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L'Enchanteur 1768—1848
Les conversations de M. de Chateaubriand XIX. La polémique religieuse de ces derniers temps. - Sa violence

XIX. La polémique religieuse de ces derniers temps. - Sa violence

Les conversations de M. de Chateaubriand · 23 min de lecture · p. 263–281 · chapitre 24 sur 35

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Dentu, 1864, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Ses résultats. - Le pape et Rome.

En effet, M. de Chateaubriand et l'écrivain dont nous venons de parler se ressemblent peu; leur caractère et leur méthode sont différents : M. de Chateaubriand a voulu faire aimer la religion, M. Veuillot la faire craindre.

En faisant aimer la religion, M. de Chateaubriand y a ramené son siècle; en la faisant haïr, à force de la montrer impérieuse, déraisonnable et terrible, M. Veuillot en a éloigné ses concitoyens : il a préparé le succès de M. Renan et du roman le Maudit.

Il a réveillé toutes les antipathies qui dormaient, et donné un vaste mouvement d'ensemble à l'incrédulité.

Voilà donc ce que c'est que la religion? s'est-on dit, et au lieu de l'étudier dans sa pure essence, on s'en est éloigné, et l'on ne s'en rapproche malheureusement que pour la combattre.

• A force d'exalter le pape et sa puissance temporelle, on l'a fait tomber ; à force d'en menacer le monde, on l'a irrité, soulevé, et voilà le pontife délaissé qui gémit seul de l'abandon et de la désaffection de son peuple.

Il suivait les idées de M. de Chateaubriand, lorsqu'à son avénement à la tiare, il voulut aider à la délivrance de l'Italie et rendre quelque liberté à l'antique patrie, à l'antique métropole de la liberté.

Alors son peuple le bénissait : il croyait que la religion bien entendue n'était pas une voûte de ténèbres, un joug de plomb et de fer, mais un bouclier sacré réellement descendu du ciel, mais un astre radieux.

Son peuple, ému de reconnaissance, le suivait et l'acclamait dans les rues de Rome, comme les Israélites suivaient et acclamaient le Christ dans les rues de Jérusalem et sur les monts de Galilée.

On les prenait l'un et l'autre pour des libérateurs. Hoçanna au fils de David ! s'écriaient les fils de Jacob, écrasés par le joug des Pharaons romains. Viva Pio nono ! Evviva padre nostro benigno e caro! s'écriaient les enfants de Numa, les citoyens romains, les élèves de saint Pierre, écrasés de même par la pression de l'Autriche.

La chaire pontificale était devenue un char de triomphe, une sorte de Thabor.

On a arrêté Pie IX dans sa voie de triomphe pacifique, de gloire non sanglante, et pourtant rédemptrice.

Un parti sinistre murmurait et l'insultait dans l'ombre qu'il aime, et d'où, quand il n'est pas maître, il lance ses traits.

Ce parti paraissait peu à craindre alors, puisque tout le monde était contre lui; et cependant, c'est ce parti qui l'a emporté, qui s'est emparé du pontife, et semble l'avoir toujours, depuis, tenu sous son souffle mortel.

Ce n'est pas le premier pape qui se soit laissé faire violence et qui ait fini par se voir très-peu maître sur sa chaire pontificale et sous sa tiare-trirègne.

Sous cette pression fatale, Pie IX a donc changé d'idées ; hélas ! et changé aussi de fortune.

Il a quitté les idées de salut, qui étaient les siennes, qui étaient d'en haut, pour les idées des autres, qui sont d'en bas.

Toutes les vieilles politiques l'entouraient et le sommaient, au détriment de la religion, de soutenir, au nom de la religion, leurs iniquités, leurs abus.

M. Veuillot n'avait pas non plus d'abord ces idées rétrogrades; quoi qu'il en soit, M. Veuillot fut trouvé bon pour exprimer les idées de la secte réactionnaire, et il en fut chargé par ceux qui avaient converti le pape et qui le menaient alors.

