Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848

XXI

Les conversations de M. de Chateaubriand · 13 min de lecture · p. 282–292 · chapitre 25 sur 35

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Dentu, 1864, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Est-il vrai que Chateaubriand soit inférieur, quand on le compare aux grands maîtres?-Bossuet, Pascal et Chateaubriand. - Chateaubriand, Homère, Virgile, Dante et le Tasse.-Les Martyrs et les Epopées antiques.-Caractère propre du génie de Chateaubriand.

Ce que vient de nous dire M. de Loménie pourrait être vrai relativement à Bossuet; mais ce n'est pas non plus sans travail qu'il s'élève, puisqu'il allait jusqu'à réduire une page à une phrase. J'avoue qu'en général on ne sent pas trop chez lui le travail, quoique son style soit cependant toujours un peu dur, un peu sec et tendu.

Le travail ne se sent pas trop non plus dans les principaux ouvrages de Chateaubriand : c'est bien plutôt l'abondance et la chaleur d'une imagination toute-puissante.

On ne sent pas davantage le travail dans Pascal : il y en a cependant, et il en a fallu dans ses Provinciales, dans ses discours et dans tous ses morceaux un peu étendus.

Pour ses pensées, il n'a eu le temps que de les jeter. S'il lui eut été donné de les réunir et de les mettre en œuvre dans son grand ouvrage, elles auraient été travaillées, remaniées, et nous ne les aurions pas comme elles sont.

Souvent même sa phrase est assez longue et pourrait avoir plus de concision. Il en serait d'une lecture plus facile, et quelquefois il n'est pas d'un grand attrait.

D'ailleurs, ni Pascal ni Bossuet ne peuvent être comparés à Chateaubriand. Parfois ils touchent bien les mêmes points, mais ce n'est pas le même pinceau, ce n'est pas le même genre, et leur nature les porte en sens inverse.

Bossuet et Pascal burinent et gravent, Chateaubriand dessine et peint.

C'est par l'idée que Pascal et Bossuet, Bossuet surtout, se distinguent et s'élèvent.

Sans manquer d'idées, c'est surtout par l'image et le sentiment que Chateaubriand brille, domine et l'emporte. Comme Pascal et Bossuet sont durs, à côté de lui ! Comme sa phrase a de la douceur et de la grâce, à côté de la sévérité de la leur! Comme il se lit facilement et avidement.

Les deux premiers frappent, le dernier charme et enchante ; et par là, il atteint un succès, une puissance que la mâle énergie des deux autres n'obtient pas toujours.

Souvent il a des traits de grandeur et de force qui ne sont pas loin des plus beaux de Pascal et des Oraisons funèbres.

Mais ni Pascal ni Bossuet n'ont rien de semblable à une foule de sentiments admirables et de tableaux sublimes de Chateaubriand.

En quoi leur est-il donc si inférieur, puisqu'il a ce qu'ils ont et qu'ils n'ont pas ce qu'il a ?

Aussi Chateaubriand a-t-il été plus lu et sera-t-il toujours plus lu que Pascal et Bossuet. Il influera même davantage sur les esprits et sur les âmes.

Une fois qu'on a lu Chateaubriand, on s'en souvient toute sa vie, on en reste imprégné comme d'une sainte essence, d'un feu sacré; on en est plus pur, on en est plus grand, on en vaut mieux.

Il a l'art, le don ou la grâce de vous convaincre sans beaucoup de preuves, de vous enchaîner sans liens.

Quand vous l'aurez lu, vous pourrez encore avoir des doutes, mais vous ne serez plus impie, vous serez religieux.

Vous pourrez voir des écrivains plus solides, plus réguliers; mais de si brillants, de si pénétrants, de si attrayants, de si entraînants, de si hors ligne, vous n'en trouverez pas.

Quel tort n'est-ce donc pas faire aux jeunes générations, que de les vouloir détourner de cette source de lumières et de nobles pensées? Et quelle félonie littéraire que d'employer tous les moyens pour le déprécier, le défigurer, le faire méconnaître et oublier?

Il est des fossoyeurs dont la jalouse impatience voudrait enterrer vifs les immortels ; mais l'immortel se relève, et l'ange peut dire encore une fois aux passants : Il est ressuscité; il n'est plus ici. Surrexit, non est hic.

