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L'Enchanteur 1768—1848
Les conversations de M. de Chateaubriand Appendice qu'un ami leur ferme les yeux (voir page

Appendice qu'un ami leur ferme les yeux (voir page

Les conversations de M. de Chateaubriand · 33 min de lecture · p. 377–399 · chapitre 35 sur 35

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Dentu, 1864, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Je me suis senti d'autant plus touché en citant ci-dessus les vers admirables et lugubres de Gilbert mourant, qu'il est probable, comme je l'ai dit, que j'aurai son destin.

Oui, aprèș avoir beaucoup travaillé, après avoir connu les hommes les plus renommés de mon siècle, et même des princes; après avoir été jugé capable, dès ma première jeunesse, de seconder et de partager les travaux des génies les plus éminents et les plus difficiles ; après leur avoir donné, par dévouement, le temps le plus précieux de ma vie, que j'aurais pu utiliser pour des choses plus agréables et plus avantageuses pour moi; après avoir tait moi-même auparavant quelques ouvrages qui ne sont pas méprisés, qui sont tous épuisés depuis longtemps; après avoir été chargé par un pieux et noble archevêque de rédiger le récit de ses premières visites pastorales dans Paris, et d'y mettre mon style, comme il avait la bonté de le dire ; après m'avoir entendu dire plusieurs fois : On n'a pas été juste envers vous ; oui, après tout cela, et pour cela même, je mourrai peut-être où Gilbert est mort, exténué comme Malfilâtre et lui, de la double fatigue du travail et des privations, sans parler du poids de l'âge, que du moins ils ne sentirent pas. Malfilâtre et Millevoye sont tombés à trente-quatre ans, ma voie est plus longue.

Cependant que n'a-t-on pas dit et fait contre moi, soit en public, soit en secret, même à propos de ces visites pastorales? Je m'y permettais, il est vrai, comme c'était mon devoir, comme c'est le devoir de chacun, d'essayer de concilier le christianisme et la liberté, ce qui est facile ; mais je n'y mêlais pas beaucoup de compliments pour cette réaction soi-disant religieuse, qui était alors dans toute son ivresse et dans toute sa furie.

Il est en Turquie, dit-on, des fakirs, des dervichestourneurs qui, dans l'égarement de leur tête et dans la frénésie de leur zèle, vont jusqu'à tuer un homme pour plaire à Mahomet; nos fakirs réactionnaires en auraient tué cent pour célébrer leurs saturnales rétrogrades.

Quand ils me voyaient souffrir sous l'oppression, ils me disaient gracieusement: « Oh ! ce sera vite fini, vous mourrez bientôt! » On avait déjà eu l'attention de me le faire dire par une de mes proches. Je n'en croyais rien, j'avais pitié de leur grossière cruauté.

On a tué l'archevêque; moi, on n'a fait que me calomnier, me ruiner, me tourmenter de toutes les manières : c'est de la bonté !

On a cru que je mourrais tout seul ou que je perdrais la tête, et l'on à fait tout pour cela. Sans le croire, on a même dit que cela était. Dire d'un homme qu'il est fou, ajoutait-on d'un air fin, ça le trouble, ça peut le rendre fou : on se trompait. Si le cœur a pu être, parfois, atteint, la tête est restée froide et calme pour étudier les hommes et juger les méchants.

Dans leur infortune, les illustres malheureux dont j'ai parlé plus haut eurent du moins ce bonheur de ne point survivre à leurs illusions, et de laisser, par leurs œuvres, quelques étoiles de plus à notre firmament littéraire. Pour moi, j'eus toujours assez peu d'illusions; et j'ai, depuis longtemps, enterré le peu que j'avais ; je mourrai comme elles et ne laisserai rien, sans doute, à leur place ici-bas.

Portant toujours sur des sujets élevés, intéressants et neufs, selon moi, mes travaux me plaisent, m'absorbent tout entier, comme en une mer de lait, ainsi que disent les Hindous, et m'empêchent de sentir le temps; c'est même tout au plus si mes chagrins et mes peines ne se fondent pas en une sorte de mélancolie douce qui a son charme. Il est un temps où le mépris succède à l'indignation, et un temps meilleur où la pitié succède au mépris. Les hommes sont si petits, et leurs défauts sont si grands ! ' , J'étais trop occupé, trop impatient de savoir, étant Jeune, pour me livrer à ces mélancolies banales, dont tant d'autres ont fait parade et marchandise.

C'est dans un âge avancé que les ennuis et les peines sont venus; mais ils ont trouvé mon préservatif ordinaire : le travail, la religion et la philosophie. C'est le crépuscule du silence et de la nuit, mais ce crépuscule n'est pas sans douceur, et il peut durer, pour une vie laborieuse, plus peut-être que pour des jours sans nuage.

Cependant ma nuit dernière viendra bientôt : je mourrai du premier de l'an à Pâques, et parfois déjà, au lieu de le craindre, je sens comme une sorte de besoin du dernier sommeil. Vivant pauvrement et travaillant beaucoup, il me reste peu de vie et de force en moi; je puis tomber d'un jour à l'autre ; mais dans le cœur et dans la tête, tout est encore en sa vigueur première et dans un calme plus grand que jamais; jamais, Dieu merci, je n'ai plus facilement travaillé; jamais les idées moulées dans leur expression ne me sont venues plus à souhait. C'est quelque chose qui coule d'en haut et de soi, comme ces nébuleuses que les forts télescopes voient descendre en tournoyant du fond des abîmes de l'Empyrée, vers notre planète ou quelques autres étoiles.

