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L'Enchanteur 1768—1848
Les conversations de M. de Chateaubriand Ce qu'était m. de Chateaubriand.- nos premières relations

Ce qu'était m. de Chateaubriand.- nos premières relations

Les conversations de M. de Chateaubriand · 21 min de lecture · p. 25–40 · chapitre 3 sur 35

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Dentu, 1864, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Oui, je serais coupable si, en voyant le mensonge et l'envie calomnier le mérite et la gloire, je restais plus longtemps dans le silence qui écoute et qui note, si je ne déclarais hautement qu'ayant eu l'honneur de voir, de fréquenter , d'étudier M. de Chateaubriand pendant plus de vingt années, et l'ayant peut-être mieux connu que personne, je ne l'ai jamais vu tel que ses adulateurs renégats voudraient le représenter, à présent qu'il n'est plus et qu'ils n'en ont plus besoin. Ils croient se recommander en le dénigrant; ils se trompent, et, s'ils gagnent à cela, ce ne sera pas du moins l'estime publique : ils doivent en savoir quelque chose.

Quant à mon témoignage, il sera d'autant moins suspect que rien ne m'y pousse, si ce n'est ma conscience.

Si l'on considère, en effet, les avantages matériels dont, malheureusement pour moi, je n'ai jamais su tenir assez compte, je n'ai pas lieu d'être grandement reconnaissant envers M. de Chateaubriand.

Il m'a fait honneur, sans doute, en m'appelant plusieurs fois auprès de lui, mais, comme on le verra plus loin, il n'a rien fait pour le bonheur de ma vie. Il m'en a pris, au contraire, les plus beaux jours, sans penser au repos de mon vieil âge.

G'est pour cela sans doute que l'un des maires les plus intelligents et les plus distingués de Paris, qui vit encore, qui est juge maintenant, qui lira ceci et ne me démentira pas, me disait un jour : « Vous avez passé votre vie à rendre service aux hommes les plus distingués de votre temps, et au lieu de vous être utile, cela n'a fait que tourner contre vous.

« -Si telle est l'opinion des honnêtes gens, répondis-je, elle est juste, et je suis récompensé de mes peines, et de la perte de mon temps. »

Parfois M. de Chateaubriand le sentait lui-même, et plus d'une fois, quand je présentais ses lettres a sa signature, il m'a dit d'un ton visiblement très-sincère : « Vous êtes véritablement un homme bon, et pour vous dédommager de tout le temps que je vous prends, je voudrais pouvoir vous signer le brevet d'une pension de deux mille francs comme je signe cette lettre; c'est ce qu'il vous faudrait. »

« -Je vous en remercie fort, monsieur le vicomte, lui répondais-je : la bonne volonté est réputée pour le fait. »

Et je ne lui en parlais plus.

Alors, en effet, mon temps avait quelque prix, et mes études un grand attrait pour moi. Elles portaient sur les objets les plus neufs, sur les questions les plus intéressantes, sur les idées les plus brillantes et les plus hautes, sur les littératures orientales commençant enfin, après tant de siècles, à se révéler à l'Europe qui les avait ignorées jusque-là.

Je fus, j'ose le dire, le premier parmi nous qui les mît en œuvre et les fit entrer dans notre littérature si pauvre, si monotone, et déjà si usée, quoique d'hier.

J'en fis, d'après les plus récents travaux scientifiques, un exposé substantiel et même détaillé dans mon Histoire et Tableau de l'univers, qui devait remplacer le Spectacle de la nature, si célèbre en son temps, mais tombé de vétusté.

Ainsi que j'avais lieu de m'y attendre, les esprits étroits et méchants du parti soi-disant religieux, poussèrent quelques cris injustes, comme devant toute lumière nouvelle ; mais les esprits sérieux et sensés du même monde, esprits plus raisonnables et plus nombreux qu'on ne pense, approuvèrent.

