XXV
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Dentu, 1864, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Conséquences de ce qu'on vient de voir.-C'est contraire l'esprit du temps et au plan divin. - La charité moderne et la charité pharisaïque. - Un mot aux littérateurs.- Prône épiscopal en l'honneur et gloire des rédacteurs du Correspondant dans le Correspondant.- Les oubliés.
On voit par tout ce qu'on vient de dire combien la suffisance et la légèreté d'esprit sont funestes, combien le sophisme est terrible.
Si on l'écoutait, il n'irait à rien moins qu'à refaire encore une fois l'œuvre de la force et des chasseurs d'hommes, œuvre maudite de toute antiquité par la Bible même; son jeu serait d'enchaîner de nouveau la fortune et le destin dans le cercle de fer des castes privilégiées, à l'unique profit de la vanité, de l'égoïsme et de l'orgueil de quelques-uns et au détriment de tout le reste.
C'est bien le temps, en vérité, d'émettre de telles idées, d'étaler de tels projets et de nous faire entendre que si nous n'y revenons pas, le ciel a des coups qui nous y peuvent ramener ! Invoquer la foudre pour nous faire rentrer dans le mal, dans les ténèbres et dans le néant!
Toutes les autres sciences et industries cherchent à se perfectionner, à découvrir de nouveaux moyens, de nouveaux instruments.
La religion seule aurait-elle donc des hommes qui ne chercheraient qu'à combattre tous les progrès, à nous ramener à tous les abus? Les abus ont tout perdu; donc il y faut revenir ! Ayez pitié, ô mon Dieu! car ceux-ci ne savent pas non plus ce qu'ils font : les scribes et les pharisiens ont tué votre corps, ceux-ci voudraient tuer votre esprit : Rursum crucifigentes. Ce n'est plus seulement le Rédempteur, c'est la rédemption qu'il faut détruire et l'idolâtrie qu'il faut restaurer.
Ainsi la liberté des enfants de Dieu, la légitime égalité des droits, la sainte fraternité humaine, rendues au monde par le Christ, seraient illusoires, grâce à ceux qui détournent sa loi; et les ténèbres maudites de l'ancien paganisme et de l'antique esclavage reviendraient étouffer les lumières de la vérité ! De nouveau, la mer Morte envelopperait la terre comme aux premiers jours ; mais la raison est en éveil et le vent de Dieu, le Róahh-Eloïm de la création n'a pas cessé de souffler.
De nouveau, il renouvellera la face de la terre. Nul n'y perdra et tous y gagneront. Il ne s'agit plus de haines, ni de préjugés, ni de la victoire de quelques-uns sur quelques autres ; c'est une vaste entente, une conciliation universelle qui s'attend et se prépare.
Pourquoi lutter contre Dieu dont on reconnaît l'action sur le monde, action sous laquelle le monde doit aller et va toujours se perfectionnant ? Pourquoi cette acception de personnes que le Christ ne connaissait pas, qu'il condamnait même? Pourquoi ces réserves de l'orgueil et de l'égoïsme qui ont toujours tout gâté ? Pourquoi ne pas laisser luire sur tous les hommes, sans distinction, le soleil du bon Dieu, et laisser l'esprit de chacun se développer selon ses facultés sous ce soleil bienfaisant? Pourquoi vous interposer entre votre frère et le ciel? Pourquoi des théories en dehors de l'Evangile et contraires à l'Evangile? Pourquoi vouloir marquer les rangs, tandis qu'on n'a mission que de les rapprocher, que de prêcher le droit, le devoir communs et non le privilége?
Si le Christ revenait, reconnaitrait-il l son œuvre telle qu'il la fonda, et la scella de son sang? N'en demanderait-il pas compte et ne dirait-il pas encore une fois à l'économe infidèle : Serve nequam!
S'il parlait encore aux chrétiens de nos jours, comme il parlait jadis aux foules qui le suivaient et l'aimaient, comme il parlait aux princes des prêtres et aux seigneurs du peuple (seniores populi) qui le persécutaient, le calomniaient et par lesquels il allait mourir, ne pourrait-il pas leur dire comme à ses disciples : « Gardez-vous du levain des pharisiens »
En effet, ce mauvais levain gâte bien des choses, bien des œuvres, bonnes en apparence.
On parle beaucoup aujourd'hui de bienfaisance et de charité. Je veux croire qu'on va plus loin et qu'on les pratique. Cependant la misère grandit, et les pauvres tombent pauvres de plus en plus. Mais, si on la pratique réellement, comment pratique-t-on la charité? Est-ce avec la simplicité, la modestie, la cordialité évangéliques? Le calcul n'y entre-t-il pour rien ?