Notre âme n'est-elle pas une sorte d'étoile ou de nébuleuse aussi, et ne remontera-t-elle pas d'où la lumière nous descend? Je me plais à cet espoir, et j'attends; mon âme est en paix et ma conscience en plein calme.

C'est un grand don de Dieu que cette paix de l'âme dans les peines ét les privations de la vie. Ma reconnaissance ne cesse de l'en remercier.

Du fond de mon isolement, j'adresse mon hymne à ce consolateur lumineux, comme le solitaire des Thébaïdes lui adressait le sien des profondeurs du désert, et le solitaire indien du sein des étangs et des bois sacrés, quand l'aurore revenait lui révéler les choses et remplir les cieux.

Et pourquoi m'attrister de ma fin probable, au milieu des pauvres, si, malgré mes efforts, je ne la puis conjurer? J'ai fait ce que j'ai pu, j'ai travaillé sans cesse.

Si la malveillance et l'injustice m'ont frustré du fruit légitime de mes travaux, si je n'en ai pas obtenu et si je n'en obtiens pas une rémunération suffisante, je n'ai plus qu'à me résigner. Je mourrai comme Gilbert, sans qu'un ami me ferme les yeux : j'en mourrai plus tranquille. On regretterait un ami bon ; quand on ne laisse rien de tendre après soi, on s'en va sans regret; on retourne à Dieu plus volontiers.

Ame fatiguée, mais ardente et toute frémissante encore des maux et des iniquités de la terre, combien tu aimeras à te plonger, à te perdre en son sein ! et combien il t'en coûterait peu de prier pour tes ennemis et tes persécuteurs, s'ils étaient sensibles à une prière, et s'ils n'étaient perdus corps et âme dans les passions, le fanatisme et les intérêts de la terre ! Ce ne sont pas des prières qu'il faut à ceux-la; pour les uns, c'est du pain et du vin ; du vin et des filles ; panem et circenses ! comme disait le Romain avili; pour les autres, ce sont toutes les jouissances de la fortune, du pouvoir et de la méchanceté. C'est pour cela qu'ils s'agitent, c'est pour cela qu'ils calomnient, c'est pour cela qu'ils oppriment.

Pourquoi donc me plaindrais-je de mourir à côté du travailleur pauvre ? Ne l'ai-je pas toujours aimé ! N'ai-je pas toujours écrit en sa faveur?

Ce ne sera pas un fainéant qu'il verra expirer par sa faute auprès de lui; j'aurai autant ou plus travaillé que lui-même, et si le fruit n'a pas répondu à la peine, c'est bien la faute de quelques-uns, mais non la mienne.

Cependant il me restera quelque ressource, et je n'aurai point à manger gratis le dernier morceau de pain de l'indigent.

Je ne demanderai donc à l'hôpital, ce caravansérail du grand voyage, qu'une cellule et un grabat. Si l'on veut j'y ferai même porter le mien, et je l'y laisserai pour recevoir les littérateurs laborieux et malheureux comme moi.

J'en ai déjà parlé à un excellent docteur de mes amis et premier médecin d'un hôpital grand et neuf, sur les hauteurs nord de Paris. C'est lui qui a si bien accueilli, si bien traité l'honnête, le savant, le sage, le courageux, l'infortuné Bordas Dumoulin. Je lui ai demandé sa place dans ses soins et dans son asile.

Il ne croit pas à ce qu'il veut bien appeler ce malheur; mais, dans tous les cas, il m'a promis.

Me voilà donc sûr de mon dernier asile, et je suis tranquille de ce côté. On meurt plus doucement auprès d'un homme qu'on estime.

Le peuple, à tort sans doute, a horreur de l'hôpital, et je le conçois; il n'y va qu'en désespoir de cause, et, quand il y entre, il croit entrer dans sa tombe, dans une sorte d'abattoir et de voirie prolétaires, d'où l'on ne revient pas : il semble laisser toute espérance sur ce seuil hospitalier, comme sur celui de l'enfer.

Vous y trouverez des remèdes, lui dira-t-on.

On meurt, répondra-t-il, mais on ne guérit pas à l'hôpital.

Le vrai lettré, le penseur indépendant, a généralement tant à souffrir ici-bas, qu'il devrait être plus philosophe et montrer l'exemple.

Et pourquoi craindre de mourir à l'hôpital, quand on a tout fait pour l'éviter, et quand on n'y tombe que pour avoir été fidèle à ses principes et à sa conscience ? La vie vaut-elle qu'on lui sacrifie ces saintes choses ? La vie est-elle assez longue pour qu'on ne puisse pas se condamner souffrir un peu pour le devoir et pour la dignité humaine?

Travaillons donc, amis, ou, s'il n'est point d'amis pour le pauvre, je dirai frères ; car, si la volonté seule fait des amis, la nature et le bon Dieu font des frères; autant d'hommes, autant de frères, quoi qu'on en ait;-frères, dirai-je donc, travaillons de toutes nos forces, de tout notre cœur; puis, s'il le faut, souffrons et sachons mourir à l'hôpital, pour mourir irréprochables dans nos principes et dans nos convictions. Proclamons hardiment ce que nous croyons la vérité, et, loin de nous laisser intimider par la gueule de la bête, prenons courage à la vue de Prométhée et de son vautour, de Socrate et de sa ciguë, du Christ et de ses clous.

