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L'Enchanteur 1768—1848
Les conversations de M. de Chateaubriand XIV suite des iniquités de m. Veuillot

XIV suite des iniquités de m. Veuillot

Les conversations de M. de Chateaubriand · 16 min de lecture · p. 205–218 · chapitre 20 sur 35

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Dentu, 1864, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Il imite Rabelais. - Il croit qu'il faut être méchant pour se faire lire. - Ses Satires. - L'écrivain méchant et le malfaiteur. - Veuillot a manqué à la gloire.- La pose et la phrase. - Ce que c'est que Rabelais, modèle de Veuillot.

pas vrai que les notes de M. de Chateaubriand pour un ouvrage lui servissent pour un autre.-Il voulait réduire toutes ses œuvres à douze volumes. - Loin de ne pas savoir sacrifier une idée, il n'en supprimait que trop.

Citons maintenant.-M. Veuillot est en campagne. Il s'en va çù et là, marchant comme en procession et en guise d'évêque; non pas d'un évêque du bon Dieu, mais d'un mage de quelque Ahriman persan ou babylonien, aigri-mænios, comme dit le Zend.

Il a la bouche et la main pleines-ouvertes, et il lance... des bénédictions ? Non pas, mais des anathèmes et malédictions en abondance.

Selon sa méthode de prédilection, c'est une confession qu'il fait; une confession de ses vertus bien entendu, et des péchés des autres, battant sa coulpe sur leur poitrine avec une ardeur de componction tout à fait édifiante.

C'est surtout à Chateaubriand qu'il en veut ; il ne passe sur le corps de tant d'autres que pour arriver jusqu'à lui. Tous valent mieux que celui-ci et chacun d'eux aura du moins son mot d'éloge avant d'avoir son coup de pointe ou de marteau ; Chateaubriand n'aura que des grossièretés, des calomnies, des outrages, le tout asséné d'à-plomb, sentencieusement, sans explication : c'est une exécution sommaire.

Quand les autres ennemis, c'est-à-dire Sainte-Beuve et sa clique, attaquent, ils essayent de motiver : celui-ci point : il prononce; ça suffit. C'est un oracle, c'est lui qui le porte : Ipse dixit. Sa véracité, son équité ne sont-elles pas reconnues ?

Gil Blas est mis de beaucoup au-dessus de Chateaubriand, en qui rien ne saurait plaire.

L'immonde Rabelais lui serait préféré de même, si l'on osait dire sa pensée. En attendant, on se contente de le trouver élégant et on le signale comme tel dans une homélie magistrale et paternelle à la société de Saint-Paul, le jour de la réception de l'auteur.

On imite même la méthode facile du moine médecin et puis curé de Meudon, en écrivant comme lui des historiettes et des nouvelles à bâtons rompus, c'est-à-dire sans suite, sans ordre, sans but. Ce n'est pas là un mal et je n'en veux pas blâmer M. Veuillot. Je dis seulement que c'est un souvenir bien marqué de ses premières lectures et de ses premières impressions. Ces impressions-là ne s'effacent guère, et comme M. Veuillot a pu le voir dans l'Évangile, s'il l'a lu avec autant d'attention que son Rabelais, « la route qu'on a suivie en sa jeunesse, on ne s'en éloigne pas dans la vieillesse. Juxta viam quam secutus fuerit adolescens etiam cum senuerit non recedet ab ea. »

Quand on admire et imite ainsi l'ordurier Rabelais, il est tout naturel qu'on n'aime pas Chateaubriand et qu'on ait des tas d'injures à lui jeter comme à tant d'autres. C'est le grand cloaque littéraire, avec quelques feux follets à sa surface provenant de la corruption même.

Dans la confession littéraire de M. Veuillot, qui est une fort mauvaise confession, Molière et Pascal sont moins bien traités que Rabelais, parce que, sans doute, ils sont moins élégants. Il dit même : « Je n'ai pas trouvé Molière tout fait honnête homme. » Et pourquoi, ô Veuillot? parce qu'il n'a pas assez bien canonisé Tartuffe? « D'ailleurs, dit-il autre part, en faisant encore a M. de Chateaubriand l'honneur de lui prendre textuellement une de ses pensées, sans le dire, mon goût n'est pas à la comédie, la nature humaine y est mise trop bas »

Et dans la satire donc ? Cependant M. Veuillot fait des satires ; il est vrai qu'il s'y trouve plus de beaux vers que de méchanceté. Aussi n'est-ce pas là la satire proprement dite, petit poëme qui a son genre, qui veut avoir son but et être complet.