Mon travail, m'assure-t-on, est même dans tous les établissements de haute instruction religieuse, et je ne crois pas me flatter en disant qu'il a été la base et la source de tout ce qui s'est fait depuis, dans ce monde-la, sur l'Orient. Quelques-uns m'ont cité comme des hommes d'honneur; d'autres ont préféré me copier sans me nommer, et non sans me donner parfois quelques coups de leur grosse patte, en guise de remerciement.

C'est tout ce que ces gens-là osent donner. Ils croient par là déguiser mieux le larcin et s'approprier plus sûrement le bien d'autrui.

Je sais que nous sommes dans le siècle et dans le pays des petits livres, des compilations et mutilations. Cela ne m'empêchera pas de dire que rien n'est improbe comme ces industriels du ciseau. Ils ne vivent que de plagiats et n'enseignent que l'absurde. C'est quelque chose de prodigieux que l'ineptie de certains livres soi-disant religieux. Ils ne tendent qu'à abrutir l'esprit humain; et c'est là que l'Index devrait frapper.

Pour un écrivain qui produit et qui crée, il est vingt parasites qui copient et qui pillent. Ils font tranquillement, à l'aide de quelques altérations, la monnaie du lingot, et sans peine aucune ils gagnent beaucoup et font de meilleures affaires que l'ouvrier dévoué qui travaille dans la mine pour éclairer les hommes que ceux-là ne font qu'aveugler.

Ils ont une manière de s'acquitter envers lui. Après l'avoir pillé et même dépouillé s'ils le peuvent, ils le décrient soigneusement, afin qu'on s'en rapporte à eux et qu'on n'aille rien vérifier. Ce sont les ennemis de l'intelligence et les vampires des lettres.

Malgré les intrigues malveillantes de l'ignorance pratique et systématique, malgré le travail de l'envie chaudement fécondé par une critique déloyale et faussaire, je réussis néanmoins. Et, comme je le dirai plus tard, je faisais même à peu près ce que je voulais dans les lettres.

Ce fut alors, et pour mon malheur cette fois, ainsi que je le ferai voir, que M. de Chateaubriand me rappela de nouveau.

Ce n'était plus seulement pour être son chercheur et son aide littéraire, comme je l'étais depuis longtemps, mais pour être son secrétaire particulier et son collaborateur quotidien, sa béquille littéraire, comme il le disait quelquefois jusque dans sa correspondance.

C'était toute ma journée prise, c'était tout mon temps que j'avais désormais à passer auprès de lui et pour lui, loin de chez moi, loin de mes propres études, si neuves, si vastes, si absorbantes et si chères.

Je n'ai nulle amertume et ne dis rien de tout ceci pour me plaindre, mais pour faire voir que j'ai lieu de me croire en meilleure position pour parler de M. de Chateaubriand et d'être cru en ce que j'en dirai , que ceux qui, ne l'ayant vu que du dehors et ne l'ayant jamais fréquenté ni connu intimement, en parlent à tort et à travers : ils en parlent avec un aplomb qui n'a d'égal que leur ignorance. Après l'avoir follement ou bassement adulé par calcul durant sa vie et sa vogue, ils essayent par d'autres visées, d'autres calculs et d'autres bassesses, de le flétrir et de le déchirer après sa mort.

Quoiqu'elle ait beaucoup donné, l'idole, paraît-il, n'a pas donné tout ce qu'on lui demandait et n'a fait à certains qu'une part maussade : donc c'est une fausse divinité; il faut l'abattre du piédestal qu'on lui avait érigé, il faut tâcher de la briser et de la fouler aux pieds.

Je n'ai pas eu cette ferveur, je n'aurai point cette impiété. On vient de voir que je n'ai pas lieu d'avoir une grande ardeur de reconnaissance pour M. de Chateaubriand; mais je ne suis pas de ceux qui croient qu'un grand homme n'existe que pour les servir et qui voient toujours leur propre personne, leurs propres intérêts, en premier lieu.

Je l'ai toujours fidèlement et affectueusement secondé, mais non flatté pendant sa vie. Je lui ai même dit plus d'une fois des vérités : c'est une raison de plus pour moi de lui rendre justice et de le défendre après sa mort contre cette espèce d'émeute de la malveillance et du crétinisme conjurés qui le poursuivent et le voudraient immoler aux ennemis de la liberté, précisément parce qu'il aimait et faisait aimer la liberté comme il avait fait aimer la religion.