Presque tous nos pères, dans les choses de la pensée. ont été martyrs, et ils ont parlé; leur tombe prophétise; écoutons-la. Nous n'avons à craindre, nous, que la persécution, la calomnie et la misère; pourquoi donc reculer? Nunc animis opus, Ænea, nunc pectore firmo.

La perspective n'est pas gaie, je le sais, et la voie est douloureuse! mais si on la suivait virilement, résoluů- ment, d'autres que nous finiraient par s'en inquiéter. Non pas qu'on fût sans plaisir de voir finir la les lettrés, car on ne serait pas fâché de les détruire, mais on pourrait craindre l'opinion.

Quant a moi, pourquoi craindrais-je d'être jeté meme a la voirie, puisque les forts me Jettent a leurs chiens? Pourquoi me désolerais-je de tomber du dortoir commun à la fosse commune, puisque j'ai toujours aimé l'égalité? Les hommes ont voulu m'en punir, le Dieu juste ne m'en punira pas; il me dira; « Tu as eu raison, et tu as souffert « pour ma vérité. »

Là enfin, je pourrai me reposer, je dormirai confondu avec mes frères, pour lesquels j'ai plaidé et sacrifié mon petit patrimoine. Par là, tout sera logique, tout sera bien, et la fin répondra au commencement.

Mes ennemis en riront? Peu m'importe ; je ne les entendrai plus;-pas plus que je n'y prends garde aujourd'hui. Ils battront des mains sur ma large fosse, en disant, par une dernière insulte : « Nous savions bien que nous l'aurions mis làl » Peu m'importe encore, je ne sentirai plus la pauvreté; j'aurai assez de terre pour moi, et j'y dormirai aussi bien qu'eux dans leurs monuments, s'ils en ont.

D'ailleurs, peut-être ne les en félicitera-t-on pas autant qu'ils le pensent. Peut-être leur cri de joie leur portera-t-il moins bonheur qu'ils ne l'espèrent : la mort est grave; elle fait réfléchir les indifférents même, en leur révélant bien des choses, en leur faisant voir le revers de la calomnie. A moins qu'il ne continue d'être trompé, le public est juste pour celui qui n'est plus.

Je suis donc résigné ; mais, je l'avouerai, j'eusse aimé mieux mourir dans un coin, et avoir ma tombe à part, comme j'ai eu ma vie.

Mais c'est là un vain désir. Nos ossements seront-ils plus immortels que nous? Ne finiront-ils pas par se mêler et se confondre avec les autres, et même avec les pierres et la terre, d'où ils sont sortis?

Ne nous en préoccupons donc pas tant que de la partie de nous qui ne doit pas rester sur la terre, mais remonter vers les demeures de l'esprit.

Autrefois, on trouvait des âmes sympathiques, bienveillantes et secourables. Malfilâtre mourut recueilli et soigné par une noble femme à laquelle il devait : c'était une dame Delanoue, tapissière, dont le nom doit être conservé pieusement dans le martyrologe des lettrés.

Aujourd'hui, on ne trouve plus que des ennemis, qui vous ôteraient plutôt votre dernier morceau de pain, que de vous en laisser gagner; des fanatiques et des envieux qui n'entendent pas que vous viviez, ni même que vous pensiez d'après votre conscience et d'après Dieu, mais d'après leurs intérêts, leurs passions sacriléges, et qui, sous le masque du zèle, vont vous calomnier et vous nuire partout, jusque dans le sein de votre famille.

Tandis que vous êtes ici à défendre les vrais principes, ils diront là-bas que vous tournez mal, et, tout en vous calomniant, ils vous écriront qu'ils prient pour vous.

Ils abuseront de la confiance d'une sœur trop crédule, quoique avertie, pour s'emparer de vos lettres les plus inviolables, les plus sacrées, des lettres de subroge-tuteur à ses pupilles, ayant pour but de protéger leurs intérêts contre les coureurs de testaments.

Vous croirez ces lettres restées à leur adresse, et vous apprendrez qu'elles ont été prises et communiquées à vos ennemis qui, en venant à Paris, s'en serviront pour fournir matière à leurs artistes en calomnies et en diffamations romanesques et dramatiques. Vous reconnaîtrez vos expressions dans leurs sales diatribes.

Judas vendit son maître pour trente sols d'argent; d'autres vendent des chrétiens et des secrets de famille pour un dîner de château, pour un sourire de gentillâtre; ils égayent la table aux dépens d'un absent, et même un peu de sa sœur, qu'ils trompent comme ils veulent.

C'est une digne créature, mais trompée, infatuée, ni plus ni moins que madame Pernelle et le brave Orgon dans Molière. C'est absolument la même chose, les mêmes dispositions, la même humeur montée et soigneusement entretenue. Inutile de parler, on s'emporterait sans entendre; rien ne serait écouté sur le saint homme, et tout ce qu'il dira sera cru entièrement, aveuglément.

Le moindre doute vous ferait traiter comme madame Pernelle et Orgon traitaient tous leurs proches, jusqu'à ce qu'une cruelle évidence vint leur ouvrir les yeux.

Ici tout est réglé, nul n'interviendra, l'évidence ne se fera pas, les yeux ne s'ouvriront pas.

Si quelques dévotes sont riches, tous leurs parents ne le sont pas, et leurs pauvres héritiers viendront peut-être tendre la main et demander l'aumône à la porte de ces mêmes maisons, bâties des dons de leurs pieuses parentes, qui n'ont rien eu pour eux, qui ont tout donné à l'étranger, et cela pour un luxe inutile. C'est ainsi qu'on en a vu d'autres, et qu'on en verra encore venir demander un morceau de pain et recevoir tout au plus une écuellée de soupe à la porte des couvents qui étaient la propriété de leur famille.

