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L'Enchanteur 1768—1848

XIII

Les conversations de M. de Chateaubriand · 10 min de lecture · p. 196–204 · chapitre 19 sur 35

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Dentu, 1864, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Le Génie du Christianisme, d'après M. Nisard.-Pourquoi moins lu? - Pourquoi nos anciens sont encore moins lus que lui? - Observations sur M. Nisard. - M. de Chateaubriand plus instruit qu'on ne dit. - S'il ne l'est pas davantage, à qui la faute? - Quel ouvrage a remplacé le Génie du Christianisme?- Procédé de M. Veuillot envers ceux qui ont bien mérité de la religion. -L'oppression du silence.- On attaque Chateaubriand pour se faire quelque nom. - Quel nom ce sera? - Monument à élever à M. de Chateaubriand, en même temps que l'Académie française mettra son nom dans l'avenir. - Grotesques qui doivent entourer le monument.

Nous avons vu ci-dessus ce que M. Sainte-Beuve pensait du Génie du christianisme et de ses résultats. Voici maintenant ce qu'en dit M. Nisard.

Sans l'embrasser tout entier, sans le juger au fond et l'apprécier exactement, comme devrait savoir le faire un écrivain religieux, ceux-là du moins en parlent sérieusement et se montrent compétents pour en parler, au lieu d'avoir le mauvais goût de recourir à d'indignes bouffonneries pour le défigurer méchamment et le faire méconnaître.

« Le Génie du Christianisme, aujourd'hui déchu, dit M. Nisard, est un peu moins qu'un chef-d'œuvre, mais il est beaucoup plus qu'une influence. «

Ceci est bien subtil, et l'on ne voit pas trop qu'un livre, qui est beaucoup plus qu'une influence, puisse être un peu moins qu'un chef-d'œuvre.

D'ailleurs, ce chef-d'œuvre est beaucoup moins déchu que ne le dit M. Nisard. Il est comme tous les livres un peu anciens, moins ostensiblement recherché et couru à Paris, mais peut-être plus lu et certainement plus répandu en province et à l'étranger qu'au premier temps de sa vogue. A ce titre, Bossuet et Fénelon seraient déchus aussi, et cependant il n'en est rien, Dieu merci!

D'ailleurs, si le Génie du Christianisme était déchu, pourquoi serait-il déchu? Parce que le goût littéraire lui-même est déchu ; parce que le goût des lectures, des hautes questions religieuses est déchu ; parce qu'il n'y a plus guère que des déclamations bruyantes, triviales, vides et hargneuses, qui ne peuvent aboutir à rien de bien et qui ne sont nullement de Dieu.

Une autre cause, c'est que nous connaissons tous Chateaubriand, et que les merveilles connues finissent par nous frapper et nous occuper un peu moins.

Nous n'adorons plus le soleil, et cependant il est aussi beau ou plus beau que jadis. On le regarde à peine et on le laisse briller et tourner seul dans l'isolement de l'espace. Il ne cesse pas néanmoins de couvrir notre chétive planète de lumière et de fécondité.

Si les œuvres de Chateaubriand étaient déchues, ce qui n'est pas, témoins les nouvelles éditions qui s'en font tous les jours, elles ne feraient que partager, je le répète, le sort de tous nos grands ouvrages. On en parle encore, quoique beaucoup moins que de ceux de Chateaubriand ; mais qui les lit? qui lit Bossuet et même Pascal? Presque personne.

Ce qui fait même qu'on les met si fort au-dessus de Chateaubriand, sans dire pourquoi, sans le prouver, ce qu'il faudrait faire, c'est précisément parce qu'on ne les lit pas. On en parle sur la foi d'autrui, par tradition, et on les relègue dans un lointain grandiose.

S'ils étaient lus, la raison publique et le style s'en ressentiraient parmi nous, et l'on n'irait pas débitant contre Chateaubriand, qui les égale en bien des points, - qui les surpasse en quelques autres, ces inepties déplorables qui sont la honte de nos critiques et de notre temps.

Grâce à eux, si nous les suivions, nous n'irions à rien moins qu'à perdre non-seulement le sentiment du juste, mais du beau. Nous violerions toutes les tombes illustres, nous jetterions aux vents les cendres de nos grands hommes comme celles de nos rois. A leur place, nous mettrions, quoi? quelques animaux nuisibles et venimeux, à la cervelle étroite, au museau pointu, aux dents longues, aux mâchoires rudes, tels que chacals, fouines, chats-huants, crocodiles, hippopotames et veaux gras... comme en Egypte.

Nous sèmerions les sables du désert des membres déchirés d'Osiris ; nous mettrions sur l'autel le fauve Typhon, et sur le pinacle du temple sa bande moutonnière, malfaisante et impie.