Ajoutez-y l'envie de l'impuissance, et ne cherchez pas d'autre cause réelle à tout ce bruit de mauvaises langues, de mauvais lieux, de tous ces commérages et compérages impudents et impurs.

Aux renégats toujours empressés, toujours officieux, obséquieux, qui s'y distinguent, et qui ont tour à tour encensé, conspué tous les pouvoirs et tous les gouvernements, selon ce qu'ils donnent ou ne donnent pas, on peut juger, on peut être sûr qu'il est question, comme ils le disent dans leur noble idiome, de percer à jour, d'exécuter, de démolir un écrivain noble et généreux, un penseur honnête et indépendant, tout en tâchant de satisfaire en même temps les appétits de la bouche et les soifs de l'envie.

Si M. de Chateaubriand avait été, comme tant d'autres, un caméléon à toutes couleurs, à tout langage, un avocat à toute cause ; s'il avait commencé par faire rayonner le sentiment du saint-simonisme et de la restauration de la chair; s'il avait attaqué et exalté tour a tour le juste-milieu, puis l'Empire ; s'il avait servi et trahi toutes les causes, essayé de tous les cultes, et fini par s'en passer comme ses détracteurs , il serait mort riche, il serait resté un fort grand homme, un modèle, un monument. On n'aurait pas eu assez d'admiration pour lui. Mais moins souple que tous ces prestidigitateurs, il n'a su rien être de tout cela, et on l'exécute sur le front de la ligne des porte-couteaux de la critique.

Ces exécuteurs bénévoles, pour se faire craindre et pour mieux assurer leurs coups, sembleraient se faire croire enrégimentés et travaillant pour la politique ; mais je crois qu'ils se trompent; la politique n'a pas besoin de tels secours : il faudrait qu'elle fût bien malade ; par là elle n'améliorerait pas son sort, et le sacrifice de toutes les gloires du pays lui fût-il, comme on se l'imagine et comme je ne le crois pas, un sacrifice de bonne odeur, il ne lui serait pas de bon augure, il ne la sauverait pas.

Et c'est pour cela cependant, semblerait-il, que cette nouvelle secte de hatschischins s'est tant occupée d'en offrir à ses idoles successives.

Le dénigrement et la calomnie, l'éloge même jeté à point pour faire ressortir et passer tout le reste, ne sont que les préludes et les apprêts du sacrifice ; c'est l'eau lustrale, c'est le boa qui bave sur sa proie avant de la dévorer.

Jamais on ne vit tant de cérémonies de ce genre ; c'est une industrie littéraire, lucrative peut-être, mais qui n'a pas eu en définitive tout le succès qu'on pouvait attendre de tant de frais et de tant d'efforts.

De tous ces attentats contre l'honneur et la dignité des personnes, il ne reste même guère que l'odieux de la tentative. Le public est plus fin et moins dupe qu'on ne pense, et tout indifférent et si peu secourable qu'il paraisse, il n'aime pas ces meutes toujours prêtes à mordre dès qu'on leur dit : Tayaut! et même sans qu'on leur dise.

Parfois néanmoins, le public va jusqu'à faire remonter plus haut qu'il ne devrait la responsabilité de leurs

morsures. Il ne conçoit pas que d'eux-mêmes et de gaieté de cœur des hommes, des hommes de lettres, puissent faire ce triste métier. C'est une erreur de sa part sans doute, mais il serait peut-être difficile de l'en guérir, si les exécuteurs continuaient le scandale de leurs exécutions et de leurs vendettas.

Nous avons dit que presque tous les détracteurs actuels de M. de Chateaubriand furent ses zélés thuriféraires durant sa vie. Et ces zélés se retrouvent surtout parmi ces écrivains tacticiens qui, des rangs de l'extrême opposition, ont su, tout en leur faisant la guerre, parvenir aux faveurs, aux emplois des gouvernements divers et s'y maintenir bravement sous tous les régimes, sous toutes les couleurs.

