Lecture des Mémoires de m. de Chateaubriand chez Madame Récamier (Revue des Deux-Mondes, 15 avril 1834)
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« Le grand poëte ne lisait pas lui-même ; il eût craint peut-être en certains moments les éclats de son cœur et l'émotion de sa voix. Mais si l'on perdait quelque accent de mystère à ne pas l'entendre, on le voyait davantage; on suivait sur ses vastes traits les reflets de la lecture, comme l'ombre voyageuse des nuages aux cimes des forêts... les plis de ce front de vieux nocher, la gravité de la tête du lion, l'amplitude des tempes trioma écrit ce qu'il ne pensait pas? Et faut-il que ce soit à moi à argumenter contre lui en faveur de sa véracité ? »
Et voilà l'homme qui reproche aux autres de manquer de sincérité, de jouer la comédie !
D'ailleurs, qu'est-ce qu'un homme qui va jusqu'à écrire pendant dix ans contre sa pensée pour complaire à une femme ?
Mais ce qu'il dit à cet égard n'est même pas vrai, et il faut en faire justice une fois pour toutes; il y a assez longtemps que cette mauvaise charge se trouve sur mon chemin, et que sa sotte fausseté m'agace : la gobe encore qui voudra, moi je n'en veux plus; je la répudie avec tout le dédain qu'elle mérite et je la renvoie à sa source. Par là, je prétends défendre l'auteur lui-même contre la triste faiblesse qu'il veut faussement s'attribuer.
Non, ce n'était pas tant pour complaire à la femme aimable qu'à M. de Chateaubriand lui-même, que le critique l'a tant loué. Il avait ses vues : elles n'étaient un mystère pour personne : il voulait arriver à l'Académie, et si madame Récamier était pour beaucoup, pour beaucoup trop dans la confection des académiciens de son temps, M. de Chateaubriand y était bien aussi pour quelque chose; il fallait du moins un semblant d'approbation de sa part, et je sais que, pour certains individus surtout, nul autre monde que madame Récamier n'aurait pu l'obtenir. C'est en cela que madame Récamier a le plus usé, phales ou rêveuses ressortaient mieux dans l'immobilité1!.
1. On verra plus tard ce qu'il dira de ces vastes traits et de l'amplitude de ces tempes triomphales. Tout cela ne sera plus que quelque chose de pointu et de presque difforme sur un col engoncé entre les deux épaules. Notre homme est peut-être plus habile encore que M. Nisard, son collègue, au maniement du pour et du contre. Il le balance et le lance de la dextre la plus exercée : c'est oui le matin, et non le soir. Aussi, y en a-t-il pour tous les goûts, et le public sera bien difficile s'il n'est pas content. ↩
« Tantôt sa main passait et se posait sur les paupières, comme pour plus de ressemblance avec ces grands aveugles qu'il a peints, et dont la face exprime le repos dans le génie ; il dérobait quelques pleurs involontaires. Tantôt son œil se rouvrait avec la flamme du jeune aigle, et ce regard humide et enivré jouait dans le soleil, dont quelques rayons filtrant à travers le bleu des franges le poursuivaient obstinément.
« Ce fut en 1800 que M. de Chateaubriand entra du premier pas dans la gloire. Rien de lui n'était connu jusque-là; l'Essai sur les Révolutions, publié en Angleterre, n'avait nullement pénétré en France. Quelques articles du Mercure et les promesses de M. de Fontanes présageaient depuis plusieurs mois aux personnes attentives un talent nouveau, quand le Génie du Christianisme remplit l'horizon de ses subites clartés. Cet incomparable succès2, au début, conféra à M. de Chateaubriand un caractère public comme écrivain. Sa triple influence religieuse, poétique et monarchique, commença dès lors. »
2. Plus tard, ces subites clartés qui remplissent l'horizon, et cet incomparable succès ne seront plus qu'une affaire de sacristie, qu'un coup de théâtre politico-religieux. Ce caractère public ne sera plus qu'un rôle joué sans conviction. ↩
Ailleurs, M. Sainte-Beuve dit encore : « Si Chateaubriand avait péri dans le fossé de Namur, en 1792, à vingt-six ans, que de trésors littéraires nous manqueraient! quelle direction, quelle impulsion puissante aurait fait faute! et comme un anneau brisé aurait changé la suite et l'enchaînement de la tradition littéraire telle qu'elle s'offre à nous aujourd'hui ! »
Tout ceci est plein de vérité et d'aperçus très-justes. Que M. Veuillot, d'un esprit si malin quand il le veut, mais si lamentablement bouché, prévenu, à l'égard de Chateaubriand, veuille bien lire ce passage; il pourra s'y instruire et apprendre à juger un peu mieux les grands hommes. Mais revenons au Sainte-Beuve de la Revue des Deux-Mondes.
« Depuis quelques années, l'unité de cette belle vie1 de Chateaubriand s'était suffisamment dessinée; sauf quelques brusques détails, la ligne entière du monument était appréciée et applaudie.
1. Pourquoi, après l'avoir ainsi reconnu et signalé, vouloir méchamment démentir et flétrir l'unité de cette belle vie? ↩
« Littérairement, il n'y avait qu'une voix pour saluer le fondateur, parmi nous2, de la poésie d'imagination, le seul dont la parole ne pâlissait pas devant l'éclair d'Austerlitz.
