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L'Enchanteur 1768—1848
Les conversations de M. de Chateaubriand George Sand et Chateaubriand

George Sand et Chateaubriand

Les conversations de M. de Chateaubriand · 8 min de lecture · p. 100–105 · chapitre 9 sur 35

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Dentu, 1864, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Que veut dire George Sand avec la moralité qu'elle attendait des Mémoires de Chateaubriand, comme d'une fable ou d'un conte? C'est à elle à nous donner des moralités avec ses romans et nouvelles, puisqu'elle sait si bien faire parler jusqu'aux petits ruisseaux. L'histoire donne des faits, en tire qui veut la moralité.

« Jusque-la, dit-elle, cela ne prouve rien et ne veut rien prouver. »

Que veut-elle que des Mémoires prouvent ? ce sont des souvenirs et non des thèses. Que prouvent les siens? Comme César et autres conquérants, elle a bien voulu nous les donner pendant sa vie; que prouvent-ils, sinon que lorsqu'elle était encore la jeune Aurore se levant aux Anglaises, elle faisait déjà trembler tout le couvent émigré du succès de ses drames collégiens, ce qui ne l'empêchait pas de cultiver la dévotion, comme Roswita la dramaturge, la forte voix de Gandersheim, ni d'avoir pour confesseur un bon père jésuite qu'elle aimait beaucoup et que sa reconnaissance a voulu ressusciter, dit-on, dans Mademoiselle de la Quintinie; ce que je ne puis affirmer du reste, ne l'ayant pas encore lue?

« L'âme manque dans les Mémoires d'outre-tombe, » ajoute George. - Vous oubliez que c'est un mort qui parle et que le mort est froid, que le revenant n'est pas tendre.

Universitag

« Moi, qui ai tant aimé l'auteur, dit-elle, je ne puis aimer l'homme. » - C'est bien malheureux pour lui ; mais je crois que vous, qui avez tant d'âme et de cœur, vous ne l'avez cependant pas tant aimé et que, depuis un certain temps surtout, vous conserviez une petite dent, au moins une dent de lait contre lui.

Vous avez bien voulu le reconnaître, comme tant d'autres, pour l'auteur, ou du moins l'un des auteurs de votre développement, comme eût dit l'Allemand Gœthe, quoique vous procédiez peut-être un peu plus de Voltaire, de Jean-Jacques et de Byron; mais vous avez fini par avouer que, dans une certaine rencontre, vous avez éprouvé quelque désenchantement.

C'est de votre faute, et il fallait mieux le comprendre; il n'y avait, au fait, rien de malveillant dans le mot, assez étrange du reste, qui lui échappa un jour devant vous.

Un matin, à mon arrivée, il me dit avec une sorte d'émoi souriant : « Hier, j'ai apostasié.

« -Pas possible !

« J'ai rencontré madame Sand, et, au lieu de lui faire de la morale, je ne sais comment ma langue a tourné, je l'ai encouragée dans sa voie : je lui ai dit que si elle quittait le mal, elle ne ferait plus bien. »

«-Voilà un compliment qu'on n'accusera certes pas d'être un lieu commun. Est-ce une épigramme?

«-Non pas, c'est tout simplement ma pensée. Je crois qu'il est plus facile d'être original, de se distinguer, de se faire lire dans le mal que dans le bien.

«- Vous la croyez donc dans le mal?

«- Et vous, la croyez-vous dans le bien? La croyez-vous orthodoxe?

«-Non pas selon Rome.

«-Selon Genève ?

«-Pas d'avantage : Calvin l'eût mise en chapelle évangélique, parée d'un san-benito réformé, et l'eût fait rôtir comme une caille, à la barbe d'André Leoni-Leone et successeurs.

«-Et peut-être avec.

«-Quel bûcher, monsieur! quelle hécatombe !

«-Mais serait-ce selon Ferney qu'elle serait en règle ?

« -C'est bien possible, monsieur le vicomte.

