XVIII. Caractère du talent de M. Veuillot. -Citations diverses de M. de
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Chateaubriand. -Les pharisiens.-Nouvelle position, et amélioration du genre de M. Veuillot.- Tristes résultats de sa polémique religieuse.
« Quel sera donc, ajoute M. Veuillot, le destin de l'avenir (sic) de beaucoup d'autres qui n'ont pas cette grande rhétorique, qui n'ont pas ce grand éclat, qui ne sont que d'habiles ouvriers, mais des ouvriers de choses inutiles, sans aucune bonne pensée, et souvent sans aucune pensée ? »
C'est cela même, sans aucune pensée! c'est là le fond de tout ceci. Exceptez-en le désir de nuire, pour se faire valoir, pour se poser, et il n'est ici, en effet, aucune bonne, ni même aucune pensée, pour quiconque sait lire et ne se laisse point étourdir et aveugler par des mots. Il en est même ainsi d'à peu près tout ‚ce que nous donnent certains auteurs si satisfaits d'eux-mêmes, et si attentivement et systématiquement dédaigneux pour autrui.
Je le demande encore une fois à ceux qui ont lu, que leur en est-il resté? en quoi sont-ils plus instruits et meilleurs? n'en sont-ils même pas plus ignorants, plus haineux? Comme brise-raison, comme trouble-tête, Veuillot est excellent, incomparable, si l'on veut; mais comme guide, il est funeste, il est fatal. A moins qu'on ait les yeux définitivement fermés et scellés pour toujours, il est facile de le voir aujourd'hui. Jamais il ne raisonne, toujours il insulte, et quiconque il a insulté, il le tient pour complétement réfuté : c'est l'interprète des haines, et ces haines satisfaites par ses attaques l'ont confirmé tristement dans cette idée de son succès.
Il a de l'humeur, mais c'est de la bile; il a de la verve, mais c'est de la violence; il a du feu, mais c'est la torche de discorde; c'est l'homme des querelles et le fléau de l'idée.
S'étant toujours mis aux ordres de quelques passions; n'ayant jamais été assez fort pour être indépendant, on s'est grimé, dès sa jeunesse, à un rôle forcé, à un pugilat de mauvais aloi et de mauvais goût.
N'allez pas demander un raisonnement sage, une discussion loyale et sérieuse, on n'en est pas capable, on n'en a pas l'étoffe, on n'en veut pas, on se moquerait de vous. Invectiver, huer, conspuer son adversaire, on croit que c'est assez ; on ne peut rien de mieux. On ne sent pas que ce n'est là qu'un triste pis-aller, et que c'est tout simplement transformer un adversaire, peut-être loyal et bienveillant, en ennemi acharné, et faire retomber sur la cause qu'on défend les inconvénients de ses excès.
Cependant, voilà ce qui s'est donné et ce qu'on nous a donné vingt ans et plus pour le modèle des écrivains religieux, pour le censeur des évêques, pour le flambeau des fidèles !
Et néanmoins, il a du talent, des qualités même; mais ce talent, qui se guinde et se hausse, est creux et sans base ; c'est une pyrotechnie éclatante qui s'éteint, qui se fond dans l'air après avoir éclaté, et n'y laisse que le vide et la nuit.
Cependant il est sage; car s'il avait voulu faire autrement, il n'eût pas eu tant de succès ; ce pays-ci, grâce à certains guides habiles et secrets, n'est pas toujours sérieux, il aime parfois qu'on l'éblouisse et l'égare. S'il est servi à souhait, il n'a pas lieu de se plaindre.
La preuve de ce qui vient d'être dit des idées de notre auteur, c'est que je suis bien sûr qu'on mettrait ses plus grands partisans dans l'embarras en leur demandant quelles sont les idées de M. Veuillot. S'ils voulaient être sincères, ils seraient obligés de répondre : M. Veuillot n'a point d'idées à lui : il rend celles qu'on lui commande : c'est une voix qui crie haut, du fond d'un esprit vide. Avec lui, ceux qui se contentent de paroles sont richement servis ; mais ceux qui veulent des choses s'en vont affamés.