2. Sans doute, il n'y avait qu'une voix pour le proclamer le premier écrivain du siècle; il n'y en a qu'une encore pour le dénigrer, une seule : c'est la vôtre, et, à sa suite, le troupeau bêlant des sots imitateurs. ↩
« Après le xvie siècle, qui est en général sec, analytique, incolore; après Jean-Jacques, qui fait une glorieuse exception, mais qui manque souvent d'un certain velouté et d'épanouissement; après Bernardin de Saint-Pierre, qui a bien de la mollesse, mais de la monotonie dans la couleur, M. de Chateaubriand est venu, remontant à la phrase sévère, à la forme cadencée du pur Louis XIV, et y versant les richesses d'un monde nouveau, avec les études du monde antique¹. Il y a du Sophocle et du Bossuet dans son innovation, en même temps que le génie vierge du Meschascébé : Chactas a lu Job et visité le grand roi.
« On a comparé heureusement ce style aux blanches colonnes de Palmyre ; ce sont, en effet, des fruits de style grec, mais avec les lianes des grands déserts pour chapiteaux².
« Et puis, comme dans les écrivains du temps de Louis XIV, un fond de droit sens s'y mêle même au faste, de la mesure et de la proportion dans la grandeur³. En osant la métaphore comme jamais on ne l'avait fait en français avant lui, M. de Chateaubriand ne s'y livre pas avec profusion, avec étourdissement; il est sobre dans son audace; sa parole, une fois l'image lancée, vient se retremper droit à la pensée principale, et il ne s'amuse pas aux ciselures ni aux moindres ornements⁴. Le fond de son dessin est d'ordinaire vaste et distinct, les bois, la mer retentissante, la simplicité
Cette parole, qui ne pâlissait pas devant l'éclair d'Austerlitz, pâlirait, à les entendre aujourd'hui, devant le baragouin de l'écrivassier le plus médiocre, le plus infime.
1. Voilà ce qui est vrai, voilà ce qui est bien, et ce que n'a pas su voir ce borgne de Veuillot.
2. Ceci paraît hasardé, et pourtant c'est vrai.
3. Tout ceci est toujours très-bien : c'est un chrétien, c'est un Veuillot qui devrait parler ainsi. Mais non, mon nigaud de Louis a mieux aimé aller ramasser çà et là les sottises méchantes du Sainte-Beuve rance et retourné, que de nous donner du Sainte-Beuve tout frais et pris dans sa fleur.
4. Excellemment jugé ! Voilà de la vraie critique. O Veuillot, où êtes-vous ? et que n'avez-vous emprunté ceci comme vous empruntez tant d'autres choses qui valent moins?
lumineuse des horizons, et c'est par là surtout qu'on le trouve homérique et sophocléen.
« M. de Chateaubriand apparaît donc littérairement comme un de ces écrivains qui maintiennent une langue en osant la remuer et la rajeunir. Toute l'école moderne émane plus ou moins directement de lui.
« Dans son application à la politique et dans l'Itinéraire de son voyage en Orient, il a si bien su proportionner son style à la hauteur des sujets, que c'est aujourd'hui l'opinion universelle qu'il y a chez lui une seconde manière, une seconde portion de son œuvre qui est irréprochable1.
1. Plus tard, il nous dira, sur tous les tons et pendant tout le cours de deux gros volumes d'injures, que M. de Chateaubriand n'est qu'un écrivain de décadence. ↩
« Mais comme le mérite d'être irréprochable tient surtout en ce cas-là à un moindre déploiement poétique, je persiste à le préférer dans sa complète, et si l'on veut, inégale manière.
« Politiquement, M. de Chateaubriand n'est pas moins à peu près unanimement apprécié aujourd'hui. Sauf quelques mots, quelques égards dus à la tourmente des temps et aux engagements de parti, on le voit constamment viser à une conciliation entre la liberté moderne et la légitimité royale. La liberté de la parole et de la presse est en quelque sorte l'axe fixe autour duquel sa noble course a erré2. Puis, d'époque en époque, on rencontre dans la vie publique de M. de Chateaubriand de ces actes d'honneur désintéressé et de généreuse indignation qui font du bien au cœur parmi tant d'égoïsmes prudents et d'habiles indifférences.
2. Ici on le représente comme l'ami de la liberté ; plus tard, on essayera de le représenter comme en étant l'ennemi. Ses actes d'honneur seront interprétés comme des actes de fausseté et de comédie. Voilà comme les égoïsmes prudents savent changer de ton et de langage selon les temps. ↩
« Cette faculté électrique qui, lors de l'assassinat du duc d'Enghein, le porta instantanément à briser avec le gouvernement coupable ne l'a pas abandonné encore; elle lui est restée irrésistible et entière comme son génie. Elle ne l'a pas trompé surtout dans sa relation de guerre et de mépris contre un gouvernement venu le dernier et déjà le plus avilissant. Nous n'entendons pas ici précisément parler des deux brochures politiques de M. de Chateaubriand; nous en serions fort mauvais juge, incapable que nous nous trouvons par suite d'habitudes anciennes et de convictions démocratiques, d'entrer dans la fiction des races consacrées et des dynasties de droit1 ...
1. Style Nisard, style très-bon : ce gouvernement, alors si méprisé par notre critique, osa depuis, mais trop tard sans doute, l'avilir d'une grasse sinécure à la bibliothèque Mazarine, avec je ne sais quels accompagnements, tels que tuyaux de cheminée, comme nous le verrons l'avouer lui-même. Remarquons qu'il parle ici tant qu'on veut du tempérament de loyauté et de liberté de M. de Chateaubriand ; ailleurs, il lui prêtera un tout autre tempérament. ↩
« Mais ce que nous aimons sans réserve dans l'attitude actuelle de M. de Chateaubriand, ce qui nous le montre bien d'accord avec lui-même, avec son tempérament de loyauté et de liberté, c'est son irrémédiable dégoût de tout régime peureux, ignoble, qui suit sa cupidité sous l'astuce, et qui parfois devient même cynique dans ses actes et dans ses aveux2.