Quant à ses lettres, ce n'est pas que notre écrivain craigne qu'aucune de celles qu'il écrit devienne publique, mais au moins devraient-elles être publiées telles qu'elles sont, et non falsifiées, empoisonnées par la haine et la calomnie.

Si l'on a prétendu le faire repentir d'avoir écrit ainsi, on s'est trompé : il ne saurait se repentir d'avoir fait son devoir, ni d'avoir veillé aux intérêts de ses neveux et nièces, alors orphelins et mineurs, que la loi lui confiait.

S'il y a peu réussi, ce n'est pas sa faute : une influence ennemie le contrariait. Lorsqu'il fallait la signature du subrogé-tuteur pour légaliser certains actes, on ne lui en écrivait que lorsque tout était réglé, et qu'il n'avait plus la moindre observation à faire.

On poussait même une parente à lui écrire contre certains pupilles qu'on n'aimait pas, parce qu'ils s'apercevaient des ruses et de la malice du renard.

« Ne leur écrivez pas, disait-on, ça les rendrait encore plus orgueilleux, et ils en seraient moins traitables. Sans l'orgueil, tout serait assez bien. »

Le tuteur ne pouvait, reconnaître là le langage d'une tante; d'ailleurs il ne pouvait ignorer qu'elle ne pensait plus par elle-même.

De l'orgueil ! Et comment en auraient-ils eu, les pauvres enfants? Pour avoir un oncle pauvre, persécuté, calomnié, et qu'on essayait d'achever de ruiner sous leurs yeux!

Tout ceci se rapporte à une cause plus grave, aux opinions de l'écrivain.

Ayant toujours été libéral, il fut appelé, après la révolution de 1848, dans son département, par quelques-uns des principaux propriétaires du pays pour y fonder un journal en même temps ami du bon ordre et de la liberté nouvelle.

Il s'y rendit, quoiqu'on lui proposât aussi à Paris la direction d'un journal bien plus avantageux, et il intitula la nouvelle feuille : la Concorde du Morbihan.

Vannes, chef-lieu du département, ville de neuf ou dix mille âmes, comptait déjà deux journaux.

La nouvelle feuille ne tarda pas néanmoins à se faire une place.

Ses compatriotes vinrent à celui qui était venu pour eux de si loin. Quelques articles, qui seront reproduits plus tard, furent l'objet d'une attention particulière :

« Il entraînerait le pays, s'écria la réaction, qui, n'ayant plus peur, commençait à relever la tête et à se faire menaçante; il faut le déraciner. »

Voici ce qu'on entendait par là. L'écrivain-journaliste avait, depuis quelques années, emprunté six mille francs sur une assez jolie petite propriété qu'il avait au pays. Le notaire qui lui fit ce prêt était un brave homme. Il dit à l'emprunteur : « Puisque vous me chargez de toucher votre fermage, les intérêts seront régulièrement payés, et il y aura du reste. Cela étant, vous pouvez être tranquille, les fonds ne vous seront pas redemandés : vous rendrez quand bon vous semblera. »

Au retour de l'écrivain en Bretagne, en 1848, le notaire était mort, et sa veuve, disait-on dans la ville, n'était pas heureuse, ne dormait pas bien quand elle n'avait pas fait du mal à quelqu'un.

Cependant elle écrivit d'elle-même au journaliste nouveau-venu, que les intérêts étant bien payés, elle ferait comme son mari et ne redemanderait pas ses fonds. D'ailleurs, disait-elle, je n'en ai pas besoin. La lettre était sur papier festonné et dentelé fort coquet.

Ce fut alors que parurent les articles dont il a été question ci-dessus, et que les meneurs de la réaction vinrent pousser la veuve à redemander ses fonds, bien persuadés que l'écrivain, ne pouvant pas payer, serait obligé de vendre. Or, vendre en ce moment-là, c'était vendre à vil prix, c'était donner, et se ruiner, par conséquent.

C'est ce que voulaient ces amis de la famille et de la propriété. Ils croient toujours que c'est un bien de dépouiller, de ruiner les personnes qui n'ont pas l'avantage d'être des leurs, tout en criant que c'est eux qu'on veut dépouiller.

En dépit de sa parole et de sa lettre, la créancière s'empressa de se ranger à ce beau projet. Huit jours après avoir écrit qu'elle n'avait pas besoin de ses fonds et qu'elle ne les redemanderait pas, elle les demandait fort vivement.

Son homme d'affaires, ex-maire de Vannes, je crois, et avocat honnête, s'étonnait un peu de cette contradiction si prompte et si dégagée. « C'est moi-même, disait-il au journaliste, qui vous ai écrit la première lettre, sous la dictée de votre créancière et dans son cabinet. Tenez-vous-y, ajoutait-on, et refusez de rembourser pour le moment; ce serait donner au lieu de vendre; ce serait vous ruiner; elle ne peut vous y forcer. »

D'autres hommes de loi en disaient autant et s'en étonnaient, ou plutôt ne s'étonnaient de rien de la part de cette femme riche et de ses pieux conseillers:

De leur côté, les propriétaires fondateurs du nouveau journal firent une démarche qui les honora; ils vinrent trouver le rédacteur et lui dirent : « Si vous voulez, nous allons nous substituer à votre lieu et place; nous payerons votre dette, et vous vous en acquitterez envers nous, en continuant de faire le journal. »

Le rédacteur en fut touché ; mais, voyant déjà qu'il ne pouvait faire le journal à son gré, ét ne pouvant à aucun prix s'engager à écrire contre sa pensée, il remercia et se résigna.