Oui, c'est surtout parmi ces adorateurs à double face, à double but, que se trouvent les anciens enthousiastes de M. de Chateaubriand, et ses détracteurs, ses ennemis d'aujourd'hui.

Autrefois, ils ne formaient tous qu'un chœur, qu'un concert de louanges en son honneur et gloire.

Aujourd'hui qu'il est mort et ne peut plus rien pour l'avancement et la vanité des troubadours, ce n'est plus que calomnies, injures et malédictions.

Ils semblent avoir reçu ou plutôt s'être donné le mot pour le mettre sous les pieds, après l'avoir élevé jusqu'aux cieux.

Ils ont sans doute oublié leurs anciens cantiques d'apothéose; ce n'est pas à eux que je tiens à les rappeler ; ils s'en moqueraient bien, ces grands maîtres des voltes-faces et des palinodies !

Mais c'est à l'honnête public qui l'ignore et qui ne s'en douterait pas, que je veux faire connaître ce qu'ils disaient autrefois de l'idole, qu'ils s'efforcent de renverser maintenant.

Alors, dans le premier élan de la jeunesse, dans la première ferveur de leur libéralisme et dans la virginité de leur indépendance, peut-être étaient-ils sincères. Ils parlaient peut-être d'après leurs convictions, si tant est qu'ils aient jamais eu quelque chose de si simple que des convictions, et si, mieux inspirés, ils n'ont pas toujours pensé et parlé selon le temps, et comme le dit M. Nisard, selon de sordides intérêts de boire et de manger.

Plusieurs d'entre eux, y compris et en tête l'hypercatholique M. Veuillot, ont même eu la naïveté de l'avouer, de l'écrire, de le publier, et d'y voir la marque d'un esprit supérieur entièrement dégagé des préjugés vulgaires.

Ils croyaient, en ce temps-là, avoir intérêt louer et célébrer celui dont le nom seul était un charme, dont le sourire était un brevet de capacité et marquait son homme du signe des élus dans les lettres et des fameux dans le monde.

Aujourd'hui qu'il n'est plus, au lieu de continuer de s'appuyer sur lui, de se recommander de lui, on lui pose hardiment le pied sur la tête pour se grandir, et, croyant avoir le même intérêt à l'attaquer qu'on avait eu à le louer, on s'y est mis avec le même entrain, le même zèle et la même jeunesse.

Cependant il faut le dire à l'honneur des lettrés et des lettres, ces industriels de la plume, quoique nombreux, n'y forment néanmoins qu'une infime minorité ; la saine majorité reste fidèle à sa dignité et à la gloire. La truanderie seule, de toutes les exagérations, de toutes les réactions a tout fait. C'est son triste métier.

Non, il n'y a, relativement au grand corps des lettrés, qu'un petit groupe de renégats; c'est le même à peu près qui dansait autour de la statue de Racine enfoncé, lequel Racine est cependant toujours debout, tandis que plus d'un enfonceur est déjà bien enfoncé dans l'oubli.

Ceux qui survivent semblent parfois unis, comme le sont assez souvent les méchants dans le mal. Chacun oublie sa passion, sa couleur, s'il en a, pour venir, en commun, et en frères et amis, broyer du noir sur la mémoire et sur la face jadis adorées.

Ils se font des signes d'intelligence, se renvoient des cris de triomphe, des signaux de reconnaissance; ils se hèlent. « Hi! Sainte-Beuve! ha! Veuillot! hi! ha! - Quelle couleur?-Couleur régnante.-Quel port?-Port ministre. - Quelle destination? - Port au prince. - La cargaison? - Bons journaux, discours en faveur du peuple français, et autres primeurs du bureau de l'esprit public, à l'usage de la France et des colonies. Adieu, Vatt » Et chacun va de son bord comme si le diable l'emportait. Il a emporté mieux.

Ils ont même un « bon journal » qui sera nommé plus tard. Toujours ouvert à leurs denrées suspectes, à leur commerce interlope, il a grand soin de se dire libéral comme eux, afin de tomber avec plus d'efficace sur le véritable défenseur de la liberté.

