VIII. M. Sainte-Beuve peint par lui-même (suite et fin). - Sa lettre
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au Constitutionnel. - Ses commentateurs.
Les petits journaux reprennent la question, et, entre autres, les Écoles de France, journal hebdomadaire, fait par des jeunes gens qui savent déjà écrire. Ils appellent costume d'apothéose cette lettre où M. Sainte-Beuve se loue d'une façon si singulière, en guise de réponse aux remarquables articles de M. Taxile Delord.
Ces jeunes gens citent ensuite cette lettre, qui débute par le ton du conseil et de l'enseignement à la jeunesse dont M. Sainte-Beuve, disent-ils, a su apprécier les sympathies pour sa personne.
Je ne sais pas, en effet, pourquoi il s'adresse à la jeunesse; car, ș'il croit avoir bien mérité d'elle, il doit la trouver bien ingrate.
Ce n'est pas seulement d'adresse que cette lettre se trompe ; elle a des passages tellement uniques en leur genre, qu'il m'est impossible de ne pas les citer: «Jeune homme, dit-il, qui vous destinez aux lettres et qui en attendez douceurs et honneurs.. » -Ceci sent parfaitement son Delorme : c'est du positif utilitaire et ça manque cependant de vérité.
Non, et j'ose en attester les jeunes gens, ce ne sont pas les douceurs qu'ils en attendent qui les entraînent vers la carrière des lettres, quand ils ont un véritable talent. Ils ont tort peut-être, mais ce n'est pas un métier qu'ils cherchent, c'est quelque chose de plus moral, de plus haut; c'est le beau, c'est la science, c'est la muse. Le reste vient par surplus, s'il se peut.
Selon notre critique matériel et matérialiste, comme toujours, il n'y aurait dans le jeune candidat des lettres qu'un appétit; selon l'antiquité païenne elle-même, il y avait un Dieu : Est deus in nobis, agitante calescimus illo.
Il en est, je le sais, que rien n'échauffe et n'inspire; mais ceux-là ne feront ni de vrais poëtes ni de vrais écrivains; ils seront critiques, s'ils le veulent.
Et qu'on remarque ici la différence du sentiment littéraire d'une saine antiquité et de celui que voudrait faire prévaloir de nos jours une critique de décadence, de dégradation et de corruption : celle-ci n'y voit que de petites récompenses et douceurs, celle-là cherchait le feu sacré, l'inspiration, le souffle d'en haut : elle se dévouait.
C'est ainsi que le critique ne nous montre jamais qu'une moitié d'homme, la moitié d'en bas. La moitié - d'en haut ne paraît jamais; le côté moral n'est point venu; et quand nous avons dit que cette moitié d'homme avait de l'intelligence, nous avons peut-être un peu trop dit ; ce n'est guère, en effet, que de l'instinct, un instinct très-délié, tenant du mouvement de la couleuvre et de la fouine, de la belette. On est parfois ingénieux, par conséquent ; mais toujours incomplet et bizarre; parfois gracieux, mais artificiel et maniéré, alambiqué, tiré de biais, projeté de même.
Vous n'y trouverez jamais une pensée mâle et ronde, un coup de pinceau profond, net et vif, ni surtout un trait d'esprit. Vous y trouverez de la ruse oblique et de la malice à foison.
Vous pourrez par intervalle découvrir aussi du bon sens ; mais au milieu de quelles forêts étiolées de fantaisies, de lubies, niaiseries, inepties !
Ces affectations et manières d'être se ressentent de sa nature; ses passions, qui sont toujours à la suite de celles de Werther et de René, comme des singes après des raisins, loin de s'élever commme elles d'un bel essor sur l'aile enflammée de l'imagination, de rendre poétique leur objet, de vivre de leurs propres feux, tombent tout de suite, comme nous l'avons vu, dans l'histoire naturelle, et ne nous offrent que des scènes de ménagerie ou de haras. C'est ainsi qu'on respecte les femmes :
Comme un jeune poulain enfermé trop longtemps...
Glissant par sa croisée,
Je la laissais au lit, haletante et brisée.
