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L'Enchanteur 1768—1848

XXIII

Les conversations de M. de Chateaubriand · 19 min de lecture · p. 297–310 · chapitre 27 sur 35

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Dentu, 1864, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Le Correspondant.- Son libéralisme.- C'est une petite Église.

Son évêque.-Études d'un homme du monde.-Ce que monseigneur voudrait substituer aux littérateurs ordinaires.-Le littérateur de profession et le littérateur amateur.- Ce qu'il faut pour faire un littérateur. - Gros mot de monseigneur.- Observations sur ce mot. - Ce que c'était que les scribes.- La carrière littéraire; ses entraînements. - Encore les littérateurs de profession ; ce sont les pères des lettres.-Le littérateur amateur. -Une conversation de Chateaubriand.

En lisant les articles de M. de Loménie, j'ai eu l'occasion de parcourir aussi le Correspondant, que je ne lisais pas, le croyant rétrograde. J'ai vu, au contraire, avec le plus grand plaisir, que jusqu'ici pas un journal religieux n'est allé aussi loin que lui dans le bon sens et dans les idées libérales.

Dieu l'en récompense! c'est ainsi qu'on sert véritablement la religion, et c'est par le contraire que cet étourneau de Veuillot l'a si tristement compromise. Peut-être était-il temps qu'il cessât de la défendre : il l'eût achevée. Pourquoi faut-il qu'un journal qui, pour s'imprimer à Rome, se donne, à tort, comme l'organe magistral de l'Église romaine, vienne relayer M. Veuillot en attaquant ce libéralisme pourtant bien timide, bien réservé et bien incomplet du Correspondant? Il faudrait l'encourager, au contraire, si l'on pouvait et si l'on avait droit de parler au nom de l'Église. Ne lui a-t-on pas assez nui par des doctrines contraires?

iIl faut s'en rapporter exclusivement, dit-on, à ce que dit le pape. » Comme si un seul des rédacteurs du journal français prétendait aller contre la parole du pape ! comme si le pape se plaignait et comme s'il n'était pas bon aussi que certaines coteries voulussent bien s'interdire désormais toute intrigue pour influencer les paroles du pape !

Il paraît qu'à Rome on aura été médiocrement satisfait de cette levée de boucliers en temps de paix, puisque la même revue a dit ensuite que ce n'était là que de la conciliation.

Une conciliation de cette espèce ressemble un peu trop à une accusation manquée. Je te dénonce, on ne m'écoute pas : mettons que rien n'est fait et soyons amis !

Si le Correspondant a quelques bons articles, il en a aussi de bien faibles et de bien incomplets sous tous les rapports. Il n'est pas jusqu'à ce cher Barzas-Breiz, si doux à ouïr, quand il s'en va par les Cornouailles, nous parlant de Gwinklan ou de Merlin, et nous disant : Hi gan en noz, hi gan en dai, etc., qui ne nous donne des articles bien écrits, mais d'un assez médiocre intérêt sur la poésie des cloîtres celtiques.

Cette poésie ne diffère point de la poésie des autres églises et cloîtres de la chrétienté. Elle n'est donc pas irlandaise, elle est importée en Irlande, et il fallait au moins nous montrer ses rapports, si elle en a, avec l'ancienne poésie du pays, la poésie autochthone.

La liberté du Correspondant n'est pas non plus cette pleine liberté avec tous ses bienfaisants résultats qu'attend l'avenir; par conséquent, elle n'est pas à craindre, même pour les plus peureux. C'est une quasi-liberté aristocratique, et qui n'a de rouge que le talon, de même que l'honorable généralité de ses rédacteurs est loin d'être dans les grandes eaux de la démocratie.

Le Correspondant n'est donc pas un monde : c'est un salon, c'est une petite Eglise, mais une Eglise privilégiée. Elle a tout ce qu'il lui faut, ses lampes, ses cierges, ses chandelles romaines, ses bougies, ses éteignoirs surtout.

Elle a même son évêque; et naturellement c'est lui qui marche en avant et qui donne le ton. Dans sa charité bien ordonnée et bien gouvernée, il fait dans le Correspondant même des prônes superbes, comme nous le verrons, en l'honneur des écrivains du Correspondant, mais d'eux seuls : le reste n'existe pas, et on les laisse dans les ténèbres extérieures.

