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L'Enchanteur 1768—1848
Les conversations de M. de Chateaubriand VIII. M. Sainte-Beuve peint par lui-même (suite et fin). - Sa lettre (suite 3)

VIII. M. Sainte-Beuve peint par lui-même (suite et fin). - Sa lettre (suite 3)

Les conversations de M. de Chateaubriand · 13 min de lecture · p. 176–184 · chapitre 16 sur 35

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Dentu, 1864, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Ce n'est plus là Chateaubriand; c'est leur image qu'ils prennent pour la sienne : toute lumière se ternit et s'éteint en passant par certains milieux. Chateaubriand fut non-seulement le premier esprit, mais encore le premier caractère de nos temps.

Faux grand homme! comme si ses œuvres n'étaient pas là, toujours vivantes, toujours supérieures, toujours prêtes à faire donner le plus éclatant démenti à l'imposture et à la polissonnerie, par la France, par l'Europe entière qui les a lues, qui les lit et les lira?

Quel plaisir de jeter ainsi en l'air des faussetés malpropres qui retombent, et sur qui?

Faux libéral, faux chrétien ! Quiconque sait voir, voit très-bien que ce n'est que parce que M. de Chateaubriand est véritablement libéral, que le servilisme bénévole, déguisé en démocrate, le traite de faux libéral. S'il était faux libéral, il ressemblerait aux transfuges, et au lieu de lui chanter pouille, ils lui chanteraient le dignus intrare.

C'est de même parce qu'il était très-sincèrement chrétien, que l'impiété, déguisée en hypocrisie officieuse, et portant le faux nez d'un grand zèle, lui en veut et l'attaque de toutes les manières. Elle n'oublie qu'une chose, c'est de donner des preuves. On peut l'en défier.

Les preuves du contraire sont là : le Génie du Christianisme a changé le cours des idées de l'époque; mais que ne les a-t-il changées au profit des coteries? que n'en a-t-il fait une arme propre à satisfaire leurs prétentions? que n'a-t-il ramené son siècle à toutes les tourmentes, à toutes les servitudes, par une religion dure et violente, paganistique et fanatique, persécutrice et spoliatrice, féconde pour les intrigants qui l'exploitent, mais stérile et vaine pour les peuples frustrés qui en souffrent et qui en attendaient assistance et consolation? Il a déjà répondu lui-même à tout cela: « En conscience, je ne pouvais. »

Moïse n'avait pour peuple qu'une nation malheureuse, affaiblie, lépreuse, broyée et presque réduite à néant par le pressoir de la servitude.

En la délivrant du joug, il lui dit : « Vous n'aurez plus de maître absolu sur la terre. Désormais, votre seul pharaon sera Jéhovah, le Dieu du ciel, l'Éternel. Il régnera sur vous par la loi. Et vous tous, ses enfants, ses bien-aimés, vous serez tous comme un peuple de prêtres « c'est-à-dire libres, égaux, indépendants; une nation d'élite dans le monde, comme les prêtres étaient une tribu d'élite en Egypte et dans l'Inde.

Le Christ est plus grand que Moïse, et son peuple est plus grand qu'Israël. Son peuple, c'est le monde entier, et il dit à tous ceux qui le suivront : « Vous serez comme des dieux » c'est-à-dire, vous sortirez des ténèbres des vieux temps, malsaines pour l'homme, mortelles pour l'esprit; vous marcherez dans la lumière qui purifie et qui vivifie, vous serez affranchis de la bête et de sa méchanceté; vous serez bons, vous serez bienfaisants, vous serez aimants, comme on disait qu'étaient et comme n'étaient pas les dieux des nations; enfants du Dieu vrai par cette voie de vie, « vous serez comme des dieux. »

Chateaubriand a suivi cette trace divine, et il lui fut donné par là de réussir autant qu'ont échoué toutes les tentatives contraires.

Voilà Chateaubriand, voilà son œuvre; elle persiste, elle persistera malgré les coups ignobles qu'on essaye de lui porter du camp des renégats et des tentes du fanatisme.

Si cette intéressante manière d'envisager et de représenter le christianisme venait à disparaître sous le système aveugle et violent qu'on lui a voulu substituer de nos jours, il faudrait en gémir; car bien d'autres choses disparaîtraient peut-être.