Voilà donc la poésie intime, la veine inexplorée dont l'austère jeune homme a doté son pays, et pour lesquelles il demande une couronne ! Voilà le censeur qui se permet de reprocher des faiblesses à tout le monde, afin d'en faire ses semblables !
Quand il souffre, il ne sort pas plus de sa nature et de son genre que lorsqu'il est heureux; sa plainte n'a jamais le ton élevé, l'accent grave d'un homme, pas même les gémissements attendris d'une fille; il geint, il crie comme un petit toutou, comme un petit carlin1, qui se serait mis une épine au pied en battant les buissons.
1. On dit aujourd'hui King's-charles, parce que, sans doute, c'est moins élégant et plus difficile à prononcer; mais c'est la même chose à peu près, et carlin veut dire chien du roi Charles tout aussi bien que King's-charles. ↩
Il était donc bien loin de s'en tenir aux « soupirs étouffés à demi, » comme il voudrait le faire entendre aujourd'hui, car il faut toujours qu'il tâche de se rendre intéressant, alors même que personne ne s'y intéresse.
« Recherchez, dit-il au jeune homme, les plus nobles amitiés. » Oui, pour s'en servir comme d'une échelle et tâcher de les briser ensuite.) « Portez-y la bienveillance et la sincérité d'une âme ouverte et désireuse d'admirer. » Oui, admirer pour ce qui revient d'une admiration bien placée.
« Dotez la poésie de votre pays de quelque veine intime encore inexplorée. » Dotez votre pays ! comme ça parle ! Nous venons de voir quelle est cette veine et cette poésie. Dubartas est harmonieux, Voltaire est chaste, et l'impur Parny est pur à côté d'elle.
Aussi le pays s'est-il bien gardé d'en rien accepter : il a repoussé une dot malsaine et donnant moins que rien.
Les camarades ont pu en parler un instant, mais pour rire plutôt que pour autre chose. L'auteur seul a osé se prendre au sérieux. Selon son habitude et à défaut de mieux, il s'est consacré à lui-même, comme il nous le dit, de longs articles partout où il pouvait en fourrer.
Telle est, en effet, sa manière de travailler et de se faire mousser.
Il commence par se louer à fond et à outrance, sous le faux nom de Joseph Delorme ; puis il s'en va partout louant le faux Joseph Delorme, ici, sous le masque républicain, et là, comme il dit lui-même, sous le demi-masque saint-simonien.
Son fait n'est que déguisement et surprise; sa quasi célébrité n'est qu'un escamotage.
Comment ne pas réusșir un peu par de tels moyens? Et cependant Dieu sait s'il a réussi! Comment pourrait-il croire à la sincérité en autrui, lui qui n'a fait que jouer la comédie sous le masque? Au moins ne devrait-il pas prêter son talent et ses adresses aux grands esprits qui n'en ont pas besoin pour réussir et se faire admirer; il trouvera bien assez de comédiens autour de lui pour ne pas affecter d'insulter de ce nom des hommes de génie qui furent toujours sérieux et droits.
Prétendre que la veine de la poésie intime (ainsi que cela se jargonne, disait Chateaubriand) fut inexplorée avant Sainte-Beuve-Delorme, c'est se plaire à tromper, . ou faire voir qu'on n'a pas la moindre idée de la poésie qui nous a précédés.
La poésie de Rousseau, de Millevoye et de Gilbert, n'était-ce pas généralement de la poésie intime? La poésie d'André Chénier n'était-elle pas de la poésie intime ? Celle de M. de Lamartine ne l'est-elle pas de même le plus souvent? Et quelle poésie à côté des rimes de notre critique !
C'est pour avoir compilé et gâté tout cela, qu'il dit avoir trouvé; ainsi, désormais, le plagiaire maladroit sera le créateur inspiré.
Le seul service qu'il ait pu rendre a été, au contraire, de dégoûter le public de ce genre de poésie, par l'usage qu'il en a fait. Il a fini, en effet, par la mettre absolument à terre, en la portant au dernier degré de ridicule, de platitude et de graveleux.
Qu'on nous en cite quelque chose d'aussi pur et d'aussi touchant que le Jeune malade de Millevoye. Son amie avait promis de venir à sa tombe, quand il ne serait plus; mais, dit le poëte :
Mais son amante ne vint pas,
Et le pâtre de la vallée
Troubla seul, du bruit de ses pas,
Le silencedu mausolée.