Finit-il par s'apercevoir qu'il est allé un peu trop loin contre Chateaubriand? Je ne le crois pas. Il ne s'occupe pas de si peu, que d'examiner sa conscience littéraire; celle des autres, à la bonne heure.
Cependant, après avoir fait le mauvais garçon, il semble éprouver le besoin de faire le bon apôtre et de mettre sur le compte du zèle les petits déportements de sa jalousie : « Cette époque orgueilleuse (où jamais la science ne rechercha si sincèrement la vérité) a méprisé le vrai (les exééntricités et les lubies de M. Veuillot). Elle a imprimé des fables malsaines (M. Veuillot fait beaucoup de romans) sur des papiers menteurs (ô la phrase, ô l'emphase !) qui, au bout de peu d'années, tomberont en poussière. Les monuments de son esprit disparaîtront dans le néant, et il ne restera pour la raconter1 que le simple et le vrai qu'elle aura méprisés » (le Çà et là, avec une foule de bibelots veuillotins).
1. C'est encore une de ces cent et quelque mille réminiscences empruntées à Chateaubriand et arrangées par M. Veuillot à l'usage de M. Veuillot. On dit que M. Veuillot n'aime pas le latin; ce qui est certain, c'est qu'ii traduit très-bien le français. Dans Chateaubriand, rien n'est bon, mais, avec un coup de doloire, M. Veuillot rend tout parfait. Quant au récit ; chez Chateaubriand c'est un perroquet qui le fait du haut d'un arbre; dans M. Veuillot, c'est le simple et le vrai; en d'autres termes, le Ça et la. C'est un grand variétaire sur un thème donné, que M. Veuillot. Mais ces habiles variations ne trompent pas toujours celui qui a lu. Cela peut expliquer un peu tout cet acharnement. Il est d'un bon geai de becqueter dur le paon qu'il a plumé, et même de le faire disparaître et périr tout entier, s'il le peut, afin de se pouvoir carrer et pavaner plus fièrement à sa place. ↩
« Je ne crains pas qu'on m'ahonte en me reprochant le peu que je vaux. » (Oh! non, vous ne craignez pas ; peut-être faudrait-il craindre un peu plus, et avoir un peu moins d'arrogance.)
« Je connais ma faiblesse. » (Non, vous ne la connaissez pas; vous n'y croyez pas.)
« Si je n'aimais la vérité, je me condamnerais au silence. »
Ce ne serait peut-être pas mauvais; mais vous n'en ferez rien. En attendant, on ne peut pas se mieux tirer d'un mauvais pas, ni plus habilement annoncer le nombre innombrable des productions qui suivront.
La vérité ne serait peut-être pas fâchée d'un peu de silence, d'un peu de répit, mais M. Veuillot ne la lâche pas : il veut parler, il veut la défendre, sauf à s'entendre dire par la reine, comme ce brouillon, cet émeutier, ce frondeur de Retz, à la fin d'une journée de barricades : « Vous avez bien travaillé, monsieur; maintenant allez vous coucher. »
M. Veuillot ne se couche pas, c'est la foudre sans sommeil, c'est le marteau toujours martelant. Il sauvera tout, malgré tous, au risque de tout perdre : c'est son idée, son bon plaisir.
On a vu comment M. Veuillot traite les morts ; et, comme il est toujours conséquent à lui-même, voici comment il juge quelqu'un qui ne les a pas épargnés non plus : il trouve cela très-mal dans les autres :
iiSaint-Simon, dit-il, est à la mode parce que, dans notre époque féconde en statuettes, le plaisir le plus exquis est d'égratigner les statues (et d'écorner les tombes)... Si Saint-Simon est honnête, il l'est malhonnêtement. Il a cent fois plus besoin de déchirer les hommes que de combattre leurs erreurs. (M. Veuillot ne déchire pas, il combat les erreurs !) Il (Saint-Simon) ne peut faire autre chose que mordre : S'il n'a un homme sous la dent, il n'est capable de rien. Notre époque de grande jalousie lui fournirait des émules. »
Elle en fournit si bien, que M. Veuillot l'avoue lui-même, et que les gloires de nos jours n'ont pas un laurier qu'elles ne voient haïr.
