Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848

XVII

Les conversations de M. de Chateaubriand · 24 min de lecture · p. 227–245 · chapitre 22 sur 35

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Dentu, 1864, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Le genre de discussion de M. Veuillot. - Ce qui reste de la lecture de sa polémique religieuse. - Sa politique. - Quoique de la résistance, il eût aimé mieux être du mouvement. - Son opinion dépravée sur la conviction politique. - Les Martyrs : ici le jugement de M. Sainte-Beuve est un modèle d'intelligence et de justice littéraire, à côté de la grossière iniquité et des sottes déclamations de M. Veuillot.- Il loue le Tasse d'avoir revu et corrigé sans cesse' sa Jérusalem, afin de faire pour le mieux, et il en blâme Chateaubriand.- Confessions de M. Veuillot; les intrigues secrètes contre le prochain.-L'Egypte: Chateaubriand, dans sa belle description, l'avait devinée telle que les découvertes scientifiques nous la montrent.- Chateaubriand suborneur de la mer. - Pourquoi Chateaubriand a péri tout entier.- L'Univers : une visite à Chateaubriand.

Si nous avons insisté sur ce jugement, qui n'en valait certes pas la peine, c'est qu'il a pourtant son intérêt comme spécimen, comme échantillon du veuillotisme; c'est que c'est du veuillotisme tout pur. C'est M. Veuillot lui-même ; c'est sa manière de discuter, ou plutôt de ne pas discuter ; il vous jette une énormité irritante et fausse, et il passe ; puis tandis que le lecteur éclairé s'en indigne, il ricane et insulte : il a fait son coup.

Voilà toute sa méthode en toute chose; il ne va pas plus loin; il ne voit ou ne veut voir que les surfaces, et il croit avoir lancé la foudre quand il lâche son pétard.

C'est ainsi qu'il traite non-seulement les plus grands hommes, mais les plus grandes questions.

Étonnez-vous maintenant des tristes succès qu'il obtient et des hommages qu'il attire sur tous les sujets qu'il touche. On sent que la sincérité n'est pas là.

Si jamais personne crut avoir la main forte et eut la main malheureuse, c'est bien lui : partout où il la porte, il y porte la défaveur, il y porte la ruine.

Si M. Veuillot ne discute pas, on ne discute pas non plus avec lui : il n'y a pas lieu ; ce serait perdre du temps. On le cite, et c'est tout ce qu'il veut ; puis on est bien forcé de dire : Il n'y a rien à répondre à cela, nos lecteurs en jugeront.

Alors, il croit triompher. C'est ainsi, comme on l'a bien assez dit, que les choses déplorables qu'il a débitées au nom de la religion ont été portées par la presse libérale, dans toutes les provinces, dans toutes les campagnes, et ont ouvert la voie au succès des livres dont Mgr Donnet, archevêque de Bordeaux, se plaignait encore hier en plein Sénat.

A force de se permettre en son nom toutes sortes d'excès, on a fait haïr la religion, et l'on s'étonne que cette haine s'exprime à son tour ! C'est un malheur; mais il fallait être bien peu voyant pour ne pas le prévoir ; pour ne pas dire aux bouches mauvaises, aux langues noires : Par le ciel, taisez-vous! corbeaux sinistres, cessez de croasser la haine et l'absurde au nom du Dieu de lumière et d'amour ; cessez d'irriter la tempête autour de la barque du pêcheur, déjà trop agitée.

Mais la religion a toujours eu des ennemis, direz-vous? Est-ce une raison pour lui en faire de nouveaux et de gaieté de cœur? Lisez, en effet, si vous le pouvez, la collection de certains journaux religieux, et, au milieu de quelques articles bien écrits, vous y trouverez des audaces, des excentricités, des paradoxes, des provocations insensées tant que vous voudrez ; mais pas une bonne raison, pas un bon enseignement, pas la moindre lumière.

Et cependant, c'est ce qu'on devrait trouver dans un journal vraiment chrétien, et tout le reste devrait en être soigneusement écarté. Un journal fait dans un esprit vraiment chrétien serait le journal de la sympathie, de la bienveillance, de la liberté, de tous les bons progrès, de la charité, de la fraternité même. Rien ne devrait être plus franc, plus loyal, plus généreux, qu'un journal religieux.