On insista, en disant: « Nul ne peut vous contraindre à payer en ce moment; laissez votre créancière vous faire un procès, si elle le veut; elle en sera pour sa honte et ses frais. Nous nous chargeons de l'affaire1. »

1 J'ai encore les lettres des hommes de loi où se trouvent ces paroles, et l'honorable M. Edouard Dentu, mon éditeur, les vues, comme tant d'autres lettres, qui constatent l'authenticité de mes diverses assertions. Ils les a même entre les mains : elles lui appartiennent, ↩

Non, répondit l'écrivain, la coterie réactionnaire veut me ruiner, parce que j'ai fait quelques articles qui, sans attaquer personne, ont eu le bonheur de plaire au public de mon pays : Eh bien ! soit. Je dois et je ne chicanerai pas. Je me laisserai dépouiller devant ce public pour avoir osé défendre ses intérêts: il jugera entre l'intrigue et moi.

Et le lendemain le journaliste dévoué afficha lui-même sa propriété en vente dans son journal.

Il souffrit peu pour lui-même de ce dur sacrifice; s'il fut ému, ce fut en pensant qu'il ne pourrait pas conserver à ses neveux ce morceau du vieux patrimoine des ancêtres; ce fut surtout en décrivant ce domaine comme ayant de belles eaux et comme étant situé sur une colline isolée, en pente vers le midi, car c'était là ce qui en faisait le plus grand charme à ses yeux.

Le fermier payait mal, n'étant pas surveillé, mais au moins il s'enrichissait; c'était la consolation du propriétaire.

Ainsi le journaliste libéral se trouvait pris d'un côté par des fermiers peu fidèles, et de l'autre, par une créancière impitoyable et peu délicate, se démentant et violant sa parole au gré de ses conseillers, et du jour au lendemain.

Et l'on dira encore que ce sont les républicains qui ont tout pris; dites plutôt que ce sont eux qui ont tout perdu, et qu'ils ont été presque partout les victimes de leurs intentions bienveillantes et de leurs généreuses pensées.

Les amis de la liberté n'ont fait de mal è personne, et qui ne leur en a pas fait? S'en trouve-t-on mieux?

L'annonce de la vente de la propriété du journaliste dans son journal même, après ses articles goûtés, parut causer une sensation pénible. On savait d'où venait le coup : et il y eut un silence; personne ne se présentait pour acquérir et chacun disait : « Ce n'est pas le temps de faire vendre. »

Enfin un receveur des contributions se présenta et il eut la terre pour ce qu'il voulut, pour ce qu'il en offrit, puisqu'il était seul.

Voilà ce que les honnêtes gens appelaient déraciner le journaliste.

S'il avait voulu, ils ne l'eussent pas déraciné du tout, car teur conduite était hautement improuvée. S'il faut maintenant payer la vérité de sa fortune, disait-on, comment exister sans tromper et mentir?

Aujourd'hui, le journaliste ne rencontre pas un compatriote qui ne lui dise : « Si vous reveniez au pays, vous y seriez reçu à bras ouverts. »

Ils oublient que, dans son pays qu'il a toujours aimé, qu'il aimera toujours, l'écrivain n'a plus où reposer sa tête. Autrement il irait, car les afflictions de sa famille l'appellent, car il est fatigué du long travail qu'il termine, et la mer de Billiers va être si rafraîchissante et si belle sous le soleil du printemps1!

1 Ceci s'écrivait à la fin de l'hiver dernier, 1864. ↩

En attendant, le journaliste déraciné ne pouvant faire le journal selon ses idées, et ne voulant pas en fonder un nouveau avec d'autres propriétaires qui le lui proposaient, donna définitivement sa démission de rédacteur en chef qu'il offrait depuis longtemps.

On refusa d'insérer sa lettre de démission, disant qu'elle ferait tomber le journal. Quoiqu'il eût droit à cette insertion, le déraciné se résigna encore; il consentit même à donner quelques feuilletons sur les origines religieuses du Morbihan, pour n'avoir pas l'air de quitter trop brusquement le journal et pour faire voir aussi qu'un ami de la liberté, quoique dépouillé, calomnié, persécuté, n'est pas ennemi pour cela de la véritable religion.

Pour lui réclamer ses fonds, sa créancière avait mandé chez elle le journaliste. Il s'y rendit et trouva une petite femme grise et maigre qui répondait parfaitement à l'idée qu'on lui en avait donnée : elle lui fit peur. Ce n'était pas des nerfs, c'étaient des cordes tendues qui tiraillaient sa figure sèche : elle se vantait de sa fortune en détruisant celle d'autrui : elle était à plaindre en sa dureté.

Pauvre femme! disait-il tout bas. elle doit être méchante, en effet. Il écouta tout, mais resta muet et ne dit mot. Il n'y avait rien à dire, et il n'est pas de ceux qui aiment à perdre des paroles.

Elle était alors en train, je crois, de marier sa fille avec le fils d'un financier du pays : l'exécution d'un journaliste était-elle une réjouissance de plus pour la fête, un beau bouquet de noce? On le croyait peut-être.

Cependant ce bouquet n'a pas absolument porté bonheur. Le financier, m'a-t-on dit, a fait faillite, entraînant dans sa chute les économies d'une foule de pauvres gens trop confiants.

Des journalistes plus complaisants peut-être que n'eût été le déraciné vantèrent fort son dévouement en cette affaire.