2. ... Régime peureux, ignoble, qui suit sa cupidité sous l'astuce, et qui parfois devient même cynique dans ses actes et dans ses aveux : ↩
« Cette faculté d'indignation honnête, ce sens d'énergie palpitante et involontaire que rien n'attiédit, et qui se fait jour, après des intervalles, à travers le factice des diverses positions, est une marque distinctive de certaines âmes valeureuses, et constitue une forte portion de leur moralité.
« On aime à retrouver ce ressort chez des hommes également haut placés : chez M. de Lamennais comme chez M. de Chateaubriand. Dans le jeune parti républicain, M. Carrel est l'organe d'un sentiment non moins vivace et incorruptible... (page 113-114). »
« Et pour ce qui est des contradictions, des luttes, des alternatives entre cet esprit chrétien une fois ressaisi et le monde avec ses passions, ses doutes et ses combats, qui de nous ne les a éprouvées en son cœur? Qui de nous, au lieu de prétendre accuser et prendre en défaut la sincérité de celui qui fit RENÉ, n'admirera, ne respectera en lui ce mélange de velléités, d'efforts vers ce qu'on a besoin de croire ', et de l'entraînement vers ce qui est difficile à
voilà comment ces gens parlent tous, et ils ne veulent pas permettre à M. de Chateaubriand de parler comme eux : Pauvre gouvernement de Louis-Philippe! c'est ainsi que te jugeaient et te traitaient ceux qui ont été depuis tes favoris et tes serviteurs ! Comment pouvaient-ils ne pas te perdre? Mais après avoir fait la guerre, dira-t-on, ils ont fait leur cour : c'est bien pour cela.
1. Prendre en défaut la sincérité de René n'était pas facile ; l'accuser l'était un peu plus ; cependant on a osé tenter l'un et l'autre, et nous verrons plus tard qui l'a osé, qui a même osé dire qu'au moment où il faisait ces protestations de respect, il avait déjà commencé à attaquer. Ainsi, l'on pratiquait en même temps le pour et le contre; on jouait de l'arme à deux tranchants, à deux fins, et l'on s'en vante aujourd'hui. Nous voyons comment on a admiré et comment on respecte.
quitter? M. de Chateaubriand, qui a eu l'initiative en tant de choses, l'a eue aussi par ses orages intérieurs et par les vicissitudes de doute et de croyance qui sont aujourd'hui le secret de tant de jeunes destinées. (M. Sainte-Beuve est, du moins, resté fidèle à ce témoignage, et nous l'en félicitons.)
• Quand M. de Chateaubriand ne confesserait pas cette lutte dans ses Mémoires, on en retrouverait l'empreinte continuelle dans sa vie. Elle y répand une teinte de mélancolie et de mystère qui en achève la poétique beauté (page 116-117). »
Ici M. de Chateaubriand a eu l'initiative en toute chose; plus loin, il ne sera qu'un imitateur et un copiste. Ici les Mémoires ont une grandeur vraiment épique; plus tard, ce n'est plus qu'un ramassis informe et incohérent, contre lequel Bavius ira chercher la bave de toutes les plumes hostiles.
Ici encore l'histoire de Charlotte est déclarée divine ; plus tard, elle ne sera qu'une trahison.
Si nous voulions signaler toutes les contradictions, nous n'en finirions pas, car il ne se trouve pas une affirmation qui ne soit ailleurs amplement balancée par son contraire.
Nous avons dû commencer par les bons témoignages; plus tard, nous citerons les plus frappantes de ces contradictions, avec quelques observations de notre part. Il eût été trop long de les mettre ici. A la queue donc le venin : in cauda venenum, comme disent les professeurs et les latinistes.
Il est bon de remarquer aussi que les passages de l'article que nous venons de lire servent de préliminaires, ou, comme disent les journalistes, d'en-téte, à ce célèbre fragment des Mémoires, intitulé : l'Avenir du monde. La Revue des Deux-Mondes, qui n'avait pas encore fait sa paix avec le gouvernement de Juillet, avait demandé ce morceau, qui contient une prédiction si terrible et si complétement vérifiée, même du vivant du prophète, sur Louis-Philippe et sa dynastie. Quoique magnifique sous le rapport littéraire, je ne voudrais pas reproduire ici ce passage : il est trop dur et non sans quelque exagération : ce ne sera pas moi qui aggraverai jamais le malheur et les tristesses de l'exil; d'ailleurs Philippe laissa la liberté.
IV
M. LE PRINCE DE BROGLIE. - Son attaque furieuse contre
M. de Chateaubriand - Elle donne l'idée et trace le plan du livre de Sainte-Beuve. - Cette fougueuse attaque contre M. de Chateaubriand est en même temps une attaque contre tous les lettrés et les lettres. - Ce qu'il faut leur opposer. - Pression qu'il faut exercer sur eux. - Autrefois, on laissait les lettres aux vilains. - Aujourd'hui qu'elles peuvent être utiles, on veut les leur enlever. - Et voilà l'homme qui brigue en ce moment le suffrage de la démocratie. - La famille de Broglie.
Oui, je crois respecter un peu plus l'infortune et l'exil que M. le prince de Broglie, par exemple, qui a prétendu les venger en s'abattant sur la tombe à peine fermée de M. de Chateaubriand, comme un furieux et avec la plus grossière inconvenance.
Autrefois, la mort avait des pleureuses; n'aurait-elle plus que des insulteurs? Comment donc ce prince a-t-il été élevé et quel sentiment des convenances a-t-il? Cependant c'est un prince chrétien et même, à l'entendre, un prince très-catholique. Le scandale n'en est que plus révoltant.
