XXVIII. Querelles entre les ultramontains.- Le moyen âge et ses hommes. - Charlemagne. - Le roman et le latin. - Les Pères latins et les Pères grecs
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On a peine à concevoir d'abord la querelle de M. le directeur des Annales de philosophie chrétienne avec les jésuites, car l'un est aussi ultramontain que les autres; et j'aurais cru que les ultramontains, si féroces à l'endroit des pauvres gallicans, n'étaient entre eux qu'agneaux et colombes, et ne formaient qu'un cœur et qu'une âme. Il s'en faut qu'il en soit ainsi : la discorde est au camp de l'infaillibilité ; et, prodige inouï! j'ai vu le Monde lui-même, oui, le Monde hypercatholique, hyperultramontain, attaquer un jésuite, le malmener très-durement et non sans cause.
Quant aux Annales de philosophie chrétienne, il y a longtemps qu'elles escarmouchent avec les bons pères. Après s'être lancé des traits plus ou moins perdus, on s'est pris corps à corps.
M. Bonnetty avait publié des lettres piquantes du cardinal Andréa sur les intrigues des jésuites à la cour de Rome. Ces lettres que, selon M. Bonnetty, d'autres n'ont osé publier par suite de la crainte qu'inspirent les bons pères, n'étaient pas, en effet, de nature à ce qu'on pût lui en savoir gré. Pour l'en faire repentir on a essayé de perdre son journal par un de ces bons coups dont on a l'habitude.
M. Bonnetty, attaqué dans son essence même, et blessé au cœur, se redresse; il presse, il pousse, il frappe les bons pères ni plus ni moins que Pascal. Son article est une provinciale de plus donnée au monde religieux.
Je crois, par exemple, que le savant rédacteur des Annales de philosophie chrétienne va trop loin quand il blâme si vivement les jésuites de leur juste admiration pour les auteurs de l'antiquité. Je ne conteste pas les citations de M. Bonnetty, j'en conteste les conclusions.
Si les jésuites étaient , comme il nous le dit, ces grands admirateurs de l'antiquité et de ses héros, le siècle actuel les admirerait peut-être à son tour ; au lieu de les détester comme les pires des réactionnaires, il leur eût donné le temple du Panthéon à desservir, et le citoyen Robespierre, élève du très-peu jésuite Rousseau, les eut fait officier, comme prêtres de le Raison, à la fête de l'Ètre suprême.
Que les mazziniens soient les élèves des jésuites, comme le dit M. le directeur des Annales de philosophie chrétienne, c'est possible, puisque jusqu'ici les jésuites ont eu à peu près le monopole de l'instruction publique en Italie. Que les élèves donnent la chasse aux maîtres partout où ils les trouvent, c'est encore un fait; mais que les hommes de notre grande Révolution n'aient fait que mettre en action l'enseignement des jésuites, c'est un peu fort. Ils ont pu emprunter aux bons pères ou à l'antiquité la théorie du tyrannicide, mais voilà tout, et, à cela près, leurs principes étaient autrement droits, autrement simples, autrement larges, autrement féconds que ceux de Loyola. La Révolution française n'a contre elle que le sang ; ses principes étaient bons et se rapprochaient beaucoup plus de ceux de Jésus que de ceux des jésuites.
M. Bonnetty n'est pas très-juste non plus, quand il rend les jésuites responsables des idées de leurs élèves, surtout lorsque ces idées sont bonnes et libérales. Si même quelques-uns d'entre eux se jettent dansles excès de l'incrédulité, c'est parce qu'on les a trop saturés, non pas de vraie religion, mais d'exaltation, de petites pratiques religieuses ; c'est qu'on a trop condensé dans leur jeune âme l'atmosphère des superfétations dévotes. Un beau jour, tout cela en sort avec violence, comme l'eau d'une fontaine de compression.
Les jésuites n'en font pas d'autres ; ils sont si exagérés dans leur zèle ; ils chargent tant l'arme, qu'ils la font toujours crever en leurs mains, au grand détriment de ceux qui les suivent et des causes qu'ils défendent, si tant est qu'ils en défendent d'autres que la leur. Tous leurs actes, tous leurs efforts tournent là. Ils prétendent travailler à la plus grande gloire de Dieu, en ne travaillant guère que pour eux-mêmes, que pour s'enrichir, pour s'agrandir, et pouvoir enfin mettre le pied sur la tête, sur l'esprit, sur le cœur du genre humain, et régner en maîtres absolus sur la terre. Alors, disent leurs Monita sécréta, ce sera l'âge d'or. Dieu nous garde de cet or-là ! Autant vaudrait avoir de l'or de Toulouse, et il faut le laisser aux Romains. Quant aux choses de l'éternité, aux trésors du ciel, ils en sont prodigues, ils les donnent à qui en veut, pourvu qu'on leur laisse la bagatelle de la puissance et des biens de la terre: humbles et mortifiés, ils se contentent de ceux-là.