C'était le poëte lui-même qui était le malade et qui, véritable cygne, chantait d'avance son destin. Il n'y a point ici de manége ni de mensonge intéressant pour attraper le public et pour se faire un nom.
La faim mit au tombeau Malfilâtre ignoré.
Et ceux-ci, de Gilbert, ne sont ni moins intimes, ni moins pénétrants :
Je meurs, et sur ma tombe, où lentement j'arrive,
Nul ne viendra verser des pleurs.
Pardon, ô poëte, j'en verse moi-même en te citant. J'en verse, mais d'admiration, en lisant ce qui suit, et j'aurai sans doute ton destin, comme je le dirai plus tard1 :
1. Voir Appendice, n° I. ↩
Ciel, pavillon de l'homme, admirable nature,
Adieu pour la dernière fois !
Ah ! puissent voir longtemps votre beauté sacrée,
Tant d'amis sourds à mes adieux !
Qu'ils meurent pleins de jours, que leur mort soit pleurée,
Qu'un ami leur ferme les yeux!
Nul ami ne vint fermer les yeux de Gilbert sur son grabat d'hôpital. Dans notre monde vain et vil, la fortune seule a des amis, et si respectable qu'elle puisse être, la pauvreté n'en a pas. Elle mériterait la gloire, qu'elle n'aurait que des dédains. Et la généreuse France put voir, après Malfilâtre et avant Hégésippe Moreau, un grand poëte de plus mourir de faim, à l'hôpital, et presque fou de misère, au milieu de tant d'intrigants satisfaits et de nullités repues !
Nous venons de voir aussi les magnifiques adieux que le poëte laisse à cette douce patrie en tombant d'inanition au milieu de son abondance.
Le Welche a de belles oreilles, mais elles sont tellement conformées, qu'il aime à peu près autant, et peut-être un peu mieux le cri de l'oie commune et le cancan des canards que les accents du cygne. Il est vrai qu'il est fier aujourd'hui de ces illustres morts, et à hon droit; mais il ne sut même pas leur donner un morceau de pain, comme la Grèce en donnait du moins à Homère, à ses rhapsodes, et le moyen âge à ses trouvères errants.
Et cependant, après les vers que nous venons de citer et ceux que nous allons citer encore, on ne peut s'empêcher de s'écrier : Voilà du feu sacré! voilà des hommes! voilà de la poésie ! Que sont, à côté de cela, les singeries baroques de nos romantiques et leurs autopsies chirurgicales?
André Chénier mourant s'écrie aussi :
L'illusion féconde habite dans mon sein,
Je ne veux pas mourir encore.
Comme c'est vrai, comme c'est navrant, car il mourra néanmoins, et il le sait !
Puis enfin, voici la mélodie de Lamartine; la lyre éolienne n'a rien de plus doux :
Souvent sur la montagne, à l'ombre d'un vieux chêne, Au coucher du soleil tristement je m'assieds.
Je promène au hasard mes regards sur la plaine, Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds, etc. Oui, encore une fois, voilà de la poésie intime ! voilà de la véritable poésie ! et cependant, un burlesque et froid compilateur romantique, qui n'en reproduit que la grimace, viendra nous dire que c'est lui qui a doté son pays de cette veine de poésie jusque-là inexplorée.
O pudeur! où es-tu?
Quand on en est réduit à se faire un mérite et à se tresser une couronne de pareils trophées, c'est être bien pauvre et même vouloir un peu mystifier le public en finissant, comme ce bon Joseph Delorme l'a mystifié en commençant.
Autrefois les latinistes disaient : Non bis in idem, c'est-à-dire qu'il ne fallait pas retomber deux fois dans les mêmes errements. Nous avons changé cela. C'est ainsi que le serpent mord sa queue, que le tour est complet et le cercle fermé. Il n'a pas manqué sa fin.
« Joseph Delorme, a dit M. Sainte-Beuve, n'ayant pas beaucoup d'idées à lui, exprimait volontiers celles des autres. » Voilà comme il prétend faire du neuf avec du vieux; voilà comment, en exprimant les pensées de Millevoye, de Malfilâtre, de Gilbert, d'André Chénier, de Lamartine, de Victor Hugo pour la poésie, de Werther et de René pour la prose, il est parvenu à nous doter d'une poésie nouvelle, d'une poésie d'emprunt.