Quoique cette agression ne mérite guère une attention sérieuse, tant elle est folle de violence et de rage, nous l'examinerons cependant; nous suivrons plus tard cette diatribe comme formant le noyau, comme ayant indiqué le plan et tracé la marche de celle de Sainte-Beuve. Nous nous contenterons ici d'y jeter un . coup d'œil.
On ne peut, en effet, séparer le factum Broglio-Beuve : l'un engendra l'autre; ils se tiennent par le nombril, comme les deux frères siamois.
L'œuvre de l'un ne fait qu'amplifier, ampouler, délayer les indignités de l'autre dans quelques impu- 'retés de plus. Celle du vilain semblerait être plus platement perfide ; mais, quoique passablement perfide aussi, celle du prince est plus brutale.
Pour la vérité des choses et le mérite du style, elles se valent; l'une et l'autre sont vilaines, très-vilaines.
Quand on écrit de cette façon, il est tout naturel que même les doctrines à part, doctrines gothiques et féodales chez le prince, basses et triviales chez le vilain, autant que généreuses et libérales chez Chateaubriand, on en veuille à mort à un écrivain aussi supérieur et . aussi désespérant pour la prétentieuse et jalouse médiocrité que l'était l'illustre mort.
Ce temple l'importune, etc.
Il est heureux du moins qu'aucun écrivain sérieux et digne de ce nom n'ait été tenté de tremper dans cette conspiration contre une plume unique, une tombe glorieuse, contre le prince des lettres, un véritable prince celui-là, un roi qui, en le charmant, l'élevant, l'ennoblissant, a régné quarante ans sur son pays, et qui ne perdra pas sa couronne dans la juste postérité.
Ce livre du prince n'est pas seulement une fougueuse attaque contre M. de Chateaubriand, c'est en même temps une charge à fond de train contre les lettrés et contre les lettres en général.
Il ne faut plus désormais que ces gens-là se distinguent, il ne faut pas que le génie élève sa tête au-dessus de tout le monde; c'est-à-dire des principicules et des marquis de Carabas. Il faut leur opposer, non pas des esprits supérieurs, mais des corps constitués, des dignités héréditaires qui les arrêtent, qui les contiennent, qui les étonnent de leur grandeur, et qui, du haut de cette grandeur, exercent sur tout esprit qui veut s'élever une salutaire pression atmosphérique qui lui donne de la souplesse. Est-ce clair ? comme disait autrefois le père du prince qui n'est que duc : il a fait plus gros que lui.
Et cependant voilà l'homme qui, ne trouvant pas son Correspondant assez populaire, s'en va dans la Revue des Deux-Mondes se présenter aux suffrages de la démocratie, en se plaignant que la démocratie soit trop exclusive.
En effet, si la démocratie trouve qu'elle n'a pas assez d'ennemis qui cherchent à l'opprimer, à la détruire, qu'elle prenne mon prince : il vient de faire sa profession de foi.
Vous tous qui voulez le triste retour des priviléges, des abus iniques à jamais maudits, votez pour ce monsieur!
Que le génie populaire, que le talent lui-même se le tiennent pour dit : il ne faut plus qu'ils s'élèvent, et c'est à eux qu'on en veut, en immolant leur chef.
Que MM. Berryer, Guizot, Cousin, Villemain, Thiers, Favre, etc., soient remis au plus vite sous la pression atmosphérique pour augmenter leur souplesse et leur élasticité, et pour leur apprendre qu'au lieu d'avoir voulu lever la tête au-dessus de tout le monde, ils auraient du s'abstenir d'être ministres, d'être orateurs politiques, et laisser tout cela aux corps constitués, aux dignités héréditaires, etc.
Que l'on aille plus loin, que l'on crève ces outres de vanité par les rigueurs salutaires d'une pression atmosphérique qui les contiennent et les arrêtent.
Mais qui le terrible prince appelle-t-il son secours pour crever ces outres de vanités littéraires? Les lettrés eux-mêmes, les critiques surtout : et Bavius s'est empressé d'accourir à l'appel et aux ordres de Mævius; mais il a été le seul à peu près :
Qui Bavium non odit ame tua carmina, Mævi.
Autrefois, le noble et le prince croyaient se devoir, dans leur grandeur, de déclarer ne savoir signer. Il semblerait, d'après le prince critique, qu'il fallût aujourd'hui que les princes et les nobles seuls sussent signer, afin d'exercer d'une manière plus efficace les rigueurs salutaires d'une haute pression atmosphérique sur le talent et le génie, et de mieux crever les outres littéraires, ou plutôt de les empêcher de s'emplir.
Ainsi, toujours des monopoles! Autrefois, grâce à la barbarie féodale et au préjugé, son fils aîné, les lettres, regardées comme quelque chose de peu, de servile, étaient abandonnées aux vilains, comme tous les autres labeurs, comme toutes les autres corvées ; aujourd'hui que, grâce à leurs efforts, à leurs longues persécutions, à leurs fréquents martyrs et aux progrès que leurs sueurs et leur sang ont fait faire à l'esprit humain, les lettres ont acquis une haute influence et une haute valeur ; vite il faut s'en emparer, y mettre le veto et en priver les vilains : à eux le travail et à nous les fruits. Quoi qu'en dise le Christ, que nous voulons bien honorer à condition qu'il consacre nos priviléges et nos monopoles, dont il ne s'est pas assez occupé, il est des classes faites pour travailler et d'autres pour jouir.
Arrière donc les vilains ! ils ont fait leur œuvre, faisons la nôtre ; prenons leurs dépouilles et comprimons-les salutairement. La nature veut, le christianisme aussi, que chacun monte à sa place et soit récompensé selon ses œuvres. Nous ne le voulons pas, nous, et nous saurons bien réformer la nature et le christianisme avec elle. Nous crèverons ces outres.