Plus savant en littérature que M. Veuillot, M. Nisard est aussi moins injuste que lui quand il ajoute : « que M. de Chateaubriand, il est vrai, ramenait le public à la religion plutôt par l'imagination que par la science. »

Cependant il y avait de la science aussi, ou du moins beaucoup de lecture, comme en conviennent tous les hommes compétents. Si ce n'était pas la science pédantesque, la science morte, la science de l'école, c'était la science qui vit et féconde les idées.

« Combien, ajoute M. Nisard, attirés par l'enchanteur, voulurent voir de plus près les choses dont il parlait, en sentirent la vie et devinrent plus savants et plus croyants que lui. »

Il avait donc réussi, il avait donc atteint son but, qui était de ramener au respect de la religion. Faites-nous aujourd'hui des livres qui aient ces résultats, et il vous sera permis de critiquer les chefs-d'œuvre.

La science spéciale est l'affaire des hommes spéciaux ; il suffit, à l'écrivain qui travaille sur les idées, de bien connaître les questions dont il parle, de les bien exposer, de les faire goûter et aimer, s'il est possible.

C'est ce qu'a fait M. de Chateaubriand. Donc il a fait ce qu'il voulait faire, et son succès est plein et légitime.

Quant à ceux qui ont vu les choses religieuses de plus près, qui en ont mieux senti la vie que M. de Chateaubriand, et qui sont devenus plus savants que lui, M. Nisard eût bien du les nommer; car, pour mon compte, je n'en connais guère de cette espèce. Sans être un savant très-profond, M. de Chateaubriand était fort instruit, il étudiait soigneusement les questions qu'il traitait, et si ses critiques le lisaient avec l'attention qu'il mérite, s'ils étaient eux-mêmes assez savants pour l'apprécier sous ce rapport et le bien juger, ils lui seraient moins sévères et lui rendraient plus de justice.

Il peut y avoir des monographes qui soient allés plus loin que lui dans des sujets particuliers ; mais qu'on me cite un ouvrage qui, en embrassant comme le sien toutes les grandes questions, suppose, je ne dis pas plus, mais autant de lecture, et des lectures aussi variées. Oui, que M. Nisard nous en cite, que M. Sainte-Beuve nous en cite, que M. Veuillot nous en cite !

Et puisque Chateaubriand est si déchu, si oublié, et pour me servir du « style » des critiques, si démodé, qu'ils me citent les ouvrages, les chefs-d'œuvre qui ont remplacé les siens et qui soient capables de les faire oublier.

Oui, qu'on m'en cite, qu'on m'en cite un seul ! Je l'examinerai, je le comparerai avec son aîné, et nous verrons s'il y a lieu de lui donner la préférence et de reléguer Chateaubriand aux antiquailles.

Mais on ne m'en citera pas. Je connais un peu la place littéraire, et j'y vois, comme dans une foire, bien plus d'objets d'imitation et de quincaillerie que de pièces solides et précieuses.

Si tout cela pouvait faire oublier Chateaubriand, ce serait donc en pervertissant le sentiment littéraire et en détruisant le goût des hautes lettres et de la saine discussion.

Chateaubriand est plus jeune, plus vivant, plus fort que tout ce qui l'a suivi; mais il se peut, grâce aux corrupteurs du talent et de la pensée, que nous soyons devenus trop faibles, trop vieux, trop déchus nous-mêmes, pour le pouvoir comprendre désormais. Il ne faudrait pas le rendre responsable de notre impuissance.

Si les ouvrages de M. de Chateaubriand étaient d'une érudition plus profonde, on ne manquerait pas de dire : C'est trop savant, mieux eût valu plus de pensées, plus de style et plus d'imagination.

C'est ce qui se disait dès ses débuts ; et si les écrits de l'enchanteur, comme on l'appelait à bon droit, ne sont pas plus savants, c'est grâce aux conseils déplorables de ce Joubert, que la coterie hostile affecte aujourd'hui de vouloir porter aux nues, parce qu'il a trahi et calomnié l'amitié, pour complaire au puissant, comme nous le verrons ; c'est parce que ce Joubert était un esprit faux, étroit, mesquin, invalide et rétrograde, comme un trop grand nombre de critiques de nos jours.

« Dites-lui qu'il en fait trop, » écrivait-il aux amis du grand homme; « qu'il laisse là ses in-folio et son érudition, et nous donne du Chateaubriand : c'est son style, c'est sa pensée que l'on demande. »

« L'admiration de M. de Chateaubriand pour Homère et pour les Pères, ajoute M. Nisard, fit qu'on lut Homère et les Pères. »

Si on ne les lut pas autant que M. Nisard le fait entendre, on reconnut du moins qu'ils avaient une haute valeur et qu'ils ne méritaient pas le mépris qu'en avait fait le xviiie siècle et qu'en font encore aujourd'hui M. Veuillot et ses semblables.