Cependant il aurait bien su conserver quelque chose, s'il est vrai, comme on me l'assure, qu'il peut encore se donner un logement de dix mille francs à Paris.

Celui du journaliste ‹ déraciné » n'est guère que du trentième de ce prix; mais s'il a été dépouillé, il n'a propriétaire nul père de famille n'a à lui réclamer l'espoir de sa vieillesse, ni le pain de ses enfants.

C'est ainsi que les écrivains, si souvent calomniés par certaines gens, ne font pourtant aucun mal, et sont presque toujours autant de victimes.

Le public pour lequel ils travaillent ne s'en apercevra-t-il jamais ?

Libre de tous ses engagements, l'écrivain revint à Paris après quelque séjour au foyer de sa sœur.

C'est là, c'est dans cette maison des aïeux, maison en pierre de taille et de granit, sous le grand manteau et devant le grand feu de la vieille cheminée, qu'il fit, en guise d'adieu à son doux pays, les articles que nous avons promis de citer plus tard et qui lui coûtèrent son domaine.

C'est par ce coup de maître que ses ennemis ont commencé, ou plutôt redoublé contre lui ce travail de destruction, de mensonge et de calomnie qui s'est étendu jusque dans sa famille et qui ne se borne pas là.

Ce n'est pas que ses ennemis lui en veuillent, car il ne leur a nui en rien, ni à eux ni à personne; mais il est des gens de loisir pour qui c'est un amusement que de faire du mal autrui; ils le disent eux-mêmes ; c'est sans haine, et pour le plaisir de la chose. Il en est d'autres qui croient que c'est œuvre pie de ruiner et de persécuter par tous les moyens possibles ceux qui ne plient pas sous leur joug.

C'est ainsi qu'il entendait les meneurs de la réaction s'écrier dans toute la contrée : « Qu'on ne reconnaisse aucun lien de famille, ni de sœurs, ni de frères; il ne faut rien épargner. » Et voilà les pieux sauvages qui accusaient les hommes de la liberté, de l'union fraternelle, de troubler la société et d'en vouloir à la famille!

O fanatisme! jusqu'à quand tromperas-tu les hommes et les conduiras-tu à la dégradation et à la perdition, comme un vil troupeau qui t'appartient et ne doit pas t'échapper?

C'était au point qu'en revenant dans son Armorique, l'écrivain qui sortait de ses études orientales, se crut dans l'Inde, en ces temps affreux où, pour écraser la réforme alors bienfaisante de Bouddha, les prêtres idolâtres , les brahmanes s'écriaient aussi : « Que des sommets de l'Hymavat, blanchis de neige, jusqu'au pont de Lanka (Ceylan), on extermine les bouddhistes ! »

Les bouddhistes furent exterminés : et leurs odieux bourreaux jetèrent l'Inde entière en ce marasme de faiblesse et de servitude qui l'a détruite, et livrée tour à tour au fer des Grecs, des Persans, des Arabes, des Mongoles, des Portugais, des Anglais.

Voilà le bien que ces gens-là font au monde, à leur patrie surtout. Ils la troublent, ils l'aveuglent, ils la brisent, ils la dévorent, et ils disent qu'ils la conservent. Quand ils ne peuvent plus la conserver, ils la trahissent, ils la jettent en proie au premier conquérant qui en veut , pourvu qu'ils en aient encore leur part.

Si un pays tout entier finit par fléchir sous cette action subversive, sous ce travail de ruine, que sera-ce donc pour une existence particulière, pour une existence littéraire surtout, la plus délicate et la plus facile à briser quelquefois ?

Ce qu'il y a d'étonnant, ce n'est donc pas qu'il y ait des écrivains indépendants et courageux dans la peine, c'est, au contraire, qu'ils ne soient pas tous réduits à la dernière extrémité et ne meurent pas tous à l'hôpital ou sur la borne.

Si tout semble aujourd'hui se calmer un peu, c'est qu'on ne peut plus rien ; l'intention reste la même, et l'on n'acceptera et l'on ne se servira de la liberté que pour détruire, si on le peut, la liberté et les amis de la liberté.

Il est des gens qui ne sauraient être sincères et qui ne cherchent jamais qu'à trahir, à ruiner ce qui les protége et ce qu'ils ont accepté.

Grâce à Dieu ! me voici donc à la fin de ces débats longs et pénibles; si parfois j'ai été vif, j'ai dû l'être : j'avais à défendre des hommes et des choses respectables et pour cela même indignement attaqués.

Mais quiconque me lira pourra me rendre au moins cette justice, que loin d'essayer de porter atteinte à la vie privée de mes adversaires, je ne les ai discutés que sur leurs textes signés, publiés par eux, et lancés par conséquent dans le domaine public de la discussion.

S'ils me répondent par de bonnes raisons, je les reproduirai fidèlement. Si ce n'est que par des injures, ou par des moyens violents et odieux, je les dédaignerai.

Ma discussion a donc été et sera régulière et loyale : je n'ai prêté à personne des pensées, des intentions, des actes, qui ne sont pas les leurs. Je me suis abstenu de l'apparence même de toute calomnie comme de la plus lâche des bassesses.

Je ne trouble pas le bon ordre, je respecte les lois, je ne cherche querelle à personne, je n'attaque pas, je ne fais que défendre, défendre des morts dont les œuvres, pour notre honneur et notre bien, vivent et brillent encore parmis nous, mais dont la bouche est liée maintenant par ce silence invincible, qui, tôt ou tard, nous saisira tous et nous laissera en proie aux dents des vivants.