Mais si les vilains, continuant de vousêtre supérieurs, finissent par être moins vilains que vous et par former la véritable aristocratie, c'est-à-dire la force du meilleur, s'ils vous laissent avec vos déclamations dans la plèbe ?
Eh bien, nous leur opposerons nos corps constitués, nos dignités et grandeurs héréditaires; nous les refoulerons dans l'ombre, nous leur ferons sentir le poids de la pression atmosphérique, nous crèverons ces outres sous cent atmosphères, comme nous avons branché et tranché les Jacques.
Et tout cela est donné par la même Revue, qui publia en l'honneur de M. de Chateaubriand les dithyrambes hyperdémocratiques et républicains de Sainte-Beuve, cités et annotés ci-dessus, comme le seront aussi, tôt ou tard, les principaux passages du manifeste réactio-politico-féodal du prince de Broglie.
Si la place manque pour cela en ce volume, il y en aura dans un autre, et, pour attendre, rien ne sera perdu.
Nous venons de voir de quelle Revue, voyons maintenant de quelle famille nous vient ce factum. C'est une famille venue d'Italie, je crois, à la suite du maréchal d'Ancre de triste mémoire, et qui, depuis longtemps, a cru devoir suppléer à ses autres titres et dignités par ceux d'écrivains.
Elle a du sang de madame de Staël dans les veines, sang bien changé.
Cependant, M. le duc de Broglie est un homme sérieux; il a fait des travaux estimables, quoique peu connus; il a fondé des journaux et entre autres la Revue française, qui ne semblait pas annoncer les idées que vient de nous étaler monsieur son fils.
Si c'est là ce qui lui a valu, à ce bon fils, son entrée à l'Académie, il est bien heureux, car son pamphlet est satirique, mais il est peu littéraire et d'un ton peu distingué : c'est de l'injure vulgaire. Mais c'est son nom, ce sont les amis de sa famille, plutôt que ses œuvres, qui lui ont valu l'entrée du temple ; c'est un vote de politesse, comme tant d'autres votes de l'Académie.
Cependant le secrétaire perpétuel de cette Académie paraît assez loin de partager ces tudesques pensées sur le rôle et les services des lettres en ce monde. Au lieu de se laisser troubler par une furie gothique, celui-là du moins sait voir : il avoue que le soleil est bienfaisant et que la lumière éclaire. Comment donc se fait-il que ceux qui briguent tant son suffrage admettent si peu ses idées?
« En face et à l'issue, dit-il, de ce grand déploiement de force du premier Empire, s'est rencontré un essor d'intelligence, un travail de la pensée libre, non moins rare en soi et bien autrement utile au monde... C'est là ce que j'ai voulu reproduire dans la vie de certains hommes publics, auxquels l'Europe a dû son indépendance et la France sa liberté. Les noms de ces hommes se désignent d'eux-mêmes; ils éclatent à tous les yeux, ils sont présents à tous les souvenirs; ce sont les noms de ceux qui ont le plus contribué à répandre les idées de justice et de liberté, à élever l'esprit des peuples et à leur faire maintenir ou souhaiter des institutions régulières et généreuses. » (Tribune moderne, préface, page 2.) Il y a loin de ces justes et nobles pensées aux invectives outrageuses du jeune prince.
Un jour aussi, excité, poussé par l'injuste obséquiosité de Fontanes, M. de Chateaubriand se laissa aller à écrire des choses désobligeantes sur madame de Staël. Madame de Staël, blessée, s'en plaignit. M. de Chateaubriand ne chicana point sur la plainte. « Dès lors que j'ai offensé, dit-il, j'ai été trop loin; qu'il soit donc tenu pour effacé ce passage. »
L'offense du petit-fils de madame de Staël a été bien autrement injuste, bien autrement grave. En a-t-il dit, en dirait-il autant? a-t-il rien effacé? a-t-il rien fait pour réparer cette iniquité de jeunesse?
Depuis sa loyale rétractation, M. de Chateaubriand et madame de Staël furent toujours en bonne intelligence et en bons termes. Quand elle lui écrivait, elle lui disait : • Mon cher François, my dear Francis. » Croit-on qu'elle fut bien aise de voir traiter ainsi son ami?
Ce n'était pas de M. de Chateaubriand qu'elle recevait les grands coups qu'on lui portait alors, parce qu'elle aimait la liberté, comme on en porte aujourd'hui à M. de Chateaubriand pour la même cause.
Ce n'est pas à M. de Chateaubriand non plus qu'elle eut besoin d'écrire cette lettre toute frémissante de douleur :
« Mais expliquez-moi donc, je vous en conjure, Rœderer, ce qui se passe depuis quelques jours : ce déchainement, cette violence contre Benjamin, et ce Journal des hommes libres lancé contre moi, seulement parce que je suis l'amie d'un homme qui a prononcé un discours indépendant sur un règlement? Mais sommes-nous revenus à toutes les fureurs, à toutes les intolérances des époques terribles de la Révolution? et , va-t-elle recommencer en poussant au désespoir les amis même du gouvernement? Une simple opinion est-elle un crime, non-seulement pour Benjamin, mais pour moi qui ne suis pour rien assurément dans son discours, et qui l'aime sans le diriger ?... Est-ce là ce que vous m'avez promis?... Quelle femme s'est montrée dans tous les temps plus enthousiaste de Bonaparte? »
La famille de Broglie entend mieux ses intérêts que madame de Staël. Italienne d'origine, elle ne hait pas d'avoir le pied dans plus d'une botte.