Ils abrégeaient même beaucoup la besogne pontificale, en se chargeant bénévolement et avec zèle de lui . signaler les livres à mettre à l'index, les personnes à excommunier, en préparant même les sentences. Le pape n'avait plus qu'à signer, pour ne pas dire à obéir.

Alors Pie IX n'était plus pour eux un de ces papes dangereux dont le cœur est plus grand que la tête; c'était une grande tête et un grand pape : il faisait ce. qu'on voulait.

Le centre principal de cette avant-cour romaine était dans cette singulière France, d'où sortent à la fois et par torrents, les principes du progrès et de la réaction, des révolutions et des contre-révolutions, de la démocratie et de l'absolutisme, de la liberté sans limites et du pouvoir sans bornes.

On forgeait ici les foudres pour le Vatican, et on les envoyait toutes brûlantes à leur destination, sans cesser pour cela d'agir en sous-œuvre et de pousser ferme à un changement en toutes choses.

C'est ainsi que quinze à vingt ans durant, et sous prétexte de gallicanisme, on a proscrit les livres et bouleversé les institutions de l'Église de France, l'Eglise la plus savante, la plus fidèle, la plus dévouée de la chrétienté.

C'était le jeu le plus propre à ôter tout respect, à déraciner toute foi du cœur des peuples.

Comment ! vous me commandiez hier de réciter cette prière, ma mère m'a élevé en me l'apprenant, elle est morte en la récitant, et vous me dites aujourd'hui que cette prière ne vaut rien ?

Demain, que direz-vous et que faut-il croire ? Comment faut-il prier?

Des fidèles, en grand nombre, des prêtres, des évêques même s'étonnaient de ces changements qui n'étaient utiles qu'à quelques faiseurs, qu'à quelques libraires.

On en gémissait, mais en secret. La terreur régnait. Le seul père Lacordaire osait dire, du fond de sa retraite de Sorrèze : « Saturnale théologique, qui compromettrait Dieu lui-même, si Dieu pouvait être compromis. »

La tempête, au souffle ardent et noir, croissait toujours : c'était le vent du désert, le feu du smoum qui donne la mort, et l'on disait que c'était le vent de Dieu et le souffle de vie qui devait purifier la terre. O blasphème!

Malheur au simple fidèle, malheur au prêtre, à l'évêque même qui, par sentiment du devoir eût voulu s'y opposer ! Il eût été insulté, opprimé, renversé, écrase.

Voyez l'archevêque de Paris, l'infortuné Mgr Sibour; il avait, cependant, fini par se rendre et se soumettre bien humblement à tout ce qu'on voulait, et pourtant que n'a-t-il pas eu à souffrir avant de recevoir le dernier coup.

On avait déjà dit de Mgr Affre : Sa mort a lavé sa vie. Je l'ai entendu de mes oreilles. Mais lavé de quoi? Eh bien ! de son gallicanisme donc !

D'ailleurs, entendez autre chose si vous le voulez : un gallican n'est-il pas capable de tout?-Voilà comme on arrange les vertus et comme on nous fait la charité.

Il fallait voir comme on était fier, comme on était menaçant alors. Nous sommes les plus forts, disait-on : vienne une guerre, et l'on le verra.

C'est ainsi que l'on violentait, intimidait et trompait tout le monde; le Saint-Père comme les fidèles. On eût mis le feu volontiers aux quatre coins de l'Europe, et compromis la tête des trois quarts de la chrétienté pour satisfaire cette monomanie furieuse, cette ambition homicide et insensée, antichrétienne surtout.

La guerre désirée, la guerre prêchée, la guerre est venue. Qu'a-t-on trouvé? Quelques jeunes gens fort courageux, sans doute, mais en quel nombre? A peine quelques compagnies. Et ce sont ces jeunes gens, c'est surtout le souverain-pontife qui a porté la peine des fautes qu'il n'eût pas faites de lui-même, et de l'obsession coupable dont il a été l'objet.

