Zoïle. • Ses œuvres, ses pérégrinations et émigrations. Sa fin
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Natif d'Amphipolis, en Macédoine, ou d'Ephèse, selon d'autres, Zoïle fut l'élève ou le valet d'un certain Polycrate (qui peut beaucoup).
Il attaqua, dit Gallien, Homère et Platon, mais surtout Homère. Rien de grand ni d'honnête n'échappait à ses traits : il avait aussi composé une harangue calomnieuse contre Socrate; s'il eût été là, il n'eût pas manqué de l'accuser au tribunal d'Anitus.
A tout cela, il avait gagné d'être surnommé le chien rhéteur et l'Homero-mastix, c'est-à-dire le fléau ou le fouetteur d'Homère.
Le chien fouetteur deviendra aussi le chien fouetté, et rudement fouetté, mais pas de sitôt; il saura le mériter de plus en plus auparavant.
En effet, tout son plaisir était de calomnier ou de médire.
- Pourquoi t'obstiner, lui dit un sage, à dire du mal de tout ce qu'il y a de grand?
Je dis du mal parce que je ne puis en faire, répondit l'ingénieux critique.
Cependant il faisait du mal de tout son petit pouvoir; à défaut de mieux, il s'amusait à fouetter les statues d'Homère, comme le schah Xerxès fouetta jadis les flots de l'Hellespont.
Minerve attendait le bon roi à Salamine, de même que Piolémée Philadelphe, un roi absolu cependant, attendra Zoïle en Egypte.
On avait déjà voulu lui ôter son fouet et mettre la main sur son intéressante personne. Suidas raconte que les habitants de la ville des grands et immortels jeux de la Grèce, les citoyens d'Olympie, -où les rhapsodes chantaient Homère, où le père et l'Homère de l'histoire, Hérodote, lisait ses livres à tout le peuple assemblé aux pieds de la brillante statue du Jupiter olympien de Phidias, - voulurent, pour punir maître Zoile de ses blasphèmes et iniquités littéraires, le précipiter du haut des roches Sicyoniennes.
Il paraît cependant qu'il ne s'y cassa pas le cou, puisque nous allons le voir reparaître et fuir sa patrie pour trouver un destin qui ne sera pas plus riant.
En effet, l'architecte Vitruve nous dit que ce Zoile, qui se faisait surnommer le fléau d'Homère, vint de la Grèce à Alexandrie et lut au roi Ptolémée Philadelphe le livre qu'il avait composé ou compilé contre l'Iliade et l'Odyssée.
Le pharaon, quoiqu'il fut aussi quelque peu d'origine macédonienne, s'abstint de répondre, indigné de voir outrager ainsi le père des poëtes, qui n'était plus la pour se défendre, mais qui était encore l'admiration de tous les hommes intelligents, de toutes les nations civilisées, des héros, et surtout d'Alexandre à qui Philade Phi devait sa couronne.
Zoïle, toujours d'après le même Vitruve, ne laissa pas que de rester en Egypte, malgré cet échec si bien mérité.
L'envie et la calomnie ne trouvant pas alors les mêmes ressources ni les mêmes appuis qu'en d'autres temps, Zoïle, réduit à ses œuvres et à ses mérites, tomba de la pauvreté dans la misère, et, risquant tout, osa implorer de nouveau la bonté du prince.
Le pharaon, cette fois, daigna répondre; mais ne croyant pas que la méchanceté basse et réfléchie dût être encouragée, il lui dit : « Quoi! Homère qui est mort depuis plus de mille ans a fait vivre, depuis cette époque, des milliers de rhapsodes, de copistes, d'interprètes, et un écrivain qui se prétend plus habile qu'Homère ne saurait pourvoir aux besoins de personne, pas même aux siens ? »
La mort de Zoïle, condamné comme parricide, ajoute Vitruve, est diversement racontée : les uns disent que Ptolémée le fit mettre en croix ; les autres, que les Grecs le lapidèrent; les autres, qu'il fut brûlé vif à Smyrne, ce qui indiquerait que cette ville fut véritablement la patrie d'Homère.