M. de Broglie, ministre parfois sous Louis-Philippe, n'avait pas non plus été sans emploi ni sous le premier Empire, ni sous la Restauration, et son enfant devient furieux parce que M. de Chateaubriand s'est plaint de sa conduite envers madame la duchesse de Berry.
Que, sagement distribuées en deux groupes religieux, il y ait des familles qui ne se contentent pas de prier à un seul temple et veulent bien en honorer deux, elles en sont libres, et il n'y a rien à dire.
Qu'il y en ait d'autres où les femmes, ou, comme on le dit, les mères, vont à l'Oratoire, à Pantémont ou à Plaisance, tandis que les hommes ou les pères, et sans doute aussi les fils, vont à Notre-Dame ou à Saint-Sulpice, passe encore. Par cette sage conduite, on se tient en bons termes entre les deux autels et dans les deux Églises.
Monsieur, êtes-vous de la réforme? êtes-vous protestant? - Non, mais voilà ma femme.
Madame, êtes-vous catholique?-Non, mais voilà mon mari.
Mais tant de sagesse devrait entraîner un peu de tolérance : si c'était du côté protestant qu'on attaquât l'auteur du Génie du Christianisme, cela pourrait encore se comprendre; mais c'est du côté catholique, mais c'est avec une brutalité sans nom, et il est bien étonnant que le père n'ait pas rappelé son enfant terrible au respect, je ne dis pas des idées libérales, mais de la gloire et de la tombe. Attaquez les dires de Chateaubriand, réfutez-les, si vous le pouvez, c'est permis ; mais, par respect pour un mort et pour vous-même, ne le calomniez pas, n'outragez pas sa mémoire.
Si vos réfutations sont bonnes, elles pourront plus que vos colères, et si elles ne le sont pas, ce n'est plus que de la calomnie.
Quant à l'Académie, elle est maîtresse de ses faveurs; aussi admet-elle, quand hon lui semble, des générations tout entières. C'est ainsi qu'en certaines maisons, le père en est, le fils en est, le gendre en sera quand il voudra ; pas besoin de savoir bien écrire pour cela: un peu d'imbroglio, ça suffit. Est-ce que les académies ne sont que pour les bons écrivains? Fussiez-vous empereur, vous auriez peut-être moins de chance auprès des immortels, quoique vous sussiez écrire et qu'après avoir loué Chateaubriand vous ne l'eussiez jamais attaque.
V
Joubert
Ce que c'était. - Sa lettre sur Chateaubriand. - Ce qu'est cette lettre ; son but. - Rapports de police à M. Decaze.- Les défiances de Chateaubriand.-Les causes de certaines bizarreries apparentes de Chateaubriand.-Joubert doit sa renommée à Chateaubriand.
Nous ne devons pas oublier non plus et nous n'oublierons pas ce Joubert, ce faux ami que la coterie hostile à Chateaubriand a voulu porter aux nues, non pas certes pour son mérite, qui est des plus suspects et des plus minces1, mais pour avoir fourni des armes aux ennemis de Chateaubriand, par cette lettre tournée en guise de couteau-poignard, qu'ils annonçaient depuis longtemps et qu'ils ont enfin publiée à grand renfort de timbales et de commentaires. Dépourvus de sens moral, ils font audit Joubert un titre d'honneur de cette lettre qui le compromet et qui prouve qu'il était perfide et traître en amitié.
1. M. Villemain, qui connaissait l'homme, et qui s'entend mieux que la clique en choses littéraires, n'est ni si enthousiaste ni si ébloui de ce nouvel astre, qui ne se lève qu'après sa mort, et qui ne se lève que grâce à l'aide d'un ami trahi par lui et calomnié près du maitre. Cependant, comme nous le ferons voir, M. Villemain va encore trop loin dans l'éloge, lorsqu'il dit dans sa Tribune moderne : « Joubert, le plus ingénieux des amateurs, plutôt que grand artiste, homme indépendant par sa fortune (la fortune de sa femme)... Une page de Platon, quelques vers de Virgile ou lubies, des fantaisies plus ou moins ingénieuses, plus ou moins bizarres. Il est léger, et il se croit de haut vol; mais il se trompe : il n'est que volatile et vagabond. Il fait le fameux, il vise toujours à l'effet, et il le manque très-souvent. Il est des mois entiers à trouver une idée, autant à en accoucher, et souvent il fait fausse couche. Toujours en Mais il croyait se distinguer par cette excentricité. Du reste, il ne l'étendait pas à plusieurs volumes : son caprice lui eût coûté cher, et il savait compter. Les idées chrétiennes et monarchiques renaissant, il affectait de sacrifier le républicain Rousseau ; il ne l'eût pas fait sous Diderot, ni quand il était juge de paix dans son Périgord, sous la Terreur. Toujours imitateur, toujours homme à la suite pour arriver à quelque chose, il voulait paraître donner le ton et marcher en tête : il était excessif en tout. C'était la mouche de tous les coches qu'il croyait pouvoir devenir des chars de triomphe. C'est ainsi qu'il montait tour à tour dans les carrosses du vice-roi Diderot et du grand roi Chateaubriand. ↩
Elle est affectueuse, dit-on.-Oui, comme l'était le fer. d'Harmodius et d'Aristogiton couvert de myrte quand il cherchait le tyran aux fêtes des Panathénées; elle est destinée aussi à frapper au cœur, à livrer aux sarcasmes et aux mépris du maître, non pas un tyran,
d'Horace, une lettre de madame de Sévigné, une pensée de Pascal, l'occupaient et le faisaient rêver des matinées entières... Sa méthode pour faire des extraits consistait à détacher des livres les pages qu'il voulait relire. Il n'avait découpé de la Nouvelle Héloïse et de l'Émile qu'un petit nombre de demi-pages... Mais ce critique dédaigneux, dont le goût pouvait paraître difficile jusqu'au caprice, ce sybarite littéraire avait une facilité charmante dans les entretiens. »
En effet, Joubert parle beaucoup de Platon, il le loue à tort et à travers, mais il l'a peu senti, il en a peu profité; il a la naïveté un peu trop effrontée de se dire plus platonique que Platon, Platone platonior. On le laisse dire, comme on laisse dire aux enfants : Je suis pape, je suis roi. Il peut lire et admirer Platon, et, sous ce rapport, se dire platonique; mais, à cela près, il n'a rien de Platon. S'il pense, ce n'est que péniblement, par pensées détachées, sans suite, sans liaison, sans force.