On voit qu'il ne fallait rien moins qu'un écrivain guerrier pour lancer les proclamations, pour rédiger les manifestes de la faction belliqueuse et pour faire la petite guerre en attendant la grande.

M. Veuillot s'en est acquitté avec éclat, et si le pape y a perdu un royaume, son ultra-défenseur y a gagné un nom, et la faction des biens.

Cette campagne comptera dans l'histoire de l'Eglise, peut-être même y fera-t-elle une triste époque. Jamais encore on n'avait montré Rome et la religion sous un plus mauvais jour, et jamais leurs ennemis, leurs amis même peut-être, ne l'oublieront.

La guerre a presque cessé d'un côté; mais loin de cesser' elle continue, elle redouble de l'autre.

L'ennemi n'en est plus à se défendre : il attaque, et point de trêve. Le sol se va minant de toutes parts sous les pas du pape, et les catacombes résonnent de bruits menaçants, comme les flancs du cheval de Troie.

Compromis par les siens, et maintenant délaissé, le pontife élève ses lamentations au milieu des solitudes et des ruines de Rome. Depuis longtemps même il ne serait plus, s'il n'était gardé, non par les noirs génies qui l'ont perdu, mais par les enfants de Brennus, par les Gaulois.

Ses cris de désolation ne semblent même plus toucher ceux qui criaient plus haut que lui auparavant. On garde ses illusions et l'on vit de sa même vie. Est-ce de l'indifférence après tant d'arrogance, après tant de prétention ? Dieu le sait.

Après Dieu, celui qui semble mieux voir les choses, c'est le pontife. Sa Sainteté ne s'aveugle pas, ne se flatte pas ; loin de dissimuler, elle avoue avec douleur, que ce n'est pas seulement au temporel, mais même au moral et au spirituel que Rome est attaquée ; que les rôles sont intervertis, et que ce qui était appelé le mal auparavant est aujourd'hui appelé le bien, et que le bien est appelé le mal.

En effet, pour les ennemis du saint-siége, la question n'est plus de savoir si les ennemis ont raison, mais si ce n'est pas Rome qui a tort; si les dissidents sont impies, mais si ce n'est pas Rome qui est ennemie de Dieu et de l'humanité. A peine est-il lancé, que l'anathème remonte accompagné de malédictions.

Voilà ce que le Saint-Père, autrefois tant béni, déplore à bon droit; car c'est un pas immense de l'ennemi, c'est une batterie nouvelle, une nouvelle phase du combat. Le combat redouble et la nouvelle batterie fait feu de toutes parts.

L'Index a beau faire, l'Index fait peu : excepté, toute-fois contre les livres encore un peu religieux. A ceux-là il peut nuire; mais, aux autres, il ne fait que donner le vent. Ce n'est pas pour plaire à l'Index que leurs auteurs ont écrit ; ce n'est pas pour gagner les indulgences que leurs bombes et mitrailles arrivent jusque dans les bureaux de la sainte congrégation.

Tel est l'état des choses : il est triste pour Rome; et, s'il vivait, le pape Gerbert s'écrierait encore, comme au concile de Reims : O lugenda Roma! Chateaubriand, en parlant de Rome, pourrait en dire, avec non moins de vérité qu'en 1803 : « Figurez-vous quelque chose de la tristesse et de la désolation de Tyr et de Babylone, etc. »

Que ceux qui l'ont amenée l se félicitent et disent encore qu'ils ont travaillé pour son bien et pour la plus grande gloire de Dieu!

Tel ne fut point le résultat des travaux de M. de Chateaubriand. Il est donc naturel que M. Veuillot en diffère ; mais, au lieu de l'attaquer, n'eût-il pas mieux fait de l'imiter?