Cependant, je tiens et je dois tenir contre M. Bonnetty, pour le père Ménestrier, lorsque, dans son traité des Tournois, il nous représente le moyen âge comme un temps où les hommes étaient à demi-bêtes. Ces hommes avaient la foi sans doute, mais quelle foi, quels actes, quelle humanité !
Le cardinal Baronius, bibliothécaire du Vatican, annaliste de l'Eglise romaine, et qui eût pu aspirer à la tiare, n'a-t-il pas dit, en parlant de ces temps et surtout du x° siècle, que tout était mort, que le chaos était revenu, et que le Christ lui-même dormait dans la barque de Pierre : Dormitabat certe?
Que faisaient ces hommes? Ils étaient toujours en insurrection contre leurs princes ou en guerre entre eux ; ils se pillaient et se dévoraient comme des loups : et ce fut à grand'peine que l'Église put en obtenir par semaine quelques jours de suspension d'armes, qu'on appela la trêve de Dieu, par opposition aux autres jours, sans doute, qui étaient les jours du mal, le sabbat des diables.
• Si M. Bonnetty doute de l'assertion du père Ménestrier, qu'il lise les romans du moyen âge que l'on publie en ce moment; qu'il lise la Chanson d'Antioche, publiée par le savant M. Paulin Pâris, dans ses Douze Pairs ; qu'il lise surtout Renaus de Montauban, dont M. Taine vient de faire un compte rendu si piquant et si vrai dans le Journal des Débats.
Il y verra les mœurs du moyen âge dans tout leur naturel « très-semi-bestial, » et plus que semi-féroce; il y verra Charlemagne, et son langage, et sa conduite ; ce Charlemagne, qui mesurait à son épée la vie des Saxons, et faisait abattre sans pitié tous ceux qui en surpassaient la longueur, c'est-à-dire tous les adultes.
Une telle conduite n'est-elle pas quelque chose de pire que celle d'une demi-bête? La bête ne tue pas pour le plaisir de tuer, elle tue par besoin, elle tue pour vivre, elle tue pour manger. Le sang, au lieu de l'irriter, calme sa soif; elle s'arrête et elle dort tranquille après avoir bu et mangé.
Il est vrai que ces Saxons; comme nos voisins qui en descendent et les imitent sur le globe entier, étaient intraitables, incorrigibles. Ils étaient déjà, comme ils l'ont bien fait voir depuis, les ennemis les plus acharnés de la France.
Ils ne daignaient pas travailler la terre, et c'est même eux et les autres races barbares qui ont donné aux temps modernes ce mépris du travail et du travailleur que ne connaissait pas l'antiquité.
Leur métier, c'était déjà la piraterie sur mer, le brigandage sur terre. Dédaigneux du travail et paresseux comme le malfaiteur, ils allaient pillant, gâtant partout les fruits du travail d'autrui, brûlant les maisons et les temples, les villages et les villes, immolant les habitants au milieu de ces incendies et de ces ruines, comme un holocauste au génie du mal et de la guerre.
Tels étaient les ennemis que Charles avait en tête ; il les connaissait, il voyait leurs actes, il savait leur dessein; il savait que son empire serait détruit et mis en pièces par eux, s'il ne les détruisait et ne les exter. minait.
L'obligation de veiller au salut de son empire et de ses peuples expliquait, si elle ne justifiait pas entièrement, la cruauté de l'empereur.
Mais ses historiens, dira-t-on, le représentent comme généreux et magnanime, ils n'en disent que du bien ! Sans doute; mais ses historiens étaient de sa cour, et même un peu de sa famille.
Cependant ils en rapportent tant de belles choses qu'il n'est pas possible qu'il n'eût pas de grandes qualités : le lion aussi est généreux, selon ses historiens, ce qui n'empêche qu'il ne soit un peu sauvage et un peu féroce par moments.
D'ailleurs, la littérature latine du moyen âge est la littérature de l'Eglise, faite par des gens d'Eglise; elle nous peint, et toujours en beau, le monde des évêques, des prêtres, des écoles, des couvents et des saints ; mais elle ne peint pas le monde séculier, le monde profane, le monde des rois, des princes, des seigneurs, des barons, des chevaliers, des petits nobles, des bourgeois et du peuple.
