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L'Enchanteur 1768—1848
Les conversations de M. de Chateaubriand XXIV. La Vocation littéraire

XXIV. La Vocation littéraire

Les conversations de M. de Chateaubriand · 10 min de lecture · p. 311–319 · chapitre 28 sur 35

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Dentu, 1864, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Tout homme peut avoir une carrière quelconque ici-bas; tout homme y a pensé; tout homme a senti que la carrière des lettres est la plus incertaine, la plus pénible, souvent la plus ingrate et la plus dangereuse.

Cependant plusieurs y ont été entraînés par l'amour de l'étude, par l'impulsion d'en haut et par l'irrésistible magnétisme de la science et de l'idée.

Je le demande à tous les littérateurs sérieux; tous, ou du moins la plupart d'entre eux, n'ont-ils pas été ainsi entraînés ?

Je ne crois même pas qu'il y ait un seul écrivain distingué, qui, malgré les sollicitations de ses rêves, se soit proposé la littérature, comme une profession proprement dite.

Tous, encore une fois, tous ont été entraînés, tous ont cédé à quelque chose de plus fort qu'eux, à un certain esprit qui était en eux et dont l'ardeur, l'agitation les enflammait, les poussait : Est deus in nobis... Aliquid invadere magnum mens agitât mihi....

Souvent même, à travers des illusions trop décevantes, ils ont pressenti les inconvénients de ce genre de vie, qui n'est pas, à vrai dire, un genre de vie ; c'est une exception, un dévouement dans la vie. Mais si c'est le dernier des métiers, c'est le premier des martyres.

On a donc résisté, on a voulu reculer et s'attacher à quelque chose de positif ; on ne l'a pu : la gravitation morale a été plus puissante que la résistance des intérêts matériels. Souvent les circonstances on fait le reste. Si ce n'est pas là une vocation véritable et donnée de Dieu, je ne sais plus ce que c'est qu'une vocation.

Ce n'est pas un évêque qui leur a imposé les mains, c'est Dieu même; c'est lui qui a soufflé un nouveau souffle de vie sur la face du nouvel Adam.

Aussi est-il assez généralement reconnu que la littérature sérieuse est un sacerdoce naturel.

D'ailleurs, quiconque sait un peu ce que c'est que les travaux de l'esprit, et ne se contente pas de vivre d'emprunts, sait aussi que, vu l'état et le progrès des connaissances humaines, dans tous les genres, toute une vie n'est pas de trop, n'est pas assez, pour s'en faire une idée, pour écrire pertinemment, pour instruire son lecteur, au lieu de lui ressasser sans cesse des idées rebattues et qu'il trouvera mieux exprimées, mieux présentées dans leur source.

Pour être un littérateur sérieux, il faut donc être forcément un littérateur de profession, eût-on d'ailleurs d'autres emplois.

Fénelon et Bossuet écrivaient presque sans cesse : l'évêque disparaissait dans l'écrivain. Ils étaient donc à peu près des écrivains de profession.

Les fonctions de l'épiscopat sont importantes , sans doute, quand elles sont bien remplies ; mais elles ne prennent pas tout le temps : les évêques ont des aides, ils peuvent même s'absenter.

Aussi les occupations qui absorbaient le plus les deux grands évêques dont nous venons de parler et avant eux les Pères de l'Église les plus saints, les plus illustres, étaient-elles les occupations littéraires et la composition des chefs-d'œuvre qu'ils nous ont laissés et qu'à leur dam et à leur honte les chrétiens même ne lisent plus.

Ces Pères de l'Église ne pourraient-ils donc pas être traités de littérateurs de profession ou de scribes, ainsi que MM. de Chateaubriand, de Lamartine et de Maistre lui-même? Ce gasco-savoyard, si vaniteux, si creux, si léger, si arrogant, si superbe, comme tant d'autres enfants de l'honnête Savoie et de la hargneuse et vantarde Gascogne, ne fut jamais, malgré sa morgue, que fort peu ambassadeur; mais il fut toujours littérateur et, qui pis est, artiste et déclamateur de profession.

Le vertueux et savant Fleury, qui a passé sa vie dans les livres, qui est mort en quelque sorte la plume à la main, comme un vaillant soldat de la science et de la pensée chrétienne; le doctissime Tillemont, qui n'a fait autre chose, n'étaient aussi que des scribes. Homère et Virgile, des scribes; les auteurs du répertoire du théâtre épiscopal d'Orléans, c'est-à-dire Eschyle, Sophocle, Euripide, des scribes ; Hérodote et Démosthène, Tite-Live et Cicéron, des scribes !