Et cependant en est-il, du moins en a-t-il été toujours ainsi? On peut sortir de cette lecture l'esprit agité, le cœur irrité, mais nullement instruit, nullement amélioré. C'est là, cependant, que s'est inspirée, que s'est formée une partie du clergé de nos jours. On dit même, ce que j'ignore et ce que je voudrais ne pas croire, qu'il en a retenu la violence et le langage. Ce serait un grand malheur, et Dieu veuille qu'il n'en soit rien !

Si M. Veuillot, ce que je lui souhaite, parvenait à redevenir journaliste, je crois qu'il serait plus sage, ou que le clergé ne le suivrait plus dans ses excès. Ce serait lui rendre un service à lui-même; car s'il croyait réussir mieux en étant raisonnable, il le serait peut-être ; et comme il a été capable de mal, il serait peut-être capable de bien.

C'est cependant plus difficile, surtout lorsqu'une fois le vase est imbibé, et que l'étoffe a pris son pli.

Si, ce qui ne sera pas, la religion catholique venait à disparaître de France, et qu'on la jugeât d'après la lecture de l'Univers, assurément on dirait : Comment vouliez-vous qu'elle tint avec de telles doctrines? et combien elle était déjà tombée !

Nous avons voulu citer de cette discussion mauvaise, ou plutôt de cette absence de discussion ; nous avons voulu citer un échantillon de dénigrement cynique dont tout le monde peut juger, parce que tout le monde a lu ou lira Chateaubriand, et peut dire si « Atala est ridicule, René odieux; si le Génie du Christianisme manque de foi, si les écrits politiques de Chateaubriand manquent de sincérité. »

C'est au fond, quoique sous d'autres formes, le même système que, celui de Sainte-Beuve, système cent fois réfuté. Sainte-Beuve devient le docteur en théologie de M. Veuillot, après avoir été son guide en politique : gloire à Veuillot! Mais la sincérité politique de Chateaubriand était entière, comme il l'a suffisamment prouvé, quoi qu'ils en disent.

C'est bien à Veuillot à venir parler de sincérité politique, lui qui dit lestement que toute conviction politique est de l'égoïsme et de la folie; qui avoue que, sous Louis-Philippe, il était de la résistance, mais qu'il eût été tout aussi volontiers et même plus volontiers du mouvement.

Mais il faut citer toute cette maxime morale de M. Veuillot; c'est un spécimen de sa belle âme et de sa piété; c'est un rare morceau comme audace et comme défi jeté à toute pudeur : « Je dirai que j'ai peu d'estime pour ce qu'on appelle une conviction, à moins qu'elle ne soit religieuse; toute conviction qui n'est pas religieuse, c'est le sophisme spécieux de la passion, de l'entêtement et de l'intérêt. On peut être, il est vrai, de bonne foi (quelle bonté!) sous l'empire de ce sophisme; il y a dans presque toutes les maisons de fous quelqu'un qui, de bonne foi, croit être le soleil. » (Rome et Lorette.)

Voilà un langage ! Le bout de l'oreille se montre ici : on reconnaît l'homme qui a ou qui se donne mission de détacher, au moyen de la religion, les légitimistes et les libéraux de leurs opinions politiques ; c'est profaner la religion sans grand résultat. Cependant, avant de l'apprécier à sa juste valeur, gardons-nous de nous laisser abuser par la ruse de cette distinction hypocrite et sophistique entre la conviction religieuse et la conviction politique : ce sont deux vertus sœurs et provenant de même source.

L'homme qui n'a pas de conviction politique n'aura pas de conviction religieuse, il ne sera pas religieux, il ne sera même pas moral : il sera un animal dormant, mangeant et buvant; ce ne sera pas un homme.

Aussi avait-on cru jusqu'ici que la conviction politique était une force, une dignité, une vertu : on avait même cru qu'un homme sans conviction n'était pas tout à fait un honnête homme. On respecta toujours l'homme de conviction.