Ce brillant évêque a de la lecture, de la mémoire, et il sait en user. Il écrit assez bien et, chose rare en nos temps, il a de sages pensées. Il a le bon sens et le mérite, ce qui n'est pas commun, d'écrire d'une manière simple et naturelle, comme lorsqu'on parle et que l'on parle bien. En sa qualité d'évêque, il se met à l'aise, et il a raison. Quand il s'élève, sa mémoire lui est si fidèle et si dévouée, que c'est quelquefois presque aussi beau que Fénelon, presque aussi fort que Bossuet, presque aussi sensé que Daguesseau, presque aussi éloquent que Massillon.

Il sait même parfois prendre le ton et le sentiment de certains Pères de l'Église. Ce serait à s'y tromper, si l'on comparait ses paroles avec celles de saint Grégoire de Nazianze, en un certain discours traduit par un de ces gens que monseigneur appelle littérateurs de profession, et reproduit naguère dans l'Union, journal qu'il aime, dont il profite.

Monseigneur a eu aussi la gloire de relever dans le vignoble d'Orléans, entre le séminaire et l'église, l'ancien théâtre de Bacchus, pour confondre, par un illustre exemple, les ennemis des classiques et tuer le vers rongeur de monsignor Gaume. Cela est d'autant plus louable de la part de l'évêque, que Sa Grandeur est encore, dit-on, plus forte en latin qu'en grec.

Monseigneur fait aussi dans le Correspondant, toujours d'après les auteurs classiques et les traités de rhétorique, une sorte de cours littéraire à l'usage des hommes du monde, c'est-à-dire des riches.

Le Christ ne priait pas pour le monde, mais c'est pour le monde que médite et qu'écrit le fécond évêque. Il voudrait faire naître une littérature de propriétaires et de gentilshommes, afin d'en exclure les vilains, les sophistes, les littérateurs de profession, que Sa Grandeur n'aime pas, et qu'elle traite avec un dédain que nous verrons : c'est la doctrine de Broglie mitigée, confirmée. Cette idée d'une littérature de caste et de privilége est peut-être heureuse, comme engin de réaction. Il ne s'agirait plus que de donner des dispositions, des aptitudes, quelque génie et l'amour du travail à ces hommes de loisir. Si Sa Grandeur y parvient, elle n'aura pas fait un petit miracle.

Le talent est aussi un privilége de naissance, mais le Créateur ne s'est pas toujours fort préoccupé de le donner en même temps et au même homme que celui de la fortune.

Peut-être finira-t-on par mieux faire que la nature et le bon Dieu. Toujours est-il des gens qui ne sont jamais contents de ce qui est, qui veulent en savoir plus que la Providence et tout arranger selon leurs vues, leurs convenances et leurs intérêts particuliers.

En attendant qu'ils aient réformé la création, il est assez généralement reconnu que, pour faire un civet, il faut quelque chose comme un lièvre.

Il faut aussi, pour faire un homme de lettres digne de ce nom, quelque chose de plus qu'un gentilhomme et un millionnaire : il faut au moins du talent ; il faut du courage, du dévouement ; il faut ce je ne sais quoi d'inné, qui pousse à l'étude, qui donne le besoin de comprendre et la soif de savoir.

Car, enfin, qu'est-ce, après tout, qu'un littérateur de profession, comme l'appelle monseigneur avec un peu trop de dédain? C'est généralement un homme qui, sans autre appui que son génie et son courage, finit, malgré tous les obstacles qu'on lui oppose, malgré toutes les mauvaises passions et les mauvais vouloirs de l'égoïsme auxquels il est en butte, par se faire jour, par arriver à la lumière et à une renommée qui lui coûte cher, et qui est trop enviée, si modeste qu'elle soit.

Ce je ne sais quoi qui caractérise le littérateur-né, qui l'agite et le pousse vers les hauteurs et les cimes de l'esprit; ce je ne sais quoi là, monseigneur et le docte cortége des rhéteurs anciens et modernes dont il marche entouré, et qui s'empressent de lui fournir leurs idées, leur langage, pour lui épargner la peine de rien inventer; oui, ce je ne sais quoi, ce signe, ce feu du penseur, pourront-ils le donner au premier venu, à leurs littérateurs de circonstance et de hasard, si Lucine s'y oppose, si Minerve n'y aide pas? Ce miracle ne s'est guère vu jusqu'ici.