M. Veuillot pourrait le bien faire ; mais les Saires qu'il vient de publier sont plutôt des pièces de vers de tous genres, de toutes formes, restées jusqu'ici dans ses cartons. Il y a bien des traits satiriques, comme dans tout ce que fait M. Veuillot, car M. Veuillot a cette idée malheureuse qu'il faut être méchant pour se faire lire; cela est peut-être vrai, quand on ne peut pas faire mieux, mais M. Veuillot le pourrait peut-être.

Voilà pourquoi il est plus blâmable qu'un autre quand il fait mal. M. de Chateaubriand n'a pas été bien méchant, ni M. de Lamartine non plus, ni M. Victor Hugo non plus, ni madame Sand non plus, et cependant ils ont su se faire lire. La méchanceté est la ressource de ceux qui n'en ont pas d'autre; c'est la spéculation sur la bassesse et la malice humaines. C'est une des pires corruptions. Qui mord toujours son semblable est un chien enragé; qui peint toujours en noir fait son portrait.

Il faut écrire pour être utile et non pour nuire. - Mais c'est le genre du temps, dira-t-on : il paraît, en quelque sorte convenu, qu'on doit s'entre-manger de son mieux et vivre du sang et de la chair du voisin. - Cela se peut, voilà pourquoi les temps sont stériles et tristes : c'est le signe le plus certain de toute décadence.

Le malfaiteur de la plume est le dernier des malfaiteurs ; car il est généralement le plus sûr de son impunité, ou du moins d'une punition, incomplète et sans aucune proportion avec le mal qu'il a fait ou tenté de faire. - Mais il est méprisé, dira-t-on. Si parfois le public écoute le diffamateur et le calomniateur, il ne l'aime jamais; il le relègue au ban de l'opinion, et vérifie en sa personne la sentence de l'Évangile : « Malheur à l'auteur du scandale : Væ per quem scandalum venit. »

Tout cela est vrai ; mais peu importe au méchant, si, en attendant, il y gagne quelques sous ; souvent il avouera volontiers que c'est sans sujet de haine et sans haine, mais uniquement pour rire, qu'il fait le mal. Ce n'est jamais du moins sans un appétit quelconque. Parfois un coup de plume vaut un coup de poignard et souvent rapporte plus.

Dans une autre position, le diffamateur eût travaillé avec un autre outil. A défaut de style, il eût joué du stylet; mais toujours dans le même but, sinon dans le même lieu.

Dieu me garde d'attribuer tout ceci à M. Veuillot. Il est, ou du moins il a été méchant, il est vrai, pas à ce point cependant; mais il en connaît peut-être qui le sont.

Si son talent le sauve des derniers excès, ses malheureuses habitudes littéraires, ses engagements peut-être ou son désir de complaire l'exposent trop souvent à des torts graves et indignes de lui.

Non dépourvu de qualités privées, excellent fils, frère admirable et loyal ami, dit-on, il ne sait pas assez porter ces qualités en public.

Et cependant, qu'il me permette de le lui dire : si elles sont quelque chose, ces vertus privées sont peu de chose en comparaison de celles qu'un écrivain de sa force devrait avoir. C'est bien, sans doute, de parler avec le bon goût le plus touchant des misères du peuple, à propos de celles de ses honnêtes parents; c'est beau de prendre sa vieille mère dans ses bras et de la transporter de la peine dans une honnête aisance, fruit de ses sueurs, et de lui donner ainsi une seconde fois le plaisir d'être mère et le doux orgueil d'avoir un tel premier-né ; c'est bien d'élever ses deux sœurs comme ses enfants; c'est bien d'être fidèle dans l'amitié ; avec cela on peut laisser dire qu'on mangerait bien son père à la croque-au-sel, ça ne tire point à conséquence; on peut même se dispenser de faire sur une comédie qui n'en vaut pas la peine de fort beaux dialogues qui n'ont d'autre avantage que de la faire vivoter un peu Plus. C'est bien la Veuillot ! Voilà comme, avec beaucoup d'esprit, il ne fait que des sottises. Il croit faire des merveilles, et il ne fait que des boulettes. Il en fait, ce pauvre garçon, a nourrir des armées.