La littérature romane ne peint que ce monde-là et le peint au naturel, tel qu'il existe et tel qu'elle le voit. Elle était trop ignorante pour en remarquer un autre : les auteurs classiques étaient trop enterrés, trop incompris, pour qu'ils pussent fournir à ces romanciers les ressources de la fiction. Cette littérature, en peignant la société contemporaine, par laquelle seule elle vit, ne peut donc être que vraie, et en quelque sorte historique.
Quoiqu'il n'ait pu lire que bien peu de chose de cette première littérature française, tombée, oubliée à son tour, et reparaissant aujourd'hui, le père Ménestrier a bien deviné les temps; et si M. Bonnetty se donne la peine de jeter les yeux sur ce que je lui indique, j'ai assez bonne opinion de son esprit pour espérer qu'il n'osera plus dire le contraire.
Je crois même que, s'il voulait étudier la Renaissance avec moins de prévention, il avouerait qu'au fond et en définitive, ce fut une renaissance religieuse, tout aussi bien qu'une renaissance artistique et littéraire.
Cette renaissance, à proprement parler, commença dès les règnes de Philippe-Auguste et de saint Louis, et il n'y a ni apparence ni possibilité que le père Ménestrier ait compris dans sa définition saint Louis, saint Bernard, Innocent III, saint Thomas, saint Bonaventure, Dante, etc.
S'il ne les en excepte pas nominativement, c'est qu'ils s'en exceptaient assez par eux-mêmes.
Ils étaient d'ailleurs tous enfants de la Renaissance, car la renaissance était faite en Italie longtemps avant qu'elle se fût développée en France.
Elle était dans sa fleur et son apogée dès le temps des trois Florentins, c'est-à-dire de Dante, de Pétrarque et de Boccace.
Le roman leur vint de France, mais le latin classique nous vint d'Italie avec les Médicis, comme le grec de Constantinople avec saint Louis et les débris des empereurs français de cet illustre et malheureux empire d'Orient.
Je ne prétends certes pas que le latin de Lactance, de saint Jérôme dans son âge mûr, ne fût rien. Malgré ses défauts visibles et nombreux, je rends même justice à celui de saint Augustin ; mais enfin, s'il l'a dit, le père Pomey a eu raison de dire que ce n'est pas du latin du temps d'Auguste et de Cicéron, Cela se voit assez. Et si l'on veut de la pure latinité, c'est au siècle d'Auguste qu'il faut remonter.
Le style des trois premiers Pères grecs, saint Basile, saint Grégoire de Nazianze et saint Chrysostôme, est resté plus près des classiques que celui des Pères latins. Pourquoi? Parce que l'empire d'Orient, plus jeune et d'origine chrétienne, avait moins souffert que Rome et s'était plus longtemps maintenu dans sa grandeur que l'empire d'Occident.
Grâce à la pression, compression et oppression déjà anciennes du despotisme des Césars, Rome était bien plus déchue que la capitale de Constantin et les autres grandes cités de l'Orient.
A cette plaie intérieure, permanente, invétérée du despotisme, ajoutez que c'était sur Rome surtout que se portaient incessamment les barbares, que toutes ses provinces étaient inondées par le déluge dévastateur, et vous comprendrez que tout devait languir et périr.
La chute définitive de Rome sous les coups d'Alaric, chute qui eut un si vaste et si triste écho dans le monde et dont saint Augustin lui-même gémit au sein de son Afrique et Jérôme au sein du désert, acheva d'éteindre à peu près tout ce qui restait du foyer des lumières, dispersa ses écrivains, et jeta sur leurs écrits comme une poussière de ruine, comme un vernis de rouille et de décadence qui leur donne déjà quelque chose de fruste et d'étranger à l'ancienne Rome libre et reine du monde.
Les œuvres des principaux auteurs grecs et surtout des Pères, danslesquelles se réfugiait forcément toute la vie intellectuelle et toute l'éloquence bannie des forums muets et vides, n'avaient pas encore cette pâleur, cette morbidezza, cette teinte de mort des auteurs latins.
Ces Grecs, non contents des grands centres encore tout lumineux d'Alexandrie, de Constantinople, d'Antioche et autres grandes cités de l'Orient, venaient pour la plupart, comme Basile, Grégoire, Chrysostôme et Synésius, étudier à Athènes.
Bien que blessée aussi au cœur et dévorée dans ses membres, jadis si puissants, par la vénéneuse et mortelle tyrannie romaine qui, pour son malheur, avait remplacé sa glorieuse et féconde liberté, la ville de Minerve se soutenait encore, grâce à ses écoles, à son génie, par lesquels elle avait tant brillé, tant éclairé à la fois l'Orient et l'Occident; elle survivait à la rivale qui l'avait écrasée, tout en s'instruisant à sa lumière.
