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L'Enchanteur 1768—1848
Les conversations de M. de Chateaubriand XXVII. La tradition et les Jésuites. - L'Index

XXVII. La tradition et les Jésuites. - L'Index

Les conversations de M. de Chateaubriand · 10 min de lecture · p. 331–339 · chapitre 31 sur 35

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Dentu, 1864, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Le savant et le philosophe de la triade Veuillot-Dulac, c'est M. Bonnetty. Cette triade a aussi sa chapelle et son chapelain : le chapelain est jeune, il est frais, il est rose, il paraît spirituel et éveillé ; mais au lieu d'être un monseigneur français, ayant cathédrale et évêché sur la carte et le budget de France, ce n'est qu'un de ces monsignori italiens, protonotaire, deutonotaire, etc., dont la libéralité pontificale a depuis quelque temps si agréablement émaillé le sol des Gaules.

Monsignor traite M. Bonnetty de docteur; l'ingrat Bonnetty ne le lui rend pas, et je ne sais pourquoi, car il écrit beaucoup ; il fait même des vers rongeurs.

M. Bonnetty est, en effet, très-versé dans les matières philosophiques et surtout religieuses; mais, comme presque tout savant, il en use et abuse pour se donner des licences et se permettre des systèmes qui ne sont pas plus à l'abri d'exagération que de contestation.

D'abord il ne veut absolument pas des idées innées, que tant de Pères et de docteurs ont admises. Platon; Aristote et Descartes, qu'il admirait d'abord, il les a maintenant en profonde antipathie.

Le Christ reprochait vivement aux scribes et aux pharisiens de ne parler et agir que d'après leur tradition ; M. Bonnetty ne veut, lui, que la tradition. Il repousse le rationalisme, c'est-à-dire le travail et l'acquis de la raison, tout aussi bien que les idées innées.

L'âme, selon lui, n'est pas quelque chose de vivant et de pensant, comme l'œil est voyant par sa nature ; ce n'est qu'un sac, quelque chose comme une bourse ou réservoir, comme l'estomac, où la tradition met des idées révélées et par conséquent venant d'ailleurs.

La raison, par ce moyen-là, n'y est pour rien, ne peut rien ; elle est primée, nullifiée par la tradition ; elle n'a plus qu'à admettre et à croire sans examen.

En vain tenteriez-vous de lui faire entendre qu'une âme, qui ne pense pas par elle-même, c'est-à-dire qui n'est pas une âme, mais un réceptacle de traditions, sent un peu le matérialisme, il n'entendra pas, il n'écoutera pas.

On lui dira en vain qu'en s'en tenant uniquement à la tradition, aucun progrès ne se fut fait ni ne se ferait dans le monde; que, d'après la tradition à laquelle tiennent encore les Israélites, le Christ, qui était un novateur, aurait été justement mis à mort; qu'au lieu de devenir chrétiennes et d'innover, et par conséquent d'aller contre leurs traditions, l'Egypte, la Grèce, l'Italie, toute l'Europe et ses îles seraient restées et auraient du rester dans leurs paganismes, ainsi qu'y restent l'Inde et l'Asie en général ; que les seuls peuples orthodoxes seraient les Israélites, les Hindous et les Guèbres; puisque tous les autres peuples ont admis une loi et même plusieurs lois nouvelles.

Tout cela ne lui fera rien, et il répétera : La tradition ! la tradition! à bas le rationalisme! Et puis il bâille en miaulant. Voilà tout ce que vous y gagnerez.

Un philosophe systématique est comme la vieille garde : il meurt sur son système et ne se rend pas.

Pauvre âme errante de Bonnetty, j'ai prié pour vous; ce n'était pas sans besoin. En effet, la Congrégation de l'Index et du Saint-Office s'est émue au bruit de ses systèmes et de ses combats contre les jésuites, parfois même contre les dominicains, et l'a visité ni plus ni moins que jadis Port-Royal, par un beau formulaire à signer.

Je croyais qu'on allait me le brûler. - Signor carissimo, lui dit-on, vous allez trop loin. Vous faites un peu trop litière de la raison à la tradition; l'une et l'autre viennent de la même source. Signez donc et changez.

Heureusement qu'Augustin Bonnetty, qui sera peut-être canonisé un jour, comme son illustre patron, si les jésuites le permettent, est catholique avant tout, et qu'avant tout il veille au salut des Annales. Il signa donc tout ce qu'on voulut et des deux mains.

On s'attendait, non pas à une révolte, mais au moins à une plainte honnête, en vertu de ce principe qui permet de maudire un peu ses juges.

