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L'Enchanteur 1768—1848

XXX

Les conversations de M. de Chateaubriand · 10 min de lecture · p. 368–376 · chapitre 34 sur 35

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Dentu, 1864, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

La Société de Saint-Vincent-de-Paul et autres associations de ce genre. - Les jeunes gens associés et ceux qui ne le sont pas. - Vœu d'association générale.

Ce n'est pas seulement aux riches de l'âge mûr que monseigneur d'Orléans prétend s'adresser, mais à certains jeunes gens des écoles et à la Société de Saint-Vincent-de-Paul. S'il remplit ses lecteurs de ses antipathies et de ses préjugés, il ne leur aura* pas rendu service; et il semblerait, en vérité, qu'il en fût ainsi. Il a signalé les hommes de lettres à leurs petites iniquités, en leur disant dans un français très-suspect, mais dans une malveillance évidente, que les écrivains de profession ne sont que des scribes.

Et les jeunes gens, sans en demander plus long, de courir sus aux scribes et de vouloir faire la police littéraire dans Paris.

M. About a été le premier à sentir leurs coups, et il a eu la faiblesse de se retirer devant eux et de se condamner à un quasi-silence.

Fiers de ce premier succès, les jeunes frères et amis ont senti leur cœur s'enfler et leur courage redoubler : ils se sont dit qu'ils ne laisseraient plus passer un livre, ni un drame, ni un succès littéraire quelconque qui leur déplût et qui ne fût pas revêtu de l'estampille de leurs directeurs invisibles.

C'est ainsi qu'après avoir abattu M. About, ils ont voulu se jeter sur un drame de madame Sand. Il est vrai que M. About avait été peu généreux dans ses attaques contre Rome dans un moment critique, et que madame Sand avait été fort vive dans un de ses romans. Il fallait leur répondre, mais non les assaillir.

On ne se contente pas de donner ces scènes dans les théâtres : on va jusque dans les bibliothèques troubler et insulter les plus paisibles et les plus humbles travailleurs qu'on soupçonne de ne pas abonder assez dans le sens de la secte. Quelqu'un, que celui qui écrit ces mots connaît bien, en a eu des preuves réitérées. Il a vu des individus se grouper avec des rires, des conversations, des gestes insolents à la table où il se met d'habitude. Il ne pouvait ouvrir un livre qu'on ne rit, tourner une page qu'on ne rit, remuer une feuille de papier qu'on ne rit: on riait toujours, c'était de commande. C'était comme à l'Odéon ; on riait sans cesse.

On reconnaissait l'école qui a appris aussi Voltaire à rire : mais Voltaire riait moins bêtement et il a fini par rire un peu de ses maîtres.

En riant, on échangeait des lazzi d'un côté de la table à l'autre.

Impossible de travailler : ce n'est pas pour étudier que ces gens-la viennent, mais pour empêcher l'étude, pour se donner le plaisir de troubler les autres, de perdre et faire perdre le temps.

Un jour, on alla même, comme à l'Odéon encore, jusqu'à se permettre de garder les places et d'arrêter les chaises, afin d'empêcher le vieil habitué de se mettre en son lieu ordinaire. Il dut répondre qu'on ne •gardait pas les places aux bibliothèques pour les absents comme au théâtre. Cependant, il prit un siége à côté de ceux qu'on disait retenus.

Alors l'accapareur sortit et ne revint plus, Mais, comme s'il avait donné un signal, un essaim de chérubins le remplaça, et les rires et les mots recommencèrent.

On voit que c'est surtout à la vieillesse que s'adressent ces jeunes braves, si bien élevés : ils la craignent moins. D'ailleurs ils se mettraient, au besoin, dix qu vingt contre un.

Ce n'était peut-être pas la troupe du théâtre de monseigneur d'Orléans, mais elle semblait appliquer ses doctrines sur les écrivains de profession.

Ainsi désormais, ni les lieux ni la voie publics ne seront sûrs pour les littérateurs un peu connus et âgés ; et ce ne seront plus les gamins du ruisseau qui les insulteront, mais ce seront les petits saints sortis des serres chaudes de la dévotion.

'Il est vrai que tous les jeunes gens religieux ne sont pas ainsi, et qu'il en est qui honorent leurs belles années par de bonnes actions.