Souvent même, ce ne sont que des demi-pensées, des fragments de pensée, des billevesées sans consistance. Rien de solide, aucun ensemble, et celles de ses pensées qui ne sont pas des réminiscences de Diderot, son premier maître, ou de Chateaubriand, sa seconde admiration, ne sont guère que des mais un homme libre, mais un ami disgracié. C'était le coup de pied de l'âne. Nul ami, que dis-je? nul homme loyal ne voudrait avoir écrit une telle lettre, je ne dis pas sur un ami, mais sur le premier homme venu, et surtout sur un homme dans la disgrâce et dans le danger, comme l'était alors M. de Chateaubriand.
On croyait bien en avoir fini avec lui : on se trompait : la véritable amitié, le noble F'ontanes était là, et le premier consul savait parfois s'élever au-dessus des insinuations de l'envie, de l'atmosphère des délations, et, quelques mois après, le disgracié de 1801 était deétat de conception, en mal d'enfant, et il n'enfante que des souris, des mulots ou petits lézards; vous n'y trouverez jamais une pensée comme celle-ci, qui est de Pascal : « L'homme est si faible, qu'il ferait volontiers une lâcheté pour paraître brave.»
Voilà un penseur original ! Joubert n'est qu'un rêveur fantasque, quelquefois même un radoteur ; et lui aussi, je crois, il a fait ou ferait bien des choses pour paraître brave. C'est un glorieux auquel il ne manque que la gloire.
Sa manière de lire et de faire des extraits est absurde; à force de vouloir être original, pourquoi gâter tout un volume pour en garder une page? Mieux ne valait-il pas la copier? Le temps ne lui manquait point, il n'avait rien à faire, il n'a rien fait, tout en promettant beaucoup; et les extraits que l'on fait à la plume se conservent et se gravent beaucoup mieux. venu, selon l'expression de Joubert lui-même, un presque ambassadeur, c'est-à-dire un chargé d'affaires au Velay. Aussi faut-il voir comment le même Joubert change de ton alors, et quels éloges il fait de M. de Chateaubriand au même M. Molé. C'est pitié.
Nous verrons tout cela, nous examinerons cette lettre, et nous ferons remarquer sa coïncidence avec les événements.
Ceci pourra nous expliquer un peu la sévérité de cette confidence de Fontanes, au sujet de son ami Joubert : « ... Je me défie même de ses vertus... »
Nous ferons voir ensuite que la publication de cette lettre est un coup monté de longue main par la causerie et même annoncé d'avance par son chef, par Bavius en personne. Il a même dû collaborer à cette nouvelle édition des Pensées : on le devine aux éloges qu'il s'y donne.
Quoique adressée à M. Molé, cette lettre, qui n'est rien moins qu'un rapport travaillé, détaillé et qu'on dirait demandé, visait bien plus haut.
On sait, en effet, que M. Molé était alors candidat à toutes les places possibles, qu'il avait l'honneur d'être admis aux entretiens familiers du premier consul, et que le consul aimait à causer avec lui pour en tirer des nouvelles.
Molé devait donc tenir à rendre sa conversation intéressante et à se renseigner de tous côtés.
Or, on ne sait que trop qu'un des intérêts les plus piquants d'une conversation, même pour les plus graves personnages, pour les consuls les plus occupés, c'est un peu de médisance et de chronique scandaleuse, exempte ou non de calomnie.
C'est ainsi, dit-on, que le préfet de police Decaze avait attiré l'attention et captivé les bonnes grâces de Louis XVIII; il l'amusait tous les matins par un rapport sur les intrigues amoureuses, après ou avant les rapports politiques. Dans ces rapports, ni le noble faubourg ni le noble vicomte, dit-on, n'étaient épargnés.
Le vicomte avait fini par en savoir quelque chose. Il croyait même s'en apercevoir à la figure et aux paroles du roi.
C'est là ce qui, s'ajoutant aux passions politiques, aux intérêts d'ambition, expliquerait la vivacité parfois excessive des attaques de M. de Châteaubriand. En effet, il le pique comme une vipère, il le mord comme un enragé, et j'ai compris par là ce qu'il me disait souvent : « Je serais terrible dans le malheur : » et il l'eût été.
Nous en donnerons quelques preuves, et l'on peut être certain que lorsqu'il frappe durement quelqu'un dans ses Mémoires ou ailleurs, c'est qu'il avait ses raisons. Elles restaient souvent secrètes ; il ne les expliquait pas, mais il s'en souvenait bien.
Il m'en laissait parfois deviner quelque chose ; si j'avais voulu l'interroger, j'en aurais su davantage, mais je tenais peu à ces renseignements, et je n'ai jamais aimé les interrogations.
D'ailleurs, il m'en disait assez de lui-même pour me mettre sur la voie.