Mieux donc eût valu peut-être parler pour tout le monde, et laisser agir à leur gré la nature et le bon Dieu.

Un évêque peut faire des prêtres, mais non des hommes d'esprit, non des littérateurs distingués. Plus sage, et pleurant un artiste éminent qu'il avait encouragé au lieu de l'insulter, le fondateur du Collége de France, le roi-chevalier François Ier, avouait lui-même qu'un roi pouvait bien faire des nobles tant qu'il voulait, ce qui n'est pas difficile, car on en fait de tout bois ; mais qu'il n'était pas capable de faire un peintre, et que cette puissance-là n'est qu'à Dieu.

Que Dieu donc veuille bien aussi nous donner des évêques aussi sensés, aussi intelligents que ce roi.

Mais nous l'avons déjà remarqué , monseigneur n'aime pas les écrivains de profession : « Ce ne sont que des scribes dit-il. Le mot est bien gros et d'une intention peu bénigne pour être de sacristie, à moins qu'on ne veuille décidément désormais transformer la sacristie en agora de gros mots, en tribune aux injures.

Si cette transformation pouvait aller avec le théâtre de Bacchus et d'Aristophane, aimés de monseigneur, elle n'irait guère avec la bienveillance évangélique que devrait prêcher un évêque.

Le mot scribe, dans le sens où on l'emploie ici, est peut-être fort élégant en Savoie, mais c'est tout au plus s'il est français en France, et même à Orléans, le jour d'une représentation théâtrale. Quant à être de hon goût, il ne l'est pas; il n'est même pas littéraire, j'en fais juge l'Académie française, et surtout M. Villemain, que M. de Chateaubriand appelait le professeur de l'Académie. Ce professeur aurait bien à faire, s'il voulait exiger de sa classe une langue correcte. Il est vrai qu'elle ne s'appelle plus la classe de la langue, et M. Dupanloup n'est pas le seul à prendre ses licences avec elle : chacun écrit comme bon lui semble, comme faire il peut : à l'Académie on ne regarde pas à cela; c'est à autre chose.

Le mot scribe, dans le sens qu'on veut lui donner ici, viole donc la langue, l'élégance aussi bien que les convenances. Si ce n'est pas de l'argot littéraire, ce n'est du moins que du style de troisième ou de quatrième ordre ; du style de petits journaux, de petits théâtres : pas même d'un cahier de rhétorique ; c'est trivial.

Quand on fait tant que d'oser dire une injure grossière à tant d'écrivains qui savent leur langue, ce serait bien la moindre chose qu'elle fut dite en bon français.

Resterait encore la faute morale : et c'est assez.

Qu'est-ce, en effet, que cette injure, sinon une excitation à la haine et au mépris de toute une classe, ou du moins de tout un corps de la société? du corps le plus vivant, le plus vivificateur, quoi qu'on en dise, du corps qui anime tout le reste : mens agitât molem.

Aussi, les insulteurs eux-mêmes sont-ils les plus ardents à se jeter dans la carrière, dès qu'ils en trouvent le moyen, à ne suivre qu'elle, à ne rien faire autre chose, à négliger peut-être leurs patenôtres et bréviaire pour écrire, dès qu'ils aperçoivent dans quelque petit coin la moindre probabilité de succès. Dès qu'il trouve éditeur et bénéfice, l'écrivain de hasard est bientôt devenu écrivain de profession.

Tant il est vrai que ce métier des lettres, contre lequel on crie tant, quand on n'y peut atteindre, est encore celui qu'on aime le mieux, pour peu qu'on s'en croie capable, pour peu qu'on soit lu. En effet, quoi de plus grand et d'une satisfaction si pénétrante, que d'influer, seul avec sa pensée, sur des milliers ou des millions d'hommes?

Les rois ont des armées et des canons de tous les calibres ; mais s'ils pouvaient gouverner, se faire obéir, aimer, admirer avec leur plume seule, ils laisseraient leurs armées, leur bonnet royal, leur sceptre, comme tant d'évêques ont laissé reposer souvent leurs crosses et leurs mitres, des présidents de parlement leurs loges et leurs mortiers, pour ne s'occuper que d'écrire.