Ne poussons pas plus loin ces observations, elles sont pénibles et nous ont coûté. Puissent-elles n'être pas inutiles. Nous n'avons pas le dernier mot de M. Veuillot, ni des chrétiens qui l'ont suivi ou qui l'ont poussé.

Lui, qui a tant attaqué, il a été, à son tour, l'objet d'attaques excessives et de traitements bien durs. Il devait s'y attendre. Une nature faible pourrait en souffrir dans ses qualités intellectuelles et morales, mais une nature forte s'y amende.

La Providence n'est pas tendre, disait-on, quand on se croyait sur de tout renverser et briser : en effet, la Providence n'a pas été tendre; mais, après ses rigueurs, elle peut avoir ses faveurs. Ses rigueurs même sont des faveurs pour un vrai chrétien, car elles sont des expiations ou des avertissements. Et nunc intelligite, erudimini qui judicatis terram.

Le Correspondant. - M. de Pontmartin et Sainte-Beuve. - M. de

Loménie.- Il est plus défensif que M. de Pontmartin.- De quel côté serait le danger, s'il y en avait; du côté de la défense ou du côté de l'attaque?

Tandis que l'Opinion nationale, qui parle cependant beaucoup de la liberté de la presse, se fait un centre d'hostilité contre M. de Chateaubriand, qui a si bien défendu cette liberté comme toutes les autres, et qui les a pour ainsi dire sauvées et consolidées en France, le Correspondant, plus intelligent et mieux avisé, l'a dignement défendu. C'était son devoir, mais il l'a fait, quoique l'hostile M. de Broglie soit l'un des princes de ce journal.

Ce n'est pas que le Correspondant soit tout à fait dans les idées de Chateaubriand ; mais, grâce au bon sens de MM. de Montalembert, de Falloux et Cochin, il s'en rapproche et sait respecter ce qui est respectable. Il a donc fait défendre d'abord l'illustre vicomte par un de ses propres vicomtes. Le vicomte du Correspondant écrit bien quand il veut, mais peut-être est-il trop exclusivement littéraire pour embrasser et apprécier la généralité du génie de Chateaubriand ; il raisonne bien, il est propre à plus d'un genre de composition ; mais peut-être est-il un peu trop de ceux qui croient que, lorsqu'on sait écrire, tout est dit, et qu'il n'est rien au delà d'une phrase bien tournée. C'est une erreur.

Il y a des académiciens au Correspondant, et naturellement le vicomte voudrait bien être aussi de l'Académie.

Or le critique ingénieux, grâce à une femme aimable, et par elle à un homme qui était grand et auguste alors, mais qui depuis sa mort n'est plus qu'un comédien portant masque; oui, grâce à tout cela, il est de l'Académie, il est critique de profession comme le vicomte du Correspondant et de la Gazette.

Aussi le vicomte met-il ses gants les plus jaunes pour se présenter devant son cocritique, et c'est avec la grâce la plus charmante qu'il lui fait entendre qu'il n'a pas absolument dit la vérité.

Ce vicomte si poli, si délicat, débute cependant par un manque de tact et de goût que je ne conçois pas dans un homme qui doit savoir son monde et connaitre les convenances.

En tête et en titre de son article, il accole deux noms qui ne s'accolent pas; qui, n'ayant rien de commun, ne doivent jamais se trouver ensemble. L'illustre défunt n'eut point approuvé ce rapprochement, et il eut donné un fier coup de coude pour s'en débarrasser. M. de Loménie, mieux avisé, intitule ses articles : Chateaubriand et la critique.

L'article de M. de Pontmartin est plus heureux, plus élégant que son titre; mais comme défense, il n'est pas fort. C'est même à peine une réponse ; tout entier à ses belles phrases et à ses beaux compliments pour l'ennemi, il n'a pas l'air de se préoccuper de si peu. Il tourne autour de la question, et il n'y entre pas. Il laisse subsister tous les échafaudages et constructions de la haine et de la calomnie : il n'a même pas trop l'air d'en soupçonner l'iniquité, la fausseté; c'est un bienheureux qui voit tout en beau. Il est si mielleux, si aimable, qu'il semble toujours prêt à tirer son chapeau à la malveillance et à souhaiter le bonjour à la calomnie.