Si Chateaubriand est inférieur aux grands maîtres, comme le veut M. de Loménie, d'après son cher oracle, Sainte-Beuve, il aurait dû au moins nous montrer au quel et en quoi. On ne devrait pas émettre de semblables propositions sans preuve, et il serait difficile d'en donner : j'ose les en défier et je les attends.

D'ailleurs, pourquoi vouloir comparer des hommes dont le caractère, le temps, les travaux, ne se ressemblent pas, ne sont pas comparables? Comparer Dante et l'Arioste au Tasse, je le comprends. Leur comparer même Chateaubriand dans les Martyrs, je le conçois encore.

Vous trouverez peut-être dans tous ces poëtes plus de souplesse, d'élasticité, d'intérêt naturel que dans les Martyrs. Ceux-ci sont une épopée composite, et par conséquent un peu plus artificielle et plus travaillée que les épopées simples et directes. Ailleurs, c'est la grandeur des héros qui fait l'épopée; ici, c'est la grandeur de l'épopée qui fait les héros.

Le triomphe d'une idée vaste, universelle, d'une nouvelle religion, est de plus haute importance que le destin d'une ville et même d'un peuple.

Aussi le triomphe du christianisme domine de beaucoup le sort d'Eudore. Le destin de Troie et de Jérusalem, au contraire, est dominé par la vaillance d'Achille et de Godefroi.

Vous pourrez donc trouver plus de facilité, plus de simplicité dans ces derniers récits, plus d'intérêt dans ces hommes, de qui tout dépend; mais vous n'y trouverez pas un langage plus harmonieux, plus pur, plus pittoresque, ni un plus noble ensemble d'idées, ni même des idées aussi hautes .

Homère, c'est la beauté naturelle, simple, et, relativement à nous, primitive.

Virgile, venu bien des siècles après, et s'inspirant de lui, c'est déjà la beauté étudiée, la beauté savante et couronnée de pensées, de lumières philosophiques, que n'avait pas au même degré son modèle.

Homère n'avait que la doctrine extérieure de l'Egypte, la théologie mythologique devenue la doctrine intérieure des Hellènes, fils des Égyptiens.

Chateaubriand habite et se meut dans un Olympe plus haut, plus lumineux, mais moins sensible, dans le ciel chrétien et dans les idées chrétiennes. Ces idées sont fort supérieures aux mythes du paganisme, mais peut-être moins naturellement pittoresques.

Il devait donc être et il est réellement en progrès par ses sentiments et par ses idées sur ces deux poëtes et sur ces deux mondes.

Virgile lui-même était en progrès sur Homère par les idées acquises, par les idées de Platon, mais non par l'intérêt de son épopée ; elle n'est qu'une fiction comme celle de Chateaubriand; elle est créée par lui-même d'après Homère, tandis que chez Homère c'est une histoire animée, embellie par tout l'intérêt, par toutes les beautés de la religion et de la tradition nationales.

L'Iliade, c'est la vieille Grèce avec ses dieux, ses mœurs, ses guerres. L'Odyssée n'est autre chose que la navigation phénico-hellénique, aspirant, bien avant Hannon et Pythéas, à franchir les colonnes d'Hercule, à pénétrer dans le Nord et à tourner l'Afrique.

En descendant du Nord, Ulysse vogue, en effet, jusqu'aux îles Fortunées des anciens, jusqu'aux îles Canaries. C'est la qu'il trouve son Polyphème, qui n'était qu'un Gouanche. Il vivait dans une grotte avec ses troupeaux, et en fermait la porte avec une pierre énorme, comme le reste des Gouanches, ses frères gigantesques, comme les Peaux-Rouges d'Amérique le font encore aujourd'hui.

Ces essais de navigation long-courrière et même de circumnavigation, sont, selon le génie grec, personnifiés en un homme habile, Ulysse, roi d'une île petite comme était Tyr.

De là l'intérêt réel qui s'attachait , qui reste attaché aux récits d'Homère ; c'est l'essor premier du génie humain, c'est la recherche de l'inconnu, à travers les dangers ; c'est l'homme petit, bravant la mer immense ; c'est la fourmi, embrassant le ciel et voulant déjà parcourir le globe tout entier, en se guidant sur les étoiles. Cela est épique au suprême degré : ajoutez la simple, la fraîche, la liquide et irréprochable beauté du vers, et vous comprendrez avec quelle avidité, quelle admiration, la Grèce curieuse et intelligente, devait lire, ou du moins écouter, quand le rhapsode chantait.