L'homme le plus discret, le moins communicatif s'ouvre bien souvent sans y penser, dans une intimité de chaque jour. On ne peut pas avoir sans cesse la main sur son secret, et quand il avait confiance, M. de Chateaubriand n'était pas aussi couvert qu'on l'a dit.
Il m'a donc laissé entendre bien des choses qu'il n'eût pas voulu dire, que je ne dirai pas non plus, à moins qu'on ne m'y force.
Il n'était même pas difficile de pressentir M. de Chateaubriand, malgré sa réserve habituelle. A défaut de paroles, ses yeux, ses manières, le son de sa voix, ses réponses à certaines questions, rendaient assez ses impressions et révélaient assez sa pensée.
Ces indices des dispositions secrètes de M. de Chateaubriand étaient surtout sensibles, quand nous nous rendions près du jeune prince qu'il aimait; certains noms le faisaient tressaillir et le jetaient en irritation. On pouvait être sûr que les porteurs de ces noms lui avaient rendu de mauvais services et cherchaient peut-être à lui en rendre encore.
En effet, quand M. de Chateaubriand était appelé auprès du prince, beaucoup de personnes voulaient profiter de l'occasion pour s'y rendre. Il y en avait de plus d'une espèce ; il y avait des espions du gouvernement; il y en avait surtout du parti ultra-légitimiste. Ceux-la craignaient beaucoup trop l'influence de M. de Chateaubriand, qui n'en avait guère et ne cherchait pas à en avoir; ils le faisaient suivre et épier, afin de connaître ses démarches, de s'informer de ses paroles, et d'empoisonner le tout pour lui nuire, comme ils n'avaient cessé de le faire pendant la Restauration.
Le fin vicomte le savait bien et il n'était pas dans son assiette, quoique du reste il s'en souciât peu; car, à son âge, il ne tenait fondamentalement à rien, mais il était ému, et le prince, qui n'en savait peut-être pas la cause, aura pu le trouver parfois bizarre, tandis qu'il n'était que naturel. Les princes, et même les princes exilés ne savent pas toutes les intrigues qui se trament autour d'eux, et qui, en définitive, leur font tort, en éloignant les serviteurs sincères et dévoués. Les intrigants ne pensent qu'à eux ; les bons serviteurs pensent au prince, mais ne se voyant pas les plus forts auprès de lui, ils se retirent et le laissent en proie à toutes les illusions de la flatterie jalouse.
Au milieu du meilleur accueil et des plus gracieux honneurs que lui faisait le prince, M.de Chateaubriand a donc pu donner parfois des signes de malaise et d'impatience; et son hôte bienveillant a pu parfois le trouver singulier.
Les véritables amis du prince et de ses intérêts, et surtout l'abbé Serre, l'un des plus actifs et des plus écoutés, ne traitaient pas ainsi M. de Chateaubriand. « Gardez-le tant que vous pourrez, écrivait-il, ne fit-il que dormir, gardez-le le plus longtemps possible, et faites que l'on sache qu'il est auprès de vous. »
Cela prouvait l'intelligence de l'abbé. Peut-être M. de Chateaubriand s'exagérait-il les intrigues secrètes dont il était l'objet; mais il y croyait et avait quelque raison d'y croire, comme nous le verrons en d'autres conversations.
Revenons maintenant à Joubert et à sa lettre. Il en écrivit peut-être plusieurs de cette espèce, et si on ne les publie pas comme l'autre, c'est peut-être qu'elles portent trop le cachet d'un certain emploi; s'il en existait et si elles ne compromettaient que la mémoire de Chateaubriand, on ne manquerait pas de les publier et de les publier à son de trompe.
Il paraît, en effet, que Joubert avait reçu ou s'était donné la mission de fournir des matériaux à M. Molé, pour ses conversations avec le premier consul, déjà un peu empereur, comme bien des ministres s'en sont fait donner pour leurs conversations avec les rois.
La publication du rapport ou de la lettre Joubert, longtemps différée par une sorte de pudeur, semblerait être un coup monté comme nous l'avons dit, et comme nous le ferons voir.
Chose étrange! aujourd'hui, c'est toujours celui qui est frappé et blessé que l'on blâme, sans regarder à la main qui frappe, aux circonstances, aux fins où elle frappe, ni à l'indignité des coups. Cela n'est pas Français.
Nous examinerons donc de plus près cette lettre de scandale et de fausse amitié.
On sait que c'est M. de Chateaubriand qui a lancé les élucubrations de Joubert dans le monde, et qui lui a fait ce petit succès. On vient de se montrer si reconnaissant ! Tirez donc les gens de l'obscurité !
Quand M. de Chateaubriand eut publié sa première édition des Pensées de Joubert, il me remit le volume comme il m'avait remis celui des Lectures des Mémoires, en me disant : « Voilà un livre qui ne sera pas mis en vente ; il se donne aux connaisseurs et aux amis. Lisez-le et vous m'en direz votre pensée ; surtout conservez-le bien; il pourra vous servir. »
Je lus donc et lui dis ma pensée, comme on le verra plus tard. Il eut vent, sur ses derniers jours, d'une seconde édition que l'on préparait. Il se la procura je ne sais comment, et je crois même avant qu'elle parût. Il me la fit lire comme l'autre, et me demanda ce que j'en pensais comme de l'autre. Nous eûmes, comme on le verra encore, plusieurs conversations à ce sujet.
Je m'en servirai en parlant de la dernière et troisième édition qui n'a paru que depuis.
Je dois faire observer ici que les deux Joubert de Paris, ainsi que leurs fils et filles, sont morts depuis longtemps; que par conséquent ce n'est pas d'eux, mais des Raynal, fils ou frères de leur gendre, que vient la publication de cette lettre.