Mais pas du tout; notre cher philosophe est trop fin pour donner dans cette routine des mécontents. Il eut un éclair de génie, et dans un prochain numéro, que fit-il? Il entonna un dithyrambe en l'honneur de la sacrée Congrégation de l'Index et du Saint-Office!

Le Saint-Office, qui n'eut jamais une telle sérénade, même en Espagne, et qui s'était rarement vu a pareille fête, en fut charmé et se dit : - Bah ! laissons-le tranquille, il est dévoué à la cour de Rome.

Après avoir signé tant qu'on voulut, mais sans changer en rien, l'adroit Bonnetty put donc reprendre ses thèses et fustiger à son gré ceux qui ne veulent pas les admettre.

Il put continuer de s'en aller en guerre avec son ami Veuillot et monsignor Gaume, contre les auteurs classiques de l'antiquité et surtout contre les philosophes.

M. Bonnetty est un rude jouteur, et bien lui en prend, car il a devant lui de puissants et rusés adversaires.

Non-seulement il n'aime pas les philosophes, mais il n'est pas non plus grand partisan des jésuites, qui le lui rendent bien. Ils pencheraient terriblement, selon lui, vers ce grand abîme du rationalisme.

Pour mon compte, je n'en crois rien : les jésuites rationalistes! Ce serait beaucoup pour eux, s'ils pouvaient êtres raisonnables : ça viendra peut-être, mais ça se fait attendre.

En attendant, ils sont là, tous gens instruits et lettrés, s'acharnant à l'impossible, voulant nous donner une religion toute politique, et traînant le diable par la queue pour faire remonter les temps vers un passé et des abus qui ne peuvent plus être, et se faisant haïr de gaieté de cœur, en pliant un peu trop la religion à cette tentative chimérique et coupable, qui n'a rien de chrétien.

Que ne se servent-ils de leur énergie et de leur influence pour allier la religion, dans les limites permises, avec les idées et les besoins nouveaux, comme elle a fini par s'y adapter dans tous les temps, dans les temps même où elle était forte et puissante !

Pourquoi s'insurger en vain contre l'idée de justice sociale et de fraternité? C'est le fond, c'est l'essence même de l'Évangile.

Pourquoi lutter contre le progrès, comme Jacob contre l'ange de Dieu? C'est la marche de la Providence en ce monde, c'est l'échelle divine par laquelle elle nous fait remonter vers les cieux.

Si ces nouveaux Templiers, cette milice du temple de Saint-Pierre de Rome, suivaient cette voie, elle ne serait pas condamnée à une agitation stérile, fatigante, malfaisante et antichrétienne.

Au lieu de nuire, elle pourrait rendre des services ; au lieu de se faire maudire, elle se ferait estimer. Si elle a de l'influence sur le pape, qu'elle lui donne des conseils de prudence et de miséricorde, au lieu de le pousser aux moyens violents, inutiles et funestes.

Si elle n'a pas d'influence, qu'elle s'enferme en ses devoirs et cesse de se livrer à une agitation vaine et coupable. Si elle ne sait que faire, qu'elle fasse au moins comme saint Ignace ; qu'elle consulte sa mule, avant d'agir et surtout avant de frapper.

Elle est riche, elle est forte, et ses hommes, concentrés, exercés dans ses forteresses conventuelles, sont pleins d'ardeur, lorsque, tout chauds de zèle et d'obéissance, ils sortent de leurs murs pour se répandre dans la ville; mais que peuvent-ils contre le temps? que peuvent-ils contre un esprit meilleur et plus véritablement chrétien que le leur? l'esprit de concorde, de paix, de bienveillance, de confraternité, d'assistance réciproque et universelle. Que le jésuitisme est petit à côté de cela!

S'ils n'y sont pas contraires en tous points, et même en mettant tout au mieux, en leur passant leur exclusivisme, leur partialité, leur fanatisme, leur combativité, Is n'en seraient encore qu'à l'A b c d des grands principes qui se forment et du grand développement que va prendre, malgré eux, le christianisme.

L'idée chrétienne, en effet, ne doit pas tomber, mais se compléter, mais grandir, mais se dégager de plus en plus de la terre et prendre de l'humanité et de la divinité de plus en plus.

Le verbe divin s'est incarné dans le Christ, l'esprit d'humanité, qui est l'esprit saint, s'incarnera dans les hommes.

Alors le cor unum et l'anima una seront rétablis, alors commencera cette époque de perfectionnement nouveau, cette ère meilleure dont le Christ a dit : Vous serez comme des dieux.

Alors aussi on verra que le Christ avait bien raison de dire encore : « Les Etats et les empires, la terre même et le ciel passeront, mais ma parole ne passera pas; elle ira toujours menant et perfectionnant les choses »

Au commencement elle était, à la fin elle sera ; car elle est l'expression de la vérité; elle est la vie, parce que la vie et la vérité sont la base, sont l'essence, l'existence des choses, et en quelque sorte la substance divine.