Chez nos valets de la plume et nos entrepreneurs de thèses et de systèmes, à tant la ligne, tout est changé. L'homme de conviction leur parait si éloigné de leur industrie que, pour eux, il n'est plus comparable qu'à un fou.

C'est ainsi que l'homme privé de pudeur regarde l'homme vertueux comme privé de raison.

J'en ai regret, j'en ai honte; mais je suis forcé de le dire : Voilà encore, voilà bien du veuillotisme tout pur; voilà encore sa manière de discuter, ou plutôt de rendre impossible toute discussion.

Quoique infirme au sens moral, il sent bien qu'il a donné prise sur lui en bafouant la conviction, et il croit s'en tirer en criant à son adversaire : « Tu es fou !»

Ainsi, désormais, celui qui choisit ou croit avoir choisi le meilleur et se dévoue courageusement et contre tous ses intérêts à cette conviction sera le fou, et le sage sera l'être faible, égoïste, infime ou vil, qui ne tient à rien qu'aux avantages matériels !

En effet, malgré les précautions et ambages dont s'enveloppe cette phrase, c'est bien là le sens qui en résulte.

Celui qui, pour mieux justifier ses faits et gestes, ose penser et parler ainsi devait être l'ennemi de Chateaubriand ; il lui eût fait tort en ne l'étant pas.

Ce que c'est cependant que d'avoir de l'esprit et pas de gêne ! On change la morale au lieu de changer sa vie; on se fait des théories, des maximes à son usage, au lieu de se conformer aux maximes reçues : de ce qui était la honte, on fait la gloire; ce qui était la gloire, on en fait la honte.

On trouve moyen, en se masquant avec adresse du mot « religion, » d'insulter impunément, triomphalement, ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes ; d'outrager la vertu comme étant la dernière des maladies, et l'honneur comme étant le malheur suprême.

Si toute conviction politique est une folie, en voici un du moins qui ne sera jamais fou sous ce rapport. Tant que le juste-milieu règne et donne à ses journalistes plus d'appointements qu'aux évêques, il le sert ou croit le servir; quand la république éclate, il l'acclame; quand elle chancelle, il la pousse, il l'insulte journellement, et il dit : « Louis-Napoléon sera le généralissime de l'ordre : nous serons tous ses soldats. » Le général est encore en grade, mais le soldat est quelque peu à la réforme.

Ce n'est pas que notre moraliste ne soit passablement lunatique aussi : mais sa démence est d'un genre tout autre que celle de la conviction; et si, ce qu'à Dieu ne plaise ! il venait aussi, lui, à tomber fou, ce ne serait certes pas à force de rester fixe dans une même conviction, mais à force de tourner.

« Tombé au fond de l'abîme, dit l'Ecriture, l'impie méprise : Impius, cum in profundum venerit, contemnit.»

Ainsi ce ne sera plus l'homme au cœur noble et délicat, l'homme fort et ferme dans sa foi; ce sera le sauteur impudent et sans âme, ce sera le valet adulateur de tous les pouvoirs, de toutes les coteries qui payent, ce sera le lâche déserteur de toutes les causes qui tombent, ce sera l'éternel renégat, le vil esclave du trigenta argenteos, prix que Judas vendit le Christ, qui pourra lever la tête et prétendre à l'admiration des peuples ! L'autre n'aura plus qu'à la baisser, qu'à se cacher et qu'à fuir comme un être maudit et frappé de Dieu.

« Dans les Martyrs, ajoute notre censeur rabelaisien, ce sont des fautes de goût qui étonnent. » Quelles fautes? Il n'en dit rien, car il n'en sait rien. Et contre quel goût? Contre celui de Veuillot, de Panurge, de Pantagruel?

« J'aime mieux, dit-il, la fille de Flavien que Cymodocée. » Aimez ce que vous voudrez, mais ne prétendez pas imposer vos amours. La fille de Flavien peut être fort intéressante, mais ce n'est pas Cymodocée.