Qui n'a pas d'intelligence ne sait pas, ne peut pas admirer; il faut qu'il critique, il faut qu'il nie, il faut qu'il blâme, il faut qu'il crie : il est malade.

Voilà pourquoi nous voyons tant d'infirmes insulter l'Homère moderne.

L'antique Homère était sacré pour les Grecs, c'était une religion; ils lui avaient élevé un temple, ils y avaient attaché un prêtre et voué un culte. Il n'eut qu'un blasphémateur, et nous avons vu comment ils surent l'en venger.

Comprendre ainsi les grands hommes; les admirer, les vénérer ainsi, c'est entrer en quelque sorte en participation de leur génie; l'homme et le pays se confondent en quelque sorte : Homère est la Grèce et la Grèce est Homère.

En se faisant l'écho de son pays, Homère bâtissait donc sur le sol ferme, tandis que Virgile et Chateaubriand bâtissent en l'air et bâtissent d'après Homère, non sur sa base, mais sur son plan.

C'est ce qui fait, sous ce rapport, leur inévitable infériorité; mais, sous d'autres rapports, et quand ils touchent terre, ils l'égalent ou lui sont parfois supérieurs.

Il y a moins de naturel et d'aisance, il y a plus d'idées dans Virgile que dans Homère, et plus de pensées, des pensées plus hautes et plus mûres dans Chateaubriand que dans les deux autres.

Quant aux deux poëtes épiques de l'Italie moderne et au cygne de Cambray, ils sont excellents aussi dans leur genre; mais, pour la force et l'énergie, pour les idées et les images, ils ne sont pas 2 la hauteur de Chateaubriand.

Le Dante est lui-même : c'est ce qui fait son charme et son grand mérite. Il bâtit son drame sur le système platonico-chrétien encore vivant de son temps ; de même Homère chantait le sien d'après le système de la mythologie égypto-hellénique encore vivante aussi de son temps.

Le Tasse suit un peu plus la forme antique, mais sans oublier les mœurs du moyen âge, les croisades et la foi; cela lui donne quelque chose du positif et de l'intérêt naturel du vieil Homère.

La guerre de Troie est aussi une croisade de l'Occident contre l'Orient, de la Grèce contre l'Asie.

Jamais sujets n'eurent plus de ressemblance, sous certains rapports, que celui d'Homère et celui du Tasse. Celui du Tasse est bien plus grand par la cause et par l'idée, par les masses mises en jeu ; mais le poëte malheureux d'une petite contrée civilisée et peu héroïque n'a pas su se tenir comme Homère dans la simple grandeur de son héros.

Fénelon, c'est l'antiquité même, un peu trop diserte, mais relevée aussi de beaucoup d'idées qu'elle n'avait pas.

Télémaque est la suite de l'Odyssée, comme l'Odyssée est la suite de l'Iliade ; mais Télémaque, comme homme, est bien plus grand que son père. Ulysse, c'est la ruse, Télémaque, c'est déjà l'honneur : c'est un homme moral, un chrétien ; c'est le père d'Eudore, mais plus homme, plus chrétien au fond. Eudore plus mondain a des pensées plus hautes et un langage plus éclatant.

L'œuvre de Chateaubriand est bien plus difficile que celle de Fénelon. Celui-ci n'avait qu'à suivre ; Châteaubriand avait à créer. Il avait à peindre et à unir deux mondes, et il ne s'en est pas si mal tiré.

Sous ce rapport, son sujet est plus vaste, plus idéal que tous les autres ; et il n'est pas resté trop au-dessous. Quoi qu'on puisse dire, il a réuni, il a mêlé, d'une main savante et heureuse, les fleurs des deux antiquités; il en a fait un bouquet d'immortelles.

Voilà les sujets et les hommes auxquels on peut comparer le Chateaubriand des Martyrs.

Mais le Chateaubriand du Génie du Christianisme est d'un autre monde. C'est ici qu'il pourrait, sous quelques rapports, mais pas entièrement, se comparer à Pascal et à Bossuet.

On a dit que l'ouvrage de Pascal sur la religion eût été bien supérieur à celui de Chateaubriand. C'est possible, mais qu'en sait-on? où est-il?

-Son esquisse seule vaut mieux.

Cela vous plaît à dire, mais cela ne prouve rien : Je puis dire le contraire.