Aussi Chateaubriand eut-il soin de représenter le christianisme par son côté bienfaisant et aimable, par son côté vraiment divin; ce n'est pas autrement que la grâce divine agit dans les cœurs et dans la nature. - En . politique, au lieu de tourner à tous les vents qui portent - la richesse et les honneurs, au lieu de tendre sa sébile à tous les vainqueurs, comme tant d'autres qui l'insultent, Chateaubriand pauvre est resté lui-même ; il est resté ferme, pauvre et fier. Après tant de gloire, après tant de services rendus, il aima mieux se mettre, à soixante-deux ans, aux gages d'un libraire, tristes gages, qu'au service d'un nouveau maître, et travailler au lieu de se parjurer pour vivre.

Et malgré les cris, les coups, les morsures dont il fut l'objet de la part des rats, chauves-souris, hiboux, chats-huants, lézards, scorpions, crapauds et serpents de tous les trous, de toutes les couleurs, il restera intact, il restera grand et glorieux.

M. Guéroult a trop de talent pour se permettre lui-même ces indignités : pourquoi les souffre-t-il dans ses rédacteurs! Et vous, rédacteurs de M. Guéroult, demandez à M. Guéroult s'il a jamais eu à coudoyer M. de Chateaubriand dans les salons de ce juste-milieu aujourd'hui si bafoué?

Malgré tant de sinistres efforts en sens inverse, la France, aujourd'hui même, oui, la France entière, sauf d'imperceptibles exceptions, est encore Chateaubriand ; c'est-à-dire religieuse, chrétienne, libérale et modérée, de même que Chateaubriand était la France, c'est-à-dire son image, son écho le plus vrai, le plus brillant, le plus complet. Et si, ce dont Dieu la garde, la France ne tombe pas en l'un des abîmes auxquels la bassesse ou la folie de ces aveugles voudrait la pousser, Chateaubriand, avec ses hautes lumières réduites à leur plus pure essence par le van du temps, comme il les y voulait réduire lui-même, sera encore, à l'avenir, son flambeau dans la voie du progrès et son labarum dans les guerres saintes de l'indépendance et de la liberté.

S'il peut en venir un meilleur, du moins n'est-il pas encore venu ; critiquez-le donc, si vous le savez; épurez-le, si vous le pouvez ; mais soyez sincères et ne mentez pas ; soyez honnêtes et ne le souillez pas ; songez un peu plus que l'on vous connaît et que l'on vous devine, que le secret de cette coupable comédie n'est un secret pour personne, et que la dupe d'aujourd'hui peut être le vengeur de demain.

La calomnie la plus odieuse peut avoir son succès, et même son instant de vogue, dans certains parages ; mais les parages sont bornés et l'instant est court; l'instant d'après réagit, grâce à Dieu; autrement, elle flétrirait tout, empoisonnerait tout, et la vie honnête serait impossible.

Tout serait changé, versum fas atque nefas : le méchant serait le juste, le reptile serait l'aigle, le faux témoin serait le juge, le mensonge serait la vérité, le mal serait le bien, la perfidie venimeuse serait l'oracle del'honneur, la bassesse serait la grandeur, l'iniquité serailla gloire, et la gloire, la vraie gloire, serait la honte et la confusion!

Vous verriez des bandes faire leurs orgies impudentes et mener leurs danses impures et impies sur la cendre sacrée des grands hommes, dans le campo santo de la mort.

Vous verriez ces grands hommes outragés, par la raison qu'il est des êtres si perclus d'esprit et de cœur, des êtres si tombés, qu'ils ne peuvent plus les comprendre et, n'ayant rien de respectable, ne savent plus rien respecter.

Vous seriez un faux chrétien, au dire du premier renégat ou mécréant venu, par la raison même que vous auriez ramené votre siècle au christianisme; vous seriez un faux légitimiste, parce que, de l'aveu du roi légitime, vos écrits auraient plus fait que des armées ; vous seriez un faux légitimiste, parce que vous auriez tout tenté pour sauver la légitimité de ses erreurs, de ses traîtres et de ses flatteurs, parce que, dans son intérêt et contre tous les vôtres, vous seriez allé jusqu'à braver ses colères et encourir ses disgrâces !