« Enfin, dit Vitruve en terminant, quel qu'ait été son supplice, il l'avait bien mérité, car il n'en est pas de trop cruel pour l'accusateur d'un écrivain qui ne peut plus comparaître devant ses juges ni rendre raison de ses sentiments. »
Voilà le jugement de l'antiquité profane sur Loile, sur ses œuvres et sa fin : il est trop sévère peut-être ; mais enfin, il est tel, il est unanime, et le poëte épigrammatique Martial le sanctionne par ce vers :
Pendentem volo Zoïlum videre.
Je ne suis pas comme Martial, je ne désire voir pendre aucun de nos zoïles ; mais, en vérité, ils en font trop, ils triomphent trop entre eux, et ce ne serait pas un mal de troubler un peu leurs ébats.
S'ils en étaient réduits, comme le chacal ou le vautour, à mordre et à déchirer pour vivre, on pourrait, non le leur pardonner, mais en avoir quelque pitié. Il n'en est plus ainsi; Zoïle est misérable toujours, mais il n'est plus malheureux; il n'est plus pauvre, il est riche, il est puissant, il a la presse, il se répond et se félicite de ses coups de dent d'un journal à l'autre. Il fait ce qu'il veut : il mord pour le plaisir de mordre et de déchirer. Quelquefois il marche en meute et semblerait vouloir faire croire qu'il est conduit en laisse, qu'il chasse pour le bon plaisir d'autrui, pour avoir la pitance plus forte et la curée plus grasse.
Mais comme il a déjà curée suffisante, je crois qu'il se flatte. Je crois qu'on ne le lance ni sur les vivants ni sur les morts, et qu'il va de lui-même. Le zoïlisme nous déborde, le zoïlisme nous dévore. Il est partout; il donne des éditions d'Homère, afin de le poignarder de plus près, et d'outrager le dieu jusqu'en son sanctuaire.
Quoiqu'il soit fort, quoiqu'il s'appelle légion (je ne dis pas légion d'honneur) il faut donc faire face au zoïlisme, d'autant plus que la question Chateaubriand n'est plus seulement, je le répète, une question littéraire; c'est une cause, la plus grande, la plus sainte des causes : c'est la cause de la liberté et de la bonne religion.
Chateaubriand a traité des questions bien plus importantes et bien plus hautes que le vieil Homère; le zoïlisme qui s'attache à lui en doit être d'autant plus acharné; d'autant plus forte et plus vive aussi doit être la répression. Il faut retourner le fouet contre le « fléau » et tâcher de briser un peu la dent du serpent sur la lime.
III le garou
Il est de tradition, dans ma vieille Bretagne, que quiconque voit des malfaiteurs, truands, mignons de la route, bohémiens ou sorciers, voler, tuer un homme, violer une tombe pendant la nuit, et ne porte pas secours, ne crie pas ou n'avertit pas, est, par le fait même, condamné à porter le Garou.
Mais, dira-t-on, qu'est-ce que le Garou?
Ce n'est ni plus ni moins que l'auteur des maux, que le diable lui-même dans un pot noir, lequel pot noir est dans un panier. Le coupable est forcé de porter tout cela sur sa tête, le long des chemins, pendant les nuits.
Dans les chemins droits, tout va bien, tout est calme: le diable reste coi dans son pot comme un petit lapin ; mais il ne dort pas, pas plus que son triste porteur contraint, hélas! comme le Juif errant, de marcher toujours.
En marchant ainsi, il peut causer avec un voisin, avec un voyageur, s'il en rencontre, et avec un ami, si dans son malheur, il en a.
Il peut lui raconter ses peines et recevoir des consolations.
Mais s'il est honnête encore, s'il lui reste un bon cœur, s'il ne veut pas causer la perte du bon samaritain qui veut bien l'entretenir un instant et lui tenir compagnie, il doit avoir soin de l'avertir et de lui dire : «Sauvez-vous ! » dès qu'il arrive à une croix ou à un embranchement de chemins.
Comme c'est là, généralement, que se sont faits ou se font les vols ou les meurtres, le diable s'y relève, comme sur son théâtre. Sortant de son pot ou de sa chaudière druidique, il s'allume à grand bruit, éclate en mille éclairs dans le carrefour et autour de la tête de son infortuné porteur : il cherche qui dévorer.
Cette sortie faite, le diable rentre au pot, et le patient continue sa marche dans la nuit en poussant sur les bruyères et sous les bois son cri sinistre : Gare !-hou!