» Les Martyrs renferment des postiches archéologiques horriblement démodés; l'érudition est plaquée, accrochée, raccrochée : c'est un bric-à-brac. »

Les beaux jeux de mots et la bonne critique! Quiconque s'y laissera prendre, je ne l'en plaindrai pas: s'il se trouve indignement trompé, il l'aura mérité : ceci est dit pour les gobe-mouches. C'est de la poudre jetée aux yeux de ceux qui s'en contentent : c'est bien notre ci-devant phraseur. Ecce iterum!

Toujours des mots, et pas une idée et pas une vérité ! Les écrivains modistes seront en effet démodés, et il en est plusieurs qui sont déjà démodés ou qui le seront de leur vivant.

Mais Chateaubriand n'était pas un écrivain modiste : il dominait et n'imitait pas; il peignait pour l'éternité, et ses peintures ne passeront pas comme vos caricatures.

Il est depuis longtemps reconnu, n'en déplaise au chauvinisme et au myopisme, que rien n'est plus artistement, plus finement fondu que les couleurs empruntées par Chateaubriand aux deux antiquités.

La forme épique seule le force parfois à une majesté, à une solennité froide et monotone. Il faudrait attribuer ces défauts moins à l'auteur qu'à cette forme un peu usée qu'il a suivie, et peut-être dû suivre1.

1. « M. de Chateaubriand, dit Joubert, ne ressemble pas aux autres prosateurs. Par la puissance de sa pensée et de ses mots, sa prose est de la musique et des vers. Qu'il fasse son métier, qu'il nous enchante. » Il enchanterait même les serpents, mais il n'enchantera pas certains butors. « Dans les Martyrs, dit à son tour et avec toute raison M. Sainte-Beuve, la puissance du talent n'a été en défaut nulle part, et même dans les endroits qui pourraient sembler les plus rudes à traverser, sa baguette magique a su produire des prestiges sacrés qui font presque l'effet des miracles dus à la verge d'Aaron... » Et ailleurs : « A côté des inventions pénibles, systématiques, nous retrouvons à chaque page des beautés, des miracles d'imagination et d'harmonie, et ce sera ainsi jusqu'au bout... Dans les Martyrs, M. de Chateaubriand a livré la bataille la plus difficile, la bataille épique, et il suffit à sa gloire de dire qu'il ne l'a point perdue.i Après ces observations si compétentes, si sensées, si justes, on peut laisser déblatérer le grand Veuillot : ça n'a plus d'inconvénient. ↩

« Chateaubriand avait la sensation chrétienne, il n'avait pas le sens chrétien. » Devine, devinaille ! comme disent les bonnes femmes quand elles content aux enfants des choses inintelligibles.

Qu'est-ce, en effet, qu'une sensation chrétienne? Il y en a tant qui ne le sont pas. Et qu'est-ce que d'avoir une sensation chrétienne, sans avoir le sens chrétien ? Tout cela est si subtil que ça ne se comprend guère, mais ça fait une phrase dans la pose, une pose dans la phrase, ça phrase pour phraser, et ça suffit.

« Fontanes était un épicurien catholique. » Encore de ces alliances de mots à la Veuillot. On ne croyait guère jusqu'ici qu'un épicurien fût très-catholique, mais puisqu'un si grand docteur le veut bien, cela sera désormais.

« Fontanes, fait pour sentir l'éclectisme de Chateaubriand, disait : Ils y reviendront. On y est revenu, mais on est parti pour ne plus revenir. » - Vous le dites, parce que vous le désirez; mais votre désir vous trompe et vous trompez les simples.

Remarquez d'ailleurs qu'en ceci, comme en tout le reste, tout est combiné, calcule méchamment pour nuire à la mémoire de Chateaubriand et pour éloigner de sa lecture ; le mot éclectisme, mot si maudit par le veuillotisme, est mis ici pour assimiler l'auteur des Martyrs à M. Cousin, et l'envelopper aux yeux de la secte dans une même réprobation.

Voilà bien de ces coups à la Veuillot, toujours perfides, toujours malfaisants, d'intention du moins. Chateaubriand éclectique ! c'est la première fois qu'on l'appelle ainsi, et c'est la seule injure neuve qu'il y ait dans ce factum vitupérieux.