C'est le plus froid, pour ne pas dire le plus nul des défenseurs; mais c'est le plus charmant des adversaires. Il semble qu'il n'ose contredire, tant il a de petits soins et d'égards pour qui n'en a aucun, tant il est courtois envers la félonie, lui qui, comme du reste tous les écrivains du temps, sait si bien mordre quand il veut : c'est la, en effet, le grand talent de nos jours et ce n'est pas toujours un beau talent.

Quel plaisir, quelle utilité et quelle instruction retire-t-on de voir des écrivains s'interpeller, s'aborder comme des bouledogues, jouer de la griffe et de la dent l'un contre l'autre, et se manger la face comme des enragés? Quand Ugolin rongeait le crâne de ses fils dans la tour Maudite, il était du moins pousse par une faim mortelle ; les nôtres se dévorent pour le plaisir de la chose, pour faire prouesse, comme le chevalier errant et cherchant aventure.

Pourquoi ne pas réserver au moins quelque chose de cet excès d'énergie pour défendre ce que les hommes ont de plus sacré : le droit, le devoir, la justice et la liberté? pour éclairer, élever l'esprit de l'homme, pour amender son cœur et le pousser à tous les progrès ?

Ajoutez-y la défense de l'opprimé, la répression de l'oppresseur, et vous aurez fait de la plume un instrument plus puissant et meilleur que l'épée : en la faisant servir au progrès, vous l'aurez fait servir au bonheur de l'humanité, vous aurez plus fait que des rois.

Par la, comme on le vit dans Chateaubriand, le simple, mais noble métier d'écrivain s'élèverait à la dignité d'une fonction sociale et n'en serait pas la dernière.

L'honnête écrivain du Correspondant s'efface donc un peu trop ici devant son devoir : il a levé la lance, mais il l'a baissée aussitôt en saluant jusqu'à terre, et il n'a pas voulu combattre à beau fer émoulu.

Quand il s'agit de M. de Laprade, il va mieux. M. de Laprade est aussi de l'Académie et de plus, son, coreligionnaire au Correspondant, deux puissantes causes de dévouement réciproque.

Cependant, après quelques passes d'armes assez vives, il tombe encore en profonde admiration devant son adversaire, lève sa visière, ouvre la bouche, mais ne parle plus que pour saluer, pour demander merci, et lui proposer de ne plus chanter désormais avec lui, dans le ciel lumineux donné d'Ormuzd, que l'éternel honover de la réconciliation sans fin.

En attendant, tout ce qu'il dit de plus fort en faveur de Chateaubriand, contre l'œuvre perfide du petit Ahriman qui le poursuit jusque dans son immortel Elysée, c'est ceci : « Voici un livre qu'on ne voudrait pas avoir fait. »

C'est bien quelque chose, sans doute; mais il ne dit pas pourquoi on ne voudrait pas avoir fait ce livre; il devait le dire. Il se met à gémir, au contraire, d'un ton piteux : « ... Oh ! monsieur, vous êtes vraiment une foudre de guerre! pourquoi m'avoir tué cet homme mort? »

Eh bien ! quoique formulée ainsi, et l'écrivain du Correspondant la formule d'une manière plus flatteuse, cette plainte fait encore plus de plaisir à l'ennemi que ne lui en eussent fait de plus grands éloges.

Passer aujourd'hui pour terrible, c'est le comble du succès.