Ceux-la ne sont pas des reîtres, des lansquenets, des ligueurs que l'on forme; ce sont des chrétiens, amis en même temps de la religion et du progrès. Ils savent qu'en portant atteinte à l'un on nuit à l'autre, et qu'en voulant étouffer la lumière, on en inspire en tous lieux le besoin passionné.

Aussi voyez comme l'idée se relève et marche, comme de toutes parts on se porte dans les lieux ou 1l y a quelques bonnes lectures, quelque chose d'instructif à entendre.

Des lumières, des lumières ! s'écrient tous les ouvriers, comme s'ils étouffaient dans les ténèbres et sous le boisseau où les coteries rétrogrades voudraient les retenir.

Encore une fois, le bien sortira donc du mal, et le progrès sera sauvé par les efforts même tentés contre lui.

Au lieu de semer la discorde, d'appeler le mépris et la haine sur le corps entier des écrivains, monseigneur eût peut-être mieux fait de soigner et de perfectionner un peu plus son article, de ne pas s'en tenir aux lieux communs ressassés et surannés des anciens. L'étude des lettres veut, à notre époque, quelque chose de plus élevé et de plus complet. Des éléments nouveaux y sont entres, et il est désormais impossible de n'en pas tenir compte.

Monseigneur d'Orléans a donc eu bien tort, il a mal renseigné ses gens du monde, en ne leur disant pas un seul mot des études orientales. Elles viennent de naître ; il est vrai, mais, aurore nouvelle, pour nous, elles grandissent à vue d'œil et remplissent déjà de leur éclat les hautes régions intellectuelles.

C'est un monde nouveau et pourtant antérieur à ceux que l'on connaissait. Ses antiques et nouvelles lumières expliquent, en les redressant et les complétant, les anciennes données de l'érudition ; elles nous font remonter de deux mille ou quinze cents ans au moins vers l'origine des choses et le berceau du monde : elles en agrandissent les horizons, et le savant M. de Rougé a pu dire avec vérité, en pleine tribune de l'Institut, qu'à elles seules, les études égyptiennes avaient reculé les bornes de l'histoire.

Dans leur ensemble, les études orientales ont non-seulement reculé les bornes de l'histoire, en nous faisant pénétrer dans des temps qu'on ne soupçonnait même pas, mais elles ont élargi les cercles de l'intelligence humaine sans contredire la religion. Le panthéisme était connu avant l'Inde, et il existait aussi bien en Grèce qu'en Egypte, mais non pas avec ce haut mysticisme qui semble porter l'homme vers Dieu, et avoir préparé les voies, quoique d'une manière imparfaite, à la piété contemplative de nos anciens solitaires.

Ces études ont même, pour ceux qui une fois y ont goûté, un attrait égal à leur importance et souvent un attrait irrésistible.

Ce sont là véritablement des études d'hommes riches; car c'est une distinction; tout le monde n'y peut atteindre; les instruments sont chers et fort longs à rapporter autre chose que du plaisir et de l'honneur.

L'Egypte et Babylone, tous les grands centres primitifs des civilisations s'entr'ouvrent et vous invitent. De vaillants pionniers vous ont devancés, la voie est ouverte, le voile d'Isis est soulevé, les hiéroglyphes se lisent et parlent comme le grec et l'hébreu.

La confusion des langues se débrouille à Babel même.

Et, par une sorte de miracle qu'on n'espérait guère, elle a laissé découvrir ses palais, ses arts, ses tours, sa civilisation et lire les caractères cunéiformes de ses briques qu'on avait crus à jamais illisibles.

On commence à les lire aujourd'hui comme les hiéroglyphes, comme Koua de Fo-hi.

Soyez bien sûr qu'un homme qui aura une fois fixé les yeux sur ces grands monuments des temps premiers, qui aura baigné son esprit aux fraîches lumières et aux grandes eaux de l'intelligence primitive, est à jamais guéri des vanités de l'oisiveté, de tous les vices qu'elle enfante.

C'est un homme acquis à l'utile, au sérieux, au bien même. Il aura peut-être encore une passion, car il faut peut-être une passion à l'homme, comme un hochet à l'enfant.

Mais ce sera une passion noble qui absorbera les autres et qui, au lieu de le livrer aux misères, l'élèvera aux grandes choses.

