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Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Dentu, 1864, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
M. Sainte-Beuve est-il bien, comme le dit M. de Loménie,
un critique éminent? - Sainte-Beuve et Veuillot.
Ce que je n'aime pas, je le répète, dans M. de Loménie, ainsi qu'en M. de Pontmartin, ce sont ces compliments exagérés et sans fin à l'adresse du critique ennemi; il ne les mérite guère et, comme on l'a vu, il se garde bien de les leur rendre.
Il est certain qu'il s'entend en littérature ; il eût fait un travail assez remarquable sur Chateaubriand, s'il n'avait pas la triste habitude de ne rendre quelque justice à l'écrivain, que pour pouvoir mieux dénigrer l'homme moral, et de ne se servir ainsi de ses éloges que pour faire passer son venin.
Mettre une fleur au bout du tiers-point dont on frappe, ce n'en est pas moins un mauvais coup.
D'ailleurs, c'est bien plus en vues et observations microscopiques, en menus détails, en petits tableaux, en bijouterie, en quincaillerie littéraires que M. Sainte-Beuve se connaît et se distingue, qu'en grands aperçus, en grands ornements, en grands tableaux, et surtout en grandes pensées. C'est plutôt un-critique de mots et d'images, qu'un critique de pensées. C'est du matérialisme, c'est de la fermentation, au lieu de l'idée; c'est de la vie organique, au lieu de la vie intellectuelle.
Malgré l'aversion que m'inspire sa haine injuste contre M. de Chateaubriand, qu'il comprend toujours assez bien, mais qu'il juge presque toujours mal, je lui ai moi-même rendu justice.
Comparez-le par exemple à Veuillot ; c'est un aigle à côté d'une taupe. Sainte-Beuve raisonne au moins et parfois finement. Louis le butor se contente de dogmatiser, de déclamer, de déblatérer, comme nous l'avons vu ; il garde son bon sens et son esprit pour autre chose. Il ne rattrape et n'égale son émule que lorsqu'il s'agit de juger injustement. C'est en cela qu'ils marchent de concert et montrent le même front ; paribusque feruntur frontibus.
M. Sainte-Beuve n'est donc pas un critique sans quelque distinction, lorsqu'un tas de petites misères ne l'aveuglent pas, ne l'égarent, ne le gâtent pas.
Mais de là à être un écrivain éminent il y a loin ; et l'on ne prodigue pas ainsi cette épithète. Que M. de Loménie le dise aux lecteurs du Correspondant, qui savent ce qu'il faut en prendre et en laisser, à la bonne heure; mais j'espère qu'il ne le dirait point à ses élèves, qu'il ne leur citerait pas une page de Sainte-Beuve, non-seulement comme un modèle de style, mais même comme un style sain et ayant de grandes qualités.
S'il l'osait faire, je changerais d'idées sur son compte et je ne le tiendrais plus pour un bon professeur.
Malgré ses bigarrures, caricatures, maculatures et boursouflures, M. Veuillot écrit bien autrement que Sainte-Beuve. C'est un tout autre souffle, un tout autre jet ; l'un tire de côté ou derrière lui comme un Parthe, l'autre toujours en haut et en avant; l'un se traîne un peu, l'autre saute et bondit toujours ; l'un vivote, l'autre vit double; l'un s'insinue, tripote tout doucement, sournoisement, malignement; l'autre tapage, fait irruption, renverse et bouleverse ; l'un voit assez clair et distingue assez bien les objets microscopiques, l'autre ne voit rien, ne regarde rien ni à rien, et va toujours ; il aspire à s'élever à la superbe et prétentieuse éloquence croque-mitaine du sieur de Maistre; le nonchalant Sainte-Beuve se laisse souvent choir en un trivial à la Cottin.
Avec beaucoup plus d'études, de connaissances littéraires et d'idées que M. Veuillot, M. Sainte-Beuve a parfois aussi de beaux traits.
M. Veuillot dont le moindre souci est d'être juste et vrai, parle souvent, très-souvent à faux et à vide, et il n'en est que plus fier.
M. Sainte-Beuve, qui trahit souvent de l'amour-propre trop candide, mais assez rarement de l'orgueil et de la grosse suffisance comme Louis, dit toujours quelque chose; souvent il instruit. Il intéresse même, lorsque ses aperçus ne sont pas faux et que ses idées, frottées de ciguë, ne se terminent pas en pointes d'aiguille ou de poignard.
M. Sainte-Beuve a beaucoup écrit, mais il a lu avant d'écrire.
Dans son pieux empressement d'édifier les hommes et de faire aussi quelque monnaie, M. Veuillot s'est moins gêné : il a écrit avant de lire. Il lira plus tard et, après nous avoir instruits, il s'instruira.
En attendant, croyons-le sur parole :
« Sans autre préparation que mes besoins, dit-il, je devins journaliste. » On s'en doutait ; et depuis ce temps-là, il n'a plus cessé de journaliser dans le camp ministériel et dogmatiser dans l'Église de Dieu.
Qu'on s'étonne, après cela, qu'il ait obtenu tant de succès et mis en si haut point les lumières et l'esprit de ses bienheureux lecteurs !