Vous seriez un faux libéral, parce que vous auriez tout sacrifié à la liberté, et parce qu'à vos dépens et au profit de tous les autres, vous l'auriez préférée aux faveurs, et seriez mort pauvre pour n'avoir pas voulu vivre parjure!

Mais Chateaubriand a fait des fautes ! - Et qui n'en fait pas, je vous prie, si ce n'est celui qui ne fait rien? Parce qu'il a noblement défendu la religion, voudriez-vous qu'il fût impeccable? Ce serait bien, sans doute, mais le ciel n'en a pas ainsi décidé.

Si vous saviez le premier mot des choses morales et religieuses qui vous sont visiblement étrangères et dont vous vous mêlez si maladroitement, si mal à propos, vous sauriez que le juste lui-même pèche sept fois par jour.

M. Chateaubriand, comme il va bientôt vous le dire, ne se dosait point en dévot: c'était un homme du monde.

Et moi qui l'ai connu, moi, je le dis : il avait plus à se défendre qu'à rechercher des affections. « La tentation, dit très-bien M. de Loménie, courait après lui, tandis que tant d'autres courent en vain après elle. » Avis aux critiques, aux vieux libertins.

Et je n'entends pas dire ceci au préjudice du beau sexe, puisque la femme la plus noble de cœur est peut-être la plus sensible à la gloire, tandis qu'elle répugne à ce qui est bas et vil. Celle-là peut aimer, mais elle se tait, elle garde la pudeur et ne va pas se vanter effrontément de succès qu'elle n'a pas eus, comme la vénale courtisane au service de la vénale calomnie.

Et vous tous qui vous posez ainsi en censeurs, en accusateurs, et en juges ; vous tous qui calomniez et hurlez si saintement, qui êtes-vous? Qu'avez-vous fait de grand, quelles sont vos œuvres, vos vertus? quels sont vos titres à juger, à condamner? De quel droit jetez-vous et vos pierres et votre boue au prochain ?

Est-il un de vous qui soit sans péchés? miséricorde ! il n'en est pas un, dans toute la bande, qui n'ait fait cent fois pis ! Qui ne le sait pas? Qui ne sait pas tout ce qu'ils se permettent, tout en faisant les scrupuleux et les scandalisés aux dépens d'autrui? Ils doivent bien rire, ces augures d'un autre genre, quand ils se rencontrent; mais il n'y a rien à dire. A ceux-là tout est permis.

Cependant, le censeur, l'accusateur, pour ne pas dire le calomniateur bénévole, usurpe un rôle grave : plus que personne, il devrait avoir des comptes à rendre devant la conscience publique, en attendant qu'il aille en rendre de plus sévères au tribunal d'un juge qui n'est point un Moloch, qui ne demande pas qu'on lui sacrifie les hommes, qui veut qu'on soit juste envers eux, qui lui-même est juste pour tous, et qui, chose pénible pour lui, et dont je ne voudrais pas être chargé, sonde les cœurs et les reins ; car il sait ! ce Dieu juste et pur, ce qu'il y a dans certains cœurs sans parler des reins.

« Le public n'est pas secourable, a dit M. Villemain, en parlant des premières calomnies et des premières persécutions qu'eut à subir M. de Chateaubriand.

Non, sans doute, le public n'est pas secourable; mais le peut-il? a-t-il la parole? est-il le maître? Il ne peut donc guère être secourable; mais il peut entendre, mais il peut voir : il ne peut protéger, il ne peut juger, mais il peut être témoin; il peut se souvenir. Pour être forcément ajournée, sa sentence n'est pas perdue, et si elle vient tard, elle réagit et remonte.

Alors enfin, on s'aperçoit, avec un étonnement consolateur, qu'il a tout entendu, tout compris, rien oublié ; qu'il rend à peu près à chacun selon ses œuvres; et que sa sentence fait loi.

Il se trouve, en définitive, que personne n'aime le calomniateur et que rarement il fait bonne fin. C'est la bonne Providence qui le veut et l'oracle saint qui l'a dit : « Malheur à celui par qui vient le scandale. »

Ainsi elle s'abuse, l'iniquité, quand elle pense qu'elle n'a qu'à pousser sa trame et à jouer son jeu. Un œil est sur elle ; tôt ou tard ses mystères, ses motifs sont connus, et tout est jugé.