Si le collègue en satire de M. Veuillot, le bachique Horace, vivait encore, il dirait à son heureux confrère : « Change le nom, pas la chose, et c'est de toi que la fable se conte : Mutato nomine, non re... » Mais M. Veuillot hait les classiques et n'aime pas qu'on lui parle de latin.
Et c'est le même homme qui s'écrie dans son homélie de réception à la Société de Saint-Vincent-de-Paul dont nous avons déjà parlé comme célébrant Rabelais :
« Où est aujourd'hui la conscience littéraire...? C'est encore une chose que nous autres chrétiens nous avons à restaurer... Nous seuls serons assez retenus dans l'usage de ce pouvoir exorbitant (le trouve-t-il encore exorbitant?) que chacun a d'écrire et d'imprimer à sa guise, pour ne nous permettre jamais ni l'éloge mensonger, ni la basse calomnie, ni la falsification des faits, ni ces témoignages impudents portés sur ce que l'on ignore. »
Tout ceci est très-bien. Parfois il échappe à M. Veuillot de beaux principes; le malheur est qu'en pratique il fasse souvent le contraire, sans y penser, sans doute. S'il y pensait, il n'émettrait pas des assertions comme celle-ci : « Les juifs pratiquent et glorifient tous les crimes. »
Est-il permis de traiter ainsi tout un peuple, non-seulement quand on est ami de Mirès, quand on pratique une religion qui vient de sa race, quand cette race a produit Moïse, David et Jésus-Christ, quand elle a montré dans ses derniers combats pour l'indépendance de la patrie sainte plus de vaillance que Sparte, et plus d'intelligence, d'activité de fermeté qu'aucun autre peuple?
C'est pour de tels excès que M. Veuillot s'est vu obligé de laisser les Juifs, qu'il voulait reléguer à la porte, sur le trottoir, venir écrire ceci dans son journal : « Rabbi Josué dont vous avez fait un dieu. » Pas une seule autre feuille religieuse ne s'est jamais exposée à pareille chose.
M. Veuillot allait plus loin : il invitait l'ennemi du bon Dieu, le bon Joseph Proudhon, à écrire dans l'Univers, afin que par les réponses de M. Veuillot le monde vit une belle passe d'armes et un beau tournois de plus.
Maintenant que M. Veuillot a dit tout ce qu'il a voulu, laissons parler M. de Chateaubriand et voyons si ce n'est véritablement que l'homme de pose et de phrase qu'on a voulu nous dépeindre, et si ce n'est pas, au contraire, l'idée pure et l'élégance dans la simplicité. Ces extraits sont pris de la préface de l'édition complète de ses œuvres, en 1826.
M. de Chateaubriand avait dès lors en tête des ennemis à peu près semblables à ceux d'aujourd'hui, et ce qu'il dit des uns peut parfaitement s'appliquer aux autres. Les succès qu'ils obtenaient différaient même assez peu de ceux qu'ils ont obtenus dans ces derniers temps. On ne dirait pas que les lignes qu'on va lire soient écrites depuis quarante ou soixante ans, mais d'hier, tant elles ont peu perdu de leur actualité.
« Soyez athée, dit-il, mais prêchez l'arbitraire, la police, la censure, la sage indépendance de l'antichambre, les charmes de la domesticité, l'humiliation de la patrie, le goût du petit, l'admiration du médiocre, tous vos péchés vous seront remis (Préfaee de l'Essai, 1826).
« Comment se fait-il que l'Essai, qui n'eût été reçu qu'avec un murmure d'improbation, si je l'avais donné en 1801, au lieu du Génie du Christianisme, soit plus près des idées du jour (1826) que sous l'usurpation ? et comment arrive-t-il que le Génie du Christianisme est moins dans l'esprit de ce moment qu'il ne l'était à l'époque où je l'ai fait paraître?
« Quelles causes menaçantes ont pu produire dans l'opinion un effet si contraire à l'ordre des temps et des événements? Par quelle fatalité l'Essai serait-il devenu le livre du présent et le Génie du Christi1nisme le livre du passé? Quelles fautes ont été commises, quelle route de perdition a-t-on suivie pour arriver à un pareil résultat?