Qu'a gagné le vicomte à tant de ménagements, pour ne pas dire tant de petits soins? Des railleries. J'ai donc vaincu, je suis donc terrible, en effet, s'est-on dil, puisqu'on se désole et se lamente ainsi sur le sort des malheureux que j'ai touchés; et on a ri des lamentations de M. de Pontmartin, et à son tour il s'est vu criblé de traits méchants dans une Causerie du lundi. M. de Pontmartin ne cause plus que le samedi, un jour maigre ; cependant il cause rue du Coq-Héron, et en assez bon coq, ce qui ne l'a pas empêché d'être plumé par le causeur de la rue de Valois, par l'émouchet du Mont-Parnasse et du Panthéon, qui va faire ses razzias, ripailles et saints lundis de volatiles littéraires, sous la feuillée du Constitutionnel, cet autel de l'inexorable Minerve : Immitis ara Diana.

Il est des moments néanmoins ou le coq-héron se retire avec avantage des serres et griffes de son vautour. Celui-ci avait osé lui dire en son ramage : - Que me veux-tu, tu ne sais même pas le latin : tais-toi donc, langue d'oil, avec ton jargon nimousin.

Ah ! je ne sais pas le latin ! dit l'autre, et toi, Anglo-Picard, sais-tu le français? En attendant, tu vas voir, je vais t'en donner du latin ! Et il lui lance à la face le mot critérium. Il y avait de quoi tuer un homme plus fort que Bavius, car le mot est d'autant plus terrible qu'il est plus grec encore que latin. Mais n'importe! en des débats de cette importance, on n'y regarde pas de si près. On ne dit pas non plus, si le lion du lundi s'en est relevé.

Quand j'écrivais les lignes qu'on vient de lire sur M. de Pontmartin, je n'avais pas lu les articles de M. de Loménie qui se trouvent aussi dans le Correspondant. Ils sont un peu indécis au début et non moins excessivement élogieux que ceux de M. de Pontmartin envers le critique ennemi. Bien que j'aie donné la raison des politesses de M. de Pontmartin, je les conçois moins que de la part de M. de Loménie ; M. de Loménie est professeur, il avait sous les yeux l'exemple de M. de Laprade.

M. Peyrat n'a pas craint de dire qu'il avait fallu du. courage à Sainte-Beuve pour démasquer (lisez diffamer, calomnier) Chateaubriand.

Mais ici encore Peyrat se laisse aveugler par la haine et ne dit qu'une non-vérité de plus ; à moins toutefois que par là il n'entende qu'il faut du courage pour commettre l'iniquité, pour braver la réprobation de la conscience publique, en violant, à l'égard d'un illustre mort, la dignité, la justice, la vérité. Sous ce rapport, il a pu falloir du courage, mais ce courage est trivial, aujourd'hui qu'on aime avant tout à spéculer sur le scandale facile.

Voilà néanmoins tout le courage qu'il a fallu et qu'il faut au critique et à ses copistes ; il eût compté moins d'imitateurs, s'il y avait eu danger d'une autre sorte, et le chef du troupeau eût été plus réservé, plus modéré, il eût donné l'exemple de toute sagesse.

La république qu'il outrage aujourd'hui non moins que Chateaubriand, il ne l'attaquait pas en 1850, et, la croyant plus vengeresse qu'elle n'était, il fuyait en Belgique en lui lançant, de côté, ses petits traits envenimés comme le Parthe en déroute.

Il n'attaquera pas non plus la Vie de César du vivant et du régnant de l'auteur, comme il vient d'attaquer l'auteur du Génie du Christianisme; mais que l'illustre historien du dévastateur et cruel conquérant des Gaules se tienne bien, car M. Sainte-Beuve a écrit et M. Peyrat son second, son écho, son ombre, a suffisamment répété, qu'il ne tient ni aux dynasties, ni aux familles, ni aux régimes, ni aux noms.

A quoi tient-il donc? Eh ! mon Dieu, à quelque chose de bien plus auguste, selon lui, à la civilisation, c'est-à-dire au gouvernement de son pays et aux ministres, quels qu'ils soient.