Il trouvera sa récompense dans son travail même; et s'il travaille quelque temps dans l'ombre, il peut arriver aussi au grand jour, aux honneurs, comme les Champollion, les Rougé, les Mariette, les Chabas, les Rowlinson, Les Oppert.

Chose étrange! M. Bonnetty si iniquement hostile aux auteurs de l'antiquité classique, ne manque pas une occasion, et il fait bien, de signaler l'importance et de constater le progrès des études orientales.

Quant à M. Veuillot, quoique plus instruit qu'on ne pense, il fut jusqu'ici trop étranger à ces choses; cependant son intelligence y trouverait une digne pâture, et il commence déjà à mordre assez bien à la poésie biblique et aux prophètes. Isaïe lui a inspiré de beaux vers.

Tant il est vrai que les grandes études feront toujours les grands écrivains et même, par suite, les hommes bons. Rien ne fond à ces hautes lumières, comme la méchanceté, les vices, les misères de l'âme et les roueries de l'esprit. Il y a un avant-goût de béatitude future dans l'étude bien comprise, dans la science bien sentie.

Voilà ce que monseigneur eut pu, eût dû ajouter aux choses qu'il dit à ses amis. D'ailleurs, je le répète, un évêque catholique doit être ami de tout le monde; il ne doit pas avoir plus que le Maître acception de personnes; en parlant des écrivains religieux, il ne devait pas oublier ceux que nous venons de nommer.

Mieux que personne il eût pu leur donner de bons conseils ; mais, pour cela, il faut daigner leur parler, leur rendre justice, quoiqu'ils ne soient, hélas ! comme tant d'autres, que des écrivains de profession ou des scribes.

C'est ainsi que, par une prévention, par une irritation déplorables, on s'imite dans ses défauts, au lieu de se rendre justice et de s'imiter dans ses qualités.

O misères du cœur! « infirmités de l'esprit ! comme ils s'aiment, les chrétiens! et cependant ils devraient comprendre le sursum corda! qu'ils chantent si souvent à l'autel.

Et vous, lettrés honnêtes et consciencieux, ayez donc noblement consacré votre vie à l'étude pour l'étude même, et non pour les honneurs, dignités et vanités ou elle peut conduire ceux-là qui savent y joindre ou plutôt y substituer le talent plus effectif de l'intrigue; ayez mené votre vie avec désintéressement; ayez une conduite digne d'un penseur; ayez toujours été fermes dans vos principes; n'ayez jamais reculé devant aucun sacrifice, aucune persecution, aucune souffrance, pour y rester fidèles; n'ayez suivi que votre conscience ; n'ayez recherché que le bon et le vrai; n'ayez proclamé, défendu que ce que vous avez cru tel; n'ayez jamais hésité à le proclamer à vos dépens; ayez toujours eu soin de marcher droit devant Dieu; que votre caractère vous ait acquis quelque estime de la part des honnêtes gens qui comprennent et qui ont le droit de juger; ayez quelque valeur, quelque renom littéraire, aux yeux du public impartial et des juges compétents; ayez toujours étudié beaucoup plus que vous n'avez écrit; n'ayez jamais traité un sujet sans avoir lu jusqu'au dernier mot qui le concerne; n'ayez jamais sacrifié à l'esprit étroit des partis ; n'ayez point recherché comme bien suprême la partiale et mesquine faveur des coteries, et vous vous verrez insultés en masse par ceux-là même qui devraient vous encourager, vous aider, vous bénir.

Ce n'est pas que l'auteur manque d'un certain talent, ni surtout de mémoire; mais il manque envers tout le corps des lettrés de la convenance dont je ne voudrais point me départir à son égard : ce n'est pas absolument un homme de haine, mais de préjugé et de coterie ; il n'est pas d'une nature mauvaise, mais peut-être un peu vaniteuse.

Prélat élégant, mais léger, dites aux vrais scribes que ce ne sont pas les philosophes, mais les Pharisiens que le Christ veut désigner. Tout l'Évangile est contre eux; eux seuls y sont maudits avec le figuier stérile et le tentateur qui voulait poser le Messie sur le pinacle du temple et lui donner la puissance temporelle sur tous les royaumes de la terre, à condition qu'il se prosternât devant lui et qu'il l'adorât. Adorer Satan pour avoir la puissance temporelle ! le Christ le pouvait-il? Aussi aima-t-il mieux mourir en croix : grande leçon perdue, comme tant d'autres qu'il donna.