« Se serait-on trompé dans les moyens de rendre à la religion son éclat et sa véritable puissance? Aurait-on cru que cette religion généreuse ne pouvait prospérer que par l'extinction des lumières et la destruction des libertés publiques ?
« Serait-on parvenu à inquiéter les hommes les plus paisibles, les esprits les plus calmes, les plus modérés, en nous menaçant d'un retour à des choses impossibles, en livrant le pouvoir à une petite coterie hypocrite, qui amènerait une seconde fois et pour toujours la ruine du trône et de l'autel...? (Se trompait-il?)
« Ce n'est donc pas avec des doctrines de calomnie et d'intolérance que la religion trouvera des hommes capables de la défendre. De faibles mains, qui ne sentent pas même le poids du fardeau qu'elles ont à soulever, le laissent à terre sans pouvoir le déranger d'une seule ligne.
« Où sont les talents qui, jadis, venaient au secours des principes religieux et monarchiques quand ils étaient attaqués? Repoussés, ils se retirent et laissent le combat à l'intrigue et à l'incapacité. La France voulait l'union dans la religion, la monarchie légitime, les libertés publiques, et l'on s'est plu à la désunir, à l'alarmer sur les objets de ses vœux.
« C'est une triste chose que d'en être aux professions de foi, aux controverses religieuses, à ces querelles déplorables qu'on aurait dû abandonner, mais puisqu'on nous a menés là, il faut en prendre son parti.
» Je crois fermement. J'irais demain d'un pas ferme à l'échafaud. Je ne démens pas une syllabe de ce que j'ai écrit dans le Génie du Christianisme... Voilà ce que je suis.
« Voici ce que je ne suis pas.
« Je ne suis point un trafiquant en religion... Je ne fais point métier et marchandise de mes opinions. Indépendant de tout, fors de Dieu, je suis chrétien sans ignorer mes faiblesses, sans me donner pour modèle, sans être persécuteur, inquisiteur, délateur, sans espionner mes frères, sans calomnier mes voisins.
« Je ne suis point un incrédule déguisé en chrétien, qui propose la religion comme un frein utile aux peuples. Je n'explique point l'Évangile au profit du despotisme, mais au profit du malheur.
« Si je n'étais pas chrétien, je ne me donnerais pas la peine de le paraître, toute contrainte me pèse, tout masque m'étouffe ; à la seconde phrase, mon caractère l'emporterait et je me trahirais1. J'attache trop peu d'importance à la vie, pour m'ennuyer à la parer d'un mensonge.
1. Tel était, en effet, son vrai caractère. Qu'on juge par là de la vérité, de la sincérité des jugements de Bavius et compagnie. ↩
« Se conformer en tout à l'esprit de douceur et d'élévation des Evangiles, marcher avec le temps, soutenir la liberté par l'autorité de la religion, faire entendre du haut de la chaire des paroles de compassion pour ceux qui souffrent, quels que soient leur pays et leur culte, réchauffer la foi par l'ardeur de la charité ; voilà, selon moi, ce qui pouvait rendre au clergé la puissance légitime qu'il doit obtenir : par le chemin opposé, sa ruine est certaine...
« Je ne redeviendrai incrédule que quand on m'aura démontré que le christianisme est incompatible avec la liberté ; alors je cesserai de regarder comme véritable une religion opposée à la dignité de l'homme.
« Comment pourrais-je croire émané du ciel un culte qui étoufferait les sentiments nobles et généreux, qui rapetisserait les âmes, qui couperait les ailes du génie, qui maudirait les lumières, au lieu d'en faire un moyen de plus pour s'élever à l'amour et à la contemplation des œuvres de Dieu ? Quelle que fût ma douleur, il faudrait bien reconnaître, malgré moi, que je me repaissais de chimères.
« Mais tel n'est point le caractère de la vraie religion ; le christianisme porte pour moi deux preuves manifestes de sa céleste origine. Par sa morale, il tend à nous délivrer des passions ; par sa politique, il a aboli l'esclavage. C'est donc une religion de liberté ; c'est la mienne.