Les chrétiens de la primitive Eglise étaient sans doute moins saints et moins sages que nous autres puritains et hypercatholiques: aussi ne s'avisaient-ils point de mettre la ville sainte des lettres en opposition avec la sainteté de l'Évangile du Christ.
Ils se servaient de la langue et de l'éloquence de l'une pour défendre, pour répandre et populariser les doctrines de l'autre.
C'est, après les apôtres, l'hellénisme qui a converti le monde. L'Evangile fut écrit en grec.
Ainsi je tiens assez volontiers pour le sentiment du père Pomey; à savoir, que le latin du moyen âge n'est pas absolument le latin du temps d'Auguste, et ne suis nullement éloigné de l'opinion du père Caussin qui veut qu'on imite les pensées plutôt que le style des Pères latins surtout : Patrum maxime latinorum sensus potiusquam verba imitanda.
Je n'ai pas non plus d'éloignement pour cette belle pensée du père Channevelle, longtemps professeur de philosophie au collége de Louis-le-Grand, à Paris, quand il appartenait aux jésuites : « La philosophie est la mère et l'instigatrice de la vérité; elle munit de vertus la volonté et l'imprègne d'honnêteté; elle indique la manière de conduire les hommes, et fournit des garanties qui sont propres à cela : Et præsidia ad id sufficit idonea. »
M. Bonnetty reproche aussi au professeur de rhétorique de Voltaire, le père Porée, d'avoir fait une tragédie de Brutus où il lui fait dire : « J'ai délivré ma patrie d'un joug dur : Duro patriam exemi jugo. »
Cependant, en faisant parler Brutus, il lui était difficile de le faire parler autrement.
Que Voltaire ait imité ces vers latins dans sa tragédie de Brutus, ce n'est pas absolument la faute du père Porée; et c'est un peu violent de mettre toutes les doctrines de Voltaire sur le compte de ses maîtres.
M. Bonnetty n'a pas toujours la main heureuse. Il a voulu ruiner aussi le poëte Santeuil comme auteur de plusieurs hymnes et prières, qui eurent l'honneur mérité d'être insérées dans le bréviaire français et dans les liturgies gallicanes ; il ne nous a fait grâce d'aucune de ses faiblesses qui sont toutes celles d'un véritable poëte.
Les articles de M. Bonnetty, sur cette charmante et dernière des lyres chrétiennes-latines, sont pleins de lectures, de recherches et de citations intéressantes, comme tout ce qu'il fait avec soin.
Eh bien ! à quoi ont-ils abouti ? A faire aimer de tout le monde cet admirable poëte qu'il voulait sacrifier au bréviaire romain, lequel n'a nul besoin de ce sacrifice; comme si David, dont les chants font la base de nos offices, n'avait pas fait plus de crimes que cet innocent de Santeuil n'a fait de folies; comme s'il fallait être un traditionaliste renforcé, un saint, un ange sans tache pour avoir droit de chanter les louanges de Dieu ; comme si le chant du pécheur, le cri de Job, le Miserere, le De profundis éplorés, n'étaient pas aussi agréables au Dieu de miséricorde que l'Alléluia triomphant et le sublime Gloria !
Vous êtes léger, Bonnetty; il faudrait réfléchir un peu plus, avant d'attaquer ainsi les voix, les orgues et les colonnes de nos temples.
S'il continuait sur ce ton, M. Bonnetty aurait chance, je le répète, de faire aimer aussi les jésuites, comme il a fait aimer Santeuil. Il les compromettrait peut-être un peu devant les susceptibilités de certaines congrégations romaines, plus difficiles aujourd'hui, dit-on, que jamais.
En même temps, il tendrait, si la chose était possible, à les réhabiliter devant la littérature et la philosophie. M. Victor Cousin changerait de confesseur : il quitterait le père Gratry pour aller au père Ramière ou au père Cahier.
Tout bien considéré, les jésuites doivent donc a M. Bonnetty une neuvaine de reconnaissance, un triduo d'honneur et une ambassade de félicitations.
C'est ainsi que, tout en défendant mon patron, j'ai aussi à défendre mes anciens maîtres qui m'ont si peu défendu. Que dis-je, défendu !...
Par exemple, j'abandonne volontiers à M. Bonnetty ceux qui n'ont pas craint de dire que César fut un des plus beaux présents que le ciel eût faits à la terre. S'ils avaient dit: un des plus grands fléaux, à la bonne heure !
Selon sa louable habitude, M. Bonnetty cite les textes qu'il traduit, d'où il appert que les jésuites avaient des hommes de mérite, et qu'ils écrivaient assez joliment le latin, en ce temps-la.