M. de Chateaubriand s'en apercevait bien, mais il n'en était nullement enchanté; il était obsédé, au contraire, de tous ces petits Werther et René qu'il entendait glousser, piauler, miauler autour de lui, et qui se disaient tous ses enfants, tandis qu'il ne croyait en rien à une telle postérité. Il eût donné beaucoup pour en être débarrassé. Il le disait à tout venant.
Et quand M. Sainte-Beuve dit, dans une note que nous avons citée ci-dessus et qui nous a frappé par son contraste avec les idées ordinaires de l'auteur, que, comme Napoléon, M. de Chateaubriand n'a pas fait école, il a exprimé exactement, cette fois, la pensée de M. de Chateaubriand. C'est si bien cela, que la tournure même, la netteté, la concision de cette note, feraient croire à un communiqué presque officiel, ou du moins à une reproduction exacte des paroles ordinaires du grand homme. Cette manière d'envisager la position littéraire de M. de Chateaubriand était la sienne propre. Elle diffère complétement de celle dont Sainte-Beuve l'envisage partout ailleurs, en s'opiniâtrant à lui attribuer la paternité de toute une postérité de rêvassiers qu'il détestait et désavouait.
Bien ou mal fondée, la prétention de M. de Chateaubriand était d'être tout à fait à part, de ne ressembler à personne. Le dire, comme l'a fait en ce passage M. Sainte-Beuve, c'était le prendre par son faible, comme si l'on eût voulu lui payer une dette de reconnaissance pour quelques-uns de ces petits services auxquels il se prêtait volontiers.
M. Sainte-Beuve ajoute : • Versez dans votre critique, émule et sœur de votre poésie, vos effusions et votre sympathie et le plus pur de votre substance... » Nous avons assez vu ce que c'est que la sympathie de M. Sainte-Beuve, et quoiqu'il s'en flatte, nous ne croyons pas qu'il ait jamais montré beaucoup de zèle et d'émotion pour produire et faire connaître des talents nouveaux, luttant contre l'obstacle, à moins que ce ne soit Joseph Delorme, ou quelques membres influents de la secte romantique qui pouvaient le lui rendre.
Pour ceux-là, il a pu avoir du zèle et de l'émotion ; c'était travailler dans sa propre cause. Mais pour tout le reste, il a été bien froid, pour ne pas dire négatif et hostile. Peu de critiques ont été moins généreux, moins secourables, si ce n'est pour des coteries. A-t-il donné la main à Hégésippe Moreau, qui, à la vérité, faisait mieux le vers que lui? a-t-il fait connaître Bordas-Dumoulin ?
Non, sans doute, dira-t-on ; mais les autres n'en ont pas fait davantage. On les a laissés s'épuiser et s'éteindre sous la triple étreinte de leurs travaux, de leur misère et de leur obscurité.
A leur mort, on leur a fait une célébrité, sans avoir jamais daigné en parler durant leur vie. C'est qu'alors cela eût pu leur être utile et les sauver; on n'y tenait pas; c'est qu'après leur mort, ça ne sert à rien qu'à faire remarquer ceux qui parlent d'eux, et qui les ressuscitent, comme ils disent. C'est là ce qu'il faut. Si on allait faire connaître d'un trait de plume le mérite d'un infortuné, le relever du fumier de l'indigence pour le placer au rang des princes de la plume, on ne s'en consolerait pas. Laissons-le donc subir son destin; et, quand il ne sera plus, nous le louerons, nous le plaindrons, nous nous poserons en cœurs sensibles ; nous dirons : Une bête féroce a dévoré Joseph; nous mènerons son deuil, nous lui promettrons un monument, ou du moins nous ouvrirons ad hoc une bruyante souscription, en y mettant vingt sous, et qui finira par tomber dans l'eau !