« Le livre (les Martyrs) est faux de pensée, de couleur, de style, trop chargé de métaphores, d'épisodes maladroits, d'une langue trop retentissante et qui fatigue par le soin et la recherche1. »-Il ne fatigue pas du moins par le fiel de l'envie, par la grossièreté, la bassesse et la trivialité. Je ne m'étonne plus qu'on s'ennuie à la lecture de Pascal, car on pourrait y trouver le Mentiris impudentissime appliqué à des principes qui ne sont guère plus erronés que certaines assertions.

1. Ailleurs il loue le Tasse d'avoir remanié souvent sa Jérusalem, afin de faire pour le mieux. Chateaubriand ne cherchait pas à faire autre chose, et il y réussissait aussi bien que le Tasse; mais Chateaubriand ne peut jamais bien faire aux yeux de M. Veuillot. Cependant M. Veuillot n'est pas non plus de ceux qui négligent la phrase; et quoique souvent assez médiocre, elle est fort travaillée, et c'est par la phrase qu'il vaut, bien plus que par l'idée, qui manque souvent. Mons Veuillotn'est pas bon, et il ne hait pas de nuire : il sentait le besoin de s'en confesser autrefois ; mais il ne s'en est pas corrigé. Cependant, je crois qu'il trouve encore plus de plaisir à faire une phrase méchante, que dans la méchanceté même. D'ailleurs, nous avons des casuistes qui absolvent tout. « Je pourrais, dit-il, garnir bien des pages des noms de ceux à qui j'ai pardon à demander... Qu'ils sachent que je regrette amèrement de leur avoir fait tort. Qu'ils me remettent ces fautes, tant celles qu'ils connaissent que celles qu'ils ne connaissent pas, car nos amis et nos ennemis même ignorent la moitié des violations que nous commettons contre la loi qui nous ordonne d'aimer le prochain... Je trouvais dans mes souvenirs cent violations de ma parole... Je me suis laissé prendre à tous les piéges de l'orgueil. » (Rome et Lorette, passim.) Laissons à M. Veuillot son orgueil, qu'on ne lui saurait contester ; mais rendons-lui justice, et avouons qu'il est vrai quand il dit que nous ignorons la moitié des violations qui se commettent contre la loi qui nous ordonne d'aimer le prochain. Il y a, dans ce genre de commerce, des journalistes, des commis-voyageurs, des compagnies, des sociétés bien réglées. On croit gagner le ciel en intriguant contre le prochain qui déplaît. Les rues sont pleines de gens zélés qui vaquent à cet office, au lieu de rester tranquilles à dire leur chapelet dans leur coin ; M. Veuillot connaît ce pays : il en sait les détours. ↩

« Le livre est faux de pensée... » En quoi est-il faux? Il ne le dira pas et pour cause. Avancer ce qui n'est pas, est plus facile que de le prouver.

Jamais la couleur ne fut plus vraie ni mieux adaptée au sujet et aux localités que dans les Martyrs. En lisant, on voit. Tout se réveille et revit sous cette plume magique et prestigieuse : ce sont partout des miracles d'imagination, comme le disent tour à tour et Joubert et Sainte-Beuve eux-mêmes, qui cependant ne gâtent guère Chateaubriand.

Il faut bien venir du port de Bercy dans un tonneau pour sentir autrement ou pour dire le contraire.

Tout ce qui sort du ton, de la teinte de Gargantua déroute le grand Veuillot et le fait déraisonner, radoter, rabâcher, clabauder.

C'est le cas de dire que c'est un aveugle qui parle des couleurs.

Mais n'importe ! il est le seul de son dire, mais ça fait scandale, et c'est un genre d'illustration comme un autre. Braver le goût de tous les connaisseurs, ne vous fait pas moins remarquer que de braver la raison et le sens commun : nous excellons en ce genre d'exercice, et nous lui devons la meilleure part de notre belle renommée.

Pour moi, chétif, qui n'ai pas droit de dogmatiser ainsi, je viens de relire quelques livres des Martyrs, et surtout celui de l'Egypte, et j'en ai été plus frappé - que jamais.