« Renfermons-nous dans cet axiome : il n'y a pas de véritable religion sans liberté, ni de véritable liberté sans religion... La querelle n'est point, après tout, entre les protestants et les catholiques, comme les habiles d'un parti voudraient le faire supposer, mais entre le philosophisme et le fanatisme... Le premier nous ramènerait les mauvaises mœurs du siècle de Louis XV, le second nous replongerait dans la crasse et dans l'ignorance du bon vieux temps. Ceux-là extermineraient philosophiquement les prêtres, ceux-ci brûleraient charitablement les philosophes; les impies et les fanatiques, acharnés à se détruire, sis étaient les maîtres, ne s'arrêteraient qu'au dernier bourreau et à la dernière victime.
« Mes ouvrages, comme je l'ai déjà fait observer, sont les pièces justificatives de mes Mémoires. Il m'a paru, en relisant mes ouvrages pour les corriger, que deux sentiments y dominent : l'amour d'une religion charitable et un attachement sincère aux libertés publiques.
« Dans l'Essai historique même, au milieu d'innombrables erreurs, on distingue ces deux sentiments. Si cette remarque est juste ; si j'ai lutté partout et en tout temps, en laveur de l'indépendance des hommes et des principes religieux, qu'ai-je à craindre de la postérité? Elle pourra m'oublier, mais elle ne maudira pas ma mémoire ; mes ouvrages sont une histoire fidèle des trente prodigieuses années qui viennent de s'écouler, et offrent encore auprès du passé des vues assez claires sur l'avenir; j'ai beaucoup prédit, et il restera après moi des preuves irrécusables de ce que j'ai inutilement annoncé. (Nous avons vu de ces preuves.)
« Les deux partis crient et s'insultent ; les républicains nous transportent loin de nous, dans des perfec-- tions imaginaires ; les autres nous retiennent en arrière, refusent de s'éclairer et veulent rester les hommes du xɪvᵉ siècle, dans l'année 17971. » (Préface de l'Essai.)
1. « Dis-je aujourd'hui autre chose que cela? N'est-ce pas le fond de toutes les idées politiques, de toutes les plaintes, de toutes les prévisions que l'on retrouve dans les Réflexions politiques, dans la Monarchie selon la charte, dans le Conservateur, et dans mes opinions à la Chambre des pairs, etc.? Il y a cependant trente années que cela est écrit... Cette fureur de dire la vérité à tout le monde explique assez bien les accidents de ma vie politique. (Essai, ch. I.) « ... Il est passé, le temps des félicités individuelles ; les petites ambitions, les étroits intérêts d'un homme s'anéantissent devant l'ambition générale des nations et l'intérêt du genre humain. » ↩
Ces extraits sont un peu longs, mais ils répondent si bien à la plupart des préventions et des attaques contre l'illustre mort, que nous n'avons pas cru pouvoir les faire plus courts.
Indépendamment de la pensée si nette et si solide, qu'on en compare le style à toutes les pièces, à tous les bavardages et bredouillages que nous avons vus se poser si fièrement contre lui, et l'on jugera de la différence, et l'on comprendra, si l'on peut, que des écrivains de cette espèce aient osé attaquer si indécemment un maître incomparable.
Si l'on trouvait ces extraits trop vifs contre un certain zèle, j'en pourrais citer de plus vifs encore, et venant d'une bouche qui n'a dit que la vérité, qui vécut, souffrit et mourut pour la vérité.
En effet, le temps de sa passion commençait, le Christ allait mourir. Voyant depuis longtemps les menées des pharisiens pour le perdre et pour tromper le peuple; voyant surtout leur faux zèle et leur hypocrisie, il voulut leur dire une dernière fois la vérité, pour préserver ses disciples et son peuple de leurs mauvaises pratiques et de leurs mauvais exemples. La circonstance était solennelle, le discours l'est aussi.
« Les scribes et les pharisiens, dit l'homme-Dieu, en saint Matthieu (chap. xxII), sont assis sur la chaire de Moïse. Observez et faites ce qu'ils vous diront ; mais n'allez pas faire selon leurs œuvres ; car ils disent et ils ne font pas ; ils mettent, et lient sur les épaules des hommes, des fardeaux lourds et impossibles à porter, mais ils ne veulent pas y toucher même du bout du doigt.