Serions-nous fâchés alors d'avoir sur terre une voix amie, si faible qu'elle fût? La force peut m'écraser, sans doute, mais elle ne me fera pas repentir. Le combat de l'idée est le plus dangereux des combats; je n'affecte point de le chercher, mais on ne peut pas non plus le fuir toujours.

Ce n'est pas que j'aie jamais ignoré qu'en me voyant faire mon devoir et venger, comme j'y étais obligé, un homme illustre, des morsures envenimées de la calomnie, la bête immonde ne s'empressât de se ruer sur moi. Peut-être a-t-elle déjà pressenti cet ouvrage. Qu'elle vienne donc! qu'elle secoue ses ordures et fasse vomir encore ses gargouilles; j'ai le droit de la mépriser.

Non-seulement j'ai défendu, j'ai vengé M. de Chateaubriand; j'ai défendu, j'ai vengé même quelque peu le corps entier des véritables lettrés. Je ne demande pas qu'on me le rende : permis même aux indignes de cet illustre corps de continuer de me jeter leur boue ; les plus gentils hommes comme les plus belles filles ne peuvent donner que ce qu'ils ont.

Les odieux portraits qu'ils voudraient forger pour autrui resteront sur leur face ; ce sont les leurs : ils savent bien qu'appliqués à d'autres ils n'ont rien que de faux et donnent lieu de craindre que ceux qui ne broient que du noir, qui ne tracent que des caractères viles, ne soient des âmes viles.

Souvent la malveillance va plus loin : prenant ses inspirations aux lieux qu'on ne nomme pas, elle a pour hypocrène la bouteille, et pour muse la prostituée, dont elle se fait le secrétaire.

Tout le monde sait assez que, loin de ressembler en rien à ceux auxquels on les voudrait appliquer, ces ignobles caricatures n'en représentent qu'absolument le contraire. Mais n'importe ! tout cela n'en vaut que mieux, si par là on parvient mieux à nuire: c'est faire du mal, c'est nuire que l'on veut : c'est pour cela qu'on semble né, c'est par cela que l'on vit. Le juste nous importune, le juste nous prise peu; opprimons-le : Opprimamus justum, quia contrarius est nobis.

Vous n'aurez pas un vice; on vous les prêtera tous, et ceux-là surtout dont vous n'avez pas d'idée, que vous ne comprenez même pas.

En attaquant, à faux, le prince de l'éloquence du pays le plus éloquent de la terre, Eschine, vendu au roi de Macédoine, qui, avant de l'écraser, voulait diviser, agiter et troubler la Grèce, montrait au moins quelque talent. En traînant sur ses tréteaux le sage des sages pour le livrer à la ciguë d'Anitus, Aristophane non moins vénal, non moins infidèle aux plus chers intérêts du peuple de Minerve, savait joindre aussi quelque mérite, quelque élégance à la calomnie.

La calomnie, de nos jours, n'a ni moins de zèle, ni moins de salaire, mais elle a moins de parure : elle n'est pas belle. Ses œuvres lui ressemblent ; elles sont hideuses.

En effet, tout cela est hurlé, bâclé d'un ton et d'une manière qui ne sont d'aucune langue, d'aucune civilisation, d'aucun monde. En serions-nous donc arrivés à avoir des théâtres d'où, comme de citadelles privilégiées, on tirerait à mitraille de boue sur les citoyens inoffensifs qui passeraient ! O tempora! O mores ! s'écriait le grand consul, victime aussi de la calomnie, de la persécution et de son amour pour la justice et la liberté. - Oui, O temporal! O mores! et il y a une censure ! et il a une police protectrice!

Ces demeurants de la cour des Miracles et des bandes du grand Coïre, ces truands de la plume, cette ribaudaille des lettres attentent non-seulement aux personnes, mais aux familles mêmes; ils insultent les mères les plus pures, les plus bienfaisantes, les plus estimées et vénérées de tous ceux qui les connurent. Ils n'en ont donc pas de mères, ceux-la? Ou bien ils sont nés dans quelque caverne d'une louve mâtinée d'hyène et de chacal!

En temps ordinaires, ces excès odieux, ces débauches de malveillance, nuiraient à la calomnie elle-même; mais il en est d'autres, à ce qu'il paraît, où plus une chose est ignoble, stupide, inique, et mieux elle vaut.

Jamais encore dans notre pays on n'avait vu tant de scandales de ce genre. Cette fabrication de fausse monnaie passe à l'état d'industrie et d'entreprise commerciale.

« Le calomniateur, dit Voltaire, est un assassin, et la calomnie s'adresse de préférence aux hommes de mérite. » Oui, et cela est devenu une spéculation, une ressource, un gagne-pain, un état de vie pour qui ne peut s'en donner d'autre. Aussi, jamais ne fut-elle plus cultivée et ne fit-elle mieux ses affaires. L'homme inoffensif et laborieux, qui ne s'occupe de personne, verra ces sortes de praticiens toujours occupés de lui.

En prédisant à son pays de beaux règnes qui ne vinrent point, Virgile s'écriait :

Occidet et serpens et fallax herba veneni.

Désormais le serpent ne crève plus : il engraisse, et l'herbe menteuse du poison foisonne et fleurit.