J'ai revu cette Égypte, je l'ai reconnue : c'est d'un charme infini. Loin d'être trop retentissante et trop recherchée, comme dit le phraseur, la langue m'en a paru simple, riche et vivante comme la vallée d'Isis sortant tout en fleurs de son inondation. Chaque trait est à la fois pittoresque et savant : c'est l'érudition fondue en poésie. Loin d'être laborieux, recherché, le charme naît sous les doigts de l'enchanteur, comme l'oiseau de paradis sous le soleil des tropiques et dans la fine chevelure du tamarin des Indes.

Non-seulement son pinceau a du charme, il a de la devination, et tout en faisant briller les surfaces, il perce jusque sous terre; il pressent l'antique encore enseveli, il fait revivre les siècles, il révèle la vieille Egypte avant qu'elle soit retrouvée par la lecture des hiéroglyphes et les fouilles de la science.

Aujourd'hui que l'Egypte est si connue et s'est tant révélée, la description des Martyrs est encore à la hauteur; et je m'en rapporte, à cet égard, au goût du savant et élégant vicomte de Rougé : qu'il nous dise si Chateaubriand n'a pas pressenti, deviné l'antique Égypte en peignant l'Égypte moderne il y a quarante ans, et s'il ne la peint pas telle qu'elle nous est apparue depuis?

J'ai lu tous les travaux de nos égyptologues qui sont d'un si haut intérêt; il me semblait que M. de Chateaubriand les avait sous les yeux avec ceux de la commission d'Egypte, et nous en donnait le fidèle et brillant résumé empreint dans son savant et poétique récit.

Qu'après cela, les Veuillot et compagnie nous disent ce qu'ils voudront, je n'en ai cure.

Je veux bien qu'il soit bon d'ignorer, ça peut rendre plus intrépide et plus décidé dans l'absurde; mais encore faudrait-il garder une certaine mesure, ne pas fouler aux pieds toute modestie, ni choquer toute évidence. La prétention non fondée retombe sur le prétentieux. L'injure, le dénigrement, la méchanceté et l'envie ne doivent plus être acceptés que pour ce qu'ils valent, pour néant : O lamentable Veuillot, de ne rien comprendre à tout cela!

Auras-tu donc toujours des yeux pour ne pas voir ?

Gros Veuillot, quoi, toujours les plus grandes merveilles Sans entrer en ta boul', frapperont tes oreilles !

Néanmoins, je reconnais que la forme épique adoptée par Chateaubriand a ses exigences et ses inconvénients avec ses avantages ; il eût été plus libre, plus lui-même dans la simple forme romanesque; mais on l'eût certainement accusé d'abaisser la religion et de la mettre au-dessous du paganisme, qui avait su inspirer des épopées.

Une fois cette forme adoptée, il fallait en subir les conséquences, il fallait de la solennité, du grandiose ; et, pour trouver le naturel et le dramatique, pour se faire lire, il fallait avoir recours à ces épisodes qui rentrent tout aussi bien dans le sujet que l'erreur finit par rentrer dans le vrai, et qui sont tous dramatiques et d'un intérêt saisissant.

C'est le mécanisme général qui est un peu froid, parce qu'il est connu et usé ; mais il ne pouvait être mieux mis en œuvre ni le plan mieux rempli.

M. de Chateaubriand a livré en cela une bataille difficile; et, comme l'a dit très-bien M. Sainte-Beuve, beaucoup plus connaisseur que Veuillot, qui tombe à plat dès qu'il cesse de le copier, « on ne peut pas dire qu'il l'ait perdue.» Il faut être un Louis Veuillot de Boignes et de Bercy, de Rabelais et de Marot, il faut être un ennemi des classiques et du goût pour dire le contraire.

Jusqu'ici, c'étaient les Martyrs, avec leur immortelle et pure auréole, que M. Veuillot s'efforçait de flétrir et de martyriser de nouveau.

Maintenant ce n'est plus le livre, c'est la tombe qu'il insulte.

« J'ai vu à Saint-Malo le tombeau de Chateaubriand, l'emphase de ce tombeau peint l'homme. » Quelle emphase, ô phraseur! un rocher sauvage et sans ornement, une simple croix ronde de granit qui n'a pas un mètre?

