Une haie d'Italie
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Moi, profane et sans émotion, je disais :
« - Je ne donnerais pas deux sous de cette haie à côté de celle que nous avons vue dans les plaines de la Lombardie, entre Turin et Milan. C'était une haie, celle-là ! monsieur le vicomte, non pas faite à la plume, mais issue de la fine fleur de la terre de Saturne.
« A la place d'Adam, je n'en aurais pas demandé d'autre dans le paradis terrestre. Mettez un nid de bouvreuil là-dedans, et tout le reste ne m'est rien : j'ai le plus beau parterre de l'Italie.
« A elle seule, cette haie magique mériterait d'être arrosée par les quinze ou seize canaux qui passent et se croisent sous le pont voisin.
« -C'est donc celle qui pensa vous rendre fou, vous arracha tant de oh ! oh! et vous fit, je crois, sauter en bas de la voiture pour aller l'admirer de plus près?
«-Celle-là même. Je ne me suis pas encore assez démené en son honneur; elle méritait mieux ; elle résumait toute la flore de la brillante Péninsule. Elle n'avait pas moins de fleurs que la voie lactée n'a d'étoiles, et elles étaient plus variées. Toutes les couleurs s'y trouvaient dans leur fraîcheur primevère, et tous les parfums dans leur saveur matinale.
« Le vent des Alpes en embaumait la plaine.
« La verdure des rizières, des prairies, des jeunes blés, des mûriers et des vignes, était comme éclairée, illuminée d'en bas par ce phénomène végétal.
C'était quelque chose de la splendeur céleste, et les deux ruisseaux coulant en sens inverse, à voix basse et mélodieuse, dans les douves de la route, achevaient le tableau qu'animait au loin le chant illustre des oiseaux de Virgile.
« J'aurais voulu demeurer la.
« - Dans le fossé ?
- Le fossé de l'Elysée vaut bien le parquet des villes. Vous riez maintenant, monsieur le vicomte, mais vous étiez alors assez sérieux et non sans émotion. Votre œil buvait le charme, et quelque chose sur vos lèvres annonçait le sentiment du plaisir intérieur. Vous aviez l'air de lui dire en souriant : C'est bien, ma belle ! et sur-le-champ vous me dictâtes pour madame de Chateaubriand la courte lettre que voici : « Nous sommes en Lombardie, la pluie est douce, la voie est belle, tout va bien : l'Italie est toujours ce que tu l'as vue, le plus beau pays du monde. »
« - Ainsi selon vous, monsieur, cette haie lombarde mériterait d'être aussi célèbre que le pont d'Avignon.
i-Oui, certainement : le pont d'Avignon était le rendez-vous des sorciers que les papes faisaient brûler, quand ils pouvaient les attraper, et la haie de Lombardie est le rendez-vous des oiseaux qui chantent pour Dieu et qui enchantent la terre.
« -Il n'y a donc pas de haie dans votre pays, et vous n'en aviez jamais vu?
« - Si fait, monsieur le vicomte, on en a vu quelques-unes. Elles ne valaient pas celle-ci, mais j'offre à parier qu'elles valaient mieux que toutes les haies du Berry. Vous-même, n'avez-vous pas fait une description du printemps en Bretagne? C'est un bijou, c'est une merveille.
« Mais ça ne peint que les Côtes-du-Nord : elles sont bien incomplètes, ça sent la Rance. Qu'eussiez-vous dit si vous aviez vu nos côtes du Sud, le joli Morbihan?
«- Oui, où il n'y a que des landes pelées et du granit grisâtre.
«-Où il y a des vallées, des fontaines, des étangs, des ruisselets et des mers, et par-dessus tout cela, un ciel, une lumière tels que n'en ont jamais vus et n'en verront jamais les Côtes-du-Nord.
« Saint-Malo est bien heureux d'avoir donné le jour à un Chateaubriand, à un Lamennais, à un Broussais, etc.; autrement ce serait un des trous les plus sombres du globe.
« Jamais la brume n'en désempare, et le vent emporte les maisons.
« Dire que nos landes sont pelées, c'est même irrévérencieux et injuste. Si Jean-Jacques les avait vues, il eut dit, au contraire, que, sévères par endroits, dans d'autres elles ont quelque chose du vêtement de Salomon. Elles ont la fleur safranée de l'ajonc, qui ressemble à des nuées d'abeilles et de papillons d'or. A leurs pieds, les bruyères rases forment un tapis de pourpre fleurie; le soleil, dieu des druides, le peut bien embellir quand il monte ou descend, mais il ne le peut faner ni flétrir, alors même qu'il fait briller de ses feux les plus vifs les sentiers qui se déroulent autour des collines et qui ne reluisent pas moins de micas blancs, que la ceinture de la reine de Saba n'étincelait de diamants et de saphirs.
• Oh! que je vous ferais bien voir tout cela, si j'avais ce que je n'ai pas, si j'avais votre plume!
« Je vous accorde cependant que, dans son ensemble, la description de madame Sand est très-belle; elle sent le chèvrefeuille et le foin qui mûrit. La traîne y est bien jetée ; mais ce n'est, après tout, qu'un mot fait d'hier, un honnête vocable berrichon ou solognot.