Oui, c'est bien d'aider ses proches ; mais, disons-le hardiment, ce n'est pas tout. Enfant du peuple qui souffre toujours, il faut être fidèle à sa naissance, à la sainte cause populaire. C'est là aussi de la piété filiale. Il faut chérir et respecter la gloire de ceux qui s'y sont dévoués.

C'est là une des vertus de Chateaubriand, et elle n'est pas moins chrétienne que les autres. Lui aussi, il eut pu faire de l'or en servant d'autres intérêts ; mais c'est la liberté, c'est la cause du peuple qu'il a préférées, et, quoi qu'on fasse, la postérité s'en souviendra.

Que certains adulateurs de tous les pouvoirs lui en veuillent, je le conçois ; mais tout le reste lui en devait de la reconnaissance, et M. Veuillot plus que personne. En a-t-il eue? et comment a-t-il traité le grand homme? On va le voir. J'ai honte et regret de le dire, pour un homme de talent comme M. Veuillot ; car le talent me touche; il me désarmerait presque, si je n'avais soin de me redire que c'est, au contraire, une circonstance aggravante.

Pourquoi donc me tairais-je, malgré mes regrets ? Pourquoi avoir des égards qu'il n'a pas eus. pour un homme à qui nous sommes tous si redevables, qui valait mieux que nous, qui fut toujours assez haut dans la gloire pour ne pas nous offusquer, et qui avait eu soin de rester au-dessus de toutes nos disputes et de toutes nos misères?

Ainsi donc, Louis, vous avez, en ceci, manqué au devoir et forfait à la gloire. J'aurais voulu pouvoir dire, mais en vain, que ce fut par une de ces étourderies familières aux hommes d'imagination ; mais je ne puis : il y a en tout ceci de la malice et de la réflexion préméditées.

Si vous pouviez être juste et raisonnable une fois, je vous dirais : Rétractez-vous ; l'honneur le veut.

Si, d'autre part, j'en avais la puissance, je vous malmènerais tant que je vous forcerais à venir faire amende honorable, et à effacer de votre livre, remarquable du reste, ce vil pâté qui le déshonore, qui compromet votre équité, votre délicatesse aussi bien que votre goût. En vous sommant de cette obligation, c'est en votre faveur que je parle.

Mais pourquoi tant insister sur M. Veuillot? dira-t-on. C'est parce que je crois qu'il y a de l'étoffe en lui; qu'il a encore, en définitive, plus d'esprit et de sens que de méchanceté ; parce que, malgré ses détestables défauts, sa légèreté, sa vanité, sa jalousie, il doit avoir plus d'âme que ses complices, puisqu'il a plus de talent; parce que le talent, c'est la première et la plus évidente noblesse de l'homme, et qu'elle oblige encore plus que toute autre noblesse.

M. Veuillot n'est pas comme tant d'autres malheureux qui ont besoin de s'acharner sur quelqu'un pour se faire remarquer. Sa plume seule le distingue suffisamment. Il n'avait donc pas besoin de cette attaque injuste. Il devait être du côté de la défense. Sa conscience l'y eût rangé, s'il n'eût trouvé plus piquant de se permettre, aussi lui, une félonie littéraire.

Ce morceau, ou plutôt ce paquet que nous allons citer, est loin d'être à la hauteur de ses Satires où nous répétons qu'il y a de beaux vers. Ici, rien n'est beau : tout est laid, méchant, ignoble. Rien ne rachète le mal; et, sous le rapport moral, la malveillance, calculée, préméditée, l'aggrave jusqu'au point d'en faire une mauvaise action.

Sous le point de vue littéraire, c'est une farce indécente, indigne, et pis que rabelaisienne, quoiqu'elle sente le cru. Pour me servir des expressions de M. Veuillot, elle ahonte et elle souille les belles pages qui l'entourent.

C'est ainsi que le pieux Veuillot met en avant de belles maximes qu'il emprunte à ses victimes mêmes, et qu'il fait ensuite de si vilaines choses !