Ce n'est donc pas du côté des ennemis et des détracteurs de Chateaubriand, mais bien du côté de la défense qu'est le danger. En effet, par une ruse d'une fausseté entière, mais d'une perfidie distinguée, messieurs les officieux ne seraient pas fâchés de faire entendre à tous les habitants et manants de la ville et de la banlieue, que défendre Chateaubriand, c'est attaquer les officieux, qu'attaquer les officieux, c'est attaquer l'officiel, et porter atteinte à la terre et au ciel. Heureusement, la terre est solide, et le ciel juste et sage.

Les zélés pourront donc en être pour leurs cris et leurs vœux personnels.

Mais il n'en est pas moins vrai que, s'il y a danger et par conséquent courage quelque part, c'est plutôt du côté de la défense que du côté de l'attaque.

Je conçois donc les réserves, prudences, réticences, pour ne pas dire l'apparence de pusillanimité de M. de Loménie dans ses premiers articles, et surtout avant que l'Académie française eût parlé et fût venue lui donner du courage en mettant au concours l'éloge de Chateaubriand.

Depuis ce moment-là il est assez ferme, il va bien. Si, auparavant, il paraît hésiter et craindre, n'être bien sûr ni de lui, ni de celui qu'il voudrait défendre, ses articles sont néanmoins bien autrement directs et bien autrement défensifs que celui de M. de Pontmartin. Ici, c'est plutôt l'œuvre d'un beau flâneur littéraire, assez indifférent, que d'un avocat zélé pour son client et sa cause.

M. de Loménie, au contraire, est toujours sur la brèche; il répond et répond convenablement à presque toutes les attaques portées contre le caractère de M. de Chateaubriand.

M. de Loménie est un peu long, un peu lent, il a un peu trop de mots; sa pensée s'en affaiblit un peu, mais enfin il arrive, il dit bien ce qu'il veut dire : il frappe juste et parfois il s'élève à une sorte d'éloquence d'autant plus touchante que c'est le bon sens dans la bienveillance et dans l'honnêteté; il faudra lire ce travail consciencieux.

Cependant il arrive que parfois M. de Loménie se montre trop facile et trop coulant ; je dirai même trop complice sur certaines attaques littéraires et principalement sur le jugement général, porté sur le grand écrivain et sur la place qu'on lui assigne parmi les maîtres.

Sans être trop malveillant, ni même bien injuste cette fois, le jugement du critique ennemi met encore, selon nous, M. de Chateaubriand un peu au-dessous de sa vraie place, si tant est qu'on puisse assigner des places bien définies, bien réglées entre des hommes d'un génie éminent, mais divers.

Et ne voilà-t-il pas que ce bon N. de Loménie, fasciné par son adoré Sainte-Beuve, se met à renchérir sur son jugement, déjà trop rigoureux, et à le preciser.

M. Sainte-Beuve avait dit que M. de Chateaubriand n'était pas des tout premiers parmi les grands maîtres. M. de Loménie, emboîtant le pas, ajoute que l'infériorité dudit Chateaubriand est visible, quand on le compare à Pascal et à Bossuet, qu'il sent plus le travail et qu'il s'élève moins naturellement1.