Les pharisiens faisaient et prêchaient aussi la charité, et cependant la charité même, la charité divine incarnée, le Christ la blâmait, la déclarait fausse et la maudissait. « Malheur à vous, disait-il, qui faites a son de trompe la charité dans les rues; vous avez reçu votre récompense. »
En effet, c'était pour se faire admirer, pour se créer des partisans qu'ils donnaient si peu avec tant d'ostentation, plutôt que pour soulager efficacement leurs frères, comme Moïse sur la chaire duquel ils étaient assis le leur avait prescrit si formellement et si inutilement dans la loi.
Avec ces sons de trompette, ils semblaient s'annoncer comme des dieux, et dire au pauvre: Nous te donnons un morceau de pain, mais donne-nous ton âme; tombe devant nous, adore-nous, sois à nous et sers-nous.
Les chrétiens de nos jours ne sont pas tous ainsi, sans doute. Je me veux persuader qu'ils donnent par devoir plutôt que par ostentation; dans la bonté, la simplicité de leur cœur, plutôt que dans des vues intéressées, et qu'en un mot il se fait encore plus d'aumônes que de bruit.
Dans ce cas, elles doivent être abondantes; car on ne se fait pas faute de les sonner dans les rues et de les crier sur les toits.
C'est un peu contraire au précepte de l'Evangile, qui veut que la main gauche ignore ce que donne la main droite ; mais, quelque imparfaite que soit la manière dont on le fait, le bien est toujours le bien, et au lieu d'y trouver à redire, il vaut mieux s'incliner.
Le mal serait que la gauche se vantât d'en savoir beaucoup plus que la droite n'en fait, et qu'on sonnât à vide la trompette de la charité. Ce genre de musique est très-perfectionné de nos jours. Nous avons des trompettes permanentes de la charité, où de dévots personnages jouent des airs à ravir sur le secret de la charité, et sur l'entière raison qu'avait le Christ de crier contre ceux qui ne donnaient qu'à son de trompe.
C'est ainsi qu'on pose une maxime, et qu'on fait tout aussi tranquillement le contraire que si elle n'existait pas. Ne sonnez pas vos bonnes œuvres, dit-on avec le Christ, et souvent peut-être on en sonne sans en faire.
Dieu veuille que je me trompe ! et si bruyante que soit la charité, la charité en soi est toujours un bien.
Cependant, tout cela est petit à côté de la véritable idée chrétienne, de la grande idée de justice, d'assistance réciproque, de bienveillance universelle qui surgit, ou plutôt qui ressuscite ; car elle fut de tout temps au sein du christianisme et même des hommes justes.
C'est là le vrai, c'est là le bien, demeurés ensevelis sous l'ignorance et les abus des siècles.
Hommes de lettres que l'on affecte de dédaigner, c'est à vous de dégager cette sublime inconnue; vous êtes les organes de la Providence ; votre profession bien entendue, bien remplie, est un véritable sacerdoce. C'est Dieu lui-même qui vous imposa les mains, en mettant en vous ce second souffle, ce génie qui pense, qui parle et qui chante tout ce qui est beau, tout ce qui est grand.
Vaquez donc religieusement à votre œuvre divine ; loin de haïr et de mépriser, comme ces insensés que leur orgueil enivre, respectez, aimez tout le monde, et surtout le petit, et surtout le malheureux, que le pharisien n'aperçoit pas et n'aime pas. Il faut que les temps qui nous suivront vaillent mieux que les nôtres qui vont bientôt nous voir disparaître. Travaillez donc, ayez bon espoir, et fussiez-vous seuls à crier dans votre désert comme le précurseur, n'eussiez-vous comme lui pour vivre que des sauterelles et du miel sauvage, criez à tous, criez sans cesse : « Préparez les voies! »
Si nous avons à souffrir pour les vérités que nous annonçons, nous serons comme tous ceux qui ont annoncé la vérité sur cette terre; mais qu'importent nos maux, si les autres en sont mieux, si le pauvre en est soulagé, le malheureux consolé !
Après les leçons de littérature données, d'après les maîtres de l'art, aux gens du monde, monseigneur procède à l'inventaire et à l'éloge des productions de ses collaborateurs. Pas un du logis n'y est oublié, mais pas un du dehors n'y est admis. Le « nul n'aura d'esprit que nous et nos amis » ne fut jamais aussi religieusement observé. C'est la camaraderie dans toute sa pompe, avec la croix et la bannière, avec l'encensoir à toute volée.
Quelques célébrités dont l'éclat peut rejaillir favorablement sur la confrérie sont indiquées, mais en passant. Chateaubriand n'a qu'un mot qui, sans être hostile, est peu favorable : « Il faut le lire avec précaution. » Cependant on daigne reconnaître qu'au moment où il écrivait le Génie du Christianisme, c'était bien quelque chose que de parler comme il l'a fait.
Il y a aussi quelques heureux libraires qui obtiennent une mention honorable de monseigneur.