Le journal n'est pas dévot, ce qui n'empêche pas le grand apologiste, comme on dit en Belgique, le pieux Veuillot d'y être cité comme un oracle, comme un maitre en l'art de démolir l'auteur du Génie du christianisme.

Quel honneur, ô Veuillot! Augier lui-mème applaudit. Il se croit revenu aux beaux jours où ils travaillaient ensemble la même matière dans le même bureau, pour le même gouvernement et en faveur du même public.

Il écoute, il admire, et de joie éperdu,

Il retrouve en Veuillot sa première vertu.

Le fait est que vingt gallicans mis à mal, plusieurs centaines de libres penseurs, rationalistes, philosophes, républicains, jetés à l'envers auraient moins fait pour la gloire du grand Veuillot auprès des ultramontains, que ne lui en a fait, à l'Opinion nationale et compagnie le pâté si délicat, si plein de goût qu'il a eu le noble cœur de plaquer sur la mémoire vénérée de l'auteur des Martyrs, sur la face du génie au tombeau.

Ce fut de même à peu près que les honnêtes gens, chez les Juifs, traitèrent sur la croix le premier des martyrs, le dévoué rédempteur; ce fut de même que l'élite de l'empire romain traita les deux premiers apôtres et ensuite les vierges flétries par les bourreaux avant d'être dévorées par les bêtes dans le cirque.

Il est des bêtes, il est vrai, qui caressent les vivants et n'attaquent que les morts : en sont-elles moins méchantes et plus pures?

Mais revenons à nos hommes d'esprit, au lien édifiant, à la noble entente qu'un but commun, celui d'écraser un mort, semble avoir établis entre eux.

Comme le dit très-bien M. Veuillot, ajoutent les écrivains rédacteurs de l'Opinion nationale, pour confirmer et corroborer leurs déclamations... Cependant ils n'osent en citer que quelques mots: la juste crainte de blesser le goût et l'honnêteté de leurs lecteurs les empêche d'aller jusqu'au bout des pages grossières et iniques de celui qui se donne ou qu'on nous donne depuis vingt ans, malgré le bon sens et le bon Dieu, comme le maître de la bonne doctrine et le soutien de la foi. Ainsi les écrivains profanes sont plus délicats que le saint.

Nous ne pourrons imiter l'honorable pudeur de ces écrivains qui ne se posent pourtant pas, comme M. Veuillot, en croyants accomplis.

Non, nous ne pourrons imiter la réserve de bon goût dont nous les félicitons; nous devons dire les choses comme elles sont et donner le paquet de M. Veuillot dans toute sa trivialité rabelaisienne et panurgique.

Nous essayerons même de le mettre dans tout son jour et de l'annoter comme il le mérite.

L'auteur du Génie du Christianisme eut aussi à essuyer de vives attaques, mais au moins des attaques littéraires, de la part de quelques écrivains de l'époque où le chef-d'œuvre parut. Ils n'en avaient pas bien compris la portée. Ils croyaient d'ailleurs que le bonheur de l'humanité était en d'autres voies.

Honnêtes et sérieux, ils avaient des doctrines; c'étaient des hommes à convictions profondes et non des sauteurs politiques, comme on en a tant vus depuis. Vétérans de la philosophie, débris fidèles de la liberté, ils croyaient, et non à tort, à la légitimité de la république, comme Chateaubriand à celle des monarchies.

Les agresseurs de nos jours n'ont rien de ces grands mobiles ni de ces fortes convictions; ils n'ont que des • passions, des cupidités, des industries.

S'ils ont affiché toutes les convictions tour à tour, ç'a été pour s'en servir et non pour les servir : ils ne tiennent à rien qu'à eux-mêmes, à leurs petites manies, à leurs petits intérêts ; tout est petit.