Que du reste la critique de M. Sainte-Beuve soit, comme il le prétend, l'émule et la sœur de sa poésie, nous l'accorderons volontiers, en ce sens qu'elles se valent. Il a fait une mauvaise histoire de Port-Royal, où souvent il paraît chercher plutôt l'occasion de sacrifier les solitaires à leurs impitoyables ennemis, que de les venger. M. Delord a donc eu tort de dire qu'il s'était fait, en ce temps-là, de saint-simonien janséniste. C'était jésuite qu'il devait dire; il n'a ni l'étoffe ni la taille d'un janséniste sérieux.
Nous avouerons de même, avec les nombreux commentateurs qui se sont déjà occupés de sa lettre, que sa morale dans la théorie de se prêter s'il le faut, mais de ne pas s'aliéner est aussi l'émule, et comme on l'a dit, l'émule heureuse de celle de M. Nisard; elle la surpasse même d'autant de pieds que celle de M. Nisard surpasse celle des héros de Pascal.
Rien ne s'était dit encore, dans notre illustre Université française, de comparable à cette théorie des deux morales, et rien ne s'était encore écrit non plus dans notre littérature, qui pût approcher de la théorie de M. Sainte-Beuve sur le prêt de soi-même.
Il parle ensuite de ceux qui se retirent de la voie droite, et qui manquent à leur promesse. - O medice!
« Mettez une distance convenable, respectueuse, des années entières de réflexions entre vos jeunes espérances et vos derniers regrets...i- C'est-à-dire entre vos admirations et vos dénigrements envenimés par de nouvelles perspectives.
Voilà donc la moralité qu'il annonce, c'est ainsi que de toutes ces misères, il a le courage de se faire autant de gloires. O bienheureux !
Ailleurs, il se vante de n'avoir pas mis tout l'intervalle qu'il dit ici, et d'avoir commencé à juger sévèrement Chateaubriand, dès les temps même où il se laissait faire une douce violence pour le louer.
De ces deux assertions opposées, laquelle croire ? Celle qu'on voudra; car chez celui qui vous ballotte si bien entre le oui et le non, le oui et le non sont également vrais; c'est-à-dire que rien n'est bien vrai, et que l'on ne sait où l'on en est.
« Ne cantonnez pas votre intelligence dans un parti, ni dans une école, ni dans une seule idée, ouvrez-lui des jours sur tous les horizons;i c'est-à-dire n'ayez aucune conviction ou plutôt ayez-les toutes, selon les circonstances; ne soyez d'aucun parti, afin de pouvoir les servir, les utiliser et les délaisser tous à mesure qu'ils triomphent ou qu'ils tombent.
a Ayez de la constance et du sérieux en tout, ® -même dans l'inconstance! - « Évitez la vanterie, et jusqu'à l'ombre du charlatanisme. » Dans ce cas, il fallait, non-seulement tuer, mais supprimer Joseph Delorme, car il a bien son grain de charlatanisme et de vanterie.
« Devant les grands amours-propres, dévorants et tyranniques, qui croient que tout leur est dû, gardez constamment la seconde ligne. » La seconde ligne, hélas! on croit venir en seconde ligne, et l'on n'en est pas à la dixième. Pourquoi donc cette vanterie ?
« Prêtez-vous pour un temps, s'il le faut; mais ne vous aliénez pas! » Toujours prodigieux! prêtez-vous, mais ne vous donnez pas, afin que vous puissiez vous prêter encore.
Ces dames italiennes que le critique nous a montrées, en parfaite connaissance de cause, tirant le rideau devant la madone, pour une certaine opération de leur métier, ne font pas autre chose que d'appliquer cette théorie, de se prêter sans s'aliéner, afin qu'après s'être prêtées à Joachimo, Agostino, elles puissent se prêter aussi à Gugliemo, Geronimo, etc.
Tout ceci finit par être fort affligeant; car enfin, je vous le demande, où en est le sens moral, quand on parle si lestement de se prêter sans s'aliéner?
On conçoit le dévouement, mais ces marchés à terme et à reprise sont d'un autre monde. Jadis, on se donnait; aujourd'hui, on mettrait donc son âme et sa pensée en location comme une chambre garnie?
« Céder parfois, se laisser faire une douce violence... Toujours le même système, toujours des accommodements !