Je sais que Pascal s'y prend par la base et procède d'une manière en même temps dramatique et philosophique. Il pousse son lecteur au bord de cet abîme qu'il croyait, dit-on, voir toujours béant devant lui : là, il l'apostrophe et le presse. C'est de là que partiront tous ses raisonnements et ses preuves. - Nous aurions eu une démonstration ou du moins un essai de démonstration logique et philosophique de la religion; c'est très-bien. A juger par la fin de quelques-unes des Provinciales, nous aurions eu des argumentations serrées, des traits inattendus et des conclusions éloquentes.

Tout cela eut fait un grand bien, mais c'eût été bien • • sérieux aussi pour la légèreté française, s'il ne se fut adressé qu'à l'esprit.

Génie d'un autre genre, Chateaubriand a suivi une autre voie ; il s'est adressé au cœur, aux yeux, à la nature. Pascal eût pu convaincre quelques esprits graves ; Chateaubriand a charmé tout un peuple, tout un siècle, et, quoi qu'en disent les fossoyeurs bénévoles, le charme n'est pas fini.

Il a reversé l'opinion d'une philosophie incrédule à la poésie, sinon à l'entière croyance religieuse ; il a fait aimer ce qu'on haïssait, estimer ce qu'on méprisait.

Quant à Pascal, quelle a été son action? Grande peut-être, mais courte aussi, et bien bornée. Les hommes sérieux seuls ont lu Pascal, tout le monde a lu Chateaubriand.

Bossuet, plus grand que Pascal, tient peut-être un peu de Pascal ; mais, excepté dans les Oraisons funèbres, il n'est pas comparable non plus à Chateaubriand. Il est peut-être supérieur, mais il est autre ; c'est un prophète ; il parle du Sina.

Chateaubriand est un poëte, mais un grand poëte, un artiste divin. Il chante dans la vallée des Larmes, il chante les malheurs et les gloires de Sion, et les étrangers viennent l'écouter ; ils montent avec lui à Jérusalem pour célébrer avec lui la fameuse journée, et pour manger la Pâque avec lui.

Dans les Études historiques, il n'embrasse certainement pas un champ si vaste que Bossuet dans son Discours sur l'histoire universelle ; il n'est pas surtout aussi absolu, aussi synthétique et systématique; mais il a plus d'idées, plus de couleurs, et des détails plus curieux.

Moins érudit, mais moins sec aussi que le grand Tillemont, il est de beaucoup supérieur à Gibbon.

On n'a pas encore rendu aux Études historiques une justice suffisante ; le temps viendra. En attendant, qu'on cherche ailleurs les aperçus, les vues, les observations et réflexions qui s'y trouvent, et qu'on les compare, non pas avec ceux qui ont écrit l'histoire _ romaine, mais avec ceux qui ont écrit sur l'histoire romaine, et l'on verra.

Voilà en quoi Chateaubriand peut être comparable avec quelques autres grands noms. Mais ce n'est pas tout Chateaubriand : restent René et Atala. A qui, à quoi les comparer? On les a comparés déjà avec les autres chefs-d'œuvre du genre, Werther, Paul et Virginie ; mais on a reconnu que, malgré des défauts possibles, les deux petits chefs-d'œuvre de Chateaubriand étaient bien supérieurs aux autres, et par consequent hors de pair.

Restent encore les discours et polémiques politiques. A quoi les comparer ? A plusieurs, sans doute. Eh bien, qu'on les compare, qu'on tienne compte des temps et de la langue, et l'on verra s'il en est beaucoup qui les priment, même chez Démosthène.

Quant aux Mémoires, c'est un monument sans modèle, quelque chose d'unique dans son genre, comme l'avoue M. Sainte-Beuve lui-même, assez bon connaisseur quand il le veut bien.

En toutes choses, M. de Chateaubriand a donc un genre à lui, et dans ce genre il excelle. On ne peut donc pas dire avec justesse qu'il ne soit pas des tout premiers ; il est au contraire des tout premiers en plus d'un genre.

Il a recueilli, résumé, rajeuni, embelli toutes les beautés des siècles littéraires, et, avec ses idées propres, il les a complétées et portées à un plus haut degré de splendeur. C'est un réflecteur puissant qui, en la condensant, double et purifie la lumière.

On dirait qu'il porte en lui le miroir magique de Vichnou, où se reproduit le monde avec toutes ses couleurs.

C'est de plus un cadran fidèle ; il marque le temps : il indiquera aux générations ou l'on en était de la civilisation et des idées quand il vint.