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L'Enchanteur 1768—1848

XVI

Les conversations de M. de Chateaubriand · 10 min de lecture · p. 219–226 · chapitre 21 sur 35

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Dentu, 1864, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Atala. -Indignité de Veuillot.-Bonne appréciation de Sainte-Beuve. - René plus chaste que les écrits de Veuillot. - Chicane de Sainte-Beuve, au sujet du soleil et de la messe dans le désert et des oiseaux et ours du Meschascebé.-- Une édition d'Homère, par Zoïle. - Précaution que prend en conséquence M. de Vigny dans son testament.- Epiphonème de condoléance sur Veuillot.

Voilà comme sont ces messieurs du dénigrement : ils ne savent pas même le premier mot des hommes ni des choses ; ils ne les ont fréquentés ni connus intimement, et ils vous en disent, ils vous en content comme s'ils avaient toujours été présents à leurs entretiens et à leurs travaux.

Ce sont ceux-là qui ne savent écarter ni un cancan de ruelle, ni une idée banale, hors l'idée de droiture et de sincérité.

Les amants du laid, du trivial, de l'ignoble, les contempteurs du beau sont donc aussi les contempteurs du vrai. Cela doit être : c'est un aveuglement providentiel et fatal.

Nous ne sommes pas au bout, et voici du neuf :

« Atala, nous dit-il, est ridicule1 et René odieux.

1. M. Sainte-Beuve se montre encore ici d'une entente littéraire bien supérieure aux déplorables boutades de cet innocent de Veuillot : « La poétique d'Atala, dit-il, c'est un nouveau côté de l'art élevé revenant à l'antique, sortant décidément de Diderot, de Marmontel, et de tout ce procédé vulgaire, au fond, prosaïque, dont Voltaire lui-même et Rousseau n'avaient pu s'affranchir dans la composition. » Ceci est d'une haute et bonne critique. M. Veuillot n'est pas obligé de la comprendre ; mais il devrait du moins s'abstenir de dogmatiser à faux comme il fait. Il a voulu être lui-même, cette fois-ci au lieu de suivre les autres, et il a été absurde autant que prétentieux. Si M. Veuillot n'était pas un si grand poëte, ne serait-on pas tenté de lui dire ici ce que M. Sainte-Beuve dit précisément, à propos d'Atala, à l'abbé Morellet, surnommé Panurge : « Panurge cesse de comprendre, sa calotte de plomb le reprend... » Puis, à propos d'un autre endroit d'Atala : « C'est pour le coup qu'il faut s'écrier : Panurge, pauvre Panurge, jamais rayon de poésie n'a percé la sécheresse de tes méninges ! » ↩

Ainsi sont jugés, en deux mots, les deux écrits qui, sans contredit, ont eu le plus de succès dans notre siècle et dont le style est incomparable.

De l'aveu de tous les autres critiques, même les plus malveillants, René, quant au style, est le chef-d'œuvre de Chateaubriand. S'il y a quelque chose à redire sur le fond, il est si bien sauvé par la forme qu'on ne s'en aperçoit pas, à moins d'avoir le mauvais œil et de ne vouloir remarquer que ce qui est mal.

Tout le monde a lu ce chef-d'œuvre, et, malgré l'inconvénient du fond, c'est un aveu général que René est chaste et que son verbe est si pur qu'il n'en reste aucune mauvaise impression. C'est la statue antique, c'est l'Apollon du Belvéder, ou plutôt c'est Jérôme, c'est Augustin gémissant et brûlant.

Il y a plus de danger et d'impureté dans une seule page des romans pieux ou des confessions théâtrales de M. Veuillot, que dans tout le René, que dans toutes les œuvres de Chateaubriand. Qu'est-ce, par exemple, qu'un pénitent qui nous parle sans cesse de son impureté à côté de la pureté de ses sœurs?

Que vos sœurs soient pures, je le crois volontiers ; que vous soyez bon frère, je le crois de même; mais si vous êtes impur, purifiez-vous, et, en attendant, taisez-vous, et ne nous en dites pas tant : « Je me parais de la pureté de mes sœurs. » Chateaubriand n'en a pas tant dit, et vous l'avez outragé. Être réduit à se parer de la pureté d'autrui, c'est être bien nu, bien pauvre de son fond.

Qu'Atala, quoique bizarre en certains endroits, soit ridicule, vous ne le pensez pas plus que vous ne pensez que René soit odieux, et il ne l'est pas, puisqu'il gémit de ses faiblesses, qu'il s'en confesse plus humblement que vous et qu'il s'en punit en s'exilant.