Le factum cynique, ce pamphlet en deux volumes énormes, source digne de tout ceci, n'exécutera donc personne, quoi qu'en disent les compères, si ce n'est peut-être l'exécuteur lui-même.

Pour venir des parages de cette Université française d'où nous venaient autrefois et d'où nous viennent encore, Dieu merci! la bonne science, la lumière, la morale, cette production n'a pas été, ne sera pas admise : elle sera, elle a été répudiée, même par la jeunesse, et condamnée, comme une félonie, par tous les juges compétents, par les membres les plus estimables de cette savante Université, par les membres de l'Académie française elle-même, puisqu'ils viennent de mettre au concours, non la défense, il n'en a pas besoin, mais l'Éloge de Chateaubriand. Jamais sujet d'éloge ne fut mieux choisi, et c'est du même coup frapper au visage la malveillance et ses œuvres. C'est leur faire entendre, par un signe sensible, ce que Pascal disait tout crument en latin : « Faux frère, vous avez dit du mal d'un confrère et vous n'avez pas dit vrai. »-Si un livre qui ne passe déjà pas absolument pour une des gloires de notre littérature est cependant l'un des principaux titres de gloire et de courage de l'auteur, selon Peyrat et compagnie, quels sont donc les autres? Laissons-lui cette espèce de courage et de gloire : ne soyons point comme lui : n'envions pas.

En terminant cet article, nous ne pouvons nous empêcher d'admirer la malice ou la stupidité de la malveillance, surtout à propos du Génie du Christianisme. C'est bien à Chateaubriand et à son livre qu'elle prétend adresser son insulte, à propos du mode et de la coïncidence de la publication de cet ouvrage : « Ce fut, dit-elle, un coup d'autel et de théâtre ; » tandis que ce ne fut tout simplement qu'un coup d'État ou du moins de politique. L'autel, c'est-à-dire le clergé, n'était pour rien dans la mise en scène : l'Etat seul faisait tout. Et la malveillance, tant elle est aveugle, n'a pas vu que ce n'était pas sur l'auteur et son livre, comme elle le prétendait, mais sur Napoléon même et Fontanes que tombait son insulte. Si elle avait vu cela, et rien cependant de plus facile à voir, elle se fût bien gardée de parler ainsi, car son premier soin est de tâcher de complaire à la puissance et de la flatter sans cesse aux dépens et détriment de Chateaubriand.

Or, dans la cérémonie de la publication simultanée du Concordat et du Génie du Christianisme, Chateaubriand ne fut pour rien autre chose que pour son chef-d'œuvre. Voyant ou prévoyant de quelle utilité son influence pouvait être pour le nouveau gouvernement, le chef du gouvernement et son ministre s'en emparèrent, et le mirent en scène à leur profit.

La chose tourna aussi grandement à l'avantage et à la gloire de Chateaubriand, mais par ricochet et contre-coup. Fontanes était un noble et digne ami de l'auteur; mais Napoléon, qui se voyait lui-même et son intérêt avant tout, se fût bien soucié de la publication et de la glorification d'un livre qu'il n'eût pas cru utile à ses vues !

Quoi qu'en disent Bavius et sa clique incrédule et intolérante, le mal n'est pas grand. Et plût à Dieu que les chefs de gouvernement n'employassent jamais que de tels moyens et ne poussassent jamais que de tels ouvrages. L'esprit humain y gagnerait, les mœurs aussi.

M. de Chateaubriand n'est donc pour rien dans cette affaire, que pour le mérite et l'honneur d'avoir fait un livre que les gouvernants jugèrent propre à rendre les plus grands services. Mais y eût-il été pour quelque chose, quel mal y aurait-il? et pourquoi en blâmer M. de Chateaubriand, quand on n'a que de l'admiration et des louanges pour les deux principaux metteurs en scène?

Mais on veut toujours trouver à redire et à mordre, comme si l'on croyait avoir charge d'empoisonner tout ce que dit et fait M. de Chateaubriand, de même que ce qu'il ne dit et ne fait pas.

C'est, hélas ! que, pour nuire à un seul, il faut essayer de tromper tout le monde ! Voilà pourquoi j'ai dit et je répète, que la méchanceté hébète et stupidifie son homme : et c'est heureux ; car elle fournit ainsi le remède au mal et l'antidote au poison.

XI