On dit même que souvent il prolonge sa huchée celtique et crie plusieurs fois : hou ! hou !... l'écho répond d'au loin et attriste le bruit.
Et moi aussi, je vois des méchants sur la route ; la route n'est pas sûre; le gendarme n'y passe pas, et les méchants sont en bandes. Ce n'est point qu'ils soient sorciers, tant s'en faut, mais ce sont de vieux routiers, connaissant plus d'un tour.
En effet, tous ces étourdis qu'on dirait jeunes aux folies qu'ils font, sont à peu près de la même jeunesse que moi. Malgré leurs fausses gambades, ils s'en vont tous, clopin-clopant, de la cinquantaine à la soixan- . taine et même au delà.
Par leurs indignités envers la tombe, quel exemple donnent ces pauvres vieux à la jeunesse qui nous regarde et nous pousse, comme si elle était déjà si disposée à respecter ce qui est ancien?
Ce que nous faisons à nos prédécesseurs nous sera rendu, et comme nous n'aurons pour nous défendre que de misérables œuvres et un renom de jalousie, de méchanceté, que sera-ce de nous ?
Mais nous nous occupons bien de cela ! Nous nous croyons admirables, tout en étant nuls, et irréprochables, tout en ne cherchant qu'à mal faire.
Ainsi, les méchants sont nombreux sur le trimar, comme dirait Hugo ; la voie pas sûre. Ils la barrent en se donnant le mot d'ordre et la main.
II y en a de toutes les espèces, de toutes les couleurs. J'y vois des abbés plus ou moins défroqués, des professeurs manqués plus ou moins, des hommes de tous les serments, de toutes fidélités, de tous les dévouements.
J'y vois des dévots, et, ô surprise ! l'exterminateur des mécréants, le chevalier, le saint Michel de l'Immaculée Conception, le parangon de toute bonne doctrine, l'ultramontain, l'ultrapapiste, lelpissime Veuillot! Vous feriez mieux de dire votre chapelet que d'être là, ô Veuillot.
Et moi, qui suis-je? où suis-je ? Je suis seul et sans force au milieu de ces forts : c'est bien Daniel dans la fosse aux lions.
Oui, je les vois tous qui s'acharnent sur un mort et sur une tombe. Ils hurlent de concert ; ils essayent à l'envi de l'outrager et de la souiller.
Il ne fera pas bon de venir déranger ces enfants de la nuit dans leurs coupables opérations ; mais, comme je ne veux pas porter le garou pour leurs méfaits, je crierai ; quoique seul et au risque d'être traité comme l'illustre mort, je crierai.
Chose étrange! le plus pacifique et le plus bonasse des humains, me voici obligé d'attaquer bien des gens. Ça m'est pénible, mais il le faut. Ce que je n'ai pas fait pour moi-même, quoique bien des impurs m'aient jeté leur boue, je dois le faire pour un mort qui n'est plus qu'un souvenir, et qui m'a demandé souvent d'être fidèle à sa mémoire.
Souvent aussi, il m'a blâmé d'être trop indulgent, comme on le verra plus tard, et de n'avoir jamais dans mon débonnaire optimisme que du bien à dire de tout le monde.
Si, à l'heure des fantômes, il se levait pour lire ceci à la clarté des astres et de nos phares armoricains, il ne parlerait peut-être plus ainsi; mais il trouverait encore que je rends assez largement justice à ses ennemis. Je n'ai même jamais relu ces pages, sans adoucir et atténuer le blâme le plus possible ; avec plus de temps devant moi, je serais encore allé plus loin i cet égard. Plus j'y regarde, et plus je vois que la force des choses n'est pas dans la violence du langage. On ne m'en tiendra pas compte, mais n'importe ; j'ai fait ce que j'ai pu faire, je n'ai pu tout effacer.
Plusieurs de ces ennemis actuels de M. de Chateaubriand me sont connus et m'ont été chers ; je ne les aurais crus ni si injustes ni si méchants.
Ils n'ont pas toujours agi et parlé comme ils font. Ceux qui s'acharnent le plus ignoblement sur sa bière, je les ai vus faire chorus de louanges, prosternés en humble adoration devant lui.