Les idées, pour eux, sont comme des souliers pour marcher, pour faire leur chemin. Après les avoir usées, ils les quittent, sauf à les reprendre si la vogue y revient, si elles peuvent redevenir utiles en quoi que ce soit. S'ils vivent et si je vis, je les reverrai libéraux.

a guerre des premiers, c'est-à-dire des rédacteurs de la Décade était naturelle et même courageuse. Ils avaient affaire à un géant qui se levait appuyé sur un autre géant. Tous deux ils s'emparaient de l'espace avec leurs feux et leurs foudres : il était noble d'y répondre.

Les agresseurs d'aujourd'hui ne sont pas provoqués; ils n'ont affaire qu'à un mort. Le géant est couché dans le silence immobile : il n'est plus sur la voie de personne. Il laisse libres à tous et le champ et l'espace.

Par ses chefs-d'œuvre il leur facilite même l'ascension vers la gloire. Il nous a jeté un pont entre l'abîme et le ciel. Quel courage donc et quelle dignité à l'attaquer! mieux ne voudrait-il pas lui rendre grâce de nous avoir laissé quelque chose de son manteau étoilé? Contentons-nous du moins de déchirer le manteau pour nous parer de ses débris, et ne déchirons pas le prophète.

D'ailleurs, il faut le répéter, la guerre de la Décade, uniquement critique, littéraire et doctrinale, n'était ni systématiquement ni perfidement diffamatoire ; c'était de la critique étroite, passionnée, si l'on veut, mais ce n'était point de la basse calomnie.

Et depuis ces épreuves jusqu'à nos jours, depuis que l'auteur du Génie du Christianisme se fut mieux fait connaitre, et eut fait voir ce que c'est que l'indépendance dans les temps les plus difficiles, jusqu'à l'orageuse apparition des Martyrs, ce ne fut plus qu'une longue suite d'applaudissements et de succès incontestés.

« La révision laborieuse des Martyrs étant achevée, dit M. Villemain dans sa Tribune moderne, le manuscrit ayant passé par la censure et subi à l'amiable des suppressions de phrases et de mots, le livre enfin fut publié en mars 1809.

« Là s'arrêtait, de la part du pouvoir, ajoute M. Villemain, une tolérance bientôt amèrement démentie. Il fut d'abord prescrit aux journaux censurés d'attaquer à fond l'ouvrage dont la presse anglaise s'empressait de relever les allusions1.

1. Voici revenir la calomnie, non de la part de la Décade philosophique, mais des journaux officieux. ↩

« Cette première persécution par la critique littéraire était d'autant plus facile que, par-dessus la censure, une réforme récente dans le régime des journaux, c'est-à-dire la confiscation de la propriété, détruisait même ce reste de liberté littéraire, dans le partage ou la mesure du blâme et de l'éloge, qu'avaient gardé jusque-là les fondateurs et cessionnaires des journaux censurés d'ailleurs. Un décret les avait dépouillés et assignait sur le produit de chaque journal des pensions distribuées directement comme grâces impériales, à quelques personnes choisies.

« On concevra sans peine que, sous le coup de cette transformation, la feuille publique alors la plus accréditée, qui avait accueilli et comme adopté d'enthousiasme les débuts glorieux de M. de Chateaubriand, le Journal des Débats, fondé par M. Bertin, mais devenu maintenant un fief bénéficiaire, attribué à quelques hommes de cour et à quelques fonctionnaires de la police, se montrât fort rigoureux pour un auteur indépendant et suspect, objet à la fois de disgrâce et d'envie.

• Tout autre compte rendu que celui du vaudevilliste (Etienne ou Hoffman) mis à la place des Bertin dépouillés fut écarté par ordre supérieur.

« De nombreux articles de cette main, amusants et satiriques, mirent en pièces, la conception, les caractères, le style des Martyrs.

« Au xvIe siècle, sous un pouvoir absolu moins uniforme et moins dur que celui de Napoléon, le Télémaque avait trouvé dans le public français plus de faveur empressée, plus d'approbation sérieuse, et quoique introduit furtivement et dénoncé à la cour de France par les éloges malins des étrangers, il avait été fort admiré du grand nombre des lecteurs. »

La vieille France avait son indépendance.