« Chateaubriand a exploité sa mort comme son talent. » Comment a-t-il exploité sa mort, phraseur? Dis-le donc et donne une fois du moins la raison de tes injures. La tombe elle-même, la tombe sacrée sera donc désormais un thème à calomnie pour les coureurs d'historiettes et les faiseurs de phrases, qui, comme le dit ailleurs M. Veuillot, insultent à toutes les bonnes renommées de la terre, pour attirer un peu d'attention !

L'esprit impur et envieux ne pourra donc plus laisser reposer en paix les ossements ! Puisqu'il en est ainsi, je m'étonne que certains héros de Juillet, devenus dévots, n'aient pas poussé leur victoire jusqu'à Saint-Denis pour remuer et outrager aussi ceux des rois !

Mais suivons l'insulteur des morts, des morts chrétiens.

« Chateaubriand a pris une dernière pose dans son tombeau ; il a fait de son tombeau une dernière phrase, une phrase qui se peut entendre au milieu du bruit de la mer (ô la phrase !), une pose qui se peut voir encore de loin dans la brume et dans la postérité (ô la phrase ! la phrase !). Mais ce calcul sera trompé, n'ayant toute sa vie songé qu'à lui-même et rien fait que pour lui-même, Chateaubriand a péri tout entier »

Enfin nous sortons de l'enflure et du vide pour arriver à quelque réalité, à la source, à la cause de cette rage noire , aveugle et impie.

Qu'on le pardonne ; je me vois forcé ici à une de ces anecdotes que le secrétaire d'un homme illustre et recherché sait toujours en assez grand nombre. Je n'en avais jamais dit un mot jusqu'ici, pas plus que de tant d'autres qui lui ressemblent. Si j'en parle aujourd'hui, ce n'est pas pour récriminer, mais pour expliquer des choses qui, sans cela, paraîtraient encore plus étranges.

Il n'a pas été aussi facile qu'on le pense de troubler et d'aigrir l'esprit du clergé français et de le pousser à l'absurde. Longtemps il laissa l'Univers et sa coterie s'agiter et crier seuls dans le désert.

Le rédacteur en chef du journal, qui reproche si vertement aux auires d'exploiter leur talent, était, dit-on, bien payé et n'entendait pas travailler gratis, quoique pour Dieu.

Cependant l'abonné était rare; les premiers fonds du journal s'épuisaient, il fallait vivre d'emprunts; tant on en tit, que les actions de deux cent cinquante francs tombèrent, dit-on, jusqu'à quinze francs.

Soit qu'il eût ses raisons de bien espérer de l'entreprise, soit par dévouement, le gérant les rachetait."

Les actionnaires, inquiets de l'absence de dividende, s'informaient de leurs fonds; mais on ne les convoqua qu'au bout de cinq ans, je crois, pour leur rendre réponse.

Au lieu de dividende, objet de leurs vœux, ils trouvèrent un déficit. On leur dit : Payez une dette de cent mille francs, ou cédez vos actions à vingt-cinq pour cent.

Un des rédacteurs ordinaires promit bien de faire rembourser la dette, mais il ne put : le rédacteur en chef et le gérant s'étaient liés comme d'un lien siamois ; l'un n'allait pas sans l'autre, et M. Veuillot passait alors pour être la fortune du journal, qui n'avait pas encore d'autre fortune.

Force fut donc aux actionnaires de céder leurs actions au prix offert ; et le journal devint la propriété d'un seul ou de deux.

Mais la dette et la gêne n'avaient peut-être pas disparu avec les actionnaires.

Cependant je ne puis dire si ce fut alors, après ou avant, que deux personnes éminentes dans le journal, et que M. Veuillot connaît bien, vinrent successivement chez M. de Chateaubriand; mais elles y vinrent, je les ai vues.

« Nous avons appris, monsieur le vicomte, dit l'une d'elles, que vous nous lisiez, » et c'était vrai ; l'illustre vicomte n'était pas des plus tendres, et il ne haïssait pas trop de voir de temps en temps houspiller le prochain. Bientôt cependant, il en avait assez : « Ils chantent pouille, • disait-il, et il jetait le journal.