Pourquoi leur langage et leurs actes ont-ils changé? C'est, hélas! que leurs intérêts ont changé.
Alors ils attendaient quelque chose du grand homme; ils n'en attendent plus rien aujourd'hui, et ils brisent leur ancienne idole pour porter leur culte à des divinités qu'ils croient plus puissantes et plus utiles.
Ce sont d'habiles apostats et de savants adorateurs. Le tout dépend des conditions. Ils croient faire honneur aux astres nouveaux en insultant les vieux astres et surtout le soleil couché.
Plus d'une fois ils m'ont fait entendre, quoique dans un moins beau langage, ce que nous chante Virgile :
Berger candide, pourquoi t'obstiner au culte des vieux astres? Voici que celui de César, fils de Vénus, s'avance : c'est l'astre qui rend les moissons fécondes, et qui dore le raisin sur le flanc des collines.
Daphni quid antiques signorum suspices ortus,
Ecce Dionei processif Casaris astrum,
Astrum quo segetes gauderent frugibus et quo
„Ducerent apricis in collibus uva colorera.
Je respecte ce que peut avoir de bon l'astre de César; mais, ne l'ayant pas insulté quand tout le monde le pouvait faire impunément, et quand beaucoup de ses flatteurs actuels s'en acquittaient passablement bien, je ne lui ferai pas l'injure de venir lui immoler aujourd'hui les vieux astres qu'il a lui-même admirés et qu'il n'insulta jamais.
Il n'en est pas ainsi de la bande dont je parle : c'est la même qui, dans ses premiers élans, présages de tout le reste, allait, à propos d'un drame absurde et au nom d'une école stupide, menant des danses en silènes et en satyres hébétés, autour de la statue de notre grand tragique, dans le foyer même du Théâtre-Français et criant : « Enfoncé, ce polisson de Racine ! »
En vieillissant, la bande n'a changé qu'en pire ; il a toujours fallu qu'elle allât porter à quelqu'un, aux dépens de quelque autre, ou ses aboiements ou ses louanges, ou son encens ou son venin.
Et c'est toujours le cas de dire avec Lefranc de Pompignan, dans cette belle strophe que Voltaire son ennemi ne pouvait s'empêcher d'admirer et de citer, que, de même que le foyer de notre Théâtre-Français et notre littérature actuelle,
Le Nil a vu sur ses rivages,
De noirs habitants des déserts
insulter, par leurs cris sauvages,
L'astre éclatant de l'univers...
Cris impuissants, fureurs bizarres ;
Tandis que ces monstres barbares
Poussent d'insolentes clameurs,
Le dieu, poursuivant sa carrière,
Verse des torrents de lumière
Sur ses obscurs blasphémateurs.
Et c'est là précisément ce que veulent les blasphémateurs. Soit qu'ils blasphèment, soit qu'ils adorent, ils calculent, et c'est toujours pour mettre leur obscurité en lumière, pour attirer les regards de la foule et les distributions de ceux qui tiennent le balcon ou le balustre des encouragements et récompenses, comme le dit naïvement le plus ingénieux et le plus avide d'entre eux.
Ces attaques, pis que sauvages, ont jeté une sorte d'effroi dans le monde honnête ; et tandis que M. Odilon Barrot disait, avec tant de raison, qu'il faudrait nommer un tuteur pour les morts, M. Alfred de Vigny écrivait ceci dans son testament, faisant visiblement allusion à l'édition qu'un certain critique n'a pas craint de donner de Chateaubriand, afin de pouvoir l'attaquer dans le sanctuaire même de sa pensée : - « L'expérience a démontré, dit le testateur, que, pour renouveler la curiosité publique, les éditeurs souillent, par des préfaces et des annotations douteuses quand elles ne sont pas hostiles, les éditions posthumes des œuvres célèbres. C'est pour mettre à tout jamais mon nom à l'abri de ce danger, que mon ami Louis Ratisbonne voudra bien accepter ce modeste legs. »
Quels temps littéraires que ceux où des mourants croient avoir besoin de prendre de telles précautions !
Je serais donc digne de tout reproche, je mériterais de porter le garou, sur toutes nos landes, et sur le tour de France tout entier, si je ne signalais ce jeu lucratif peut-être, mais peu innocent.