Ainsi l'universitaire M. Nisard est moins injuste pour le Génie du Christianisme et pour Chateaubriand en général, que l'hypercatholique M. Veuillot ; cependant M. Nisard, selon sa nouvelle habitude, laisse encore beaucoup à désirer pour être entièrement juste.

Depuis qu'il est un peu trop revenu de ses crises d'enthousiasme, M. Nisard se montre atteint d'une autre maladie : c'est de ne pouvoir rien accorder à son ancienne idole sans y mettre aussitôt une restriction désobligeante et injuste.

Malgré cette affection chronique, on voit qu'il ne peut s'empêcher de rendre encore quelque justice et quelque honneur à M. de Chateaubriand; c'est que mieux doué, plus sérieux, plus instruit, il le comprend un peu mieux que ces maîtres butors qui ne font que le dénigrer, comme, par exemple, cet infortuné Veuillot, lorsqu'il tombe en ses absences de goût, de style, d'esprit, de dignité, de justice et de convenance.

A la marche toujours rétrograde et violente de M. Veuillot, je voyais bien qu'il ne pouvait être que contraire à M. de Chauteaubriand ; qu'allant à l'inverse de toutes ses idées, il ne pouvait pas avoir une grande admiration pour lui; mais je croyais qu'il devait avoir au moins quelque respect, quoiqu'il n'en parlât presque jamais et qu'il heurtât souvent ses idées. J'y prenais d'autant moins garde que M. Veuillot profite volontiers des idées de certains écrivains, mais qu'il est très-attentif à pratiquer l'oppression du silence envers et contre ceux qui ont pu bien mériter de la religion, mais qui n'ont pas l'avantage d'être de son opinion ou de sa. coterie. Il sait ce qu'il fait: bien heureux de ses mérites et surtout plein de lui-même, il croit peut-être sincèrement qu'il n'y a que lui qui sache bien faire, qu'à lui seul il suffit à tout défendre et tout sauver. On a vu ses succès.

Un pape à Rome, un Veuillot à Paris, c'est assez ; le reste n'est rien et ne mérite que dédain, injure, anathème et oubli. J'avais pensé que c'était dans cette catégorie que la charité bien ordonnée de M. Veuillot reléguait l'auteur du Génie du Christianisme et des Martyrs, avec les hommes et les chefs-d'œuvre les plus éminents de la primitive Église, ceux de la savante Église de France qui les suivent de si près, et d'une foule d'autres écrivains de mérite et de bonne volonté.

Ce sont pourtant là des apologistes sérieux. M. de Chateaubriand marche de pair avec les premiers, sans s'engager, comme quelques-uns d'entre eux, dans la partie litigieuse du gallicanisme ; il a eu plus de succès qu'eux et dans des temps plus difficiles. Que rien de tout cela ne fasse à M. Veuillot, qu'il méconnaisse tout, repousse tout; que pour y substituer ses excentricités, ses paradoxes, il rompe la grande tradition des docteurs et des siècles chrétiens, soit ; mais, encore une fois, je n'aurais jamais cru qu'il eût osé se joindre à tous les mécréants et renégats de sa connaissance, pour venir à leur suite, avec leurs armes qu'il envenime encore, attaquer si indignement dans sa tombe et calomnier dans ses œuvres celui qui est et restera, malgré eux, le plus grand apologiste et le plus grand écrivain de ce siècle et de bien d'autres.

Ils veulent le détruire, il les dévorera. Ils disent qu'il est mort, parce qu'ils se sentent mourir, et qu'ils enragent en mourant. A défaut de mieux, ils veulent au moins se faire traîner par les dents dont ils le mordent, à l'immortalité du grand homme ; ne fut-ce que pour figurer sous formes de grotesques, larves, chimères, monstres, gargouilles, soit à la base, soit au toit, aux gouttières du monument, pour faire contraste avec la calme et majestueuse beauté de l'intérieur.

Qu'il leur soit fait selon leurs vœux!

Ce monument, l'équitable et réparateur avenir l'relèvera, et ce sera au sein de cette France, au sein même de ce Paris qu'éclaira son génie et qu'illustra son nom.

J'ose même demander à la loyauté française que, dès aujourd'hui, le monument s'élève, que ce soit sur l'une de nos plus belles places publiques, et que sa statue et ses œuvres y soient mises, en même temps que l'Académie française aura mis son nom dans l'avenir, selon sa belle expression.

Rarement mausolée aura-t-il brillé d'une plus noble figure, et reçu en son sein des œuvres plus belles.