« -Plus tolérant que Calvin, le bon Voltaire lui eût dit : « Ma fille, » et lui eût donné sa bénédiction philosophique en souriant.

« -Oui, monsieur; tout eût été bien d'abord, mais s'il avait eu des familiarités avec elle, comme avec madame la marquise du Chatelet, la chose eût peut-être tourné autrement; peut-être auraient-ils fini par se battre comme deux bons diables; mais on dit que c'est reçu entre amants, et que ceux qui se battent le plus s'aiment le mieux.

«-Dans ce cas, Voltaire chérissait fort sa marquise, puisqu'ils se battaient, dit-on, comme des bienheureux.

«-Après la danse, il l'invitait à continuer l'étude du système de Newton et des mathématiques transcendantes, mais il ne lui disait pas qu'elle était dans le mal; il ne l'eût pas dit à George Sand non plus.

« - Pardi, je le crois bien ; l'auteur de la Pucelle, de Zadig, de Babouc, du Dictionnaire philosophique et de l'Essai sur les mœurs; je n'ai jamais eu l'honneur d'en faire autant. Il y a bien l'Essai sur les Révolutions, mais...

«-Bah ! monsieur le vicomte, c'est désavoué; c'est par conséquent comme non avenu. René est un bon chrétien et Attala une petite sainte : l'une s'empoisonne un crucifix sur le sein, l'autre aime la virginité encore plus que saint Jérôme; c'est plein de vertu.

«-Que voulez-vous, monsieur, on ne peut pas être parfait! »

S'il ne m'avait pas dit qu'il avait apostasié, j'aurais cru que M. de Chateaubriand voulait jouer sur les mots, en disant : « Restez dans le mal, » c'est-à-dire dans ce qu'on appelle le mal et qui est un bien pour vous, puisqu'il fait votre succès; mais il paraît, par les choses qu'il ajoute même dans ses Mémoires, qu'il faut prendre ses paroles à peu près à la lettre; c'est là peut-être ce que madame Sand a sur le cœur et ce qui l'a fait écrire avec tant d'acrimonie contre un auteur qu'elle a tant aimé.

Comme elle y va ! que de gros mots ! Je ne sais pas comment le grand George avait mis son bonnet ce jour-là ; je ne dis pas qu'elle l'eût jeté par-dessus les maisons, mais il paraît évident qu'il était au moins de travers; ce n'est plus la haute raison de l'homme, c'est le caquet malicieux de la femme.

« Comme on ne sait pas si M. de Chateaubriand a jamais aimé quelque chose ou quelqu'un... »

Et madame Sand, elle-même, a-t-elle jamais aimé comme il faut? Il paraît que non, puisque des soupirants sont, dit-on; morts à la peine.

Dans un contre-roman, fort indigne, il est vrai, et tel qu'en pays, je ne dis pas chevaleresque, mais civilisé, on n'en fait pas contre une femme, contre une femme qui n'a point de méchanceté, qui n'outrage personne, qui est la gloire des lettres profanes, qui écrit comme pas une femme et comme très-peu d'hommes ont écrit, et qui, petite-fille du maréchal de Saxe, est plus grande que le maréchal, même après l'Fontenoy ;

Oui, dans ce roman qui, malgré son aigreur, tourne parfois au comique, on a parlé d'arborer le drapeau noir sur la coiffe altière de George, et même de la baliser ni plus ni moins que la Seine et la Loire dans leurs passes dangereuses. Tant pis pour les niais qui s'y seraient laissé prendre.

Chateaubriand, selon madame Sand, a un autre défaut dans ses Mémoires : « II ne comprend pas la révo lution. »

Pardon, madame, il la comprenait fort bien ; il comprenait même la terreur. Il vous eût comprise rédigeant le Bulletin de la République sous l'inspiration de M. Ledru Rollin; mais il ne comprenait pas certains terroristes dont sa famille et lui avaient assez peu à se louer.