En effet, un écrivain lu et suivi est en quelque sorte un législateur qu'on accepte sans qu'il s'impose.

Que le succès, si restreint qu'il soit, enorgueillisse d'autant plus l'écrivain de circonstance qu'il eût moins du s'y attendre s'il n'avait pas accepté, flatté, excité les passions des partis, au lieu de les calmer, je le conçois ; mais ce n'est pas une raison tout à fait suffisante pour être injuste, incivil, et pour tâcher de faire tort à autrui : la basse littérature n'en est même plus là, le temps est passé.

Bah ! me dira-t-on, ce sont là de ces déclamations qu'on se permet par irréflexion et par vanité, et qui ne tirent pas à conséquence.

Pardonnez-moi; il y a bien aussi de la malice, et cela tire à conséquence pour quelques-uns du moins, si ce n'est pas pour tout le monde.

On en pourrait citer des exemples provenant d'hommes soumis aux influences de monseigneur, et l'on verrait si ces déclamations n'influent pas et si elles se perdent dans l'air.

Monseigneur a dit : « Les littérateurs de profession sont des scribes. » Eh bien, l'un des féaux de monseigneur traitera comme un scribe son locataire, écrivain de profession ; il se croit logique et suit les voies de son auteur.

D'ailleurs, l'évêque n'est pas le seul de son groupe, à parler ainsi: M. de Broglie, on le sait, va bien plus loin. Nous avons vu ci-dessus ses diatribes : il s'est fait contre M. de Chateaubriand et les lettrés en général l'enfant terrible de son parti; ce qui ne l'empêche pas aujourd'hui de se plaindre de l'exclusivisme de la démocratie. Elle ne l'a pas porté aux élections! Quel dommage! Il est si sympathique! si libéral!

Que voulez-vous que fassent des subalternes au milieu de tels maîtres? Ils ne peuvent guère s'empêcher de courir sus aux lettrés qui ne sont pas de la clique ; autrement, ils perdraient patrons et pratiques; mieux vaut donc sacrifier dix écrivains de profession que de se sacrifier soi-même.

C'est à ceux-là qu'il faut courir sus, si surtout ils ont quelque indépendance. C'est à ceux-là qu'il faut appliquer la devise des Romains, devise païenne, il est vrai, mais qui n'en est que meilleure et mieux portée : Parcere subjectis et debellare superbos : c'est-à-dire, favoriser ce qui rampe, écraser ce qui se tient droit.

On se dira : tout ce qui en nous est noble fierté, dignité, ne doit être tenu de la part des lettrés que pour orgueil; et si notre orgueil à nous est légitime et saint, le leur n'est qu'un péché. Ne sommes-nous pas les fils du ciel, les maîtres de la terre? Et n'est-ce pas par notre grâce que le vil peuple vit?

Maintenant, nous le demandons à notre tour, les voies que nous venons de signaler sont-elles bonnes ? Est-il bien, je ne dis même pas d'un évêque, mais d'un chrétien, d'appeler ainsi la défaveur, et peut-être pis, sur tout un corps?

Où a-t-on vu cela dans l'Évangile?

Ainsi donc, encore une fois, tout ceci n'est pas bien. Ce qui n'est pas permis à un galant homme ordinaire, à un simple fidèle, sera-t-il convenable, sera-t-il vertu dans un évêque? Le pape avait dit : « l faut encourager les écrivains religieux. » Monseigneur d'Orléans dit le contraire, il les livre aux chiens en disant: « Ce ne sont que des scribes. » Les écrivains devraient en appeler à Rome, Pie IX leur serait plus propice que monseigneur d'Orléans.

Ce n'est pas la première fois qu'on se permet de ces excentricités ; on est un peu sujet la superbe et à l'injure, deux infirmités assez peu chrétiennes. Monseigneur avait déjà dit que les écrivains du Siècle n'avaient point d'honneur; que certains évêques qui l'ont précédé sur le siége d'Orléans manquaient d'honneur épiscopal. Il n'y a que monseigneur qui ait de l'honneur !

C'est très-bien; mais n'y a-t-il pas aussi quelque imprudence à dire que tant d'évêques ont manqué d'honneur? S'il en fut tant qui en manquèrent, pourquoi n'y en aurait-il plus? Telle est la réflexion, non fondée sans doute, que de pareils dires pourraient faire naître dans les esprits simples.