Ces messieurs, qui vinrent l'un après l'autre, lui firent entendre qu'il leur manquait, je crois, une quarantaine de mille francs.

M. de Chateaubriand fut très-poli et bienveillant même, mais je ne pourrais pas dire ce qu'il fit. Il est possible qu'il ne fit autre chose que de renouveler son abonnement. Voilà pourquoi peut-être il a péri tout entier. S'il avait donné ce qu'on lui demandait, il eût peut-être vécu à jamais. Voyez à quoi tiennent la gloire et la destinée? Il est vrai qu'un simple renouvellement d'abonnement, c'est bien peu; mais le vicomte ne pouvait guère en faire davantage, puisqu'il était obligé, comme M. Veuillot le lui reproche si délicatement aujourd'hui, de placer sa gloire en viager. Il a assez souffert de cette humiliation pour que M. Veuillot la lui pût pardonner, et comprendre que, puisque malgré sa grande rhétorique, sa grande renommée, ses grands travaux, ses grands services, son grand âge, il en était là, il ne pouvait pas faire grand'chose pour les autres, malgré la meilleure volonté.

Cependant, si l'on y ajoute la manie malheureuse de se faire valoir au détriment d'un mort, c'est là peut-être ce qui enflamme, « enfielle » la plume sainte, et nous a valu cette épaisse tartine que nous venons de goûter.

Je pourrais signaler bien d'autres faits et mécomptes de ce genre, suivis de même colères; mais je ne parle de tout cela qu'à contre-cœur, et il faudrait des développements qui impliqueraient des tiers, des quarts, etc.

Ça n'en finirait pas : le secrétaire d'un homme illustre, je le répète, sait toujours bien des choses qu'il ne doit pas dire. Sans qu'il les dise, et par la raison même qu'on sait qu'il les sait, il est exposé souvent à bien des haines, à bien des calomnies. On veut, au préalable, étouffer sa voix, ruiner son témoignage, en cas qu'il ait l'intention de parler. C'est en ce sens que M. de Chateaubriand me disait souvent : «Vous hériterez de mes haines, et vous n'aurez pas mes forces.» En effet, il ne m'a pas laissé son manteau, et, sans penser guère à me défendre moi-même, je suis obligé de le défendre contre ses anciens adulateurs, quelque égard que je veuille bien avoir pour certains non satisfaits.

Si malgré mon isolement et ma faiblesse, je viens néanmoins lutter contre ces forts, c'est qu'en vérité ils en font trop, et que ma conscience m'oblige enfin de m'expliquer et de protester. Mon Dieu! secourez-moi, crie le nautonnier de mon pays, au milieu de la tempête et des flots déchaînés : ma barque est si petite, et la mer est si grande! -Moi je puis ajouter : Et les requins si nombreux !

« La gloire de Chateaubriand, nous dit donc le généreux Veuillot, est venue s'éteindre dans cette mer dont il a voulu suborner le murmure (voyez, le coquin ! suborner la mer!) et le transformer en applaudissement éternel » -O la phrase, toujours et toujours la phrase! toujours la poétique, la rhétorique, la mimique ! Que vous êtes pieux, que vous êtes noble, ô Veuillot ! de venir outrager ainsi la gloire et la pauvreté dans la tombe, par des phrases fausses et banales, qu'un rhétoricien ne ferait pas ! Et cependant il traitera de grande rhétorique la prose irréprochable de Chateaubriand, que, dans son bon temps, M. Nisard, plus compétent et mieux avisé, appelait la plus belle poésie.

En citant ces misères, une triste pensée nous obsède; et pour nous en soulager un peu le cœur, nous voulons la déposer ici. Nous nous sommes demandé cent fois pourquoi tant d'attaques injustes? pourquoi ce langage inique? Voici pourquoi : on n'en croit pas le premier mot; mais on s'imagine qu'il y a, en grand nombre, des béats et des béates qui croiront et iront criant partout : Jésus Maria! ne lisez pas Chateaubriand! Voyez ce qu'en dit le pieux Veuillot. Ne lisons donc que Veuillot et consorts.

Oui, c'est là ce que l'on veut; et si l'on réussit, le tour est joué, et les dévots bien attrapés, mais contents.