« Ils font toutes leurs œuvres pour être vus des hommes, ils élargissent leurs philactères et amplifient leurs bandelettes. Ils aiment les premières places dans les festins et les premiers siéges dans les synagogues. Ils aiment à être salués sur la place et à être appelés Maîtres par les hommes. Vous autres, ne vous appelez pas maîtres. Il n'est qu'un maître qui est au ciel, et vous tous, vous êtes frères. Sur la terre, n'appelez non plus personne, mon père, parce que vous n'avez qu'un père qui est dans les cieux.
« Quiconque s'élèvera sera abaissé; mais malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous fermez le royaume des cieux devant les hommes ! Quant à vous, vous n'entrez pas, et les entrants, vous ne les laissez pas entrer.
« Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que, sous prétexte de vos longues prières, vous dévorez la substance des veuves, et c'est pour cela que vous serez jugés plus sévèrement.
« Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous courez la mer et la terre pour faire un prosélyte, et quand il est fait, vous le rendez deux fois plus digne de la géhenne que vous-mêmes.
• Malheur à vous, conducteurs aveugles, qui dites si un homme jure par le temple: ce n'est rien, mais s'il jure par l'or du temple, il doit son serment. Insensés et aveugles ! lequel doit-on plus estimer de l'or ou du temple ?...
« Malheur à vous, scribes et pharisiens, qui avez abandonné ce qu'il y a de plus important dans la loi, c'est-à-dire la justice, la miséricorde et la foi.
« Malheur à vous, parce que vous êtes semblables aux sépulcres blanchis.... Serpents, races de vipères, comment échapperez-vous à la condamnation de la géhenne ? »
Tel est le chant du cygne divin de Sion, de celui qui aima tant l'humanité, de celui qui passa dans ce monde en faisant du bien, de celui qui n'éteignait pas une mèche qui fumât encore. Il fallait que le mal fût bien grand pour lui arracher ces fulminants anathèmes.
Il va sans dire que je n'entends les appliquer à per sonne en particulier; et, cependant, en général n'est-il pas encore quelque chose de vrai en tout cela? Les générations passent, mais les défauts des hommes ne passent pas ; l'Evangile est venu améliorer les générations, mais il n'a pas toujours pu changer les cœurs ; et dès les temps de saint Grégoire le Grand, il y avait des chrétiens auxquels il ne craignait pas de dire que, pour quelques-uns, le travail de la prière se changeait en une négociation d'affaire : Nonnullis in usum negociationis vertitur labor orationis.
La race de cette espèce de négociants a-t-elle disparu? N'en est-il plus qui dévorent la substance des veuves et même des familles? Si les rabbins eux-mêmes comptent au nombre des malheurs du monde les cérémonies et observances superstitieuses des pharisiens, s'ils les appellent des plaies, comme les sauterelles de l'Egypte, comment devrait-on regarder et appeler leurs semblables parmi les chrétiens? Et cependant qu'il en est! Si le zoïlisme nous dévore, combien le pharisaïsme n'est-il pas plus redoutable et plus dévorant? On a beau crier dessus comme sur le loup, il ne lâche pas sa proie et n'abandonne pas son œuvre d'envahissement, de ténèbres et d'abrutissement.
Quant à M. Veuillot, s'il y a eu du mal, s'il y a eu de l'imprudence et de l'étourderie en lui, il y a eu aussi du bien; il y a du talent surtout.
D'ailleurs, je ne sache pas qu'il écrive encore dans les journaux religieux ; mais il ne reste pas oisif pour cela. Outre les volumes assez nombreux qu'il nous donne chaque année, il tient quelque part, ce me semble, un rôle de ténor , dont il s'acquitte à merveille. Sa chasuble de l'Univers ne le gêne plus ; il est en veste andalouse ; il est maître de ses mouvements, et il en profite comme un jeune homme. Je n'ai vu personne secouer avec plus d'énergie, dans un petit journal, l'argentine artillerie du bonnet chinois ; on dirait que c'est là son genre, et qu'il n'a fait que cela toute sa vie.
