussi savant que bien des évêques : c'est même un des seuls hommes avec lesquels on puisse s'entretenir avec avantage, des questions de haute érudition religieuse.

Ses Annales de philosophie chrétienne, trop systématiques, il est vrai, n'en sont pas moins le principal canal catholique par lequel les découvertes, les données et les faits les plus importants de la science moderne dont monseigneur ne parle pas, ont passé et continuent de passer dans le monde religieux.

C'est là un service qui se devrait d'autant moins oublier que la plupart des ecclésiastiques qui brillent aujourd'hui ont été bien aises d'avoir autrefois quelques articles dans son modeste, mais ancien recueil.

Cependant, pas un souvenir, pas un mot n'est accordé à tout cela.

Jalousie de boutique ! dira-t-on. Sans doute; mais devrait-il y avoir boutique en religion? Et un évêque doit-il être l'homme d'une coterie?

Quant à M. Veuillot, n'écrit-il pas aussi bien, malgré ses défauts, que les meilleurs écrivains du Correspondant? C'est un des maîtres de la plume de ce temps-ci : il a tenu tant bien que mal une grande place dans le monde religieux, ou du moins dans la presse religieuse. Il lui a même été donné, en quelque sorte, de conduire parmi nous le char de l'Eglise. S'il l'a conduit à peu près avec la même adresse et la même prudence que le jeune Phaéton conduisit le char du Soleil, on peut dire aussi de lui que, s'il est tombé, c'est pour avoir beaucoup osé : Magnis tamen excidit ausis. Et s'il pouvait jamais parvenir à l'âge de raison, vous verriez qu'il ferait bien !

Il n'en est pas plus question néanmoins sur le livre d'or de monseigneur, que s'il ne savait pas tenir la plume et s'il n'avait jamais existé.

Cependant monseigneur lui doit peut-être bien quelque chose; car, s'il n'y avait pas eu conflit entre eux, l'Académie ne se fût peut-être pas ouverte sitôt pour Sa Grandeur.

Le journaliste avait tort : il était alors dans toute sa fougue : l'évêque, le frappa pour manque de justice et d'égard envers sa personne dans l'exercice de ses fonctions pastorales.

Monseigneur Sibour, archevêque de Paris, l'avait frappé non moins justement, mais pour ses doctrines. Au premier vœu du pape, il le releva de toute censure.

Un autre vétéran de la presse religieuse et non sans distinction, M. Dulac, n'eût pas moins mérité d'être nommé que tant d'autres, et cependant il n'en est rien. Monseigneur Sibour le traitait mieux, quoique M. Dulac et ses collègues ne lui fussent guère favorables. On lui parlait un jour des changements de carrière de M. Dulac : « Je sais tout, dit l'archevêque. Il a été très-honorable en tout cela »

Voilà comment cet excellent et infortuné pontife traitait ceux qui souvent avaient si peu d'équité, si peu d'égard pour lui.

« Nous sommes l'objet d'une persécution bête, » disait grossièrement l'Univers.

S'il y avait persécution, je crois qu'elle venait plutôt du journal que d'ailleurs.

L'archevêque ne souffrait même pas qu'on appelât qui que soit son ennemi : « Un archevêque, disait-il, ne peut voir en personne un ennemi; il y voit tout au plus un adversaire. »

Aussi à l'Archevêché ne disait-on jamais : « les ennemis, » mais : « les adversaires de l'archevêque. »

Toutes les petites réticences que nous venons de déplorer se concevraient tout au plus de la part d'un petit scribe qui serait partial ou qui ne serait pas libre de dire toute sa pensée dans le journal où il écrit; mais de la part d'un évêque célèbre qui dit ce qu'il veut, qui parle en maître, qui doit avoir de la justice, de l'impartialité, des égards, des eulogies pour tous les chrétiens et même pour tous les hommes de bonne volonté, c'est moins concevable.

Ce n'est pas que MM. Veuillot, Dulac, Bonnetty vaillent beaucoup mieux sous ce rapport; tant s'en faut. Eux aussi, ils se garderont bien de rendre justice à quiconque n'est pas de leur petite chapelle. Mieux que personne ils entendent la conspiration du silence, alors même qu'ils ne vont jusqu'à l'oppression et la persécution de l'attaque.

Mais enfin ils ont du mérite, et, à cet égard, ils sont dignes qu'on leur rende une justice qu'ils ne rendront pas. Il faudrait être meilleur que ces pauvres méchants, et ce ne serait pas difficile !

Ils n'ont pas toujours été si violents, et ils le sont déjà moins qu'ils ne l'étaient. J'ai vu MM. Dulac et Bonnetty bons enfants et tout aussi raisonnables, tout aussi libéraux que vous et moi.

Bons enfants, ils le sont peut-être encore au fond ; raisonnables ils le redeviendront peut-être ; mais ils ont subi une crise violente.

En les abordant, le grand, l'impétueux Veuillot leur a enlevé le crâne, et les a emportés comme des pailles légères dans son ardent tourbillon.

Ils se modèrent lentement, mais ils se modèrent, et ils font bien; ils y gagnent, et l'on dit que le Monde, plus calme, a plus d'abonnés que n'en avait l'orageux Univers.

O vanité des grandeurs humaines ! Le premier homme de bon sens venu fera donc mieux que la foudre en personne !

O Veuillot, pensez-y bien : instruisez-vous !

Au milieu de beaucoup de partialité, de passions exclusives, il y a parfois de bons articles dans le Monde. MM. Chantrel, Coquille et plusieurs de leurs collègues écrivent bien; ils ont de l'instruction. Comme légiste, M. Coquille connaît la constitution anglaise ; il sait comment s'y font les élections. Il avoue que c'est une affaire d'argent ; le candidat achète sa nomination et la paye cher. A mon grand étonnement, le très-catholique Coquille ne paraît pas s'en scandaliser beaucoup. Ce qui le console, c'est que par là du moins les riches seuls peuvent se faire élire, et que les autres n'y doivent pas penser.

Pour M. Coquille, l'argent, c'est donc le mérite et la vertu suprême?

Convenons que c'est la une singulière morale. Ainsi donc la richesse innocentera tout, aura droit à tout, et qui n'est pas riche n'a droit à rien, n'a nulle vertu.

Si c'est là votre doctrine, prêchez-la, mais du moins ne dites pas que ce soit celle du Christ, qui n'avait pas où reposer sa tête.

L'homme qui achète les suffrages calcule, et il n'est pas homme à perdre son argent ; ce qu'il avance ici, il se le fait rembourser ailleurs, souvent au centuple et toujours aux frais des contribuables ; s'il achète ses électeurs, il vend tout le monde et gagne gros à ce trafic. Le Christ chassait du Temple des marchands moins scandaleux, moins dangereux, et M. Coquille leur fait les honneurs du Monde! O Christ divin, que font de ta loi ceux-là même qui se posent comme ses ardents et dévoués défenseurs ?