Ce fut surtout depuis la publication de l'Itinéraire que les applaudissements et les louanges devinrent unanimes. Les adversaires eux-mêmes, je ne dis pas ceux qui écrivaient par ordre, ceux-là ne comptent pas, mais ceux qui écrivaient d'après leurs propres pensées, étaient les premiers et les plus vifs à l'éloge.

Aussi, dans l'édition générale de ses œuvres (1826), M. de Chateaubriand a-t-il cru devoir dire : « Ce ne sont pas mes ennemis qui m'ont calomnié. »

En effet, c'étaient ses rivaux, ses concurrents politiques, car il n'avait plus d'autres ennemis.

Aujourd'hui il en a : les abbés Morrelet et les droguistes Cadet-Gassicourt et compagnie sont revenus. Les ex-théologiens de la Presse et de l'Univers s'entendent de la manière la plus édifiante avec l'ex-saint-simonien du Constitutionnel pour assaillir l'immortel dans sa bière. Mais, excepté quelques autres petits compagnons, le trio est cependant seul encore dans sa belle œuvre.

Ce concert d'éloges d'autrefois, au milieu duquel perçaient bien aussi quelques faibles notes discordantes; mais perdues, remplissait tous les journaux et revues : il suffit de les rouvrir pour s'en assurer.

On y voit que ceux-là même qui, d'après des visées, des calculs, je ne dis pas des ordres (car quel service peuvent-ils rendre et qui ne compromettraient-ils point par leurs services?), mais par l'effet du mal de l'envie, des dépits de l'amour-propre, de l'insuccès de leurs propres œuvres et de l'impuissance de bien faire, sont devenus les détracteurs les plus attentifs, les plus minutieux, les plus acharnés du grand homme, en ont été naguère les plus exagérés louangeurs.

Il était alors debout, il est vrai, et son suffrage était une sorte de fortune ; c'était un passe-port, même aux incapables, pour les académies, les honneurs et surtout les bénéfices littéraires; tout cela, dis-je, se voit dans les journaux du temps.

Mais pour épargner au lecteur la peine et l'ennui de les aller chercher dans ces catacombes, nous profiterons d'un petit recueil fait sous les yeux et sous les auspices de M. de Chateaubriand, par son secrétaire d'alors.

Il a pour titre : Lectures des mémoires de M. de Chateaubriand (in-8°. Paris, Lefèvre, rue de l'Éperon, 6.- 1834).

Ce recueil ne fut peut-être pas mis en vente à part, mais il fut distribué aux souscripteurs des œuvres complètes. Il est peut-être assez rare aujourd'hui.

M. de Chateaubriand, dont j'étais depuis longtemps, non pas le secrétaire proprement dit, mais l'aide, le préparateur, pour ne pas dire le collaborateur littéraire, m'en remit un exemplaire en me disant: «Gardez-lebien : vous pourrez en avoir besoin, s'il vous souvient de mo »

En effet, ce recueil vient maintenant fort à propos. Après la préface de M. Nisard, l'article principal, non par sa valeur, mais par son intérêt de circonstance, est tiré de la Revue des Deux-Mondes, 15 avril 1834. Il est signé : Sainte-Beuve.

Nous verrons ce qu'il contient, et si le Sainte-Beuve de 1834 pensait comme le Sainte-Beuve de 1862.

Pour moi, il me semble qu'on ne saurait mieux répondre aux attaques actuelles de l'ingénieux critique que par ses ingénieux éloges d'autrefois.

Cet enthousiasme admiratif de l'âge mûr peut compenser avec avantage les injures et dénigrements plus décrépits que désintéressés de la vieillesse du critique.

Si, comme on l'assure, le premier mouvement est toujours le meilleur, ce qui a été dit d'abord suffira pour infirmer un peu ce qui se dira plus tard : car c'en est exactement la contre-partie ; on ne vit jamais le sic et non si bien équilibrés, ni le système de bascule si exactement et si ingénieusement établi.

Du reste, le lecteur en jugera : nous allons mettre les pièces sous ses yeux en commençant par la préface que fit M. Nisard tout exprès pour ce recueil. Elle ne manque pas non plus d'intérêt en ce moment.