1. Au moment où je corrige ces dernières épreuves, après des retards qui ne viennent pas de moi, qui m'ont même assez désolé, l'Académie française vient de couronner des Éloges de Chateaubriand. Ce que j'en ai vu me paraît bien médiocre, bien au-dessous du sujet et des besoins de la circonstance. C'est quelque chose comme la cent-quatre-vingt-dix-neuvième biographie littéraire de Chateaubriand, avec quelques anecdotes et citations à l'honneur des académiciens. Cela peut être habile, mais c'est bien froid, bien superficiel, bien terre-à-terre, quand il s'agit de suivre le vol de l'aigle et de mesurer son envergure. Vous ne voyez donc pas les étincelles de feu qu'il secoue de ses ailes et dont il sème sa voie, depuis le mont Sion jusqu'au mont Olympe, depuis les forêts vierges de l'Amérique jusqu'aux ruines de Solyme, depuis le Meschacébé jusqu'au Jourdain ! Cependant, jamais essor ne fut plus élevé, plus brillant, n'étonna plus la terre et ne marqua mieux sa place au firmament des lettres. Méry-Barthélemy l'a dit dans deux de ses plus beaux vers que je crains d'estropier en citant de mémoire : Et jusqu'au haut des airs ton vol s'éleva, Ainsi que le condor que vénère Lima. Il peut y avoir de la bonne volonté dans cet éloge académique, mais la chaleur, l'élévation y manquent entièrement. On y parle beaucoup des gentilshommes; c'est là une des manies de ce temps rétrograde; mais j'aime mieux les grands hommes, ils sont aussi gentils. La supériorité de celui-ci n'est pas assez sentie, ni assez mise en relief par le lauréat ou du moins par l'un des lauréats, car je n'en ai lu qu'un; celui du Correspondant. Ce bon journal, qui se pique d'équité et qui en a parfois, eût bien dû parler aussi des autres ; mais ce sont peut-être des vilains, et, en sa qualité de gentilhomme, il n'en dit mot ; c'est petit, c'est mesquin, monsieur Cochin; il n'y a donc plus dans le monde que la quasi-aristocratie du Correspondant? Après tant d'indignités contre la mémoire de l'immortel défunt, pas une plainte, pas un mot vengeur, pas un blâme contre ses pires ennemis; ils sont même cités avec honneur. C'est tout au plus si l'on ne donne pas raison à certaines attaques de la malveillance systématique. Il semblerait, en quelque sorte, qu'on eût plus tenu au programme du concours refait dans son journal par l'ennemi blessé qu'au programme de l'Académie même ; il semblerait qu'on eût voulu sous-entendre en dessous, comme le voulait la loyauté dudit ennemi, que Chateaubriand était bien et dûment atteint et percé à jour par ses traits envenimés. C'est une faute grave et une cause de mort de plus pour le froid Éloge. Ce qu'il a de mieux, c'est un remarquable jugement de M. Guizot. Entre autres passages à l'honneur des écrivains, M. de Chateaubriand avait dit en ses Mémoires. « En montrant ce qu'ils peuvent faire dans les emplois, je veux défendre les gens de lettres contre les gens de diplomatie, de comptoir et de bureau. Il ne faut pas que ceux-ci s'avisent de se croire au-dessus d'hommes dont le plus petit les surpasse de toute la tête. » C'est aussi dans ses Mémoires que M. Guizot, relevant, complétant dignement la pensée de Chateaubriand, ajoute avec une haute sagacité : « Ni leroi niles divers cabinets n'ont bien compris la nature de M. de Chateaubriand, ni apprécetacte de justice réparatrice qu'en composant cet écrit, il y a un an et plus, nous avons humblement émis le vœu qu'un monument de ce genre s'élevât au sein de Paris, et sur l'une de ses places les plus belles. Nous sommes persuadé qu'il en sera ainsi; car, après tout, la France est noble, reconnaissante, généreuse, et le travail de la malveillance ne peut pas toujours l'abuser. Maintenant, revenons à M. de Loménie. ↩

cié assez haut son concours ou son hostilité. » Voilà la vérité ; elle est bien simple quoique frappante, et cependant, avant M. Guizot, pas un homme d'Etat ne l'avait encore proclamée. Elle fait d'autant plus d'honneur à l'équité et au grand sens de M. Guizot.

A cela près, l'Eloge académique est peu de chose ; M. de Bornier nous a donné et peut nous donner mieux. C'est donc un Eloge à refaire. Celui-ci ne peut suffire et ne saurait relever et remettre dignement à sa place l'homme de génie calomnié. On fait donc bien d'y ajouter une statue. Mieux l'on ferait encore d'y ajouter un monument plus complet.

Pour notre compte, nous serions d'autant plus heureux de

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