• Rester judicieux dans ses faiblesses;... » c'est-à-dire être faible à bon escient et pour cause ; dire d'un côté le contraire de ce que l'on dit de l'autre.
« Tout cela, pour qu'en approchant du terme où l'estime publique est la seule couronne... vous serviez à défrayer les gaietés, et, pour dire le mot,les gamineries d'un loustic libéral appelé Taxile Delord. »
Ainsi M. Taxile Delord est un loustic et un gamin, parce que, de l'aveu de M. Sainte-Beuve lui-même, il a été indulgent et modéré ! Il n'a donc pas prétendu vous ôter cette couronne d'estime que vous ambitionnez ; mais il a dû trouver, comme tout le monde, que de changer d'opinion comme de chaussures, d'appeler injustement la haine et le mépris sur tant de beaux noms et de bonnes choses, ce n'était guère le moyen de la mériter.
Cette injure, d'ailleurs, est tellement gratuite et grossière qu'elle ne porte pas coup, mais retombe tout entière sur son homme.
Aussi M. Taxile Delord s'est-il bien gardé de relever ces traits perdus, et il a bien fait : leur destin est de rester à terre; et M. Delord s'est montré mieux inspiré en continuant tout simplement ses articles sérieux, curieux et modérés.
M. Delord a donc été très-indulgent, très-clément, et celui que M. Guizot et madame de Broglie appelaient, dit-on, un carabin-jacobin a eu bien tort de se plaindre de la clémence de M. Delord; il pouvait aller bien plus loin.
Nous ne concevons pas surtout qu'un carabin-jacobin, qu'un ancien collaborateur de Carrel, un ex-adorateur de Saint-Simon et de la femme libre, puisse traiter de loustic un écrivain sérieux et distingué, constant dans ses principes, et lui faire un crime d'être libéral.
Mais, monsieur Josse, c'est comme vous étiez dimanche; c'est comme vous le serez peut-être encore un jour, si vous vivez, car, vous l'avez dit : vous vous prêtez, mais vous ne vous aliénez pas; vous restez toujours prêtable, et vous n'êtes pas de ceux qui aient le moindre préjugé pour les familles princières et pour les dynasties. on tient bien davantage à un gouvernement régnant, gouvernant, fonctionnant, payant et tenant le balcon ou le balustre des encouragements.
Une réflexion bien simple eût du arrêter dans ses injures le critique critiqué ; c'est que les libéraux ne sont pas les seuls qui trouvent à redire sur son compte : les légitimistes et ses anciens amis de la quasi-légitimité ont aussi leur mot.
De toutes parts donc le blâme : de nulle part la défense.
Malgré sa chance, le critique dénigrant et outrageux n'a pas toujours affaire qu'à des morts. On l'a laissé longtemps aller à son gré, sans trop en tenir compte, connaissant l'homme ; mais, à force de blesser l'équité littéraire, il finit par tomber dans ses propres filets, par se voir pris et entrepris de toutes parts.
Il régna longtemps comme un maître dans le dénigrement. Par je ne sais quelle manie de plaire, il voulait tout flétrir, tout changer, tout détruire, et c'est lui qui est détruit : le ciel est juste. Le méchant et l'envieux se perdant en leurs propres excès, sont d'un bon exemple.
Ce serait le moment de cesser ce métier, d'ouvrir enfin les yeux, s'ils sont capables de voir; ce serait le temps de se renouveler tout de bon et de renoncer aux voies tortueuses pour entrer enfin dans celle de l'équité.
Mais on n'en fera rien ; on continuera sa route, non sans contradiction et ennui, mais sans aucun remords.
Malgré sa ruse, le malin critique a une sorte de naïveté ; tout en voulant se justifier, se louer, s'exalter, il se trahit et se laisse voir à nu avec tous ses défauts, comme un petit saint Jean. C'est un enfant terrible contre lui-même; mais on dirait qu'il se trouve beau comme cela, et qu'il se complaît dans cet état de nature.
Au lieu de cacher ses misères, ses paroles ne sont propres qu'à les faire ressortir; je ne veux pas dire pour cela que notre critique soit immoral, je dis que c'est chez lui imperfection et infirmité dont il faut le plaindre plutôt que le blâmer. Ce n'est pas sa faute. A la rigueur, on peut se réformer, mais on ne se fait pas soi-même. Et tel que nous l'avons vu ci-dessus dans le portrait qu'il s'arrange dans Joseph Delorme, tel nous le voyons dans cette lettre où, comme Démosthène, il demande une couronne.