Atala est ridicule ! vous ne voulez donc tenir compte de rien que de l'envie qui vous ronge, vous affole et vous aveugle? Vous ne voyez donc pas la magnificence qui l'entoure, vous ne voyez pas ces incomparables peintures des fleuves, des solitudes et des bois de l'Amérique, ou l'écrivain se montre presque aussi grand que la nature?

M. Sainte-Beuve, qui s'entend mieux en littérature, en convient et met à tout propos René au-dessus de tout ; mais comme il faut toujours qu'après une pensée juste il finisse par quelque niaiserie minutieuse, il nous dit, sur la foi de je ne sais quel Américain pointilleux, que ce ne sont pas les grands, mais les petits ours qui s'enivrent de raisin ; comme s'il avait assisté à toutes les fêtes des ours pour en informer nos badauds ; comme si les grands ours ne pouvaient pas s'enivrer, puisque les petits s'enivrent?

Une autre observation du même homme et de même force veut que les oiseaux si bien peints par M. de Chateaubriand ne soient pas sur le Meschascebé, mais sur l'Ohio; comme si l'Ohio n'était pas un affluent du Meschascebé, un de ses tributaires qui, selon l'expression du grand peintre, « l'engraissent de leurs limons et le fertilisent de leurs eaux ! » Comme si le poëte cessait d'être vrai quand il peint sur un fleuve les animaux qu'un voyageur distrait peut-être, ou malveillant, aura cru voir sur un autre fleuve qui le touche et s'y décharge? Ne sont-ce pas les mêmes parages? Et mérité-je d'être repris par un pédant prétentieux, si je peins sur la Seine ce qu'il aura cru voir aussi sur la Marne et la Bièvre ?

Convenons que lorsqu'on n'a que de pareilles chicanes à faire à un écrivain, c'est qu'on n'a rien à lui dire. Telle est pourtant la force d'à peu près toutes les chicanes que l'on fait à Chateaubriand : le parti pris de dénigrer un grand homme force à bien des misères, petitesses et absurdités! Ce serait un mauvais métier, si on le faisait pour la gloire.

M. Sainte-Beuve ne veut pas non plus que le soleil puisse venir, en se levant, jeter un rayon sur l'hostie que le prêtre célébrant la messe dans la solitude élève au-dessus de sa tête. C'est pourtant bien naturel, et quoique tout simple, le phénomène est assez beau pour mériter qu'on le décrive et pour y trouver un moyen d'élever l'âme jusqu'à Dieu : « L'astre annoncé par tant de splendeur, dit l'auteur d'Atala, sortit enfin d'un abîme de lumière, et son premier rayon rencontra l'hostie consacrée que le prêtre en ce moment même élevait dans les airs. O charme de la religion ! ô magnificence du culte chrétien ! »

Tel est le tableau de M. de Chateaubriand. Voici maintenant les observations du critique : elles sont assez remarquables par leur nullité prétentieuse pour mériter d'être mises sous les yeux du lecteur.

« Et Chateaubriand, dit-il, tire de cet accident du rayon une raison de croire. »

Non, monsieur, il n'en tire pas une raison de croire; mais une raison d'admirer la beauté du spectacle de la nature dans ce rapport accidentel avec le culte chrétien. Le texte même d'Atala, que nous venons de citer, ne permet ni au bon sens ni à la bonne foi, d'en tirer autre chose.

Cependant le critique continue sa chicane de plus en plus pitoyable : « L'invraisemblance, dit-il, s'ajoute ici à la légèreté et au faux brillant. »

Où est donc l'invraisemblance que le soleil, en se levant, puisse rencontrer l'hostie élevée par le prêtre dans les airs? Quelle légèreté, quel faux brillant y a t-il à ce magnifique tableau du soleil sortantd'un abîme de lumière et venant jeter un rayon sur une hostie, quand il inonde de ses feux toute la solitude où cette hostie lui est, en quelque sorte, présentée par le prêtre qui l'élève dans ses mains comme un autre soleil ?

« Bon Dieu ! s'écrie ensuite notre bon apôtre, que dirait Calvin qui dans sa colère compare la messe à une Hélène, de la voir ainsi mêlée à l'Aurore aux doigts de rose ? »

Il s'agit bien de ce qu'eût pensé l'atrabilaire et antipoétique Calvin ! Et quel rapport, je vous le demande, la messe et cette magnifique aurore du désert, au moment de la messe, peuvent-elles avoir avec la belle Hélène ? Il est permis de radoter, mais pas à ce point.