« Je suis étonné, ajoute-t-il, de l'ennui que j'éprouve à la lecture des Provinciales de Pascal. » En effet, Pascal est très-ennuyeux pour certaines gens, et nous pourrions en donner de bonnes preuves, si ces preuves n'intéressaient pas des tiers.

« Les jansénistes, qui lui ont fourni des textes, ajoute-t-ll, ont été plus coquins que lui (Pascal). »

Si les textes sont faux, l'injure est fondée ; s'ils sont vrais, l'injure est une indignité.

C'était donc les textes qu'il fallait examiner, mais c'eût été encore plus ennuyeux.

Voltaire est plus heureux que Pascal auprès de notre juge-mage: « Voltaire, dit-il, a certainement une jolie prose : c'est le stylet de l'assassin. Il est ferme, luisant, aigu, bien trempé, enjolivé au manche, et il tient dans la poche. »

Il tient aussi dans la manche, et en y jetant un peu 'd'eau bénite, on peut travailler avec, et aller trouver Chateaubriand.

Voici les préludes : « Tout ce qui n'aura pas su marcher fera des Mémoires contre l'obstacle... Ils diffameront ceux qui les auront tenus ou remis à leur petite place.» (Chateaubriand n'a pas su mar cher ! Il a dû être remis à sa petite place !)

Puis, se ravisant et se contredisant, il ajoute :

« Chateaubriand a tenu et mérité une grande place ; mais ce n'est pas mon homme, en vérité. Ce n'est ni le chrétien, ni le gentilhomme, ni l'écrivain, tels que je les aime : c'est peut-être l'homme de lettres tel que je le hais. •

Le gentilhomme tel que l'aime Çà et là, c'est sans doute le comte Albéric, qui envoie à la station du chemin de fer une voiture à deux chevaux avec un cocher en gants blancs, pour recevoir le pèlerin en gants paille ; lequel pèlerin dit bonnement à l'automédon ébahi toutes sortes de choses facétieuses ei saugrenues. Le pâté-Veuillot. - Autres inepties, indignités et faussetés ba-

vio-veuillotines sur Chateaubriand.

Maintenant, si vous voulez voir un gâcheur barbouiller la figure d'Apollon et y jeter une truellée au sas, lisez ceci :

« Ce qui n'est pas vraiment honnête n'est pas vraiment beau, » avait dit ailleurs M. Veuillot. On va voir si ceci est honnête, et si ce n'est pas ce qu'il y a de plus lourd, de plus pâteux, de plus odieux et en même temps de plus prétentieux. C'est tourmenté, soufflé, enflé, grossier, quintessencié ; c'est le nec plus ultra de la malveillance, du mauvais genre et du mauvais goût. C'est l'enfant des rues ramassant de la boue à pleines mains pour la jeter, par une envieuse malice, aux passants les plus distingués. Maintenant, laissons-le dire :

« Chateaubriand, c'est l'homme de lettres tel que je le hais ; c'est l'homme de la pose, l'homme de la phrase; toujours affairé de sa pose ou de sa phrase, qui met sa pose dans sa phrase et sa phrase dans sa pose. »

Que signifie cet inepte galimatias, qui bave et qui phrase sans rien dire? Je ne le sais pas, en vérité. Je le sais si peu et c'est si éloigné de toute langue et de toute pensée, que j'ai eu mille peines à le copier correctement. J'ai été obligé de m'y prendre à deux fois, et encore est-ce à peine si j'y suis parvenu.

Moi, je croyais que M. de Chateaubriand avait assez bien travaillé, qu'il avait créé quelque peu et même avec assez de succès ; mais voilà que la calomnie et l'envie, en sale habit de carnaval et en langage pis que poissard, viennent m'apprendre que, loin de là, il n'a passé sa vie qu'à mettre sa pose dans sa phrase et sa phrase dans sa pose, etc. Il n'a fait que cela. Voilà comme ces vils phraseurs, qui n'écrivent que pour écrire, que pour insulter, sans être utiles, sans aboutir à rien, voilà comme ils apprécient la plus grande et la plus féconde existence littéraire de notre temps! voilà la justice qu'un écrivain religieux rend à un apologiste sans égal! voilà comme on juge et, selon l'argot du genre, comment on exécute un grand homme !