Le bourreau n'a que quelques valets, la calomnie en a cent : c'est que ce dernier métier vaut mieux que l'autre, quoique moins honorable. L'envie et la médiocrité la plus infimes trouveront là de l'emploi. Mettez des êtres grossiers et méchants, remplis de besoins, vides de tout le reste : incapables de rien faire de bien et d'utile, ils feront le mal, ils se mettront aux gages de la haine, de toutes les passions mauvaises; ils feront de la calomnie, ils se jetteront sur le faible, ils outrageront la vieillesse, ils feront le coup de couteau comme les Bravi de Venise, ils entasseront des horreurs, et sur le tas, ils feront le jocoso pour l'édification du peuple; par toutes ces industries, ils parviendront à gagner leur pâture : c'est tout ce qu'il leur faut.

Pauvres pourceaux ! mieux vaudrait aller chercher la glandée dans les bois : elle serait pure au moins, et l'on n'aurait pas besoin d'empoisonner les multitudes ignares, pour pouvoir déjeuner à la fourchette, et se soûler au dîner.

Plus les gens auront une vie notoirement sérieuse, régulière, occupée, austère même, plus on s'acharnera sur eux, plus on s'appliquera à les défigurer, à empoisonner tous leurs actes. Ils se coucheront fatigués du travail sous la protection de l'estime publique qu'ils méritent, et ils pourront se réveiller au bruit des meutes de la diffamation et de la calomnie.

Vous ne saurez même pas d'abord ce que signifient ces bacchanales, on n'a pas plus le temps que le goût de lire leurs élucubrations que de suivre leurs intrigues qu'ils avouent eux-mêmes être infernales, quand ils contemplent leur œuvre et s'éprennent d'admiration pour elle. Ce n'est que par des rumeurs vagues et isolées que vous pourrez en deviner quelque chose au sein de votre studieuse solitude, et en dire un mot en passant, tout en continuant de vaquer à des travaux meilleurs.

Les diffamateurs eussent été délateurs à Rome ; mais comme le gouvernement français n'est pas meurtrier, ils ne peuvent plus que diffamer. Ne pouvant plus faire couper des têtes, ils tâcheront de les souiller.

Comment donc faut-il vivre, si une vie modeste, laborieuse, éloignée de tout désordre, ne peut vous garantir des attentats incessants de ces gardeurs de grands chemins littéraires ? Ils en veulent à votre bourse, à votre honneur, à votre existence tout entière? Il y a gageure faite, au sein de l'orgie, de ruiner l'un et l'autre. Ils sont une bande contre un seul; il y a plus de vingt ans qu'ils le poursuivent, que leur dent et leur bave sont sur ses talons : c'est la conspiration de la bêtise et de la méchanceté contre le faible, contre le travail et l'intelligence. Il en est qui sont morts a la tache, de ce meme venin rentre dont ils ont vécu ; mais pour changer de cavalier, et même de caissier, la calomnie ne chôme pas ; elle prend des chevaux de renfort : quelques-uns tombent, d'autres les remplacent; et l'œuvre d'iniquité continue et redouble. Ils se passent le couteau-poignard, comme ces coureurs de Lucrèce qui, en fuyant du berceau vers la tombe, se passent le flambeau de la vie.

Ce n'est pas que les succès des œuvres de la calomnie soient aussi grands qu'elle s'en vante; loin d'être naturels, ils sont factices presque toujours : on les élabore dans des comités à part, et l'on arrive à constituer une claque en grand pour compléter l'illusion. Aux journaux qui en parlent, et la manière dont ils parlent, on devine même d'où cela vient.

On! que Béranger, qui en savait aussi quelque chose, avait bien raison de dire à son ami Savinien Lapointe :

« Et surtout gardez-vous de la basse littérature! » Je l'ai entendu parfois ajouter : « Et de ses directeurs. »

Profanant l'art, peut-être forcément, de soi-disant artistes les seconderont.

L'artiste antique, l'artiste d'Athènes, qui n'était pas seulement une machine à paroles et à grimaces, mais un homme, un homme libre, refusait de jouer les indignités du vénal Aristophane contre Socrate ; et le comique vendu aux ennemis des sages et de la liberté se voyait réduit à prendre lui-même le masque, à monter sur les planches et à jouer, comme il pouvait, ses comédies calomnieuses et homicides. Il tenait à gagner son salaire et à complaire aux Trente qui tenaient Athènes asservie et qui en abattaient les têtes de pavots, c'est-à-dire les têtes distinguées, comme le firent Tarquin au commencement et les Césars à la fin de Rome.

Il est des comédiens français qui ne sont pas comme les artistes d'Athènes : quand ils n'ont pas sous leur dent canine quelque homme sérieux ou libéral, il semble 'qu'ils aient faim. Si tu ne peux gagner ta vie qu'en t'escrimant à ronger l'honneur d'autrui, eh bien ! mange, malheureux ! tu ne mangeras pas tout; ce sera alors que tu seras digne du mépris qu'ont pour toi ceux qui t'abaissent à ce point, en te lâchant contre ceux-là même qui te veulent le plus de bien, qui sont jaloux de la dignité de l'art, qui voudraient relever la nature humaine, et surtout les conditions humiliées. Mais des gens bien pensant en ont autrement décidé ; et comme aujourd'hui on trouve moyen de tout sanctifier, nous finirons peut-être par avoir des balayeurs de bordels faisant de la morale aux sages, des danseuses de piété, des histrions du bon Dieu.

L'un d'eux s'avisa jadis d'insulter sur la scène de Madrid un roi de France prisonnier. Notre ambassadeur le tua, dit-on, dans son jeu coupable et lâche. Bien que fondée, la réplique était trop vive peut-être, d'autant plus qu'en général l'insulteur ne vaut pas un coup de fusil.