« Mais, ajoute-t-il, d'un ton pieux, que doivent penser surtout de ces jeux de lumière ceux qui croient tout gravement au saint sacrement de l'autel et qui, par conséquent, n'y croient pas moins les jours de nuages que les jours de soleil »

Et qu'a-t-il vu dans le texte de M. de Chateaubriand qui l'autorise à tirer cette sotte induction?

M. de Chateaubriand veut dire tout simplement que la magnificence de la nature s'allie bien avec la beauté de la religion et qu'un rayon du soleil levant sur l'hostie, qui est un soleil aussi, ne peut qu'aider l'homme à comprendre cette beauté et à s'élever vers Dieu par l'admiration de la beauté de ses œuvres.

Que le lecteur soit averti par là de ce qu'un esprit faux et louche peut, dans son aveugle malignité, faire du texte le plus irréprochable et le plus beau. C'est cependant ainsi qu'on en agit presque toujours avec Chateaubriand. On lui prête ses niaiseries et ses petitesses afin de le trouver superficiel et petit.

Et où se permet-on de telles infidélités, de telles indignités? dans une étude sur Chateaubriand, placée en tête d'une des dernières éditions des œuvres du grand homme (1862).

Ils disent tous qu'il est mort, qu'on n'en veut plus, qu'il est à jamais passé, et le lendemain ils en donnent eux-mêmes de nouvelles éditions.

Zoïle au moins ne donna point d'édition d'Homère. Et bien lui prit, car la Grèce l'eût répudiée en infligeant à l'édition le même châtiment qu'au critique.

Ce que la Grèce n'a pas vu, et n'eût pas toléré, la France le verra, le tolérera-t-elle? Il ne faut pas se fier toutefois à ces éditions faites par l'ennemi dans le but de s'attacher, malgré tout, à la destinée d'une mémoire illustre, et pour se placer dans son sein comme le serpent lui-même, pour la mieux déchirer.

C'est ce qui a ému, je le répète, M. de Vigny, et l'a fait s'écrier, dans son testament, que, « pour exciter la curiosité publique, les éditeurs souillent la mémoire des écrivains par des préfaces et des commentaires suspects, quand ils ne sont pas hostiles. » En conséquence, pour mettre son nom à l'abri de ce danger, il lègue ses œuvres à un ami.

Dans cette nouvelle édition des Œuvres complètes, l'hostilité du critique-éditeur n'est pas douteuse, puisque l'étude sur Chateaubriand qu'il met en tête est extraite mot pour mot de son gros pamphlet en deux volumes contre Chateaubriand. Il est des indignités qu'il n'a pas osé y reproduire cependant, mais combien il en reste encore !

A propos d'une autre édition faite du vivant de M. de Chateaubriand, des mains étrangères, mais des mains bienveillantes, avaient mis aussi quelque chose du leur.

Cependant, à propos de cette édition, M. de Chateaubriand irrité s'écriait: «Les indignes! ils ont osé faire dans ma chemise ! » Que dirait-il de celle-ci?

M. de Vigny a donc bien fait de se prémunir par son testament, et M. Odilon Barrot a eu bien raison aussi de dire que l'on devrait nommer des tuteurs pour les morts.

Est-ce ce beau passage d'Attala dont nous venons de parler, que M. Veuillot trouve si ridicule? Est-ce ce passage qui rend ridicule Atala tout entière?

Et croient-ils qu'en joignant leurs bévues, ces deux critiques infirmes puissent faire admettre leurs jugements faux et saugrenus sur les plus grandes beautés littéraires?

S'il s'en tient à eux, s'il ne les répudie pas, voilà le public bien informé !

C'est ainsi que ces mécréants gâteraient le goût et pervertiraient l'esprit de la nation ; qu'ils souilleraient et détruiraient tout ce qui est bien dans les choses de l'esprit, si l'on s'en rapportait à eux. Dans leur incapacité ou leur malice, ils feraient croire que le laid c'est le beau, et que le vrai beau est ridicule.

Insensé de Veuillot ! avoir du talent, et ne pas savoir respecter, apprécier le génie et ses chefs-d'œuvre! pouvoir donner de l'or et ne jeter que ce vil plomb !