Mais est-ce tout, du moins? Non pas ! prenez patience: il en faut. Chateaubriand est celui « qui pose pour phraser, qui phrase pour poser, qu'on ne voit jamais sans sa pose, qui ne parle jamais sans sa phrase. »

Le poseur, c'est toi, phraseur du diable! Mais dis-nous comment on peut parler sans la phrase? En voilà encore un que sa méchanceté rend stupide. C'est bien fait. Pour retrouver un langage comme ceci, il faut remonter à sa source, à celui de Pantagruel, de frère Jehan des Entommeures, et de Panurge, dans ce bouffon et gueulard de Rabelais. Là on voit aussi des merveilles de ce genre. C'est, comme dit le peuple, du style arsouille. On y trouve des mots d'une ligne et demie.

Et Dieu l'en punisse, ce pieux Veuillot! j'ai été obligé de lire son impur Rabelais, afin de pouvoir comprendre le poseur et le phraseur qu'il nous a formé pour le service de l'Église et l'édification des fidèles.

J'eusse aimé mieux traverser une voirie que ces volumes obscènes et sans intérêt; ils sont bêtes à force de vouloir faire de l'esprit, et fastidieux à force de vouloir être gais : malgré mes efforts, je n'ai pu achever.

Quelques détails piquants, quelques aperçus fins, quelques phrases bien coupées, c'est tout ce que l'on trouve au milieu de ce fumier ; c'est tout le mérite de ces grossières et grosses charges, de ces méchantes et lubriques saletés.

C'est donc là qu'un lévite va chercher de la boue pour en couvrir la gloire d'un chrétien ! On était sûr d'en trouver, on connaît ses réservoirs ; et, bien qu'on y puise souvent, on ne les a pas encore épuisés. Voyez plutôt :

« Tout son cœur, tout son esprit sont dans son encrier avec toutes ses phrases. »-Quelle découverte ! et que d'esprit elle exige ! Et votre cœur, votre esprit, vos phrases, à vous, illustre seigneur de l'île de satin et de papimanie, où sont-ils? Dans le ruisseau?

« Il fait de cet encrier un piédestal où il prend toutes ses poses. »-Comme c'est beau, une pose sur un encrier!

«Il est de ceux qui ne savent écarter aucune pensée capable de revêtir une belle couleur. »

Il en est bien, et nous en voyons la preuve, qui ne savent même pas écarter celles qui ne peuvent revêtir qu'une laide et sale couleur.

Quant à ce qu'il dit de Chateaubriand, rien n'est plus faux.

Pendant une vingtaine d'années, j'ai assisté à son travail de composition, et je l'ai vu cent fois écarter des pensées non-seulement capables de revêtir, mais ayant déjà parfaitement revêtu une belle couleur.

A chaque ouvrage, il en rejetait assez de cette espèce pour faire la fortune de dix Veuillot et de vingt Bavius.

En effet, cette fausse et méchante pensée, comme tant d'autres, est encore empruntée à Bavius.

A entendre ledit Bavius en son groupe, les débris des recherches faites pour les Martyrs auraient servi non-seulement à l'Itinéraire, mais aux Études historiques. « Il ne nous a fait grâce de rien, » dit Bavius.

Or, comme c'est moi qui ai fait les recherches pour les Études historiques, je sais et j'affirme qu'il n'y en avait même pas une qui vînt des Martyrs. On le verra bien, lorsque plus tard je dirai quel auteur M. de Chateaubriand suivait dans son récit.

Quant aux idées, il en biffait, élaguait tant, que j'étais toujours en dispute et en lutte avec lui à cet égard; parfois il en jetait au feu par poignées, et je me brûlais les mains à les retirer du brasier pour les remettre aux cartons.

Il eût voulu détruire ainsi plus de la moitié de ses œuvres et ne laisser tout au plus que douze volumes. « Alors, disait-il, ce serait du Chateaubriand. »

Je fus même chargé de négocier avec ses éditeurs, mais sans succès heureusement, comme je le dis ailleurs, cet auto-da fé littéraire.

Je puis donc me vanter, et je me vante, comme Auguste, d'avoir sauvé des flammes bien des morceaux du Virgile moderne, et des morceaux tels que, malgré les grincements et les impatiences de l'envie, la juste postérité n'en retrouvera pas dans notre siècle. Toutes ces ineptes et misérables faussetés tomberont, et le génie restera.