C'est toujours et en tout le même matérialisme et le même sensualisme, ne s'élevant pas, ne pouvant pas s'élever aux régions morales et supérieures. Nous avons l'homme d'en bas ; l'homme d'en haut n'est pas venu.
Ses changements, ses vicissitudes personnels ne sont même que des changements et des vicissitudes matériels, des mouvements physiques de sistole et de diastole. Et l'un de ceux où il se complaît le plus et qu'il aime le mieux à nous peindre, c'est celui-ci : Quelquefois Joseph Delorme est malade, infirme, fatigué : il est poussif, il est mourant et ne voit plus que chandelles ou rayons jaunes; puis il revient; il se redresse. Étalon fringant, il hennit, et bondit dans son Pre-aux-Gercs, a la vue des cavales, comme un jeune poulain enferme trop longtemps; puis, afin d'en avoir un plus grand choix, sans doute, il franchit la barrière et passe les ponts presque au galop; la dalle étincelle et sonne sous son fer : l'œil est ardent, les naseaux en feu, la crinière en l'air.
Il n'a fait que passer et tout est retombé : le pas est lourd ; l'œil morne et languide ; le nez pointe vers la terre, et Jean regagne son faubourg, piteux comme un renard qu'une poule aurait pris.
Je ne dirai pas que tous ces accidents soient de sa faute; c'est de sa nature, et ce ne sera certes pas celui-la qu'on pourra jamais accuser de métaphysique ni de spiritualisme. Il est utilitaire, sensationnel et positif, voilà tout; ne le cherchez pas au delà.
Voilà néanmoins qu'après avoir, bien à regret, fait remarquer quelques-uns de ses défauts, comme c'était mon devoir de défenseur de la mémoire illustre qu'il a si indignement traitée, je me surprends à m'attendrir à ses dernières paroles. Eh bien ! oui, notre critique a beaucoup travaillé; il a, comme il le dit, amassé beaucoup de jugements.
Mais comment a-t-il travaillé? quels jugements a-t-il amassés ? Est-ce par amour de l'art qu'il en a tant entassés de faux, de méchants, de contradictoires sur son ancienne idole, M. de Chateaubriand et tant d'autres ?
Il a un mauvais style, un style froid, faible, long, tortueux, visqueux et défectueux comme sa pensée; mais il a de l'instinct dans les limites de la littérature ordinaire et de l'acquit dans son histoire moderne.
S'il avait toujours suivi la conscience et le devoir ; s'il s'était contenté, au moins, de changer pour vivre, sans en faire une théorie, sans se faire un jeu de tout principe, c'eût été malheureux, mais du moins ce n'eût pas été impudent.
S'il n'avait pas été injuste, s'il eût été loyal, il faudrait lui pardonner beaucoup. Il pourrait même compter sur quelque indulgence et peut-être sur quelque reconnaissance, pour tant de travaux qui, pour avoir bien des défauts, ne sont cependant pas sans mérite.
On le savait faible, mais on ne l'eût pas cru méchant : à cet égard, il a trompé bien des gens qui l'aimaient. J'étais un peu du nombre et je lui en ai donné des preuves. Sans qu'il ait jamais parlé d'aucun de mes humbles écrits, j'ai parlé avec quelque éloge d'un des siens. Il a reconnu lui-même l'équité, la bienveillance de la critique que je devais mêler aux éloges.
Je dois avouer que M. de Chateaubriand se moquait de moi.
«-Vous êtes bien bon, me disait-il; vous croyez donc qu'on vous le rendra?
«-Je ne le crois ni ne l'espère, monsieur le vicomte ; je n'y pense pas et ce n'est pas pour cela que j'écris.
i-A la bonne heure ! car vous n'êtes ni assez riche, ni assez influent pour que certaines gens parlent de vos travaux : ils ne parlent que de ceux qui peuvent les servir. Tout le monde ne cultive pas les lettres pour les lettres, mais pour ce qu'elles peuvent donner. »