Saint Jérôme, qui quitta Rome et le secrétariat de la papauté pour aller apprendre l'hébreu et traduire la Bible au désert; saint Grégoire, qui se démit de l'archiépiscopat ou plutôt du patriarchat de Constantinople pour retourner cultiver son jardin et les lettres à Nazianze, des scribes !

Lefranc de Pompignan et Montesquieu, qui voulurent quitter aussi des présidences à mortier pour se livrer exclusivement à l'étude et aux lettres, des scribes; Buffon et Milton, des scribes !

Tandis que ceux qui s'en vont les compilant, les reproduisant avec plus ou moins de bonheur et de sincérité, seraient la fleur du monde, les seuls dignes d'écrire, les seigneurs et les princes des lettres !

Est-ce des littérateurs qui n'eurent jamais d'autres emplois que l'on veut parler? Oui, sans doute. Eh bien ! Corneille n'en avait pas, Racine n'en avait pas, Pascal n'en avait pas, Tillemont n'en avait pas, La Fontaine n'en avait pas, Boileau n'en avait pas.

Au dire des Grandeurs de nos jours, ce n'étaient donc que des scribes. Cependant ils formèrent la langue et le génie français, que je supplie nos littérateurs amateurs de ne pas trop gâter. C'est tout ce qu'on leur peut demander.

D'ailleurs, et surtout d'après ce qu'on vient de voir, ne sait-on pas que les emplois, les hautes fonctions, ne sont pas moins souvent le don du hasard que le prix du mérite, ou le résultat de l'intrigue plutôt que de la valeur personnelle?

Je vais plus loin, et sans appliquer à personne en particulier mon observation qui est générale, je dis, d'après M. de Chateaubriand, que ce sont les litterateurs

amateurs qui, sans avoir beaucoup semé, recueillent d'ordinaire tout le fruit des lettres, et que la peine seule reste aux littérateurs sérieux, aux littérateurs de profession, aux scribes, comme dit monseigneur d'Orléans.

Le littérateur de profession se dévoue à son art, c'est visible. Son désir le plus vif et son ambition la plus grande, c'est d'être utile, c'est de bien faire, c'est de bien mériter de l'intelligence humaine.

Le plus souvent, le but du littérateur amateur est tout autre; comme de tuer le temps, de satisfaire un caprice ou de remplir une visée, de se donner une position.

Un croyait devoir, autrefois, ne savoir écrire ni signer. Aujourd'hui que la signature et l'écriture sont susceptibles de rapporter honneur et profit, on écrit tant qu'on peut, on signe tant qu'on veut. On exploite avec fruit ce que les autres ont cultivé avec des sueurs souvent perdues.

Un beau matin on se dit : Je ne suis point connu, je voudrais bien l'être; je ne suis rien, je ne sais rien, je ne sais meme que faire et je voudrais être quelque chose : je vais faire un livre. J'ai des amis, j'ai des journaux, j'ai des jambes, je le ferai mousser. Je l'enverrai, non pas aux connaisseurs, mais aux autorités, aux influences littéraires, aux littérateurs amateurs et amis, aux dévotes si je suis dévot, et je deviendrai quelque chose, et je serai de l'Académie, preuve que j'ai du génie. On le croira, je continuerai d'écrire et de compiler dans le sens d'une coterie, et je serai lu, et je serai grand parmi les miens de même que parmi les aveugles les borgnes sont rois.

Oh ! comme alors je regarderai du haut de ma grandeur ces pionniers de la science et de la pensée, ces littérateurs de profession, ces dévoués à l'idée, ces scribes en un mot.

Ils travaillent toute leur vie en vue d'un but qu'ils n'atteindront jamais, qu'on saura bien leur soustraire, et auquel, grâce aux amis, me voici parvenu du premier coup et du premier volume.

« - Quant à vous, disait souvent M. de Chateaubriand à quelqu'un, vous n'arriverez jamais.

« - C'est bien possible, monsieur le vicomte ; mais pourquoi me dites-vous cela?

«-Vous étudiez sans cesse, vous travaillez trop et ne savez pas marcher. Votre conscience vous tue1. D'ailleurs, vous n'êtes d'aucune coterie, et vous n'avez pas tout ce qu'il faut pour vous faire célébrer. Vous vivez seul avec vos pensées et vos livres ; je vous le répète, vous n'arriverez jamais. Pour cela le travail, le succès même n'est point suffisant.

1. Depuis ce temps-là, M. Ferdinand Denys, qui ne me gâte pas, m'a répété ce reproche. Je l'accepte. M. Denys est l'un des conservateurs de la Bibliothèque Sainte-Geneviève; il voit comment je travaille, et il peut me juger. ↩

Comment ! il ne suffit pas de bien faire?