Un évêque, dit-on, est un père; avouons du moins qu'une paternité comme celle-ci ressemblerait beaucoup à celle de Saturne, ce faux dieu païen.

Ce qu'il y a de bon, c'est qu'ici du moins, on attaque au grand jour et à grands cris. Il en est tant qui n'attaquent que dans l'ombre et à voix basse. Ceux-là n'en agissent pas moins. M. Veuillot, qui a vu de près les choses, s'écrie avec raison dans ses Confessions et repentirs, « qu'on ne sait pas jusqu' quel point est violée en secret la charité, la justice même que l'on doit au prochain. »

De nos jours, les théoriciens ne sont pas les seuls qui veuillent détruire les lettrés naturels, c'est-à-dire les lettrés de profession, pour leur en substituer de factices; il y a, et peut-être même y eut-il toujours dans un monde peu académique d'ailleurs, une sorte de conspiration contre eux. Quelques-uns pourront souffrir, ont souffert et souffriront de ce mauvais vouloir, mais le corps entier ne périra pas. Il y a maintenant trop de flambeaux, et il n'y a plus assez d'éteignoirs.

Quant au mot scribe, nous croyons avoir montré qu'appliqué aux littérateurs, il n'est pas plus juste qu'il n'est élégant et académique1. A défaut de civilité, il serait bon du moins de savoir l'histoire et de connaître le sens des mots qu'on emploie. On devrait remonter à l'origine de ce mot ; car lorsqu'on s'en sert il faudrait le mieux comprendre.

1. Malgré ses prétentions au genre aristocratique, le journal en question a souvent, peut-être à l'exemple d'un grand modèle, des expressions d'une vulgarité vraiment incroyable. C'est ainsi que, pour caractériser et ruiner les raisons dont madame Sand appuie sa thèse dans Mademoiselle de la Quintinie, il les appellera des rengaines. Je ne comprends ni l'élégance ni le sens de ce mot; mais il faut croire qu'il est bon. Il vaut au moins le mot scribe. Mais c'est assez de ce langage, et l'on est tenté de dire au rédacteur : Rengaine toi-même ; trop de gros mots peuvent nuire à l'injure. ↩

En effet, monseigneur, savez-vous ce que c'était que les scribes? c'étaient les docteurs et interprètes de la loi. Ils étaient assis avec les pharisiens sur la chaire de Moïse, et malmenaient fort les prophètes isolés, inspirés de leur conscience seule et de Dieu, et n'abondant pas dans leur sens et ne s'inclinant pas devant eux.

Ce sont les scribes et les pharisiens que le Christ accuse d'avoir tué les prophètes jusque dans le temple, comme des victimes ordinaires, entre le sanctuaire et l'autel. Persécuté lui-même, opprimé, insulté, calomnié par eux, menacé de mort et enfin condamné à la mort infamante de la croix par les jalouses intrigues de ieur haine, le Christ si doux, si patient, s'emporte enfin contre une méchanceté si perverse, et leur lance cette malédiction solennelle qu'a recueillie l'Évangile, et qui a retenti dans les siècles. Nous l'avons citée ci-dessus ; car on l'oublie un peu trop, comme tant d'autres leçons évangéliques.

Quand il leur crie: malheur à vous : Væ vobis, ce n'est point aux écrivains, aux rhapsodes de la Grèce, aux simples prophètes de Juda, tels que Jean le précurseur, qu'il s'adresse; c'est à la synagogue, à la kabbale judaïque, aux scribes et aux pharisiens, qui, à force de la plier dans leur sens, faussaient la loi. C'est de ceux-là qu'il dit: « Gardez-vous de leur levain. »

Quand il dit encore à ses disciples : « Gardez-vous des faux prophètes » ce n'est point, comme on aime trop à le faire entendre, les prophètes extérieurs, c'est-à-dire les philosophes d'Alexandrie ou des autres nations qu'il désigne. C'est, comme il l'indique bien ensuite, des taux prophètes du dedans, c'est-à-dire des scribes et des pharisiens du temple, qu'il veut toujours parler. C'est de ceux-là et'non des philosophes qu'il dit encore : « Vous reconnaîtrez l'arbre à ses fruits1. »