Ce que je demande aux jésuites comme aux autres chrétiens, ce n'est que d'être encore plus chrétiens ; c'est d'élever leur esprit et d'élargir leur cœur de plus en plus, afin d'être dignes de briller dans ce monde nouveau qui voudrait venir, que mille vœux appellent, que les passions égoïstes arrêtent, mais qu'elles n'empêcheront pas d'arriver.

Quand, au lieu de les préparer, on veut fermer les voies du bien, la Providence sait renverser l'obstacle et faire passer la justice de Dieu.

A cette amélioration des choses et des hommes, ni la religion, ni le pape, ni ses amis ne perdraient rien.

Et l'on devrait se rappeler un peu plus que, si l'on cherche avant tout les choses de Dieu, le reste sera donné par surcroît, tandis que si l'on ne cherche que le surcroît, on pourrait bien ne rien recevoir.

Les jésuites ne croient exister que pour combattre; c'est pour cela qu'ils affectent volontiers des apparences militaires et s'appellent la C'Compagnie de Jésus.

Il peut être bon de combattre quelquefois, de combattre la véritable erreur, mais non la vérité; de combattre le mal, mais non le bien; de combattre la décadence, mais non pas le mouvement légitime et naturel; or, c'est le mouvement que l'on combat.

Dans tous les cas, les jésuites ont assez combattu, trop peut-être. Ils ont battu, ils ont été battus, et la guerre ne cesse pas, ne cessera pas.

Cependant il est des temps où la guerre offensive doit cesser. Quoiqu'on la fasse encore, on ne l'aime plus de nos jours, en religion moins qu'ailleurs.

Vouloir toujours combattre me semble donc une erreur ; mieux vaudrait s'entendre, s'éclairer, se tolérer. D'ailleurs faudra-t-il bien en finir par là.

La loi civile, meilleure en ce point que jadis, ne se prête plus aux vengeances religieuses, qui ne sont souvent que des vengeances humaines.

Les jésuites ont, dit-on, le malheur de croire assez volontiers que c'est œuvre pie que de persécuter, calomnier, opprimer, ruiner, anéantir, s'il se peut, ceux qui ont le malheur de ne pas penser comme eux.

Cependant il en est beaucoup de ceux-là qui prospèrent et ne semblent point inquiétés; c'est qu'ils sont hors d'atteinte : mais il en est d'autres qui sont plus isolés, plus faibles et qui payent pour tous. On est assez bon pour ne faire aucun mal à qui on n'en peut faire.

Pour moi, j'ai été bien traité par eux au collége, mais ils ont bien changé depuis !

Chacun a sa conscience : j'ai voulu suivre la mienne, d'autant plus qu'il n'est pas en moi d'avoir la force d'aller contre. Si l'imagination est la folle, la conscience est la sage du logis.

L'instinct de droiture et de liberté qu'une naissance honnête, une enfance heureuse, une éducation très- • douce et très-littéraire, mirent en moi, n'ont pu que s'agrandir dans le progrès de mes études et le développement de mes idées.

En cette évolution morale, rien n'est de moi, pour ainsi dire, tout est des choses, et vient de plus haut.

J'ai trop lu, trop réfléchi dans ma vie, pour n'avoir pas quelques idées propres, et pour éprouver le besoin d'aller toujours demander aux voisins ce qu'il faut penser.

Je blâmerais quelqu'un qui manquât de respect envers Dieu et son culte ; mais, quoique très-ferme dans mes idées, puisqu'elles viennent toutes de la conscience, je ne puis en vouloir à qui ne pense pas comme moi. Je croyais qu'on ne m'en voudrait pas non plus de ne pas toujours penser comme les autres. J'espérais que s'il y avait discussion, elle serait loyale et qu'on n'irait pas au delà.

Je me suis trompé, J'ai vu la plume ignorante et malveillante du faussaire s'abattre sur mes premiers écrits pour les défigurer perfidement, méchamment.

J'ignore si ce que je dis en cet ouvrage doit m'attirer encore des ennemis : c'est probable, puisque l'intolérance court les rues, remplit les théâtres et va même jusqu'à troubler indignement les travaux sérieux des écrivains dans les bibliothèques ; mais n'importe : on ne m'en fera pas plus qu'on ne m'a fait. N'ayant jamais consulté ni mon repos ni mes intérêts, avant de dire ce que je croyais vrai, juste et utile, je ne commencerai pas ce métier, aujourd'hui que ma vie s'avance et que, Dieu merci! je n'ai plus bien longtemps à souffrir en ce monde, où la justice n'est guère, où le bonheur n'est pas.