« -Pas le moins du monde, mon cher monsieur. Il faut prendre d'abord des ciseaux, puis compiler et couper, couper et compiler; tout cela sans dire un mot des auteurs qu'on emploie, qu'on exploite; mais sans oublier de citer, louer, glorifier à tout propos les puissances, les gros bonnets, et bâcler ainsi à peu de frais, en peu de temps, n'importe quel volume, sur n'importe quel sujet. -Le plus futile, le plus inutile, le plus commun, le plus banal sera le meilleur: Agir dans la presse, agir auprès des femmes, et porter humblement son œuvre avec une dédicace, une reliure magnifique aux pieds de ceux qui disposent des honneurs et faveurs littéraires. Voilà ce qu'il faut.

« us ne vous liront pas, mais ils vous sauront gré de votre démarche; on leur parlera de vos éloges, on leur dira votre nom, et ils s'en souviendront. Si l'on objecte, ils auront réponse à tout en disant : « Bah! il a fait un livre, le voilà dans sa blanche robe de satin, au milieu des volumes innocents et blancs de mes autres amis. »

« Si vous êtes abbé sachant faire votre cour, il y a des évêchés : vous avez fait un livre.

« Si vous êtes éligible, vous avez chance, par cette voie, d'arriver à la Chambre : vous êtes un homme d'Etat; vous avez fait un livre.

« De la Chambre à l'Académie, il n'y a qu'un pas, et vous pouvez y passer comme tant d'autres : vous avez fait un livre. Vote pour moi, je voterai pour toi.

« Ainsi va le monde, cher monsieur; mais si, au lieu de suivre cette voie large, qui est en même tempș la plus commode, la plus courte et la plus sûre, vous voulez tout savoir, tout approfondir, si vous voulez ne dire que des choses instructives , neuves et les bien dire, vous vous perdrez. C'est bien s'instruire que l'on veut ! C'est s'amuser, monsieur, c'est faire du bruit, c'est faire fortune. Croyez-vous qu'on se souciera de vous apprécier et qu'on viendra chez vous vous admirer incognito et vous prendre par la main?

« Une autre simplesse : Quand vous parlez dans les journaux ou ailleurs des ouvrages d'autrui, vous n'en dites jamais guère que du bien, et s'il y a un peu de critique, vous la rachetez aussitôt par l'éloge de la personne. Vous êtes monsieur Bonasse; croyez-vous qu'on vous le rende ?

Je n'en sais rien, monsieur le vicomte, je ne m'y attends pas, je dis ce que je pense, et je crois qu'il doit y avoir une fraternité de bienveillance entre les lettrés, même entre tous les hommes.

Il faudrait cependant distinguer et ne pas faire tant de faveurs aux médiocrités: ce sont celles-là qui s'imposent à tous, sont partout et recueillent par leur industrie tout les avantages des lettres. Si on ne les remet à leur place, elles vous étouffent.

« - Mais, monsieur le vicomte, en immolant les médiocrités, il faudrait craindre d'être suicide.

i- Vous ne dites pas votre pensée, ou bien je m'appelle jobard. » - L'auditeur comprit le calembour et n'alla pas plus loin, ni le vicomte non plus : il avait dit son dernier mot, en feignant de le prendre pour lui.

M. de Chateaubriand avait raison, et c'est à bon droit qu'il disait souvent à ce sujet : « Croyez-moi, je suis un vieux capitaine, je sais comment se font les choses. On pourrait écrire en plus d'un lieu le Sic vos, non vobis de votre cher Virgile. »

M. de Chateaubriand était si entier dans l'idée qu'il fallait faire justice des médiocrités, il s'en cachait si peu, il citait si volontiers certains noms, qu'on conçoit très-bien les rancunes posthumes qu'on lui garde et les coups acharnés qu'on lui porte.

Si, grâce aux inconvénients signalés ci-dessus, la carrière des lettres n'est le plus souvent que la carrière du martyre pour ceux qui l'embrassent Je plus sérieusement et pour ceux-là surtout, est-ce une raison de les dédaigner, tout en profitant de leurs travaux?

N'est-ce pas des travailleurs isolés et pauvres que viennent généralement les grandes découvertes , les grandes lumières, les grandes œuvres de l'intelligence?

On en profite, je le répète, on se pare de leurs connaissances, de leurs idées, de leur langage, puis on dit : « Les littérateurs de profession ne sont que des scribes! » Les voilà remerciés. Voilà la reconnaissance, la politesse et le bon goût de ceux qui, non contents des faveurs du hasard, voudraient tracer un rail infranchissable à l'homme et à Dieu même, qui a permis à l'homme de se mouvoir librement dans le temps et dans l'espace, afin de pouvoir arriver librement à ses nobles fins.