1. Tous les anathèmes de l'Évangile sont contre eux, contre eux seuls. Voilà pourquoi ceux qui leur ressemblent nous ont si longtemps caché ou défiguré, et dissimulent, défigurent encore tant qu'ils peuvent le texte pur des saintes Écritures. Ils n'entrent pas, comme disait le Christ, et ils ne permettent pas d'entrer; et ils substituent à sa divine parole je ne sais quels systèmes qui la détruisent et la renversent. O misère ! Sans les savants docteurs contre lesquels on crie tant, nous ne connaitrions presque rien de la réalité des saintes Écritures: il faudrait se contenter de ces inventions nouvelles, de ces prétendus livres de dévotion dont on remplit l'esprit des fidèles. On leur jettera, par exemple, certains opuscules sur la fréquente communion où ils' verront un jeune homme envoyé par son directeur, neuf fois de suite, et sans qu'il s'amende, des bras du vice à la table sainte! - J'ai péché, dit le bon pénitent. - Eh bien ! mon fils, dit le bon directeur, communiez. Et cela, je le répète, neuf fois de suite, sans pénitence ni réforme aucune, comme si le seul fait de la confession suffisait à tout et pouvait tout réparer ! Comme si l'on pouvait faire impunément tout ce qu'on veut, pourvu qu'on s'en confesse ! La conversion, la pénitence, l'amélioration sont donc inutiles, si la confession seule justifie tout! A de telles conditions, vous aurez des communiants ou plutôt des figurants tant que vous voudrez, mais vous n'aurez pas des chrétiens. On avait depuis longtemps fait des reproches de ce genre à certains casuistes; pour mon compte, je ne l'aurais pas cru, si je ne l'avais vu écrit et signé par l'un d'eux, dans un de ces petits livres soi-disantpieux, que l'on répand parmi le peuple dévot. Oh! la bonne dévotion! Oh ! l'édifiante histoire ! A la dixième fois, cependant, il faut bien, pour faire passer l'anecdote, annoncer que le héros se convertit. Mais je vous dis, moi, que celui qui s'est joué longtemps des choses saintes ne se convertira pas. Et si, comme on ose le prétendre, son directeur est un saint, on devrait au moins mettre ce saint-là dans un ciel à part, et non pas dans celui des vrais docteurs, de saint Ambroise et de tous les Pères qui veulent qu'au moins, pour approcher de la sainte table, il y ait, dans le pécheur, un changement de vie et quelque amélioration préalable. A la tournure de cette histoire, on sent son origine ; elle ne va pas jusqu'à saint Thomas, mais elle remonte haut dans un autre ordre. Nos compilateurs de pieuses anecdotes n'en pourraient-ils - pas trouver de plus pures? Mais ce que je ne conçois pas surtout, c'est qu'on ose nous dire que cela est approuvé à Rome, tandis que, dit-on, c'est censuré à Paris. Sa Sainteté Pie IX ne sait rien de tout cela ; autrement il nous semble que celui qui se dit le chef de l'Église de Dieu ne souffrirait pas qu'on porte ainsi atteinte à la morale et à l'intelligence humaines qui sont de Dieu, tandis que les fantaisies et inventions des casuistes n'en sont certes pas. ↩

Pourquoi donc ce dédain des lettrés, que, philosophe lui-même et calomnié, persécuté jusqu'à la mort pour ses idées et ses doctrines, le Christ n'avait pas? Pourquoi cet outrage aux Pères de la littérature et souvent ses victimes, tout en recommandant l'étude des lettres aux heureux? Pourquoi cette acception de personnes ? Pourquoi scinder en castes la famille humaine que le Rédempteur est venu réunir sous ses ailes en une seule âme et en un seul cœur?

O bienveillance, ô fraternité chrétiennes, où êtes-vous ! On vous enseigne encore par manière d'acquit, mais de vous pratiquer en esprit et en vérité, qui s'en mêle? Si ceux qui ont la plénitude du sacerdoce, parlent ainsi, que dira le simple prêtre et que penseront les fidèles ?

La vanité, l'égoïsme étroit, exclusif, la superbe, voilà les vertus auxquelles on voudrait sacrifier sur l'autel de la charité et de l'humilité même!