XII le genie du Christianisme
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Dentu, 1864, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
La chrétienté reconnaissante salua le jeune auteur à son début, comme Israël délivré salua Esdras, quand il retrouva le livre de la loi, sous les saules de l'exil.
Le peuple, les prêtres, les évêques le lurent; ils en furent consolés.
Le pouvoir naissant s'appuya sur cette colonne de lumière ; il en acquit une auréole et une force.
Le pape comme ses prêtres, comme tous les fidèles, lut le livre et en félicita l'auteur. En le faisant asseoir à côté de lui, comme un de ses appuis, il lui montra le livre ouvert sur sa table et lui indiqua l'endroit où il en était de sa lecture.
Il lui donna des dispenses dans l'intérêt de sa santé, afin que des forces si bien employées ne lui manquassent pas et qu'il pût continuer ses travaux.
Eh bien, disons, nous autres, que ce livre, accueilli par le pouvoir, par les fidèles, par les prêtres et par le , prince des prêtres, comme une sorte de résurrection, comme une étoile nouvelle rappelant les mages à l'adoration, comme un arc-en-ciel de paix, comme l'aurore bienfaisante d'une ère meilleure; oui, disons que ce livre manque de foi1, et nous passerons pour un oseur, et nous serons remarqué entre tous les autres ennemis de l'homme et du livre.
1. « Le Génie du Christianisme, dit M. Sainte-Beuve, ouvrit une foule d'aspects nouveaux et de perspectives qui sont devenus de grandes routes battues et même rebattues depuis : goût du moyen âge, du gothique, poésie et génie de l'histoire nationale, il donna l'impulsion à ces trains d'idées modernes, où la science est intervenue ensuite, mais que l'instinct du grand artiste avait d'abord devinés. » On ne pourrait mieux dire, et il est impossible de mieux comprendre et de mieux voir les choses. Pauvre Veuillot, où êtes-vous, avec votre sotte haine? Le Génie du Christianisme manque de foi, et il a ramené la foi, avec tout ce qui l'accom pagne, et il a répandu partout la lumière et la vie ! ↩
Ce livre, encore une fois, nous impatiente el nous nuit. Non-seulement on le trouve partout, mais il s'en fait de nouvelles éditions tous les jours : eh bien, redisons en chœur qu'il n'est nulle part, et que Chateaubriand a péri tout entier.
C'est une bourde un peu forte, il est vrai, mais nous en avons fait bien d'autres; nous avons pour nous les grandes oreilles, et jusqu'ici nous n'avons été malheureux ni dans l'injure ni dans l'assertion hasardée : tout ce que nous disons est bien dit.
On ne rend pas justice aux néo et ultra catholiques : on les dit difficiles, malins et méchants ; au contraire, ils sont très-bons. N'allez pas, par exemple, vous permettre de leur parler de prudence, de sagesse et de modération ! Mieux vous vaudrait n'être pas né, et vous jeter à la mer, une meule au cou. Aussi s'en garde-t-on bien. Mais il suffit d'abonder, de surabonder en leur sens, de les devancer dans l'absurde et dans l'exagération, s'il se peut, pour qu'ils vous laissent dire et faire tout ce que vous voudrez.
Ils vous laisseront, en toute joie, mordre, déchirer, tuer, hacher, traîner aux gémonies qui bon vous semblera; ils vous laisseront même mener à bien vos petites affaires sous le voile d'or du zèle.
Comme nous nous servons d'eux, autant ou plus, que nous les servons, nous abondons et surabondons tant qu'ils veulent, et licence nous est donnée de faire ce qu'il nous plaît sur la terre.
Nous en avons usé pour rendre le pape tout-puissant, comme vous voyez ; usons-en à cette heure, pour supprimer Chateaubriand.
Si, au lieu de la grande destinée que nous donnerait ce succès, nous tombons à plat; si l'on se moque de nous, peu importe ! Le ridicule est une célébrité comme une autre, et nous ne serons tombés que pour avoir osé.
Notre but est louable; nous travaillons pour notre maison ; nous tâchons de ruiner les œuvres d'autrui pour pousser les nôtres, qui commencent à se faner.
Nous avons là une foule de petites productions qui dorment doucement et en famille, il est vrai, mais un peu trop longtemps et trop près du ver rongeur de Monsignor Gaume.
Le veuillotisme n'est pas en hausse, il se fait vieillot. !lui faut un piédestal pour le relever, ne fût-ce qu'avec des ruines, comme dans ses beaux jours.
Est-ce que tout industriel, tout fabricant, surtout s'il pense bien, n'a pas droit de décrier la fabrique et de ruiner les produits du voisin ? Est-ce que le débitant du coin ne peut pas mettre son eau chaude et son vinaigre bien au-dessus des vins de première cuvée, des vins généreux de propriétaire?
Si, en cassant un peu les ailes du grand cygne, je pouvais en faire pousser à nos petits pierrots et canards qui barbotent dans leur trou, peut-être pourraient-ils aussi prendre leur vol et s'élever dans les airs? Quel mal y aurait-il? et ne serait-ce pas bien travaillé?
Sans doute, mais c'est trop adroit. Mieux vaudrait ne pas tromper le public en disant le contraire de la vérité.
Et qui ne le trompe pas, ce public du bon Dieu? Il est fait pour tout croire et ne rien comprendre; pour être mené, dupé, surmené.
Il n'admire jamais bien ceux qui ne savent pas le tromper. Une bonne direction d'intention rend tout permis, et la fin justifie les moyens.
Faire mousser ses petits livres et son petit nom aux dépens des grands noms et des grands ouvrages, n'est-ce pas une bonne fin?
D'ailleurs, croient-ils donc, ces béats, ces navets1, qu'on a vingt-cinq ans de journalisme sans savoir faire l'article?
1. Excusez du mot, mais il a droit de cité en style Veuillot ↩