« Pour le pittoresque et l'antiquité, il ne vaut pas le dixième du mot sente, usité en Bretagne et un peu partout, je crois.
« De là est venu le sentier si cher aux amants et aux saints, le sentier des bois, le sentier solitaire, le sentier de la vertu : ce mot seul m'enchante et me fait rêver, tandis que la traîne me paraîtrait une scie, si elle n'était entre les mains de l'enchanteresse.
«-Mais votre mot sente a-t-il le même sens?
«-Pas tout à fait ; mais n'importe : la sente serait plutôt une petite route, une route à un seul, une route à mouton, enfin un sentier de la vertu à l'usage de Port-Royal-des-Champs; chez nous, la traîne du Berry se dit marche à charrette.
« —Mais la grâce !
«-La grâce! Croyez-vous qu'une marche ombragée de gros châtaigniers, de chênes d'émonde, de poiriers sauvages, d'épines noires et d'épines blanches (que vous autres, messieurs, appelez aubépines), de sureaux, de fougères, de digitales, d'églantiers, de bonnes ronces crochues, s'inclinant sur la route en courbe aimable, vous chatouillant doucement l'œil et l'oreille, vous enlevant votre chapeau et le laissant mollement tomber dans une mare ou dans un ruisseau limoneux qui côtoie les prairies en silence, tandis que les pies, corbeaux, geais, fresaies, éperviers, merles et loriots chantent au-dessus et que la grande mer gronde au loin en brisant les vaisseaux en minant, délayant, avalant ses côtes, en entamant des villages ; croyez-vous que tout cela soit si disgracieux?
« --Non, certes pas, c'est très-agréable, au contraire ; j'aime votre marche, mais cela ne signifie pas uniquement voie à chariot, au lieu que traîne l'implique.
«-Oui, a Bourges peut-être et dans sa banlieue ; ailleurs, on ne saurait ce que cela veut dire.
« Outre les marches à charrette, nous avons aussi les marches à chevaux, qui nous ont donné les marquis : ce sont les frontières, les zones qui entourent et protégent un pays; nous avons les marches d'Ancône et les marches de Bretagne, où chevauchait Roland avec sa grande épée, l'invincible Durandal.
« Marche vient de marh, cheval, ainsi que markis : c'était le cavalier gaulois; il a conservé son nom chez les Francs, pour finir par être un des héros de Molière.
« -Ne pourriez-vous pas nous dire aussi en passant, monsieur, ce que veut dire le mot Durandal?
«-Mais... si...je crois qu'il vient de dur et de tall, mot anglais qui veut dire haut. Et si vous en voulez d'autres, le mot marche serait aussi le lieu où l'on va à cheval, et marchand, celui qui va à cheval.
«-A la bonne heure, vous avez réponse à tout.
« - Voilà, monsieur le vicomte, comme tous nos mots celto-bretons sont respectables, intéressants, pleins d'histoire; ce sont des monuments. M'en pourriez-vous dire autant de la traîne, qui n'est que du patois francisé, du vrai roman?
« Oh ! non, monsieur, je ne pourrais jamais en dire si long.
«-Grand merci du compliment ! »
J'ignore si je me suis trompé sur les termes qu'employa M. de Chateaubriand à l'égard de madame Sand ; je ne le crois pas. Quant au sens, j'en suis certain, et du fait aussi.
D'ailleurs, si je me suis trompé sur les mots, que madame Sand me redresse : je m'en rapporte à sa loyauté, que je crois entière.
Oi madame Sand a-t-elle écrit sur M. de Chateaubriand les belles choses que nous venons d'admirer? Je l'ignore. J'ai trouvé cela sans autre indication, mis en hachis dans la macédoine de Bavius et au milieu de quoi?... Ça l'apprendra à être plus circonspecte, à ne pas aller secouer sa crinoline parmi ces vieilles culottes et à ne pas écrire des méchancetés dignes d'être mises à la Cloaca maxima1.
1. Quand elle écrivait ainsi, avait-elle lu les pages qui la concernent dans les Mémoires? Il paraîtrait. Dans ce cas, la mauvaise humeur de Lelia serait plus concevable; car, au milieu de beaucoup d'éloges, la superbe amie de Trenmor y reçoit quelques vérités, et des vérités assez poignantes; il paraît même qu'elle en a un peu senti la justesse, puisqu'elle s'est un peu corrigée. En effet, on ne pourrait plus, sans cesser d'être juste, dire de ce qu'elle fait aujourd'hui: « que le talent de madame Sand a quelque racine dans la corruption, que ses écrits sont une insulte à la rectitude de la vie, et qu'elle deviendrait commune en devenant timorée. » Ce n'est peut-être pas que madame Sand soit devenue bien timorée, mais elle s'est amendée. Ses héroïnes ne jouent plus si hardiment au péché mignon, à qui perd gagne. Le sens moral y domine avec le sentiment de la liberté. On ne peut plus dire surtout que ses conceptions soient « une insulte à la rectitude de la vie. » Ne méritant plus ce reproche, elle ne devrait plus s'en souvenir avec amertume. Il l'a fait changer. Il ne reste donc plus que les éloges, et ils sont grands, et ils sont dignes d'une profonde reconnaissance. ↩
VI