Il s'est amendé, m'est avis, dans son nouvel emploi ; il est spirituel et piquant, mais il est plus gracieux et moins injurieux que jadis. Sa marotte a des rubans et des fleurs ; son épigramme pince et rit, tandis que souvent sa polémique était choquante.
Il gagne fort à ce changement; et je le trouve plus chrétien, comme il est, que lorsqu'il nous débitait ses homélies au gros sel et au vinaigre.
Je l'aime encore mieux quand il se permet de faire un peu l'amour ; il s'en tire à merveille , on voit qu'il y est expert. Parfois, en effet, Çà et là s'arrête dans ses pérégrinations de tout genre et à toutes fins. Chez le comte Albéric, sans doute, ce modèle des comtes, il avise un beau minois dignement porté par une héritière assez bien en dot et en parchemins ; Çà et là, charmé de l'au haine, tousse et s'assied. Il pose ses fines mains gantées de paille et son beau menton frais rasé, sur le pommeau de sa canne voyageuse : l'œil doux, la face irradiée de sourires et de tendresse, il contemple, il admire. • - Madeleine, » lui dit-il enfin, d'un ton colombin et un peu sournois, « vous êtes belle!!! vous avez des nattes brunes....» Mais le nouvel admirateur n'était pas seul ; il y avait des gentillâtres dans le pays. Çà et là ne se déconcerte point. Il se met en mesure de les éreinter bien et dûment, l'un après l'autre ; ils sont bientôt expédiés.
Alors il s'approche de la belle Hélène, qu'il eût mieux fait d'appeler Chimène, comme il en appelle tant d'autres ; et d'un accent vainqueur, mais tendre, il lui dit tout droit : « Madeleine, prenez ce vaillant, qui....»
C'est-à-dire qui a fait pour ses sœurs et sa mère, sans parler de ses rivaux, ce que nous venons de voir ci-dessus.
Oui, Veuillot, voil où je vous aime. Vous êtes incomparable en ce genre de tournois. Je ne sais pas si la belle Madeleine a fait la sourde oreille ; mais, s'il en est ainsi, elle a eu tort.
Ah ! bon Venillot, voilà donc pourquoi vous voyagez tant, pourquoi vous allez toujours çà et là faisant l'école buissonnière, tendant vos lacs et filets aux colombes et aux perdrix. Le traître ! il ne s'en vantait pas, et si je ne l'avais pris sur le fait, il ne l'eût même pas avoué dans ses confessions.
Nous avons déjà dit que, débarrassé de sa chasuble du ci-devant Univers, qui est depuis longtemps jetée aux choux ou aux orties, M. Veuillot, dans son nouveau journal et sans doute ailleurs, commence à être beaucoup moins féroce, moins dévorant et moins massacrant que jadis. Il devient même presque gentil, et il sera d'une bonne influence dans la feuille où il écrit ; il en diminuera la méchanceté en la rendant au moins élégante ; il changera le gros fiel en fine plaisanterie ; il pensera parfois; au lieu de l'abaisser, de l'avilir, il élèvera l'esprit de ses collègues, et par contre-coup de ses lecteurs.
Cependant, soit dit a son honneur, la cage est trop petite pour l'oiseau; ses ailes s'y froissent, sa voix s'y coupe et s'y fausse; il peut sauter, becqueter, pousser de petits cris, et il ne s'en fait pas faute; mais il ne peut chanter, il n'a pas son essor. Il n'en a pas moins de peine ; car c'est, à mon avis, un rude métier que d'être obligé d'avoir toujours de l'esprit, alors même qu'il n'y en a plus; de tailler, de briser de toute façon sa phrase et sa pensée pour produire le trait, 1 imprévu et faire rire. Toujours faire rire! il y a là de quoi pleurer.
M. Veuillot se dédommagera et nous dédommagera dans des ouvrages à part, s'il n'achève pas trop de se gâter en se modelant pour son nouveau rôle, comme il s'était déjà endommagé, avant l'Univers, en soutenant, avec aigreur et emportement, une politique qu'il n'aimait pas.
Peut-être est-ce là, avec quelques petites autres causes, ce qui l'a rendu si énormément injuste envers M. de Chateaubriand.