Peut-être même n'eût-il pas compris certains numéros du Bulletin, et c'est précisément parce qu'il a eu trop de détails de la Révolution sous les yeux, en arrivant à Paris, qu'il est parfois, non pas furieux, mais sévère, sans être cependant si injuste, si absurde qu'on le dit.

Voilà donc bien de la colère et du tapage pour rien. Est-ce que la reine du style, la fée au fin langage, envierait quelquefois l'embouchure des braves dames du marché... des Innocents? Aurait-elle donc l'envie malheureuse de faire chorus d'injures contre un illustre mort avec le fin Nisard, le jaune Sainte-Beuve et le pieux Veuillot?

Mais, au lieu d'être lourde, longue, fade et froide comme les autres détracteurs, George a le verbe vif et net ; au lieu d'être molle et bourbeuse, sa critique est forte et ferme, brutale même, et aussitôt après ces fantaisies, ces saillies de femme, ces grosses et inutiles escarmouches, elle dépose ses armes et revient.

Sa conscience littéraire et sa loyauté se réveillant la ramènent à la justice et à la vérité. Elle l'exprime avec non moins de verve et de clarté; à son allure, on reconnaît la déesse : et vera incessu patuit dea.

« Et cependant, dit-elle, malgré l'affectation générale (elle n'est pas générale) du style qui répond à celle du caractère, malgré une recherche de fausse simplicité, malgré l'abus du néologisme (l'abus est trop fort), je retrouve à chaque instant des beautés de forme grandes, simples, fraîches ; de certaines pages qui sont du plus grand maître de ce siècle, et qu'aucun de nous, freluquets formés à son école, ne pourrions jamais écrire en faisant de notre mieux. »

« Quand il est modeste, avait dit madame Sand auparavant, c'est à faire croire qu'il est orgueilleux, et ainsi de tout. »

Si nous avions la sévérité de madame Sand, nous pourrions lui rendre ses duretés, à propos de la modestie dont elle vient de faire montre ; nous aimons mieux croire à sa sincérité que de nous exposer comme elle à un jugement téméraire ou injuste.

Elle a raison, celle-ci, de se donner une certaine parenté avec M. de Chateaubriand : c'est en effet à peu près la même race, non pour les idées, mais pour le style.

Lélia est pour le moins aussi extravagante que René et n'est guère moins étincelante.

Ce n'est donc pas à elle à se joindre aux marauds pour insulter les dieux, afin d'être citée dans des pamphlets.

Mais vouloir empêcher une femme, petite ou grande, d'accourir là où il se fait des cancans, c'est chose impossible : autant vaudrait vouloir empêcher le bambin de piailler, le vent de courir et l'eau de couler.

Se ranger dans les rangs de la clique, qui se console de son impuissance par le dénigrement, ce serait pour elle trop descendre : et elle s'exposerait à blasphémer ses pairs.

Ce serait même d'autant plus impie de sa part, que rien ne l'y autoriserait ni ne l'excuserait.

Si elle vient de finir sa rendonnée de commère par rendre justice à M. de Chateaubriand, elle sait aussi que nul ne l'appréciait plus que lui et ne tenait en plus haute estime son style et son talent. Ses paroles, à cet égard, n'étaient ni emphatiques ni nombreuses, mais elles portaient : « Cela, disait-il, ne ressemble en rien à ce qu'on fait. » Il l'a répété dans ses Mémoires.

Quand il parlait ainsi de quelque chose ou de quelqu'un, c'est qu'il en faisait un grand cas. Je ne l'ai entendu en dire autant d'aucun autre que de lui-même. A tort ou à raison, c'était sa prétention de ne ressembler guère à personne. Le fait est qu'il ne ressemblait pas à tout le monde.

Quelquefois les descriptions de madame Sand lui restaient dans l'esprit, et il aimait à y revenir, n'en laissant toutefois échapper de sa bouche que quelques mots, tels que haie d'aubépines, la traîne, etc.